‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 3)Chapitre 75 sur 113 · Idée générale de la Révolution sociale au XIX^ siècle · texte numérisé non relu

Idée générale de la Révolution sociale au XIX^ siècle

cifer ! Satan ! Qui que tu sois, démon que la foi de mes pères opposa à Dieu et à l'Église, je porterai ta parole et ne te demanderai rien ! » Plus de gouvernement, la liberté illimitée, le contrat libre à la place de la loi absolutiste, la justice équitable et réciproque au lieu de la justice souveraine et distributive; Téquilibre des forces substitué à Téquilibre des pouvoirs, Tunité économique à la place de la centralisation publique; plus de domination deTargent, les dettes payées, les servitudes abolies, les hypothèques levées, les fermages remboursés, le crédit gratuit, réchange égal, la valeur réglée. Dieu chassé de rUnivers, Tautorité de la Cité, la liquidation sociale terminée, Tanarchie triomphante, le contrat social souverain, on édicterait le titre d'acquisition nouveau : à savoir, que tout paiement de loyer acquiert au locataire, fermier, métayer^ une part proportionnelle dansla propriété. — Ces propositions reproduites, commentées, exaltées ou maudites, produisaient une véritable épouvante.

A côté de Proudhon travaillait aussi à la liquidation sociale un journaliste, Emile deGirardin, n'ayant ni ses connaissances étendues, ni son talent d'écrivain, ni son intégrité, mais l'égalant en passion, en ténacité au travail, et paraissant plus pratique parce qu'il était plus pédestre. Il eut cette idée infernale que pour dépouiller le propriétaire il n'est point besoin de supprimer la propriété, que pour dévaliser le capitaliste il n'est pas nécessaire d'abolir le capital, que, sçms

-effaroucher les idolâtres des vieux mots, on pourrait, par Torganisation de Fimpôt, rendre la propriété et le capital purement nominaux entre les mains de leurs détenteurs. Il commença par la critique superficielle de notre admirable -système financier, condamna successivement les diverses taxes, aliments depuis tantôt un «iècle de notre fortune nationale: lâche facile, car il n'existe aucun système fiscal quelconque qui par quelque côté ne soit défectueux ; c'est •pour cela que les hommes d'État sérieux regardent comme le meilleur celui qui existe, par <îela qu'étant habitué à ses imperfections on en souffre moins. Le système actuel d'impôt jeté théoriquement a bas, Girardin repoussa l'impôt progressif sur le revenu, panacée à l'usage des ignorants, inventé en apparence au profit du ■peuple et qui retomberait cruellement sur lui, il s'arrêta à l'impôt sur le capital acquis. Celui-là frapperait le riche seul ; il constituerait un prélèvement annuel sur sa fortune, prélèvement dont le •pauvre serait excepté et qu'on pourrait par des -augmentations successives pousser à peu près jusqu'au, nivellement des conditions et des fortunes. — Pour donner à sa spoliation un air t)on enfant il l'appelait Timpôt-assurance. « La loi agraire, s'écriait Proudhon enthousiasmé, n'est rien à côté du projet inventé par ce fauve. » Et cependant les révolutionnaires d'alors, à cause de la suspicion inspirée par celui qui le proposait, ne prirent point garde à ce projet. Proudhon lui-même avait fini par les impatien-

ter. Son énergie se tenait à Tordre spéculatif^ il était homme de polémique, non de barricades; il y avait trop de légalité dans ses moyens, d'idéalité dans ses systèmes, de science dans ses exposés souvent incompréhensibles. On réclamait un autre genre d'action; on ne s'inquiétait pas d'organiser l'avenir, mais de s'emparer du présent, de conquérir la richesse, de mettre dessus ce qui était dessous; la victoire obtenue on s'arrangerait comme on pourrait. En révolution on se précipite d'autant plus en avant qu'on ignore où l'on va. Le socialisme,, qui de la philosophie était descendu dans la science, glissa dans la démagogie. Cette évolution est fatale dans tous les pays et dans tous les uges. Quand elle fut accomplie aucun signe doctrinal ne sépara plus les socialistes et les jacobins. Cabet, Considérant, Pierre Leroux, Proudhon furent relégués parmi les antiquailles. Sous la haute direction de Ledru-RoUin, de Delescluze et de Blanqui, des meneurs subalternes^ tels que Gent, enrôlèrent dans les cadres des sociétés secrètes socialistes et jacobins pour l'assaut prochain à la société. L'état d'esprit de cette armée, venue de côtés opposés et maintenant réunie en une même haine, est décrit par Proudhon en paroles sinistres :

« Blanqui est l'incarnation des vengeances populaires. Il est comme Maral une des faces hideuses, mais malheureusement logiques, nécessaires de la Révolution, Ayez donc pitié des stupides et féroces humains et laissez passer la

justice de Dieu! Aujourd'hui ni vous, ni moi, ni personne ne pouvons rien contre la force des choses. La réaction Ta voulu. Nous sommes em portés vers les catastrophes, vers les vengeances. Déjà on ne s'occupe plus des idées, déjà on croit en savoir de reste, et de toutes parts Timpatience révolutionnaire accuse les théoriciens. Blanqui aura son heure, il est inutile de le nier , il y aurait de Timprudence, presque de Tinjustice à y faire obstacle. Ce qui s'ensuivra, sans doute, sera la dissolution de la France si ce n'est comme nation du moins comme État. Mais la chute de l'Etat français entraînera celle de tous les Etats européens ; à travers la bacchanale des sectes, des partis, des factions, des banqueroutes, des guerres civiles, des proscriptions, nousdirr\\erons,d'épreuYe en épreuve, à la pratique pure et simple de la liberté. Mon unique souci est de faire si bien en subissant le fléau, que je n'en reçoive point la solidarité et la souillure ^ . »

Voilà où en était venue, en 1851, cette France démocratique que, dans son poème du lyrisme furibond, Victor Hugo appelle

La France libre et lière et chantant la Concorde!

Et à peine quarante ans après que cette effroyable concorde a été sur le point de s'abattre sur la France et de la saccager, on nous conte que le péril social a été un complot du prince Louis-Napoléon, que la France ne courait aucun

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