Odilon Barrot
serait insuffisant. Une abrogation pure et simple donnerait seule satisfaction. Cette abrogatiob obtenue, la route serait ouverte à une dernière tentative de revision légale. Au premier mot du Président sur le rappel de la loi du 31 mai les ministres offrirent leur démission. Il répondit qu'il n'acceptait pas d'être la branche cadette du suffrage universel; la présentation de la loi, Rouher en était témoin, n'avait été consentie que sous la réserve expresse qu'elle ne s'appliquerait pas à l'élection présidentielle. 11 pria les ministres de lui garder le secret jusqu'à ce qu'il eût constitué un nouveau ministère.
Ce ministère extra-parlementaire (26 octobre 1851) refléta la double pensée dont le Prince poursuivait l'exécution simultanée. Les uns étaient là en vue du coup d'État, Saint-Arnaud à la Guerre, et Maupas à la préfecture de police; les autres pour poursuivre le rappel de la loi du 31 mai, puis la revision légale qui dispenserait du coup d'État : à l'Intérieur, Thorigny, magistrat honorable; à la Justice, le procureur général David ; BJondelaux Finances, Lacrosse aux Travaux publics, Fortoul à la Marine, Giraud à l'Instruction publique, Casabianca à l'Agriculture et au Commerce. Les ministres de la revision, ignorant
les plans des ministres du coup d'État, n'en étaient que plus sincères dans ce dernier effort de solution constitutionnelle.
Le Prince explique sa résolution dans un message. Jl ne provoque pas l'Assemblée, il la caresse, il ne cherche pas à lui rendre un retour impossible, il essaie de le faciliter. Tout en rappelant que la loi a été l'œuvre de la majorité, il ne renie pas l'approbation qu'il lui a donnée, il reconnaît même qu'elle a produit quelques effets salutaires, mais qu'elle est imparfaite, et que deux raisons majeures exigent son abrogation. Une vaste conspiration démagogique s'organise en France et en Europe. Les sociétés secrètes étendent leurs ramifications jusque dans les moindres communes; tout ce que les partis renferment d'insensé, de violent, d'incorrigible s'est donné rendez-vous en 1852; la restitution du suffrage universel est le drapeau de cette conjuration; il faut le lui enlever. En second lieu, l'argument principal contre la revision a été que l'œuvre du suffrage universel ne pouvait être modifiée par le suffrage restreint; il faut supprimer cet argument, et augmenter ainsi les chances d'une solution pacifiquey régulïhrey légale.
Cet acte, comme tous ceux du Président, a été compris de travers. Il a voulu, dit-on, discréditer l'Assemblée et préparer son coup contre elle. Habileté, perfidie, ajoute-t-on suivant qu'on est favorable ou contraire. 11 n'avait plus à discréditer l'Assemblée tombée au dernier degré de déconsidération. Singulier moyen, d'ailleurs, d'y
parvenir que de la convier à reprendre la faveur publique par un acte réparateur ! Dira-t-on qu'il comptait sur le rejet de la proposition? Ce rejet n'a tenu qu'à deux voix^ et il l'aurait prévu! La proposition, à moins de la supposer une niaiserie incompréhensible, n'est donc qu'une preuve de plus que, prêt au coup d'État s'il était inévitable, il désirait en écarter la nécessité.
La droite, qui s'était divisée sur la revision, se retrouva compacte, Thiers et Berryer recommençant à marcher ensemble, et elle ajouta un acte d'imprévoyance et de suicide à tous ceux entassés déjà dans sa néfaste histoire. A peine la lecture du message achevée. Berryer propose la création, sous prétexte d'enquête, d'un comité de salut public. On n'ose le suivre jusque-là, mais on lui accorde le rejet de l'urgence réclamée par le ministère.
Le Président, comme il l'avait fait à Dijon, tente, quand il en est temps encore, d'arrêter la majorité par un avertissement sévère. En recevant les corps d'officiers des régiments nouvellement arrivés à Paris, il leur dit : « Si la gravité des circonstances m'obligeait de mire appel à votre dévouement, je ne vous dirais pas : Marchez, je vous suis; mais je vous dirais : Je marche, suivez-moi ! »
Aucun avertissement ne profite à qui ne veut pas entendre. La majorité maintint le principe de la loi, ne concédant qu'une sixième preuve du domicile ajoutée à celles déjà admises.
Les républicains, cette fois, avaient été bien
iDspirés. Depuis Victor Hugo et Michel de Bourges jusqu'à Cavaignac, Lamorîcière et Dufaure, ils accueillirent chaleureusement la proposition.
— « Louis-Napoléon, votre homme jusqu'à hier », avait dit Michel de Bourges. « Maintenant le vôtre! » cria-l-on à droite. — Michel reprit : « S'il y avait ici, comme dans les anciens forums, un greffier officiel, je le prierais de consigner ma réponse. Vous dites qu'il est le mien aujourd'hui. Oui, il est le mien. — Oui, je défends aujourd'hui l'œuvre de l'homme qui est au pouvoir, je m'en glorifie. — Lorsqu'un homme qui s'appelle le chef du pouvoir exécutif, le chef de la République, prend des mesures qui assurent l'ordre et la liberté, je l'appuie et le soutiens, et je m'en fais gloire. [Approbation à gauche, sourires et agitation à d?vit€.) — Le passage à une seconde délibération fut refusé par 353 voix contre 347.
Ce rejet accrut démesurément l'inquiétude publique; Doudan est instructif à entendre : « Chacun croit à un prochain orage, et on ne se croit plus six mois devant soi, comme quand on espérait ne périr qu'à la fin de mai prochain. J'estime encore que ces terreurs passeront, et que tout le monde arrivera dépenaillé et en guenilles sur les bords de ce mois de mai, sans équipages de pont pour passer la rivière, et pour-
chassé par les cosaques rouges. Nous ne sommes pas à la noce, excepté le général Cavaignac, qui va se marier, sur les ruines du monde, à une jolie fille de dix-neuf ans. Je ne vois pas pourquoi on ne se marierait pas à la veille du déluge. Il est vrai qu'on a chance de ne pas pouvoir établir ses enfants, mais on a aussi l'espoir fondé que les enfants ne réclameront pas d'établissement. » — L'archevêque de Paris, dans un mandement, implorait l'assistance divine : « La sagesse humaine ^st à bout, la société tout entière chancelle comme un homme ivre au bord de l'abîme. Le vieil ordre social s'affaisse. » Que l'Assemblée dût emprisonner le Prince ou le Prince dissoudre l'Assemblée, on n'en doutait plus. On se demandait seulement quel serait le jour de la bataille. Ce fut encore la majorité qui la commença,
L'x\ssemblée constituante, non contente d'avoir donné deux têtes au gouvernement, en avait donné deux à l'armée. Un décret du H mai 1848, inséré dans son règlement (art. 83), attribuait au président de la Chambre le droit de requérir directement les troupes en dehors du ministre de la Guerre. Ce décret avait été affiché dans les casernes. Cavaignac et Changarnier avaient protesté contre cette disposition destructive de l'unité du commandement, et d'un commun accord elle avait été considérée comme abrogée par l'omission qui en avait été faite dans le règlement de la nouvelle Assemblée. Saint- Arnaud le fit disparaître des quelques casernes où Changarnier ne l'avait pas déjà fait arracher.
Le8 questeurs demandèrent de le remettre en vigueur. Quel autre moyen de rendre une armée à Changarnier? «On n'avait jamais présenté sérieusement au nom d'une majorité une proposition aussi attentatoire au sens commun, aussi puérile et aussi révolutionnaire à la fois. C'était le coup d'État de l'Assemblée contre le pouvoir exécutif de la République ^ » De son côté, l'Elysée prit ses mesures. Immédiatement après le vote probable de la proposition la moitié de la garnison de Paris serait mise sous les armes ^ le Palais Bourbon entouré, les proclamations prononçant la dissolution et l'appel au peuple affichées. On garderait prisonniers au palais législatif les députés qui voudraient mourir sur leur bancs, on laisserait sortir ceux qui préféraient aller vivre chez eux, sauf à les arrêter plus tard à leur domicile s'ils changaient d'avis. Le général Magnan et Maupas assisteraient à la séance dans une tribune en face de Saint-Arnaud; à un signe convenu de ce dernier, ils quitteraient la salle et se rendraient à l'Elysée.
La proposition des questeurs fut défendue par le rapporteur Vitet et le général Leflô, et combattue parle général Saint- Arnaud avec une hauteur de pensée et de vue auxquels on n'était pas habitué de la part des ministres du Président. Il ne contesta pas le droit de l'Assemblée de fixer les forces nécessaires à sa sûreté, mais cette