CHAPITRE II
Quant Saint-Arnaud s'installa à TÉcole-Mililaire, Louis-Napoléon était absolument décidé, une dissolution étant impossible, d'écarter d'autorité l'Assemblée et d'en finir, comme on le lui demandait, par un appel direct au suffrage universel. Mais il répugnait à ce qui ressemblait à un guet-apens, il ne pouvait se résoudre à fondre sur des gens endormis, à arrêter des députés et des généraux, à fermer soldatesquement une enceinte législative ; il ne voulait accorder à une cruelle nécessité que ce qu'il n'était pas prudent de lui refuser.
11 résolut d'accomplir son coup d'Etat en quelque sorte en plein jour. Il profiterait de l'absence des députés, de leur dispersion pour dissoudre l'Assemblée, rapporter la loi du 31 mai, et proposer au peuple, immédiatement réuni dans ses comices, la re vision républicaine de la Constitution. On n'arrêterait préventivement
que quelques meneurs, et Ton n'aurait recours à des mesures de rigueur, que si une insurrection les provoquait : le jour fixé fut le 22 septembre. Saint-Arnaud, Carlier, Magnan promirent leur concours; Rouher, comme me disait Morny, rédigea les petits papiers (20 août). Tout convenu, Saint-Arnaud se rendit dans la Gironde pour embrasser sa mère.
Le 6 septembre au soir, il rentra à Paris. Aussitôt, sans aucune explication, il écrit au Président de lui rendre sa parole et de ne pas compter sur lui. Sur quoi Carlier envoie sa démission et Magnan déclare que sans Saint-Arnaud il ne fera rien.
Le Prince se crut dénoncé, livré : « C'est une abominable trahison ! La commission de permanence, instruite, va s'enhardir aux mesures agressives et lancer son Changarnier, revenu d'Autun, sur une armée sans chef, hors d'état de se défendre ». Il eût fallu aviser sans retard, et Ton était condamné à perdre la soirée au Théâtre-Français où le Prince était attendu. Le bruit d'un coup d'État circulait dans les cercles politiques grâce aux bavardages de Carlier, il eût été imprudent de ne pas s'y rendre. Il y demeura pendant quelques heures, impassible sous les regards plongeants de la salle qui cherchaient à lui arracher son secret. — Quel calme vous avez! lui dit Persigny. — Il lui tendit sa main : elle était brûlante de fièvre.
Dès l'aube on courut après un général. Baraguay d'Hilliers et Castellane, ayant déjà refusé T. II. r^
en juillet, on ne pouvait s'adresser à eux et Ton ne trouvait personne. Cependant aucun mouvement ne se produisait du côté de TAssemblée. On retrouva le sang-froid, et, finissant par où Ton eût dû commencer, on envoya Fleury aux informations auprès de Saint-Arnaud. Celui-ci, pendant qu'on s'agitait à TÉlysée, broyait du noir à rÉcole militaire et regrettait d'avoir quitté l'Afrique. Il accueillit Fleury avec soulagement, s'expliqua sans réticences, étonné qu'on ne Feût pas déjà interrogé. Il n'y avait aucune trahison dans son fait. Pendant son voyage à Bordeaux» sa femme l'avait fait réfléchir, lui avait démontré que le coup était fort mal organisé, que les députés dispersés établiraient partout des centres de résistance et qu'il allait courir grand risque sans être suffisamment armé. A son avis, le véritable coup d'Etat était celui où Ton empoigne, où Ton réprime, où l'on disperse; on lui en avait proposé un à l'eau de guimauve, il n'en avait pas voulu. Qu'on se décide à en faire un sérieux, et on pourra compter sur lui. « Que diable! lorsqu'on dit à quelqu'un de se jeter du haut d'un toit, on peut bien lui laisser la liberté de choisir son moment! » Il embrassa Fleury et une heure après il répétait au Prince ses assurances de dévouement; le lendemain il dînait à l'Elysée*.
1. Fleury place au 4 septembre Je retour de Saint-Arnaud à Paris, il résulte d'une de ses lettres du 7 septembre qu'il n'y arriva que le 6. Il place à la suite du refus de Saint-Arnaud Toffre faite au général Gastellane du commandement de l'armée de Paris. Il résulte des mémoires du maréchal de Gastel-
Le Prince ne paraît pas avoir renoncé immédiatement à ramener Saint-Arnaud au coup d'État anodin, si Ton en juge par la lettre mystérieuse écrite le 17 septembre au général Castellane à Lyon : « Mon cher général, je profite d'une occasion sûre pour vous engager à ne pas quitter Lyon à partir du 22 de ce mois, et à prendre toutes les précautions nécessaires en cas d'insurrection. Je ne vous en dis pas davantage; je compte sur votre énergie et sur votre patriotisme' ». Il ne renonça à son projet que le 21 septembre. lien avertit aussitôt Castellane: * Regardez comme non avenue la lettre que je vous ai adressée par M. de Campaigno. J'espère lever les difficultés qui s'opposent à la juste me sure dont je vous avais parlé. »
Le coup d'État se prépara donc tel que le concevait Saint- Arnaud. Le commandant de la division militaire de Paris, Magnan, était acquis dès que Saint-Arnaud agissait : il demanda d'être laissé en dehors des préparatifs, il marcherait au signal. En attendant il réunit en une conférence secrète les généraux de l'armée de Paris, et tous promirent un dévouement sans réserves. Restait à trouver un préfet de police à la place du loquace et peu sûr Carlier. Le hasard l'amena. Un jeune préfet de l'Allier, Maupas, animé des rancunes les plus furieuses contre la
laneque cette offre futfaite le Hjuillet 1851 et sur sesobseivations retirée le 14 juillet, — elle ne fut pas renouvelée. i. Cette lettre fixe la date du projet de coup d'État que Fleury place inexactement au 1 7.
République, qui Tavait chassé de sod emploi de sous-préfet de Beaune, poursuivait le Président de ses protestations épistolaires de déYOuement exalté. Cela lui valut la préfecture de Toulouse. Il voulut payer son avancement en entrant en guerre contre les ennemis de son protecteur. Il demanda au parquet de lancer des mandats d'arrêt contre cinq conseillers généraux. — « Quelles charges avez-vous contre eux? répond-on. — Des charges! Voilà bien des scrupules de magistrats tièdes et indifférents. Des charges contre des ennemis notoires, qu'en est-il besoin? Il suffit de connaître leurs sentiments. Cependant, si des preuves sont aussi indispensables que vous le dites, elles se trouveront chez les prévenus à tel jour et à telle heure, je les ferai mettre par mes agents. » L'honnête Faucher, instruit de ces faits par un procès-verbal du Premier Président et du Procureur général, manda Maupas et lui notifia sa translation à Montpellier. Maupas se rend à rÉlysée, présente les faits à sa manière, se prétend calomnié, recommence son antienne de dévouement, de telle sorte que le Président crut pouvoir se fier à lui. On ne choisit pas le préfet de police d'un coup d'État parmi les lauréats du prix Montyon. Maupas accepta. C'était un bellâtre glorieux et faisant la roue, d'une présomption démesurée, d'une intelligence bornée, mais d'un cynisme sans scrupules.
Le personnel indispensable installé, on s'occupa du plan. Maupas eut beaucoup de peine à obtenir du Prince les arrestations préventives;
•^fin il s'y décida. On ne commit plus la faute de mettre trop de monde dans la confidence comme la première fois. La délibération fut circonscrite entre Fleury, Persigny, Mocquart, Saint- Arnaud, Maupas, Morny. Jusqu'au dernier moment il fut même interdit aux confidents de causer entre eux du projet commun. Le Président concerta isolément avec chacun, heure par heure, les détails les plus minutieux. Il arriva à Saint-Arnaud et à Maupas de rentrer à Paris dans la même voiture, sans s'être rien commuuiiqué des mesures dont Texécution commune leur serait confiée. Ainsi tout marche à souhait : les circonstances sont favorables, les adversaires sans prévoyance, les auxiliaires ardents. Mais le prince a le cœur déchiré. C'était les yeux pleins de larmes qu'il avait fait à Maupas ses premières ouvertures. En organisant la guerre il ne peut renoncer à l'espérance d'un dénouementpacifique,et parallèlementàl'action violente, il poursuit et organise encore une action légale. Les résultats de la loi du 31 mai se montraient de plus en plus déplorables. Plusieurs de ses auteurs ne contestaient plus l'urgence de l'amender. C'était le sentiment de Victor de Broglie : « Ce grand citoyen avait fini par reconnaître que les avantages qu'elle pouvait apporter à la cause de l'ordre étaient loin de compenser les dangers que son exécution stricte et rigoureuse devait inévitablement produire*. » Mais amender