‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 3)Chapitre 87 sur 113 · V. Hugo, fii$t. d'un Crime · texte numérisé non relu

V. Hugo, fii$t. d'un Crime

son indépendance souveraine, et un corps pondérateur, l'équivalent de la Haute Cour de justice aux États-Unis, protégeait contre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, la liberté, les droits du citoyen, les principes constitutionnels. Il est vrai que les détails de cette Constitution devaient être établis par le Prince, non par une Assemblée constituante. L'innovation était digne d'éloges. « Plus il y a de sages, moins il y a de sagesse », a dit Montesquieu. Nous devons à nos deux Constituantes, celle de 89 et celle de 48, les plus détestables de nos Constitutions. Au contraire la législation civile, judiciaire et administrative du Consulat et de l'Empire, et la Charte de 1814 à peine amendée en 1830, œuvres du législateur unique, nous ont procuré des biens dont quelques-uns durent encore. Contre le vole par registres, le seul point inacceptable, déjà critiqué de toutes parts, ébranlé, à moitié abandonné, près de l'être tout à fait, il n'était pas nécessaire de recourir aux barricades.

Mais une conduite de bon sens ne parut ni assez conventionnelle ni assez théâtrale ; il fallait décréter, déclamer. On prononça la mise hors la loi de Louis Bonaparte et on décréta l'insurrection. Dans le décret, on avait ditd'abord: «Louis- Napoléon est un traître. — Effacez, dit Jules Favre, le mot de Napoléon, nom de gloire, fatalement puissant sur le peuple et sur l'armée, mettez Louis Bonaparte. — Vous avez raison, » dit Victor Hugo.

Les décrets n'ayant pu être impriméd furen i^épandus manuscrits. On voulut sonner le tocsin, les clochers étaient gardés. Personne ne remiist. Le soir après quatre heures, les carabiniei*s et les cuirassiers du général Corte descendirent les Champs-Elysées, remontèrent les bonleVards en colonne serrée, sans rencontrer aucune résistance; un coup de fusil isolé troua le képi de Fleury, ce fut tout. Saint-Arnaud et Magnan ne voulant ni énerver ni fatiguer leurs troupes, les firent toutes rentrer dans leurs casernes, et, quoique la ville restât ainsi livrée à ellemême, la nuit fut aussi calme que celle du 1^"^ décembre. La police en profita pour conduire les représentants détenus à la caserne d'Orsay au Mont-Valérien ou à Vincennes. Quelques-uns faute de véhicules suffisants durent subir la voiture cellulaire. A sept heures du matin, le jour commençant à poindre, le convoi destiné à Vincennes traversa le faubourg Saint-Antoine ; les ouvriers sortaient de chez eux. Quand ils surent qui était dans ces voitures si soigneusement escortées, ils s'en amusèrent beaucoup.

Le matin de ce jour, 3, une commission consultative de quatre-vingts membres était créée, le gouvernement constitué par la formation d'un ministère* et la répression, si elle devenait néces-

1. Morny à riiitéricur, Fould aux Finances, Rouher à la Justice, Magne aux Travaux publics, Saint-Arnaud à la Guerre, Ducos à la Marine, Turgot aux Affaires étrangères, Lefèvre-Duruflé au Commerce, Fortoul à Tlnstruction publique.

saire, préparée par un décret de Saint-Arnaud, investissant le général Magnan du commandement supérieur de la V^ division militaire.

Les montagnards avaient senti que rendre des décrets qu'on ne pouvait faire imprimer, provoquer des appels aux armes que quatre murs seuls entendaient, c'était tomber dans un colossal ridicule. Les plus braves d'entre eux, Esquiros, Madier de Montjau, Dulac, Malardier Maigne, Brillier, Schœlcher, Bruckner, de Flotte, Baudin, voulurent faire un appel au peuple par le fait, et ils allèrent eux-mêmes construire une barricade au faubourg Saint- Antoine, dans la rue Sainte- Marguerite. — « Aux armes ! qui veut vivre et mourir libre nous suive ! » s'écrie de Flotte au milieu d'une foule compacte. — Et cet appel tombe comme un tison au milieu d'une rivière*. L'invincible inertie du peuple n'ébranle pas le courage des républicains; ils s'avancent suivis d'une centaine d'hommes, désarment deux petits postes, se procurent ainsi une trentaine de fusils, renversent deux charrettes et un omnibus, les mettent bout à bout, entassent les pavés. Baudin exhorte quelques ouvriers à les aider. « Croyez-vous donc, répond l'un d'eux, que nous nous ferons tuer pour sauver vos 2S francs? — Restez là, dit avec une mélancolie héroïque Baudin, et vous verrez comment on meurt pour 25 francs. » — A ce moment un enfant accourt en criant : « La troupe! » Deux compagnies

Page 1