Victor Hugo, Hist, d'un Crime, t. II, page
une autre cachette avec leurs échappes non visibles, pour délibérer, décréter, se serrer la main, et attendre Theure du sacrifice.
Pendant que Victor Hugo et Michel de Bourges réglaient si magnanimement leur victoire, Saint- Arnaud et Magnan prenaient leurs dernières dispositions pour assurer la leur. Ils ne veulent pas qu'on puisse les accuser d'une traîtrise. Chacun saura à quoi expose la résistance. Le 4 au matin, est affichée sur les murs de Paris une proclamation de Saint-Arnaud : « Tout individu pris les armes à la main ou construisant ou défendant une barricade sera fusillé. » Un des plus grands dangers des jours de lutte civile, c'est ce qu'on appelle les curieux inoffensifs : ils sont les palissades vivantes derrière lesquelles s'abritent les insurgés; sans leur complicité l'émeute plus rare serait plus facile à réprimer. Saint-Arnaud les engagea à rester chez eux. De son côté le Préfet de police les avertit qu'il y aura péril à stationner sur la voie publique et à former des groupes ; qu'on les dispersera par les armes sans sommation. Tout le monde était donc mis sur ses gardes.
A mesure que les émeutiers se fortifiaient, les implorations de Maupas recommençaient : « Un symptôme fâcheux se produit sur toute la ligne, les habits noirs se mettent aux barricades, les
gardes nationaux portent leurs fusils ; les honnêtes gens se plaignent amèrement de l'abandon où le gouvernement les laisse. Il faut agir, et avec le canon. Nous sommes entourés d'émeutiers ; on tire à ma porte. La mairie du VI® arrondissement est prise^ pas un instant à perdre. Envoyez à la Préfecture un régiment et quatre canons. » (4 décembre, 1 h. 50.) Une demi-heure après, il revient à la charge : « Nous sommes cernés, on se bat à nos quatre angles. Les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marceau sont sous les armes. » (2 h. 15.)
Magnan n'eût pu envoyer à la Préfecture un régiment et quatre canons qu'en affaiblissant sa grande attaque combinée. Et qu'auraient trouvé ce régiment et ces quatre canons? Personne, de l'aveu de Maupas lui-même. A une dépêche de Momy : « Vous a-t-on attaqué? il avait répondu : -i- Oui, mais les insurgés ont pris la fuite à la première décharge. » Magnan n'aurait envoyé des troupes aux faubout'gs Saint-Marceau et Saiût-Jacques qu'en, compromettant sa réserve sur la rive gauche. Et qu'auraient-elles trouvé? Personne. Ces faubourgs ne remuèrent pas de la journée. — On laissa donc Maupas appeler, maugréer, et on ne s'en occupa point.
Entre une et deux heures, les troupes s'ébranlent à la fois, en silence, chaque homme ayant soixante cartouches dans le sac et quatre jours de vivres. La division Renaud s'établit sur la rive gauche; les deux divisions Levasseur et Carrelet enserrent l'émeute sur la rive droite dans un
mouvement convergent. La division Levasseur arrive sur les boulevards par les rues Saint-Martin et Saint-Denis et prend Tinsurrection à revers. La division Carrelet l'attaque de face en balayant les boulevards à partir de la Madeleine, en jetant des détachements sur sa droite ou sur sa gauche.
Les intrépides des barricades n'ont pas l'illusion de croire qu'ils résisteront à la masse en marche sur eux. Mais ils sont imbus de l'histoire révolutionnaire, ils savent qu'en février 1848 leurs affaires étaient perdues, quand un coup de pistolet tiré à propos du milieu de la foule sur les soldats, les rétablit en un clin d'œil. La troupe avait riposté ; quelques-uns de ces incorrigibles curieux soi-disant inoffensifs avaient été atteints ; leurs cadavres promenés par la ville l'avaient soulevée. Pourquoi le même phénomène ne se reproduirait-il pas? Malgré les avertissements de Saint-Arnaud et Maupas, une foule immense couvrait les boulevards, de la chaussée d'Antin à la rue Saint-Denis; les fenêtres étaient garnies de spectateurs. Quelques coups de fusil tirés des maisons riveraines ou des rues adjacentes ou des trottoirs derrière les premiers rangs des curieux, exaspéreraient les troupes; elles répondraient; des victimes tomberaient, et qui sait si alors ne se produirait pas le soulèvement que n'avait pu susciter ni la mort de Baudin ni la promenade des cadavres? Dans tous les cas on accuserait le Prince du carnage qu'on aurait provoqué et on le rendrait odieux.
Le général Bourgon, descendu de la caserne de la Nouvelle-France, débouche le premier sur le boulevard par la rue du Faubourg-Poissonnière. Il met en batterie sur sa droite deux de ses pièces pour contenir la foule qui vient du boulevard Montmartre, puis tourne à gauche et se porte sur les barricades échelonnées jusqu^à la porte Saint-Denis. La tête de sa colonne est assaillie par un feu roulant bien nourri, venu des maisons et des rues adjacentes; vingt-huit de ses hommes sont mis hors de combat. — C'était la première application de la tactique révolutionnaire. Les troupes ainsi attaquées répondent en bon ordre et éteignent les feux.
Le colonel Rochefort, parti de la rue de la Paix, se montre le second, avec une avant-garde composée d'un escadron du 1^^^ lanciers, flanqué de troupes d'infanterie. Vers la rue Taitbout il subit un premier choc, celui des cris : il se précipite sur les groupes d'où ils partent, les disperse et poursuit. A la hauteur du faubourg Poissonnière, ce sont les coups de fusil tirés des maisons et des fenêtres qui l'assaillent. Vers la porte Saint-Denis, un feu croisé et nourri venu de toutes les directions crible les troupes. — C'est la seconde application de la tactique révolutionnaire. Cette fois l'affaire se passe moins bien ; les soldats entrent en fureur et ripostent au hasard. Au bruit des détonations le général de Cotte, en marche derrière Rochefort, croit celuici en danger et accourt avec un bataillon du 72^. Ses soldats, animés par le feu, se rangent à côté
de leurs camarades et tirent au hasard comme eux, sans se préoccuper de l'escadron de lanciers, pelotonné au milieu de la chaussée sous le feu des amis et des ennemis. Il faut au général de Cotte dix minutes d'efforts surhumains pour arrêter cette fusillade.
Mais voici le plus grave. Derrière la brigade de Cotte suit celle de Canrobert. A la hauteur du faubourg Poissonnière elle reçoit des coups de fusil* partis des maisons de droite, des fenêtres, des soupiraux, des toits, de derrière les groupes massés sur les trottoirs. Des soldats, des chevaux sont tués et blessés. — C'est la troisième application de la tactique révolutionnaire. Cette fois la panique se déclare en plein, et de la tête gagne toute la colonne qui lâche ses feux sans commandement, sans même prendre position, tirant en l'air et au hasard ; les canons se retournent vers la maison Sallandrouze d'où semblait venu le feu principal, et au milieu des décharges de peloton, tirent deux ou trois coups. A ce bruit Canrobert accourt. 11 avait une canne à la main ; il en menace les hommes qui s'apprêtent à tirer, et donne à son clairon, Darot, l'ordre de sonner le cessez le feul On le vise d'une fenêtre; la balle dévie et frappe Darot, qui tombe sur la jambe de son général à laquelle il cherche à se cramponner en disant : « Mon général, je suis mort- !» — « Les chevaux d'artillerie, peu
1. Premier rappoTt du général Carrelet, 4 décembre, 8 heures et demie du soir.