‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirsChapitre 122 sur 155 · Dépêche du 16 janvier · texte numérisé non relu

Dépêche du 16 janvier

se récrient, se répandent en imprécations, en alarmes, en menaces ; c'était une folie furieuse. Je devais aller à cette époque à Weimar assister à un festival musical de Liszt, on m'en dissuada : il y aurait de l'imprudence à un député français à se risquer au milieu d'un peuple ainsi surexcité. On se serait cru en 1813. L'affranchissement du Mincio leur paraissait le préliminaire de la servitude du Rhin ; nous ne méditions de répandre notre sang pour délivrer Milan et Venise que pour venir ensuite enchaîner Mayence et Coblentz. On prêtait sans sourciller des contradictions aussi absurdes au pays du bon sens et de la logique, au peuple de Pascal et de Descartes .

Le roi Léopold, aidé par le prince Albert, soufflait sur les scrupules du Régent et sur les passions de l'Allemagne; il propageait cette vile calomnie que l'Empereur était poussé par la crainte du poignard italien, à cette guerre, objet ancien de ses vœux de jeunesse, et qu'il préméditait depuis son avènement au pouvoir*.

Bismarck fut un des rares Allemands qui ne partagèrent pas la folie haineuse générale. 11 visita Moustier et lui parla des préoccupations que lui inspiraient des efforts tentés du côté de l'Autriche et de l'Angleterre pour entraîner son pays dans une voie contraire à ses intérêts; il

1. Le prince Albert au roi Léopold, i8 janvier i859 : « Je crois comme vous que la crainte d'être assassiné est pour beaucoup dans l'affaire et que Gavour n'épargne rien pour stimuler cette crainte. »

LE TRAITÉ SECRET DU iO DÉCEMBRE 1858. 547

testait convaincu de rutilité de Talliance française et des bonnes intentions de TEmpereur à l'égard de la Prusse et ne redoutait pas que, si on le laissait écraser TAutriche en Italie, il ne tombât ensuite sur le nord de F Allemagne. Il attribue lui aussi au « roi des Belges la part la plus active aux efforts qui se font pour réunir l'Allemagne » contre nous^ Bismarck ne faisait pas mystère de sa manière de voir, et il s'égayait, comme Henri Heine en 1840, « des élucubrations en prose et en vers qui, dans leurs honnêtes élans de patriotisme, réclamaient le retour de la Lorraine et de T Alsace à T Allemagne^ ». — Ce langage lui fît perdre la confiance du Régent et de ses ministres et rendit nécessaire son éloignement de Francfort, foyer des haines qu'il heurtait ou raillait. Il désirait vivement la position du comte de Hatzfeld (à Paris). On l'envoya à Pétersbourg (29 janvier). « 11 peut nous y être utile », écrivait Moustier^

Dans cette effervescence l'Empereur et Victor- Emmanuel ne rencontraient quelque sympathie qu'à Pétersbourg. Gortschacow ne dissimula pas ses prédilections; il refusa de s'associer à la Prusse et à l'Angleterre et de recommander la modération au Piémont; il répondit : « Autrefois la Russie avait l'habitude d'offrir des conseils amicaux aux cabinets d'Europe; elle n'a pas trouvé son compte à cette politique, elle

Page 1