Gramont, 25 janvier
* 2. Lafarina, février 1859.
fc
son confesseur, de sa maîtresse, et quelquefois de tous à la fois.
L'Impératrice avait eu beau faire tout ce qu'elle avait pu pour se faire italienne, elle n'y avait pas réussi. Fervente catholique, elle redoutait les épreuves auxquelles allait être exposé le pontife suprême de sa religion et le parrain de son fils : elle considérait « que le métier de rédempteur, elle l'écrivait franchement à Arese, est un métier de sots » ; elle admettait qu'on sortît de la paix de l'équilibre pour s'agrandir, et non pour créer la grandeur d'un voisin.
Morny persistait à ne voir dans les partisans des nationalités que des révolutionnaires à ne pas favoriser; Persigny, obstiné avant tout à ne pas se séparer des Anglais, Fould, préoccupé des affaires, se prononçaient nettement contre la guerre ; Walewski parfois s'y décidait, parfois s'y refusait; Delangle, le successeur d'Espinasse au ministère de l'Intérieur, ne voulait pas en entendre parler; Baroche s'y résignait; Rouher s'y fût opposé, si son système n'eût été déjà d'être toujours de l'avis de l'Empereur; toute la diplomatie, la plupart des hauts fonctionnaires, gémissaient des entraînements révolutionnaires de l'Empereur et n'en auguraient rien de bon.
Les militaires, ceci était imprévu, se signalaient parmi les plus hostiles. A Londres, Malakolf déclarait tout haut que l'on courait à une aventure à laquelle l'armée française n'était nullement préparée; Vaillant ne cachait pas sa désapprobation; Niel s'efiforçait d'arrêter l'Em-
pereur ; Fleury n'était pas moins pacifique; Castellane rapportait les dernières paroles de son gendre Hatzfeld, que nous aurions contre nous toute TAUemagne ; il affirmait à l'Empereur que les Italiens n'inspirent à la France aucune sympathie el que la guerre en leur faveur ne serait pas populaire. Napoléon III ne recevait d'encouragement que du prince Napoléon, de Conneau, de Piétri et de quelques amis obscurs.
Dans le public, les hommes de commerce et. d'industrie, les affiliés des anciens partis en quête de motifs d'opposition, les catholiques uniquement soucieux de leur foi, les admirateurs de Talleyrand, les partisans de la politique de l'équilibre déploraient une entreprise qui compromettait leurs profits, promettait de la gloire à leur ennemi, menaçait la sécurité du chef de leur religion, détruisait les traités de 1814 et de 1815 et constituerait à nos flancs une puissance nouvelle.
Thiers se montra des plus animés, et même avec les Italiens il ne gardait pas de mesure* Menabrea, alors colonel, étant venu le visiter : « Eh bien, colonel, j'entends dire que votre gouvernement fait construire un arsenal dans le golfe de la Spezzia. Auriez- vous par hasard la prétention d'avoir une marine de guerre? — Et pourquoi pas? répondit Menabrea. — Eh bien, sachez, Monsieur, que nous ne vous le permettrons jamais. — Eh bien, nous nous passerons de votre permission. » Mérimée qui, malgré sa familiarité avec l'Impératrice, conservait des
relations avec Tillustre homme d'État, le pria d'écrire ses objections pour FEmpereur. Il le fît avec beaucoup de liberté et de force. L'Empereur lut et dit : « Il y a quelque chose de vrai, mais pour la totalité ce n'est que d'un bourgeois. »
Bien autres étaient les sentiments du parti démocratique et du peuple, dont Castellane croyait connaître les dispositions. Sans doute quelques-uns furent contraires, d'abord parce que tout ce qui venait de l'Empereur devait être considéré comme mauvais, ensuite parce que, comme les opposants dynastiques, ils craignaient la consolidation par la gloire d'un gouvernement exécré. La multitude, beaucoup moins calculée, fidèle aux précédents de la démocratie qui, depuis 1815, n'avait cessé d'appeler cette guerre et de maudire ceux qui s'y étaient refusés, échauffée par les excitations de son journal le Siècle, se laissait aller à ses ardeurs traditionnelles de confraternité universelle; mais dépourvue de tout moyen de manifester ses pensées, son approbation silencieuse ne couvrait pas la désapprobation bruyante des classes supérieures, et un observateur superficiel pouvait crier à la couardise générale et répéter la facétie de Mérimée : « Les descendants de Brennus ne sont guère d'humeur à prendre le Capitole, n'y eût-il que leurs anciennes ennemies, les oies, pour le garder. »
L'Empereur n'avait pas à convaincre ses généraux, il suffisait de leur donner des ordres. Mais il essaya de ramener les ministres à son opinion. Il composa sous forme de lettre à Walewski un petit mémoire dont il leur donna lecture. Dans ce mémoire, on retrouve, plus que dans les mémorandums du prince Albert et dans les conversations apocryphes, la pensée de l'Empereur telle que je l'ai exposée.
« LaFrance a divisé ses ennemis, elle a séparé les membres de la coalition, mais elle ne s'en est approprié aucun; elle n'a pas d'alliés véritables, parce qu'il n'y a aucun État dont les intérêts soient directement liés aux siens, dont l'existence dépende de la sienne; et cependant une grande nation est comme un astre, elle ne peut pas vivre sans satellites. L'ancienne monarchie le comprenait, en cherchant sans cesse à s'appuyer sur l'Espagne et sur l'Italie pour résister à la maison d'Autriche. Aujourd'hui la France est seule, entourée d'une ceinture de forteresses élevées jadis pour la défendre, maintenant entretenues à grands frais pour l'attaquer et la contenir. Les jeunes générations, avec leurs passions ardentes, attendent le premier pas décisif que fera la France pour savoir si elles seront pour ou contre elle. L'Empire est encore de fraîche date ; il est soumis aux tribulations de l'enfance;
d'après la loi de la nature, les êtres qui grandissent doiventy^f^r leur gourme, et tant qu'ils n'ont pas eu une maladie obligée, on n'est pas sûr de leur vie. On voit bien l'Empire florissant, fort, mais on attend qu'il ait subi l'épreuve de sa maladie originelle, héréditaire et fatale, que j'appellerai la réaction des traités de 1815. Tant que la crise européenne prévue depuis quarante ans ne sera pas arrivée, on ne jouira pas du présent, on ne croira pas à l'avenir. La guerre d'Orient pouvait être la révolution attendue, et c'est dans cet espoir que je l'ai entreprise. De grands changements territoriaux pouvaient en être la conséquence, si l'indécision de l'Autriche, la lenteur des opérations militaires, n'étaient venues réduire à un simple tournoi les germes d'une grande révolution politique.
(( Le terrain perdu en Crimée peut être regagné en Lombardie ; si la France, tout en chassant les Autrichiens de l'Italie, protège le pouvoir du Pape, si elle s'oppose aux excès et déclare que SAUF LA Savoie et Nice elle ne veut faire AUCUNE CONQUÊTE, cUc aura pour elle l'Europe, elle se créera en Italie des alliés puissants qui lui devront tout et ne vivront que de sa vie, car leurs existences seront liées à la sienne. Un grand succès en Italie donnera un grand ébranlementà l'opinion publique en Europe, qui ne verra pas seulement dans le gouvernement français le Croquemitaine des anarchistes, mais le pouvoir qui a voulu être fort chez lui, pour être à même de briser ses propres chaînes et de délivrer et
civiliser les peuples. La maison d'Autriche amoinirie, notre influence s'accroîtra immédiatement m Europe. Les peuples nos voisins sur le Rhin, m Suisse, en Belgique, imploreront notre aliance, par crainte ou par sympathie, au lieu de irenir comme aujourd'hui nous mordre les mollets. Alors la France^ sans tirer de nouveau un seul coup de canon, pourra obtenir tout ce qu'il est juste qu'elle obtienne, et abolir pour jamais les traités de 1815.
« Enfin, si même l'Europe n'était point satis^ faite, la France, assise solidement sur les Alpes et les Pyrénées, et confiante dans l'alliance des deux grands peuples de race latine comme elle, l'Espagne et l'Italie, sera plus en état que jamais de lutter, s'il le fallait, avec les puissances du Nord. L'avantage est patent. — Mais, direz-vous, quelles sont les chances favorables ou défavorables qu'un tel projet présente? Ne mettez-vous pas à néant le fameux discours de Bordeaux? — « Il est clair pour tout le monde que lorsque l'Empereur a dit : L Empire, c'est la paixy il voulait par ces paroles rassurer l'Europe et faire comprendre qu'il n'irait pas de gaîté de cœur recommencer les conquêtes de son oncle. Personne cependant n'a pu comprendre par ces paroles que l'Empereur s'engageait à ne jamais faire la guerre. Un gouvernement qui ferait une semblable profession de foi serait ridicule et impuissant même à maintenir la paix. Le véritable sens du discours de Pordeaux est donc ceci : « Je ne ferai la guerre que lorsque j'y serai
« contraint pour défendre V honneur national et (L pour atteindre un but, grand, élevé et con- « forme aux véritables intérêts du pays, »
« Examinons si le moment est favorable et si le danger existe de voir dégénérer une lutte en guerre européenne. Pour une guerre quelconque le moment n'est jamais tout à fait favorable. Tant d'intérêts se trouvent froissés, tant de fantômes sont soulevés par l'inconnu, qu'il suffit d'énumérer toutes les chances défavorables pour faire le tableau le plus sombre et le plus efiFrayant; mais, pour mieux apprécier les choses, il faut se reporter à une époque passée afin déjuger delà différence.
« Si Louis-Philippe avait voulu faire la guerre sans même tenir compte des difficultés intérieures, il eût réuni toute l'Europe contre lui. L'Angleterre, habituée à se voir obéir à Paris, ne lui aurait pas pardonné de faire la guerre sans son consentement. La Russie eût fait sans aucun
doute cause commune avec la Prusse et l'Autri-
che, et forcé aussi la Co7i fédération du Rhin à marcher à Tavant-garde. Aujourd'hui, cela est changé. L'Angleterre a une peur horrible de la guerre, elle la redoute surtout avec la France et l'Amérique; si elle se brouillait avec la France, elle sait qu'elle l'aurait peut-être avec les États- Unis. D'ailleurs elle n'est pas en état de faire la guerre : toute son armée est employée aux Indes, ses finances sont dans un mauvais état, et l'opinion publique est très favorable à un changement en Italie. Il y a donc quatre-vingt-
dix chances sur cent pour que l'Angleterre observe une neutralité complète. Il est en effet difficile de croire que FAngleterre irait faire la guerre à la France pour soutenir rAutriche, c'est-à-dire pour des intérêts qui ne la touchent nullement. La Prusse est dans un état de transformation qui ne peut qu'accroître le système d'indécision qui préside toujours à sa conduite. Il serait facile, le cas échéant, de l'entraîner dans notre alliance ou au moins de s'assurer de sa neutralité; elle n'aime pas l'Autriche, et comprendra que toute diminution de la puissance autrichienne profitera à la sienne. La confédération des petits États allemands, qui ne peuvent que perdre à la guerre, contribuera à entretenir la Prusse dans des idées pacifiques. Je crois donc que l'Allemagne restera tranquille. Quant à la Russie, elle aura d'abord l'attitude d'une neutralité bienveillante, mais elle réunira une armée de 150 000 hommes sur la frontière de Oallicie, ce qui opérera une diversion heureuse pour nous, et la force des choses l'amènera probablement à faire la guerre à l'Autriche.
« Ainsi donc, d'après toutes les probabilités, non seulement la guerre avec l'Autriche n'entraînera pas une guerre générale, mais, au contraire, l'Autriche se trouvera seule en présence de la France agissante, de l'Italie soulevée, de la Hongrie en fermentation et de la Russie menaçante. Tout concourt donc à présenter ^omme favorables les chances que la France peut avoir dans une lutte avec l'Autriche. A l'in-
T. lU. iV
térieur, la guerre réveillera d'abord de grandes craintes ; tout ce qui est commerçant et spéculateur jettera les hauts cris, mais le sentiment national fera justice de ces terreurs intérieures, et la nation se retrempera dans une lutte qui fera vibrer bien des cœurs, rappellera le souvenir des temps héroïques et réunira sous le manteau de la gloire des partis qui tendent tous les jours à se séparer de plus en plus. L'empereur Napoléon, dans ses Commentaires sur César, dit qu'après une guerre civile, il fallait à Rome une guerre étrangère pour amalgamer les restes de tous les partis et recouvrer les armées nationales. On peut dire qu'il en est de même après les révolutions.
« J'ai tâché de démontrer qu'une guerre avec l'Autriche serait désirable et que le moment actuel était favorable. 11 me reste à déclarer néanmoins que la raison qui doit amener cette guerre doit être légitime et approuvée par l'opinion publique. Le gouvernement français perdrait le prestige auquel il doit tenir avant tout, s'il avait l'air de rechercher les aventures et même de troubler la paix générale par intérêt personnel. Le but constant de sa politique doit donc être de chercher tous les moyens pour avoir la raison et le bon droit de son côté. »
Cette lecture n'obtint pas un plein succès auprès de ceux qu'elle devait convaincre si l'on en juge par ce qu'écrit Vaillant dans son carnet (22 janvier) : « L'Empereur nous lit un grand factum de lui sur les raisons qui peuvent le décider
à faire la guerre. C'est faible ; il la veut, voilà la véritable raison. »
A Textérieur, les oppositions n'étaient pas moindres. La reine Victoria, outrée, avait peine à déguiser sa colère sous des formes polies : « Votre Majesté, écrivait-elle à l'Empereur, a maintenant l'occasion, en écoutant la voix de rhumanité et de la justice, et en montrant son intention d'adhérer strictement aux traités, de calmer les appréhensions de l'Europe et de rétablir sa confiance d^^ns la politique pacifique, ou bien, d'autre part, en écoutant ceux qui ont intérêt à créer la confusion, de jeter l'Europe dans une guerre dont l'étendue et la durée sont impossibles à prévoir, et qui, quelle que soit la gloire qu'elle puisse ajouter aux armes de la France, ne peut que nuire matériellement à sa prospérité intérieure et à son crédit financier. Je suis certaine que Votre Majesté ne doutera pas de la sincérité de l'aniitié qui seule me pousse à écrire ainsi sans réserve à Votre Majesté, et si quelque chose pouvait augmenter le chagrin que j'éprouverais en voyant la guerre se renouveler ^ ce serait de voir entrer Votre Majesté dans une voie où il me serait impossible de la suivre (4 février 1859).»
Les ministres de la Reine faisaient rage> s'évertuaient en Autriche pour obtenir des coa-
cessions, en Piémont pour exiger des résignations, en Prusse et en Russie pour s'assurer des appuis.
Le régent de Prusse, s'il n'avait consulté que les nécessités de sa situation en Allemagne, eût dû voir sans déplaisir l'Autriche aux prises avec nous; mais Guillaume, encore à l'heure de la vertu, subissait alors trop l'ascendant des opinions anglaises pour avoir cette vue claire de l'intérêt de son ambition. Il écrivait naïvement au Prince Albert : « Le prétexte pour la guerre en Italie doit être la forme du gouvernement dans les divers États; mais la vraie cause, c'est le désir d'agrandissement de la Sardaigne, et les gouvernements qui n'ont rien à prendre dans l'affaire sont priés d'y prendre part. Où est le statut de droit international qui nous autorise à faire la guerre à un État parce que nous n'aimons pas sa forme de gouvernement? Ou bien, d'autre part, quelle obligation avons-nous d'aider le désir injustifiable qu'éprouve un État de s'agrandir aux dépens d'un autre (février 1859)? »
Moustier, notre ambassadeur à Berlin, avertissait diligemment des mauvaises dispositions réelles qui se cachaient sous les assurances cajoleuses de Schleinitz et sous les regrets qu'il exprimait du ton agressif et inconvenant de quelques feuilles prussiennes : « Le sentiment intime que, dans certaines éventualités, la Prusse ne pourrait moralement abandonner l'Autriche et devrait peut-être prendre fait et cause pour ^Ue, n'a pas semblé être balancé, un instant dans
le parti libéral par les sympathies qu'il eût été naturel de supposer à ce parti pour la cause italienne*. »
Le ministre de Russie (Budberg) vint lui rendre compte d'une conversation dans laquelle le Prince régent avait paru contester le droit de la France à se préoccuper des affaires d'Italie et blâmer par avance son ingérence; et comme néanmoins il insistait sur la grande confiance que le caractère de l'Empereur lui inspirait, Budberg avait observé que le mot de confiance n'était peut-être pas suffisant, que la Prusse devait de la reconnaissance pour la bonne volonté témoignée en toute occasion et pour les services rendus dans l'affaire de Neuchâtel. Le Régent avait reconnu la vérité de cette observation tout en revenant sur ses craintes au sujet de l'Italie. D'après Budberg le cabinet de Berlin se débattait contre l'effort d'une vive pression venue de Londres. Il représenta le roi des Belges comme étant l'instigateur et l'âme de cette espèce de croisade contre la France ^
Ce qui était mauvaises dispositions à Berlin devenait déchaînements furibonds dans TAUemagne du Sud. Les professeurs et les artistes avaient gémi de tout temps sur les infortunes de ritalie ; Owerbeck l'avait représentée unissant mélancoliquement ses mains à celles de l'Allemagne. Et maintenant qu'on nous soupçonnait de vouloir affranchir l'opprimée, ils s'offusquent,