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Dépêche de Gramont du 17 mars

ne sommes plus maîtres de la situation et nous sommes entraînés Dieu sait où. »

Cette difficulté insurmontable eût-elle été miraculeusement surmontée , les incompatibilités inarrangeables seraient devenues criantes dès les premières Séances du Congrès, les récriminations haineuses se seraient échangées entre CavouretBuol, Antonelli, Caraffa, Landucci, et Ton n'aurait pas tardé à sortir bruyamment par toutes les portes pour dégainer. Il est toujours aisé de réunir quelques diplomates autour d'un tapis vert, dans Thôtel d'un ministre, dans un pays quelconque, mais il faut d'abord s'entendre sur ceux qui seront admis, sur les objets qui seront mis en discussion, sur la sanction des résolutions probables ; tout cela n'est pas facile même dans un congrès réuni post bellum^ après une défaite; ante bellum c'est, on peut le dire, impossible, surtout dans une situation violente telle que celle de l'Italie et de l'Autriche au commencement de 1859.

L'Angleterre et la Prusse, en passant tout à coup, envers l'Autriche, d'une faveur sans justice à un blâme sans vérité, ont démontré le peu de sérieux des ministres qui les conduisaient alors. Du reste de tels blâmes ne sont pas d'importance, et bien pusillanime qui s'en trouble ou s'en préoccupe. Il s'agit de devenir le vainqueur; on obtient alors l'applaudissement même de ceux qui vous ont d'abord condamné ; or aucune improbation diplomatique n'enlève la yictoire, pas plus qu'aucune approbation ne l'assure.

Des historiens italiens, préoccupés de supprimer autant que possible la France de leur histoire, des historiens français acharnés à déshonorer ou à amoindrir l'Empire dans la nôtre, se sont accordés à subalterniser l'action personnelle de l'Empereur : il n'aurait rien prémédité ni conduit; ballotté entre deux intimidations, celle du pacifique Walewski et celle du belliqueux Cavour, il se serait abandonné au belliqueux. Véritable enchanteur, Cavour l'aurait subjugué et dominé l'Europe.

Walewski intimidantrEmpereur,c'estunebouffonnerie trop énorme pour qui a connu les deux : parfois il a ou mal deviné ou mal compris ou exagéré, ou dénaturé les intentions de Napoléon III, mais ce qu'il a dit n'a jamais influencé ce qu'a fait son maître. Cavour a puissamment contribué à la solution par l'effervescence martiale qu'il avait allumée en Italie, par sa ténacité invincible à repousser les solutions équivoques ou couardes. Dans la négociation, il n'est intervenu que d'une manière secondaire; elle s'est déroulée en dehors de lui, au-dessus de lui, sans lui ; sa part y a été de désirer, intercéder, attendre, protester, subir. Le prince Napoléon seul pourrait être associé au mérite de certains actes : toujours présent, toujours agissant, confident et intermédiaire du Roi et.de Cavour, il a

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prêté un appui efficace à son beau-père et à l'Italie. Cependant, quelque passionnée qu'elle ait été, celte intervention n'aurait pas été déterminante sur l'Empereur, si elle n'avait pas rencontré en lui des dispositions favorables déjà arrêtées ; Napoléon III, à cette époque, était de ceux qu'an retient parfois et qu'on n'entraîne pas.

Il a été, depuis Plombières jusqu'au 29 avril, le directeur prédominant, on peut dire unique, de l'action, même lorsqu'il paraissait s'effacer derrière l'initiative piémontaise, anglaise ou russe. Durant ces évolutions diplomatiques plus épineuses que celles de la guerre de Crimée, il s'est montré ferme, perspicace, prudent autant que décidé, sans duplicité ni contradictions, sans effarements ni défaillances ; au milieu des mauvais vouloirs, des oppositions, des contretemps, il a imperturbablement poursuivi deux idées : aider le Piémont et l'Italie à se délivrer de l'Autriche, ne pas risquer avec l'Allemagne une lutte inutile puisqu'il ne convoitait aucune parcelle de son territoire; toujours disposé à accepter la bataille sur le Mincio, il a non moins constamment cherché à l'éviter sur le Rhin.

On l'a accusé de s'être écarté de notre politique traditionnelle, en ne travaillant pas à tenir autour de nous les autres faibles et divisés. Où a-t-onvu que telle fut la tradition de la France? La véritable tradition française, c'est saint Louis allant à la Croisade pour arracher à l'infidèle le tombeau du Christ; c'est Henri IV méditant un plan de pacification pour garantir dansla République

chrétienne la sécurité du faible contre les convoitises du j)uissant ; c'est Louis XIV compromettant son État pour ne pas abandonner Tinfortune des Stuarts ; c'est Louis XVI envoyant du secours à Washington ; c'est la Révolution française proclamant les droits des peuples et abolissant au profit du genre humain les servitudes féodales et despotiques; c'est Napoléon promenant partout en Europe sous ses aigles victorieuses les prin^ cipes libérateurs de la Révolution; c'est Louis XVIII essayant de défendre en Espagne la liberté constitutionnelle contre une anarchie parlementaire; c'est Louis-Philippe protégeant les premiers pas de la nationalité égyptienne; c'est la République de 1848 promulguant la doctrine des nationalités et décrétant l'affranchissement de l'Italie, de la Pologne et le jfticte fraternel avec l'Allemagne. La guerre d'Italie eût-elle été absolument généreuse et désintéressée, elle n'aurait donc pas méconnu la grande et séculaire tradition nationale ; elle n'eût violé que la petite tradition inaugurée en ce siècle, à l'heure des revers, par le traître d'Erfurt et de 1814.

En réalité, elle donnait satisfaction à nos intérêts nationaux. Il fallait être aveugle pour croire que l'Italie pût demeurer dans l'état tempétueux dans lequel elle s'agitait convulsivement depuis 1815, ballottée sans répit entre les insurrections et les réactions, décimée, garrottée, en perpétuel tourment de délivrance. L'Empereur eût-il reculé, le Piémont ayant à sa tête un tel roi et un tel ministre, renfermant l'élite intellec-

tuelle et morale de la nation, ne fût pas resté coi; il aurait fomenté une révolution dans les Légations, dans les Duchés voisins , et tenté la troisième guerre de revanche. Il eût été probablement écrasé. Et après? L'Autriche, je le veux, n'aurait pas écorné le territoire du vaincu, elle se serait contentée de le rançonner, de le réduire à un vasselage semblable à celui auquel s'étaient assujettis la Toscane, Parme, Modène, les Légations; il n'en est pas moins certain que la seule force organisée détruite, elle se serait établie en dominatrice sans rivale des Alpes à la mer, guettant le moment où nous sortirions de Rome pour nous y remplacer. Notre désertion ou notre indifférence n'eût empêché l'unité piémontaise qu'en laissant se créer l'unité autrichienne, plus intolérable et plus toenaçante. Avec l'une, aucun rapprochement; avec l'autre, une amitié naturelle, qui existerait encore sans des circonstances dont l'Empereur n'est pas responsable.

Nous avions un autre intérêt plus direct, nous allions reprendre Nice et la Savoie : c'était notre bien, mais nous l'avions perdu et nous le retrouvions. Sans doute nous donnions plus que nous ne recevions, car sans Nice et la Savoie, la France n'eût pas cessé de vivre prospère, forte et respectée, tandis que, l'Autriche demeurant maîtresse à Milan, à Venise, à Florence, à Bologne, l'Italie continuait à n'être qu'une expression géographique. Par là, l'entreprise, quoiqu'elle nous fût avantageuse, conservait son caractère de générosité.

Ainsi cette guerre était à la fois légitime et forcée, généreuse et favorable aux intérêts français. Elle ne constituait pas un acte despotique du pouvoir personnel; elle avait été dans le vœu de tous les penseurs de la France libérale depuis le commencement du siècle. Thiers luimême, qui va s'en porter maintenant l'adversaire par haine de l'Empire, avait reconnu que « l'affranchissement TERRITORIAL DE l'ItALIE ÉTAIT CONFORME A LA SAINE POLITIQUE * ». Et l'uU dcS

plus illustres princes de la Maison de France , qu'on n'accusera pas d'ignorer la véritable tradition française, le duc d'Âumale, en a hautement revendiqué le principe : « Je comprends, sans l'approuver, Tégoïsme étroit et défensif qui se refuse à rien faire pour personne : « Divisée, l'Italie est faible, la France n'a aucun intérêt à ce qu'elle devienne forte et puissante ; elle ne peut voir avec plaisir se former à côté d'elle une nation de vingt millions d'hommes aujourd'hui notre alliée, mais qui sera notre ennemie le jour où ses intérêts ne concorderont plus avec les nôtres. » Vous connaissez ce langage : je

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