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LA FUSILLADE DU BOULEVARD MONTMARTRE

Dans mon récit de la fusillade da boulevard Montmartre (t. II, p. 490), je n'avais pas nommé, quoique sachant son nom, le jeune lieutenant qui, sans ordre, fit tirer le canon. Il s'est nommé luimême et son honnête témoignage doit être retenu par rhistoire.

« Au rédacteur en chef du Figaro ; Paris, 10 juin 1897. — Une femme d'esprit comparait les vieilles passions aux vipères, si difficiles à tuer qu'elles remuent encore longtemps après qu'on leur a arraché la tète et le cœur: cette comparaison peut s'appliquer aux vieilles calomnies, qui ont la vie tout aussi dure. De ce nombre est celle qui a poursuivi le maréchal Canrobert, accusé d'avoir, le 4 décembre 18S1, fait tirer, devant la maison Sallandrouze, sur d'inoffensifs passants. Les survivants des officiers placés ce jour-là sous ses ordres doivent, tant que Dieu leur prêtera vie, protester contre cet odieux mensonge, inventé et propagé par les vaincus du coup d'État. Lieutenant dans la batterie d^artillerie attachée le 4 décembre à la brigade Gajirobert, je viens remplir ce devoir. La troupe

aux ordres du général était, à 2 heures de Taprèsmidi, arrêtée sur le boulevard, devant la maison Sallandrouze ; les fantassins occupaient les trottoirs; artilleurs, chevaux et canons en file sur la chaussée : une fusillade engagée en avant attirait l'attention, lorsque des coups de fusil, partis des fer nétres de la maison, éclatèrent soudain, frappant plusieurs hommes. Les soldats, surpris, ripostèrent aussitôt d'une telle furie que les chevaux, enveloppés de bruit et de fumée, se cabrèrent et renversèrent sur la chaussée cinq des six pièces attelées. Il y eut plusieurs minutes de confusion, pendant lesquelles des passants, des curieux, et aussi des soldats, furent atteints par les balles tirées au hasard. Le général Canrobert, dont le clairon venait d'être tué, ne pouvant faire entendre la sonnerie « Cessez le feu », courut aussitôt à travers les rangs, s'efforçant, du geste et de la voix, de faire taire les fusils, à quoi, malgré Taide des officiers, il ne parvint qu'à grand'peine. Le seul canon qui n'eût pas été renversé était en tête, et l'un des miens; au moment où éclata la fusillade, je le fis pointer et (sans ordre) tirer sur la porte, afin de la rompre; mais après V intervention personnelle du général, ce coup de canon ne fut pas répété. Telle fut, au début de l'engagement de sa brigade, l'attitude du futur maréchal, très innocent du sang répandu sur le boulevard. Des hommes sans défense, de simples curieux ont, il est vrai, péri dans cette échauffourée; mais la décharge inattendue partie par les fenêtres de la maison Sallandrouze l'avait provoquée; et notre chef, on ne saurait trop le redire, n'y est intervenu que pour calmer ses soldats, les ranger et les mener plus loin. La canonnade, qui ensuite troua les murs de la maison, est l'œuvre

des troupes qui nous remplacèrent sur le boulevard Montmartre. — Général Rkbillot ».

Un autre officier, qui est loin d'appartenir au parti du coup d'État, M. Charles Bocher, a loyalement confirmé le récit du général Rebillot.

« Au rédacteur en chef du Figaro.

« Nous sommes au troisième jour des troubles dans Paris. Les troupes de la brigade Canrobert n'avaient fait, jusque-là, que des patrouilles jour et nuit, sans répit, ce qui les avait singulièrement énervées. Des barricades se formant dans le quartier de la porte Saint-Denis, elle fut désignée pour les enlever. La brigade était composée du 5® bataillon de chasseurs, qui venait d'Afrique; de deux régiments d'infanterie, d'une demi-batterie d'artillerie et d'une section du génie. Partagée en deux files, à partir du boulevard de la Madeleine, elle remonte vers la porte Saint-Denis, marchant sur les deux trottoirs, la chaussée restant libre pour Tavant-garde composée de deux compagnies de chasseurs, dont j'avais le commandement, de l'artillerie, du génie et des dragons du régiment du colonel Feray, qui suivaient.

« Cette marche se fit dans un silence profond, jusqu'à l'arrivée de la colonne à la hauteur de la rue du Sentier, boulevard Poissonnière. Tout à coup, les fenêtres de deux établissements, l'un magasin d'habillements, le Prophètey au coin de la iTie du Sentier, l'autre, maison de dépôt et de vente des tapis d'Aubusson, s'ouvrent en même temps, pour permettre à de nombreux adversaires de tirer sur les soldats s'avançant sur le trottoir opposé.

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Ceux-ci, sans aucun commandement, par une sorte de panique, déchargèrent leurs armes contre ces assaillants; ce fut comme une traînée de poudre, une partie de la colonne non atteinte en fit autant; il y eut ainsi plusieurs innocentes victimes parmi les badauds inoffensifs qui se trouvaient sur le boulevard pour voir passer la troupe Aucun officier n'avait commandé de riposter au feu des fenêtres ; ce fut une défense instantanée mais irréfléchie. Le général Canrobert, qui se tenait à cheval, au milieu de la chaussée, vers la tête de sa brigade, dans mon voisinage, n'aurait pu, s'il Tavait voulu, faire entendre ses ordres : son clairon, près de lui, qui devait les transmettre, — car un commandant de troupes n'emploie pas d'autre moyen, — ayant été tué d'une balle qui devait lui être destinée. Ce ne fut que pendant que les soldats rechargeaient leurs armes, — à cette époque, cette opération demandait un certain temps, — qu'il fut permis de les empêcher de recommencer leurs feux. On vit dans ce moment extrême leur jeune général s'élancer à cheval devant les rangs de sa brigade, pour faire cesser ce feu, si contraire à la discipline des armées devant l'ennemi. 11 m'avouait plus tard qu'il ne s'expliquait pas ce manque de sang-froid de la part de troupes aguerries comme l'étaient les siennes. Après ce court temps d'assaut, la colonne, se remettant en marche, vint facilement à bout de la défense des barricades de la porte et de la rue Saint-Denis. Telle est la vérité sur cette tragique aventure du boulevard Poissonnière, dont je puis parler comme acteur et spectateur. Sans chercher à justifier l'acte politique, je crois que la France, à cette époque, ne pouvait choisir qu'entre le despotisme et l'anarchie. Ses intérêts lui ont fait choisir le despotisme,

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ce qui arrivera toujours lorsqu'ils seront compromis par une politique d'expédients et d'aventures qui leur est si funeste ».

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