Augustin Filon, Mérimée ci ses amis
tremblement de terre. Son père Téleva rudement, Tendurcissant aux fatigues, aux privations, à la sobriété, comme si elle devait être pauvre. Elle le fut en effet jusqu'en 1834, où son père hérita du nom, du titre et des richesses, notamment de plusieurs milliers d'hectares de terre, du chef de la famille, comte de Montijo, mort sans enfant.
La jeune Eugenia fut élevée à Paris, au couvent du Sacré-Cœur de la rue de Varennes. Elle perdit de bonne heure son père (1839). Dès que sa mère fut affranchie de l'ambition politique, par sa démission de la chdivge de Camareramajo?: y elle parcourut avec elle les capitales et les cours d'Europe. En 1849, elle vint à Paris. Dans les salons aristocratiques, comme à l'Elysée, sa beauté à la fois imposante et gracieuse, son esprit, la noblesse de ses manières, firent sensation. Le Président la distingua, l'admira, l'aima, et il le déguisa si peu qu'on s'en entretint. La mère , troublée , perplexe , interrogea son cousin germain Ferdinand de Lesseps sur la conduite à tenir. — Partir, répondit celui-ci sans hésiter. — Elle s'y résolut. Le Président l'ayant appris donna un grand bal à l'Elysée : il dit à sa belle invitée qu'il était à la veille d'un grand acte, plein de périls, qu'elle pouvait d'autant mieux lui accorder son amour que demain il ne serait peut-être qu'un proscrit, a Dans ce cas, réponditelle, venez à Madrid, et je serai à vous. »
Il ne devint pas un proscrit et elle hésita à revenir h Paris. Enfin, elle s'y décida, elle fut in-
vitée successivement à Fontainebleau avant TEmpire (novembre) et à Compiègne après (décembre).
Là, elle trôna en déesse. Cela déplut à beaucoup; la femme d'un ministre, particulièrement offusquée du pas pris sur elle en se rendant à table, dit des impertinences; elle s'en plaignit et parla de repartir. — Restez, lui dit l'Empereur. Le lendemain il annonça officiellement son mariage. Sachant que sa résolution suscitait des commentaires, il la communiqua à ses ministres en termes qui n'admettaient pas de discussion : « Je ne vous demande pas de conseil, leur dit-il, je vous fais une notification. »
Le 22 janvier, il réunit autour de lui les grands corps de l'État et leur dit : « Je me rends au vœu si souvent manifesté par le pays, en venant vous annoncer mon mariage. L'union que je contracte n'est pas d'accord avec les traditions de l'ancienne politique; c'est là son avantage. — La France, par ses révolutions successives, s'est brusquement séparée du reste de l'Europe ; tout gouvernement sensé doit chercher à la faire rentrer dans le giron des anciennes monarchies ; mais ce résultat sera bien plus sûrement atteint par une politique droite et franche, et par la loyauté des transactions que par des alliances royales, qui créent de fausses sécurités et substituent souvent l'intérêt de famille à l'intérêt national. D'ailleurs, les exemples du passé ont laissé dans l'esprit du peuple des croyances superstitieuses; il n'a pas oublié que depuis soixante-dix ans les princesses étrangères n'ont monté les degrés du trône que
pour voir leur race dispersée et proscrite par la guerre ou par la révolution. Une seule femme a semblé porter bonheur et vivre plus que les autres dans le souvenir du peuple, et celte femme, épouse modeste et bonne du général Bonaparte, n'était pas issue du sang royal. — Quand, en face de la vieille Europe, on est porté par la force d'un nouveau principe à la hauteur des anciennes dynasties, ce n'est pas en vieillissant son blason, et en cherchant à s'introduire à tout prix dans la famille des rois, qu'on se fait accepter. C'est plutôt en se souvenant toujours de son origine, en conservant son caractère propre, et en prenant franchement devant l'Europe la position de parvenu, titre glorieux lorsqu'on parvient par le libre suffrage d'un grand peuple. — Ainsi, obligé de s'écarter des précédents suivis jusqu'à ce jour, mon mariage n'était plus qu'une affaire privée. Il restait seulement le choix de la personne. Celle qui est devenue l'objet de ma préférence est d'une naissance élevée. Française par le cœur, par l'éducation, parle souvenir du sang que versa son père pour la cause de l'Empire, elle a, comme Espagnole, l'avantage de ne pas avoir en France de famille à laquelle il faille donner honneurs et dignités. Douée de toutes les qualités de l'âme, elle sera l'ornement du trône, comme au jour du danger elle deviendrait un de ses courageux appuis. — Je viens donc dire à la France: j'ai préféré une femme que j'aime et que je respecte à une femme inconnue dont l'alliance eût eu des avantages mêlés de sacrifices. — Sans témoigner
de dédain pour personne, je cède à mon penchant, mais après avoir consulté ma raison et mes convictions. En plaçant l'indépendance, les qualités du cœur, le bonheur de famille au-dessus des préjugés dynastiques et des calculs de l'ambition , je ne serai pas moins fort puisque je serai plus libre. »
Ce grand langage était celui d'un président de république plus que celui d'un empereur. Et ce fut l'objection que certains amis du Prince, Persigny, Troplong, Abbatucci, Drouyn de Lhuys opposaient au mariage lui-même. « Le fondateur d'une dynastie ne fait pas des coups de cœur, disaient-ils, il épouse une Marie-Louise, non une Joséphine. »
Le coup de cœur attendrit le peuple: par ses acclamations, le jour du mariage, il ratifia le choix de son Prince. On avait redoré pour cette solennité le carrosse qui porta Marie-Louise. Quand le somptueux véhicule était sorti, le 2 avril 1810, de la voûte des Tuileries, la couronne impériale qui le surmontait s'était détachée et brisée. Elle se détacha et se brisa aussi le 30 janvier 1 853, quand il sortit, portant Napoléon III et sa belle épouse.