CHAPITRE V
Le tort de ceux qui ont regretté ou condamné, suivant qu'ils étaient favorables ou contraires, la politique extérieure de Napoléon III, de ceux surtout qui Font déclarée énigmatique, est d'avoir retiré en quelque sorte ce souverain des idées générales au milieu desquelles son esprit s'est formé et dont il a été plus tard un reflet, et, au lieu de le rattacher au mouvement de son temps, de le considérer comme une individualité solitaire ne relevant que d'elle-même.
Tout autre est-il en réalité. Et il n'est pas plus permis de juger le neveu en faisant abstraction des évolutions de l'esprit national depuis 1815 que de prononcer sur l'oncle sans tenir compte des idées, des sentiments qui avaient fait irruption dans le monde en 1789. En se plaçant dans cette donnée rien de plus aisé à définir que ce sphinx.
On retrouve l'unité de sa pensée sous les cou-
rants en apparence contradictoires et la fermeté de sa volonté sous les indécisions passagères. Prenez les théories démocratiques telles que Lamennais, Armand Garrel, à la fin Lamartine, nos penseurs , nos poètes populaires les avaient formulées; mêlez-y quelques idées du grand poète et du grand penseur de Sainte-Hélène; relisez les discours frémissants de Thiers avant 1848, en faveur de Tunion de Tltalie sous Tépée de Charles -Albert et le bâton pastoral de Pie IX; celui de Cavaignac, le 23 mai 1849, sommant le ministère de prendre les mesures nécessaires pour sauvegarder l'indépendance et la liberté des peuples ; rappelez-vous surtout le fameux ordre du jour du 24 mai 1848, voté à l'unanimité, comme règle de la politique future de la France : Pacte fraternel avec V Allemagne , reconstitution de la Pologne indépendante, affranchissement de V Italie. Combinez ces écrits, ces paroles, ces actes; tirez-en une règle de conduite, et sans vous perdre en conjectures, en dissertations ou en étonnements, vous aurez la définition rigoureuse de toute la politique de Napoléon III. Une simple formule la résume : elle fut celle des nationalités. En adoptant ce principe de la Révolution de 1848, il en mesure la portée et la signification. La nationalité n'est déterminée ni par Tidentité des idiomes ni par la conformité des races, ni même par la configuration géographique ou la conformité d'idées née d'intérêts et de souvenirs communs, elle est uniquement constituée par la volonté des populations, elle est l'application au
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dehors du principe de la souveraineté nationale fondement intérieur de l'État. Les Prussiens, très intéressés à pénétrer la véritable pensée de leur puissant voisin, ne s'y sont pas mépris. Dans une dépêche à Bismarck, leur ambassadeur à Paris, Gôltz relate que, pour l'Empereur, droit des nationalités signifie le droit qu'ont les peuples de voter eux-mêmes leur nationalité * .
Ce principe n'était plus une pure rêverie de philosophe depuis que, le prenant dans les profondeurs populaires, la révolution de Février l'avait élevé à la dignité d'un axiome d'État; il n'avait cependant pas encore agi sur les événements. Napoléon III lui fait opérer sa dernière évolution; il l'incarne dans les faits et le réalise ; par lui il descend des nuages, il marche à la tête des armées, dicte les traités de paix, règle le maniement des empires. Napoléon P"" avait dit à Sainte-Hélène : « Le premier souverain qui, au milieu de la grande mêlée, embrassera de bonne foi la cause des peuples se trouvera à la tête de l'Europe et pourra tenter tout ce qu'il voudra. » C'est ce qui a inspiré Napoléon III.
Il avait été préparé à ce rôle par son éducation cosmopolite à Augsbourg et en Suisse. La reine Victoria lui trouvait l'esprit plus allemand que français ; nul doute que si l'on eût interrogé sur lui Arese et ses amis d'Italie, ils ne l'eussent déclaré surtout Italien; les Polonais le considéraient tellement comme des leurs, qu'en 1831