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Carnet du maréchal, 21 avril

joie, de sympathie, de confiance éclata de toutes parts sur ses pas, et il lui sembla y entendre comme une prière de ne pas s'éloigner. Il annonça qu'il y renonçait définitivement (28 avril).

Il n'en suivit qu'avec une sollicitude plus attentive les mouvements militaires de Crimée. Les incertitudes de Canrobert l'impatientaient; il ne cessait de le pousser aux opérations extérieures, son idée fixe. Le général ne s'y décidant pas, il lui écrivit une lettre si rude que l'excellent Vaillant crut devoir l'arrêter : « La lettre de Votre Majesté à Canrobert n'est pas seulement sévère, elle est dure. L'Empereur ne craint-il pas que, à la réception de cette lettre, le général en chef ne livre une grande bataille, ne la livre à tout prix, ne se fasse tuer, ne se tue même s'il voit les choses désespérées? Je le ferais, Sire, si je recevais une lettre pareille de Votre Majesté. » (19 mars 1855). La lettre ne fut pas envoyée et « l'Empereur, écrit Vaillant dans son carnet, me remercie par un mot aimable » .

L'impatience de l'Empereur s'accrut encore quand l'installation du câble sous-marin (25 avril) lui permit d'envoyer des ordres et de diriger la guerre de son cabinet. Il ne laissa plus respirer le malheureux Canrobert : « Le moment est venu de sortir de la position où vous êtes, il faut prendre absolument l'offensive, dès que le corps de ré-

T. III. M

serve vous aura rejoint. Rassemblez toutes yos forces et ne perdez pas un seul jour. Je déplore vivement de ne pouvoir aller moi-même en Crimée (3 mai). » Mais Raglan se refusait obstinément aux opérations extérieures, les estimant dangereuses ou plutôt inexécutables. Canrobert, ballotté entre ces deux volontés, leur disait oui successivement ou à la fois; il donnait des ordres au reçu des télégrammes de Paris, des contreordres au sortir des entretiens avec Raglan. Ainsi Raglan lui dit : — Puisque votre Empereur désire des opérations extérieures, je vous en propose une sur le détroit de Kertsch; les masses russes qui se réunissent dans la Crimée ne sauraient vivre que par là; elles seraient peu à craindre pour nous qui sommes maîtres de la mer Noire, si nous le devenions également de la mer d'Azof et de ses détroits. — Oui, répond Canrobert : il embarque la division d'Autemarre, et la flotte se met en route vers Kertsch. — Vous avez envoyé des troupes à Kertsch, télégraphia aussitôt l'Empereur; cette expédition est un hors-d'œuvre, elle vous privera des ressources précieuses en hommes et surtout en navires dont vous avez tant besoin pour les approvisionnements en fourrages de votre cavalerie ; ce détachement paralysera vos autres mouvements. Rappelez à Kamiesch les troupes qui cinglent vers Kertsch. — Oui, répond Canrobert : et la flotte de Bruat, rejointe par un bateau à vapeur, rentre au port et débarque les troupes étonnées d'être sitôt revenues et se demandant pourquoi on les avait

mises en route. — C'est bien, répond TEmpereur, maintenant détachez-vous enSn du plateau de Chersonèse et en avant. — C'est mal, dit Raglan piqué, allez en avant si cela vous convient, je ne remuerai pas d'ici.

Du coup Canrobert perdit la tête. Le 16 mai au soir l'Empereur lui avait télégraphié : « Je suis heureux qu'une décision soit prise, mais je compte qu'il n'y aura plus ni indécision, ni retard, ni contre-ordres. » Cette dépêche ne fut pas envoyée, parce qu'au moment de la faire partir on en avait reçu une de Canrobert du même jour, 10 heures du matin, annonçant qu'il donnait sa démission, et demandant de remettre au général Pélissier un « commandement qu'il ne se sentait plus la force d'exercer ». — « Acceptez bien vite, télégraphiait en même temps Niel, il plie sous le fardeau. » Il le confessa lui-même dans une lettre explicative : « Ma santé et mon esprit fatigués par une tension constante ne me permettent pas de porter le fardeau d'une immense responsabilité... Je supplie l'Empereur de me laisser une place de combattant à la tête d'une simple division. » C'était couvrir d'une belle allure un aveu d'impuissance. Il y avait des précédents : Catinat, dépossédé de son commandement, avait servi sous Villeroy, son successeur ; le vieux maréchal de Boufflers s'était fait lieutenant de Vîllars; MoreaUy non encore devenu infâme, avait servi en Italie comme simple divisionnaire sous Schérer et Joubert, après avoir commandé en chef l'armée de Rhin et Moselle.

On donna à Canrobert le corps de Pélissier; il ne voulait qu'une division; rÊmpereur insista et il obéit. Malgré la sublimité qu'il attribuait lui-même à sa subordination volontaire, il en souffrait, il la faisait trop valoir, et il critiquait son successeur : « Je crains fort que mon successeur ait pris le taureau par les cornes ; son plan d'attaque est diamétralement opposé à celui que comme général en chef je voulais employer, je n'en apporte pas moins, comme simple général, à sa réussite, toutes les forces dont Dieu a su me dotera » La situation exceptionnelle que, en obéissant, Canrobert s'attachait à conserver, créait à son nouveau chef et à ses anciens subordonnés une situation fausse, qu'il parut impossible de prolonger. Il était très souffrant, ses yeux étaient malades, des douleurs ne lui permettaient pas de se tenir à cheval. Informé de cet état, l'Empereur l'engagea à revenir et, sur son refus, lui en intima Tordre (24 juillet).

L'Empereur destinait à Niel la succession de Canrobert. C'est pourquoi il l'avait envoyé en Crimée dans une situation d'attente mal déânie.

Officier du génie ^ Niel s'était fait remarquer lors de l'affaire de Constantine et dans l'expédition de Rome. 11 avait obtenu le grade de général de division en 1853. 11 venait tout récemment de diriger Tattaque heureuse contre Bomarsund. C'était un esprit résolu, lucide, et en même temps prudent et habile. Vaillant s'opposa au

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