L'Intendant Bondurand à Gastellane, 23 mars
2. « J'avais engagé les Anglais à se prolonger sur leurgau. ch^ pour menacer en môme temps la droite des Russes pendant que je les occuperais au centre, mais leurs troupes ne sont arrivées en ligne qu'à iO heures et demie. Elles ont bra- Tement réparé ce retard. »
s'en émurent; Cowley insistait pour une explication publique, lorsque la nouvelle de la mort de Saint-Arnaud éteignit Tincident. Alors en surgit un autre, celui-là provoqué par TEmpereur. Dans sa lettre de condoléance à la veuve de Saint-Arnaud, il avait parlé « des conseils timides qui avaient voulu arrêter Texpédition ». Les Anglais, ne supposant pas que FEmpereur voulût blâmer ses propres officiers, prirent Tallusion pour eux et s'en indignèrent. L'Empereur les calma par une note au Moniteur, déclarant « que les mots de conseils timides, avaient exclusivement en vue de signaler l'énergie avec laquelle le maréchal résista aux différences d'opinion bien naturelles qui, la veille d'une résolution si grav«, s'étaient manifestées dans les conseils de l'armée et de la marine françaises. » Afin d'éviter un nouveau froissement, avant de rendre son projet public, l'Empereur le communiqua à Palmerston (26 février 1855) : — On perdait trop de temps en mémorandums entre Canrobert et Raglan, entre Raglan et Omer-Pacha; il ne prétendait pas mettre son talent militaire au même niveau que ceux de Canrobert et de Raglan ; sa présence assurerait l'unité de vue et d'action, c'était le seul moyen de terminer rapidement une entreprise qui, sans cela, ne pouvait manquer de finir par un désastre pour la France aussi bien que pour TAngleterre. Unité de vue et d'action signifiait pour le gouvernement anglais subordination visible de son armée à la nôtre; il craignit qu'on eût l'intention de ne faire servir
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ses soldats qu'à transporter les nôtres ou tout au plus qu'à pourrir dans les tranchées, tandis que la gloire et Thonneur nous seraient réservés Clarendon, qui joignait un grand charme de manières à une vive intelligence, fut envoyé en négociateur au camp de Boulogne dans les premiers jours de mars. L'Empereur, par politesse, parut touché de ses raisons. En réalité il les admit si peu qu'il concerta avec La Marmora, arrivé à Paris, les détails du plan bien conçu à l'exécution duquel il irait présider : les Piémontais deviendraient une partie de l'armée de réserve et prendraient position auprès de la Garde impériale. Cavour approuva chaleureusement, avant tout satisfait que l'Empereur allât constituer l'unité du commandement et la vigueur de l'action, il était sensible à l'honneur qu'on faisait à ses soldats en les plaçant à côté de la Garde, sous le commandement direct du souverain français. L'aide de camp Béville vint à Constantinople préparer les logements et La Marmora rentra en Piémont hâter l'embarquement de son contingent.
Les ministres anglais ^'étaient pas moins obstinés à ne vouloir pas que l'Empereur à vouloir. Sans le prévenir, ils mandèrent à Cavour (6 avril), par un télégramme, que le corps piémontais devait se rendre directement à Balaklava et non à Constantinople. Cavour se récria : Il ne reconnaissait pas au gouvernement anglais le pouvoir de disposer de ses soldats sans son consentement, et d'annuler seul
des dispositions arrêtées avec son allié de France. L'Empereur fut encore moins content, car ce contre-ordre cavalier impliquait la condamnation de son projet de départ. Les ministres anglais comptaient, pour le calmer et le convaincre, sur la visite de cinq jours qu'il allait faire à la Reine à Windsor (16 avril).
Dans cette rencontre l'Empereur déploya le charme de ses manières simples, douces, séduisantes, où le naturel se mêlait à la dignité, la franchise au tact, l'insinuation caressante à la réserve digne. Un peu ému et nerveux au premier moment, il se montra le reste du temps simple, gai, spirituel, franc, abordant sans réticences les sujets les plus délicats, récitant l'hymne de Schiller sur la paix et la guerre, chantant de vieilles chansons allemandes, et dansant avec les enfants. « Il est impossible, écrivait la reine Victoria sur son Journal, de ne pas aimer cet homme extraordinaire et de ne pas l'admirer considérablement après avoir vécu, ne fût-ce que peu de temps, avec lui. Il est si calme, si simple, si naïf même, si heureux qu'on lui apprenne ce qu'il ignore, si doux, avec tant de tact, de dignité et de modestie. Je connais peu de gens à qui je me sois sentie plus prête à me confier et à parler sans réserve; je ne craindrais pas de lui dire quoi que ce fut; je me sentais en sûreté avec lui.
sa société est particulièrement agréable; il y a en lui quelque chose d'attrayant, de mélancolique, de séduisant qui vous attire en dépit de toutes les préventions qu'on peut avoir contre lui, et cela, certes, sans Taide d'aucun avantage extérieur, quoique sa figure ne me déplaise pas. Il n'y a pas à en douter, il a un pouvoir extraordinaire pour s'attacher les gens. Les enfants l'aiment beaucoup; pour eux aussi sa bonté a été grande, mais en même temps parfaitement judicieuse. » Dans ses longs entretiens avec le prince Albert, il déroula candidement les projets qu'il portait dans sa tête. Sur l'Allemagne, il fut bien éloigné d'exprimer les sentiments qu'on lui a souvent prêtés. « J'ai vu, écrit le prince Albert dans le mémorandum de sa visite, qu'il avait, comme tous les Français, la crainte que l'Allemagne devînt trop puissante si elle était fortement unie, et qu'il croit que la Prusse et l'Autriche constituées séparément, le reste des États allemands pourrait former une union plus compacte. » En résumé l'Empereur n'exprima que deux désirs politiques : F un de voir la Lombardie débairassée de la mauvaise administration de l'Autriche; l'autre^ la restauration dune Pologne quelconque j quelque petit que fût le noyau y ne fût-ce que le grand-duché de Varsovie. Le prince Albert ne s'associa pas à ces deux désirs. Relativement à la Lombardie, il dit que sa délivrance serait souhaitable dans l'intérêt même de l'Autriche, mais que l'Autriche ne pouvait consentir au principe des nationalités qui serait son arrêt de mort, et
qae le Mincio était la frontière indispensable de Vienne. — « Si des frontières militaires, répondît l'Empereur, étaient indispensables à l'existence des nations, la France serait aussi en droit d'en réclamer une. — La France, répliqua le -Prince, a la meilleure des frontières militaires, la neutralité de la Suisse et de la Belgique qui couvrent ses flancs. » La provocation à s'expliquer sur le Rhin était flagrante. L'Empereur ne voulut pas comprendre et répondit simplement : « La neutralité n'est pas une protection, vu qu'en temps de guerre elle est rarement maintenue. »
Le départ pour la Crimée fut aussi l'objet des entretiens, et les instances de Clarendon furent renouvelées. Sans se rendre absolument, l'Empereur concéda cependant quelque chose en ratifiant l'invitation adressée au gouvernement piémontais d'envoyer son contingent a Balaklava non à Constantinople ; c'était l'aveu indirect que le départ pour la Crimée devenait au moins incertain. Cavour l'interpréta ainsi, n'opposa plus d'objection et se rendit à Gênes combiner avec La Marmora les modifications matérielles que ce changement de destination rendait nécessaires .
Puisqu'on était en veine de concessions, Ca- "vour en fit une, lui aussi : il accorda aux Anglais que les troupes piémontaises s'établiraient auprès d'eux et agiraient de concert avec Raglan. Il ne se risqua pas cependant à l'annoncer à La Marmora, craignant qu'il refusât de partir ; chaque
fois que celui-ci l'interrogeait sur l'attitude à prendre vis-à-vis des autres chefs d'armée, il se dérobait par une plaisanterie. A bord du navire qui allait l'emporter, le général lui dit : « Me donnerez-vous enfin ces bienheureuses instructions? » Pour toute réponse, Cavour l'embrassa, lui disant : « Débrouille-toi. » En arrivant à Constantinople le général trouva un télégramme de Cavour l'informant de la concession consentie au gouvernement anglais, et, sous une forme courtoise, l'ordre de Raglan de débarquer à Balaclava. Donner sa démission il n'y fallait plus songer; La Marmora éluda; il répondit à Raglan : « que chaque fois que les opérations de guerre exigeraient sa coopération avec la vaillante armée anglaise, il en serait fort honoré, en se plaçant dans ce cas sous les ordres de son illustre chef. » -Ainsi il maintenait son indépendance d'action et "se réservait la faculté de combattre seul ou de concert avec les Français.
Dégagé des séductions de Windsor, l'Empereur, malgré la concession faite, revint à son projet; il alla même jusqu'à régler qu'en son absence le maréchal Vaillant serait le président du Conseil des ministres*. Mais voilà qu'un misérable italien, Pianori, tire sur lui un coup de pistolet aux Champs-Elysées. L'Empereur, préservé par un mouvement imprévu d'Edgar Ney, fut persuadé par cet attentat plus que par tous les raisonnements. Une acclamation frénétique de