‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirsChapitre 6 sur 155 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

If

Après le coup d'Etat, toutes considérations théoriques écartçes, le parti que les circonstances conseillaient au Prince était de maintenir la république et de n'accorder au désir de la stabilité que la transformation de sa présidence décennale en présidence viagère. Et il y avait de cela plusieurs raisons importantes.

La destruction du Parlementarisme était une des tâches auxquelles Louis-Napoléon se croyait prédestiné. Ce système, si beau en théorie, Test moins dans la pratique, et malgré les services qu'il a rendus et que, faute de mieux, il rend encore, il est sujet à de bien sérieuses critiques. On n'est ni un imbécile, ni un cynique, ni un malfaiteur parce qu'on n'a pas la superstition d'un tel régime ou même parce qu'on projette de l'abolir, mais on est tout à fait imprévoyant si l'on nesait pas que la seule manière efficace de l'abolir • est de le rendre inutile, et qu'il ne peut être rendu J inutile que par des institutions véritablement

républicaines. Sous la monarchie, il est la forme nécessaire, inévitable de cette liberté politique dont les peuples modernes ne consentent pas longtemps à rester déshérités. Avec un chef d'Etat responsable tel qu'il doit être dans une république, le système parlementaire n'est qu'une superfétation anarchique ; il est au contraire une nécessité de la civilisation et du progrès avec un chef d'État irresponsable.

Le parlementarisme avait été tué par la constitution républicaine du 14 janvier 1852, il revivrait comme un idéal et bientôt comme une réalité dès que l'Empire aurait été restauré. Le Prince, on le savait, annonçait l'intention s'il se faisait héréditaire, de demeurer responsable. Précaution inutile, car hérédité et responsabilité sont deux termes inconciliables, à moins d'admettre les révolutions comme une institution normale. Un empereur peut s'offrir à la responsabilité; constitutionnellement il lui échappe, et après un temps plus ou moins long, il est acculé à cette alternative : s'il ne couronne point son édifice par la liberté, de franchir le pas périlleux qui sépare le régime autoritaire du despotisme, ou bien, s'il tient ses promesses libérales, de glisser insensiblement du pouvoir personnel au régime parlementaire. '

Voilà la première raison de ne point détruire la république. Il en était une seconde encore plus sérieuse. Certainement, depuis que la nation avait, par plusieurs actes solennels, prononcé la déchéance de la dynastie des Bourbons, les Na-

poléon avaient juridiquement le droit de se porter, au nom de la souveraineté nationale, comme les véritables représentants de Thérédité monarchique, tel que le fut Hugues Capet en présence des derniers Carlovingiens répudiés. Mais non moins certainement encore, il existait un représentant de la dynastie à laquelle la France avait dû sa formalion et il réclamaitson droit, appuyé par un noble et vigoureux parti. Les d'Orléans étaient en train de faire amende honorable de l'usurpation de 1830. Louis-Philippe lui-même la désavouaitet se refusait à préparer des Cent jours orléanistes. « Mon petit-fils, disait-il, ne peut régner au même litre et aux mêmes conditions que moi, qui ai fini par échouer. Il ne peut être que roi légitime, soit par la mort, soit par l'abdication de M^"" le duc de Bordeaux*. » L'orléanisme irrévocablement désavoué par celui qui l'avait intronisé, les orléanistes n'avaient plus qu'à devenir républicains ou à redevenir légitimistes. Dès lors, en face de l'hérédité récente des Bonaparte se dressait fière et menaçante l'hérédité séculaire des Bourbons, soutenue par des princes jeunes, intelligents, patriotes, intrépides.

N'était-ce pas le cas de se rappeler l'enseignement de l'expérience, maintes fois donné dans les fréquentes révolutions des républiques italiennes et renouvelé en Angleterre par les Stuarts, que la domination d'un prince nouveau est sans cesse en péril tant que survivent les descendants de ceux

Page 1