‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirsChapitre 7 sur 155 · Gdizot à Barante, 9 juillet · texte numérisé non relu

Gdizot à Barante, 9 juillet

dont il occupe le trône? Il est obligé, ce qui n'est accordé à aucun mortel, d'être toujours heureux. Au moindre revers, les dépossédés qui le guettent reviennent et le culbutent. Un seul moyen sûr s'offrait au Prince d'échapper à cette menace et de s'assurer même contre la fortune adverse, c'était de se cantonner dans la République. Hérédité pour hérédité, celle des Bourbons était de meilleur aloi ; au contraire, il n'avait pas de compétition à redouter dès qu'il s'instituerait le représentant du système républicain contre l'ancien régime.

Un des plus sages conseillers de Napoléon P% Cambacérès, avait essayé d'éloigner par cette raison le grand homme de la tentation du trône. Il n'avait pas été écouté. Malgré sa répugnance personnelle pour le système héréditaire auquel il préférait le système impérial électif*, il se fît Empereur. — L'intérêt de la Révolution, selon lui, l'exigeait : la France voulait absolument un roi ; à son défaut, elle ramènerait les Bourbons, ou bien l'armée inaugurerait le règne des prétoriens en le proclamant dans les camps. — Avec la couronne impériale, la folie s'abattit sur cette tête gigantesque : elle le poussa haletant à travers une vision fantastique, jusqu'à ce qu'il se brisât contre le rempart d'airain de l'impossible. Le Prince aurait dû d'autant plus tenir compte de cette tragique expérience qu'il ne pouvait être entraîné par aucune des mauvaises raisons aux-

1. Thiers, t. V, livre xix, page 71. — Mémoires de Miot de Meuto, t. II, pages 162, 217, 242.

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quelles son oncle avait eu le tort de céder. Il n'avait à redouter ni un rappel des Bourbons par la France républicaine, ni le pronunciamiento impérialiste d'une armée assouplie au respect du fait accompli, quel qu'il soit.

Une troisième considération plus forte encore que les précédentes, lui déconseillait le rétablissement de l'Empire : il rendrait sinon impossible, du moins très difficile, la réalisation du programme d'action qu'il s'était tracé. Si à l'intérieur il se fût contenté, en s'appuyant sur un cléricalisme modéré, de comprimer toute idée, toute liberté politique et d'y suppléer par le développement des intérêts matériels; si à l'extérieur il se fût tenu aux prétentions modestes, prudentes de la théorie de l'équilibre et eût renoncé à toute guerre d'honneur ou d'affranchissement; s'il avait voulu la paix toujours et partout; s'il n'avait pas projeté des réformes sociales, des lois démocratiques; s'il ne s'était pas considéré au dedans et au dehors comme le tribun des peuples; s'il avait été convaincu « qu'avec les masses lourdes, grossières, dominées par les plus superficiels des intérêts, auxquelles le gouvernement et le jugement des choses ont été transportés avaient disparu les nobles soucis de la France d'autrefois, le patriotisme, l'enthousiasme du beau, l'amour de la gloire » ; s'il avait fondé l'éternité de sa dynastie « sur l'abaissement auquel arrive toute société qui renonce aux hautes visées » ; s'il avait, en vue de sa conservation personnelle, accepté pour

le pays « la mort lente de ceux qui s'abandonnent au courant de la destinée sans jamais la contrarier* », la restauration de TEmpire n'aurait présenté aucun inconvénient. Les dynasties anciennes auraient salué son nouveau titre avec confiance, l'auraient admis comme un frère dans le grand parti du repos, et le vieux Metternich l'aurait béni comme son successeur. A l'intérieur, la banque et le commerce l'auraient exalté et il eût trouvé dans les transfuges, les fatigués, les désillusionnés des anciens partis plus d'administrateurs, de ministres, de préfets, de diplomates qu'il n'en aurait voulu pour appliquer avec conviction et succès cette politique d'ondre, de réaction, de paix à tout prix ou de piétiftement sur place.

Mais il croyait avoir reçu du peuple le mandat impératif de donner une glorieuse satisfaction aux nobles soucis d'autrefois; il était convaincu comme tout le monde alors « que la France souffre tout excepté d'être médiocre »^ qu'il perdrait son affection et sa confiance s'il la réduisait aux abaissements, même à l'effacement. Il eût craint que son oncle sortît de la tombe pour le maudire s'il eût admis un instant qu'un Napoléon gouvernât, si ce n'est pour accomplir des actions d'éclat.

La poursuite de sa grande et noble mission

1. Renan, La réforme intellectuelle et morale ^ pages 17 et 35.

2. Renan, t(i., p. 305. Renan pas plus que Proudhon ue recule devant les contradictions.

difficile même dans la République, dans l'Empire et par l'Empire, devenait presque impossible. Dès qu'il aurait repris le titre de son oncle, quoi qu'il dît, personne ne douterait plus en Europe qu'il n'en reprendrait aussi les ambitions. En sa bouche, le mot d'affranchissement signifierait toujours conquête, et celui de désintéressement convoitise. Ceux-là même, au secours desquels il accourrait le suspecteraient, l'invasion le menacerait sans trêve, l'obligerait à interrompre ses entreprises.

Et oii trouverait-il les instruments de sa politique? Était-il un conservateur en France et en Europe, même libéral, qui ne la considérât comme la chimère d'un cerveau mal équilibré? Les républicains seuls la comprenaient, en partageaient les aspirations et eussent pu en devenir les auxiliaires. Parla proclamation de l'Empire, il allait convertir leur bouderie momentanée en un éloignement irréconciliable ; il allait se réduire à n'avoir pour ministres, pour diplomates, pour préfets, que d'anciens légitimistes, d'anciens orléanistes, d'anciens réactionnaires de la rue de Poitiers, hommes honorables, probes, distingués, quelques-uns éminents, fidèles à sa personne mais en désaccord avec lui sur tous les sujets; il allait se condamner à lutter contre des ennemis dont les idées étaient les siennes, avec le secours d'amis dont il détruisait les traditions et froissait es préjugés; il allait poursuivre un idéal démocratique, appuyé sur des monarchistes auxquels la Démocratie était suspecte et odieuse, sous les

coups de républicains démocrates comme lui. Enfin, il existait contre TEmpire un argument tout personnel, un argument d'honneur. Pendant les trois années de sa présidence, le Prince avait constamment affirmé son dévouement à la République ; il avait donné pour but à son coup d'État « de la maintenir contre ceux qui voulaient la renverser». Et il la renverserait lui-même! Après avoir manqué une première fois à sa parole par nécessité, il y manquerait encore, sans nécessité, à quelques mois de distance. ]\'était-ce pas rétroactivement jeter la suspicion sur son langage présidentiel et donner dans Tavenir le droit de n'attacher aucune importance à ses promesses ?

Ainsi, sans nul doute, lui eût parlé le prince Napoléon, si sa malencontreuse opposition au coup d'État ne lui eût enlevé tout crédit; ainsi lui parla son vieil ami, le loyal et clairvoyant Vieillard. Mais ainsi ne pouvaient penser les ambitieux, les effarés, les intrigants groupés autour du neveu de l'Empereur dans l'attente de la curée. Qu'il fût grand, c'était le moindre de leurs soucis, qu'il ne compromît pas son honneur devant la postérité, ils n'y pensaient guère; il fallait qu'il les fit riches, puissants ; les uns rêvaient d'un habit rouge avec une clef dans le dos, d'autres de devenir grand écuyer, grand

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veneur; chacun se taillait un pourpoint à sa mesure dans la pourpre impériale. Le Conservons la République les avait consternés et ils ne le dissimulèrent pas. « A quand la grande pièce ? demandait Falloux à Persigny, dont il était resté Tami. — Ahl oui, TEmpire, dit Persigny. Eh bien, pour vous dire la simple vérité, vous ne savez pas ce qui retarde l'Empire? C'est TEmpereur et l'Empereur tout seul. Un vertige de timidité Ta saisi après le 2 décembre. Il prend ses dix années au sérieux, et, sans vouloir les mener jusqu'au bout, il ne pense pas encore qu'il soit temps d'en sortir. Tous ceux qui l'entourent lui disent le contraire. Morny et moi, qui sommes rarement du même avis, sommes parfaitement d'accord là-dessus; nous soutenons que l'Empire ressort naturellement du plébiscite, des élections et des vœux de la France. Nous ne l'avons pas encore convaincu, mais nous ne nous découragerons pas. Il va bientôt faire un voyage à travers la France, je le ferai assourdir de tels cris de : Vive l'Empereur ! qu'il lui faudra bien se rendre. »

Le dire de Persigny était vrai. Le Prince, inébranlablement certain qu'il gouvernerait la France, avait parfois annoncé jadis que ce serait en qualité d'Empereur; au contact des choses, il était devenu moins affîrmatif et il s'était persuadé qu'il trouverait plus de force et de sécurité dans la République. La seule prise qu'on eût sur lui pour l'amener à changer d'avis, était d'évoquer le fantôme du" peuple. Il avait la superstition

de la souveraineté nationale et il se croyait tenu de lui obéir toujonrs, même malgré son propre sentiment. Il avait voué aux volontés du peuple une soumission égale à celle du parlementaire aux décisions de son parti.

La tactique de Persigny consista donc à provoquer autour du Président de bruyantes manifestations impérialistes. Dans un certain monde, cela n'était pas difficile. Au Théâtre-Français, le 23 octobre, le Prince assistait en grande loge à la représentation de China. Dès la rue Saint- Honoré, son arrivée fut saluée par une foule des plus compactes, criant : Vive l'Empereur ! A son entrée dans la salle, toute l'assistance debout poussait les mêmes cris. La majorité du pays n'était pas à ce diapason : satisfaite de la déroute des rouges, elle goûtait tranquillement le bien-être de la délivrance, elle en savait gré au libérateur et était prête à le lui témoigner, comme il le souhaiterait, même en rétablissant l'Empire. Elle n'aimait pas beaucoup cette présidence décennale, au bout de laquelle elle entrevoyait de nouvelles agitations, mais elle se fût contentée de la transformation en présidence viagère. La passion du rétablissement de l'hérédité la hantait d'autant moins qu'elle eût alors profité au fils du prince Jérôme que ses opinions, surtout religieuses, et ce qu'on racontait à tort ou à raison de la liberté de ses mœurs, rendaient suspect.

Dans deux occasions, l'opinion véritable du pays se manifesta clairement. Les Conseils géné-

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raux, récemment élus, se réunirent; la question de TEmpire s'y posa; neuf seulement la demandèrent formellement ; quarante-neuf se bornèrent à souhaiter que le pouvoir fût consolidé et perpétué ; vingt-sept à signer des adresses de félicitations. On ne retrouvait plus l'unanimité pressante qui, en 1851, avait réclamé la revision.

En juillet, le Président alla à Strasbourg avec Saint- Arnaud inaugurer le chemin de fer. Aucune organisation officielle de Fenthousiasme n'avait été machinée par Persigny; les populations étaient livrées à elles-mêmes. « Le voyage se fit au milieu des acclamations et d'une mitraille de bouquets et de fleurs ^)> Le Président, en entrant dans la ville, debout dans sa voiture, la tête découverte, répondait à l'enthousiasme de la foule. Ce spectacle avait pour témoin un homme destiné à un grand rôle, observateur froid et désintéressé, le colonel Roon, venu à la suite du général Hirschfeld complimenter le Président. Il remarque d'abord que les ovations ne changeaient pas sa manière tranquille et amicale, puis il note le sentiment de la foule : « La population le saluait partout avec eiitrain, criant la plupart du temps : Vive Napoléon ! plus rarement : Vive le Président! ou Vive l'Empereur 2 ! »

Persigny, lui-même, n'ignorait pas les véritables dispositions du pays : « Depuis le coup d'Etat, la République n'existait plus que de nom,

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