‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirsChapitre 9 sur 155 · Mémoires, p · texte numérisé non relu

Mémoires, p

plomatique et un rendez-vous galant, il avait été emporté par une attaque d'apoplexie (5 avril 1852). Son successeur Buol était un galant homme, de ressources, expérimenté, -auquel Tabsolutisme des formes et de Tesprit donnait un air empesé de pédant. Il accueillit l'ouverture d'Heeckeren comme l'eût fait Schwarzenberg, sans étonnement et sans opposition ; il ne de* manda que des égards : <( L'Autriche est une vieille puissance et ce sont les douairières qui font la réputation des jeunes gens. »

A Berlin, on fut poli, mais moins encourageant.

Nicolas fut énergiquement négatif. Il aimait dans le Prince le chef d'un gouvernement hostile à la démagogie et il rendait pleine justice aux services qu'il avait rendus à la cause de l'ordre, mais il redoutait en lui le Napoléon prêt à bouleverser l'Europe et à jeter à bas cet édifice de 1815 sur lequel il veillait; il avait été froissé de la présence dans son cortège, à certaines cérémonies, d'officiers polonais. En chargeant Heeckeren d'assurer le Président de son amitié, il revint sur le conseil qu'il avait déjà donné par notre ambassadeur Castelbajac, de ne pas se faire empereur : sa position était belle, son autorité forte, il n'avait rien à gagner à un changement de titre et il s'exposait à y perdre, en s'aliénant l'Europe. — Il donnait, ajoutait-il, le conseil loyal d'un ami qui voit le danger et veut en écarter, et ne s'inspirait pas à d'autres sympathies ; il ne voulçiit pas entendre parler des d'Or-

léans, à ses yeux, la révolution incarnée, et tout en affectionnant le comte de Chambord et en le plaignant, il estimait son avènement aussi impossible qu'il serait dangereux.

Nicolas confirma par un fait significatif le langage tenu à Heeckeren. Le Président, ressuscitant les traditions impériales, avait donné à nos missions et à nos consulats Tordre de célébrer officiellement le 15 août, fête autrefois de Napoléon I®^. Le Tsar obtint des souverains de Prusse et d'Autriche que, comme lui, ils refuseraient de concourir à une cérémonie publique, tout en laissant aux représentants de la France la liberté de célébrer cet anniversaire d'une manière privée.

La veille du départ pour le Midi Persigny demanda au Conseil : « Quelle attitude recommanderai-je aux préfets dans le cas où les populations crieraient : Vive TEmpereur? » A cette interrogation, dont chacun comprit Tarrièrepensée, les ministres* se lèvent, quittent leurs places, criant, gesticulant, se groupant dans les embrasures des fenêtres, puis reviennent vers Persigny comme des furieux et lui demandent s'il voulait la guerre civile. Le silence s'étant fait, le Président lui reproche ses insinuations, blâme

\. Fould venait de prendre la place de Casablanca au ministère d'État, Drouyn de Lhuys celle de Torcy aux Affaires étraDgères.

toute idée de changement et surtout toute tentative de manifestations inconstitutionnelles. « Je ne veux pas, dit-il, que le pays soit guidé, jeveux qu'on le laisse libre d'exprimer comme il l'entend les sentiments qu'il éprouve; mon voyage est une interrogation, je ne veux pas qu'on prépare la réponse ; je la désire dans toute sa spontanéité. »

Persigny n'était pas d'humeur à se troubler de si peu. Le voyage devait commencer par Orléans, se continuer par Nevers, Bourges et Moulins. Il n'appelle pas le préfet d'Orléans qui, ami intime d'Abbatucci, l'un des ministres, eût tout dénoncé. Il mande les préfets du Cher, de la Nièvre et de l'Allier, et leur dit : — Convoquez toutes vos municipalités, distribuez-leur des drapeaux sur lesquels sera écrit d'un côté : Vive l'Empereur ! de l'autre : Vive Napoléon III ! sur les arcs de triomphe faites mettre les mêmes inscriptions en grandes lettres et laissez crier. — Il crut inutile de communiquer aux préfets des autres départements des instructions semblables, assuré que quand ils sauraient ce qui se passait ailleurs, ils se hâteraient de l'imiter. De son côté,Maupas, supposant que le général qui commandait à Bourges, Morlemart, légitimiste rallié, ne crierait pas : Vive l'Empereur! engagea le général Delanoue à suppléer au silence de son chef et de vociférer ce que l'autre ne dirait pas.

Le Prince se met en route le 14 septembre. A Orléans, où aucun ordre n'a été donné, il est reçu comme il l'avait été à Strasbourg, aux

cris enthousiastes de Vive Napoléon ! aucun cri de Vive TEmpereurM A Bourges, où la consigne n'avait pas manqué, tout s'enflamme : armée, municipalité, badauds rivalisent à crier : Vive l'Empereur! Des dépêches télégraphiques affichées dans toutes les communes annoncent la manifestation en la grossissant. Le mouton de Panurge national se réveille, s'anime, se précipite à la file. De Bourges jusqu'à Bordeaux, en passant par Lyon, Marseille, Toulon , Toulouse, tous ceux qui ont l'habitude de manifester pour n'importe qui et pour n'importe quoi crient : Vive Napoléon III! vive l'Empereur! Le tour était joué.

« L'homme qu'on entoure de cette ovation continue, toujours calme sans être insensible, ne s'enivre pas ; il reste dans son imperturbable sang-froid. Bien des têtes partiraient ^ » Cette imperturbabilité lui permet de pénétrer ce qu se mêle d'officiel à la spontanéité incontestable ; il devine ou apprend la manœuvre du ministre ; il a une révolte honnête. A Lyon, il rédige un discours dans lequel il refuse nettement l'Empire; il le fait imprimer, et il ferme sa porte à Persigny. Celui-ci la force et, soutenu par Mocquard et Saint-Arnaud, il le conjure de ne pas se dérober au vœu public; ces cris de vive Napoléon III et de vive l'Empereur dont il est assourdi depuis Bourges ne sont pas le résultat d'un mot d'ordre; quel mot d'ordre aurait pu produire une si foudroyante explosion? ils s'échappent

!• Persigny, Mémoires, p. 181.

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