‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirsChapitre 99 sur 155 · LE ROI DE NAPLES ET LE PAPE · texte numérisé non relu

LE ROI DE NAPLES ET LE PAPE

Cavour, certain désormais de disposer des passions populaires, redouble d'audace. « Il fait beaucoup d'embarras, beaucoup trop », avait dit tout haut notre ministre des Affaires étrangères. Maintenant, sûr de TEmpereur, Cavour se moque du ministre, et de Tembarras il passe au bruit. A pleine bouche, il affiche son hostilité contre TAutriche; il l'excite, la provoque, la défie; il l'appelle chaque jour en champ clos. Sachant que s'il attaque, aucune puissance ne le défendra, et que s'il est attaqué, toutes au contraire le protégeront, il inaugure le procédé destiné à une belle fortune qui consiste à exciter, à exaspérer, à acculer, sous peine de déshonneur, à une déclaration de guerre celui qu'on pousse journellement à la guerre ; il organise son agression de manière à pouvoir en accuser celui qui la repoussera.

Il fait voter des fonds destinés à rendre la forteresse d'Alexandrie inexpugnable, ne dissimumulant pas Téventualité sur laquelle il compte : « L'histoire, dit-il, est une grande improvisatrice; dans notre siècle, les événements arrivent toujours à rimproviste; il faut donc toujours se tenir prêt à en profiter. Les fortifications d'Alexandrie nous seront très utiles, soit que nous ayons à combattre seuls, soit que nous ayons l'appui de la France. Le secours étranger, lorsque nous aurions commencé d'abord à résister vigoureusement nous-mêmes, ne serait plus une humiliation, mais un secours présage de grandes entreprises (14 mars 1857). » Il autorise l'ouverture d'une souscription nationale dans toute l'Italie et en dehors, afin d'acheter cent canons à placer dans la forteresse qu'il va agrandir; il propose la création d'un grand arsenal maritime à la Spezzia. Mazzini renchérit et ouvre une souscription de dix mille fusils en faveur de la ville italienne qui s'insurgera la première. Cavour comprend l'intention séditieuse et l'interdit.

On avait tant répété à François-Joseph que si son joug s'adoucissait, les hostilités dont le Piémont bénéficiait s'apaiseraient, qu'il accorda d'amples concessions : la levée inconditionnelle des séquestres, l'amnistie, le rétablissement des congrégations centrales, le gouvernement de ses provinces de la Lombardie et de la Vénétie confié à son frère MaximiUen, esprit libéral, modéré, animé des plus bienveillantes intentions.

Cavour simule la satisfaction, mais en s'efforçant de rendre infécond ce revirement. Il n'envoie aucun ambassadeur féliciter l'empereur François-Joseph à son entrée à Milan (janvier 1857), sous prétexte qu'un sénateur piémontais venait d'en être expulsé; la municipalité de Turin décrète l'érection sur une place de la ville du monument consacré par les Milanais à l'armée piémontaise; elle doûne à une rue le nom de Milano, conseil de résistance envoyé à la ville soumise aux tentations de la clémence; la Gazette Piémontaise, journal officiel, répète la nouvelle, déjà donnée, que plusieurs villes de Lombardie avaient souscrit pour les canons d'Alexandrie; la presse avancée vilipende les souverains et leurs réformes, insulte les Milanais qui faisaient mine d'y croire et de s'y prêter. Buol réclame, Cavour crie à la provocation. La mesure de ce qui se peut supporter était dépassée ; l'ambassadeur autrichien demande ses passeports et les relations diplomatiques sont rompues.

Palmerston n'était pas alors en dispositioa d'appuyer le Piémont; ses sympathies italiennes, quoique sincères, s'étaient refroidies depuis que le Piémont s'était rangé du côté de la France et de la Russie dans les discussions du traité de Paris; il s'exprimait en termes violents sur Cavour, l'accusait d'être exclusivement dévoué à la France; avec cette désinvolture de conscience qui fait oublier à un ministre anglais tout ce qu'il a dit ou pensé, dès que l'intérêt de son pays ou de son parti l'exige, il paraissait redevenu autri-

SYSTÈME AGRESSIF DE CAVOUR. 4i7

chien comme à ses débuts sous Castlereagh. Qarendon , à ce point italien au congrès , que Cavour Tavait cru tout près de soutenir la terza riscosm, ne parlait plus du Piémont qu'avec mépris et colère.

Après avoir paru blâmer au premier moment la démarche de Buol, Palmerston et Clarendon chargèrent Cowley de pressentir le cabinet français sur une démarche commune pour opérer entre le Piémont et T Autriche un rapprochement, moyennant une déclaration du cabinet sarde qu'il répudiait toute pensée de modifier Tassiette territoriale de Tltalie, soit en employant les moyens violents, soit en poussant les Italiens à y recourir. Cavour fut profondément indigné ! « Ah çà 1 on veut nous traiter à peu près comme le roi Bomba, mais nous ne reculerons pas. »

L'Empereur cette fois encore le tira de peine ; il contint Walewski, favorable à TAutriche, refusa de s'associer à la tentative anglaise, et fit exprimer à Buol par son ambassadeur à Vienne, Bourqueney, le regret que lui inspirait sa démarche inconsidérée; il accorda entièrement son appui moral au Piémont^ et se montra, plus encore que de coutume, prodigue de bienveillance.

Une portion de la presse sarde n'en continua

i. Cavour à Villamarina (17 avril 1857) : « Je vous prie de faire parvenir jusqu'à l'Empereur l'expression de ma vive reconnaissance pour cette nouvelle preuve de ses sentiments amicaux envers notre pays. » — Au même (i 1 mai 1857) : « Il faut tâcher que justice soit rendue à l'Empereur qui nous a soutenus, non seulement contre l'Autriche mais contre l'Angleterre. »

pas moins de se montrer insultante à son égard. Inspirée par les réfugiés français de Turin, elle débordait d'injures, de calomnies, même de provocations à Tassassinat. Notre ambassadeur réclamait contre ces excès. Bien à tort en vérité, car ces journaux écrits en italien ne pénétraient pas en France, et en Piémont même n'avaient d'action que sur quelques milliers d'énergumènes ; leur crédit diminuaitchaque jour, comme le démontrait le chifTre de plus en plus réduit de leurs abonnés ; chaque jour les Italiens les plus rebelles acquéraient la conviction que l'Empereur était leur meilleur ami, le seul souverain décidé à favoriser Tagrandissement du Piémont, qu'il fallait absolument marcher d'accord avec lui*, ne pas le froisser et l'insulter. « À quoi bon s'inquiéter, répondait Cavour à Gramont, d'une minorité sans crédit? Elle ne nous ménage pas plus que l'Empereur; nous la dédaignons et nous ne nous en portons pas plus mal; faites comme nous; notre raison d'être c'est que nous représentons le système libéral ; porter la main sur une liberté quelconque serait nous anéantir. Qu'on nous lue, si on en a la volonté et les moyens; nous ne nous tuerons pas nous-mêmes. » Gramont hochait la tête en signe d'incrédulité, n'insistait pas outre mesure, et sans s'arrêter aux outrages de la démagogie piémontaise, l'Empereur écrivait à Villamarina (17 août 1857) : « Je vous prie de dire au comte de Cavour que

Page 1