CHAPITRE DIXIÈME
, Rois des deux, autres États de l'Anahuac durant la période que nous venons de parcourir. — Règue de Netzahnaleoyotl.
Nous avons laissé Netzahualcoyoll,pelil-fils de Techotlala, au moment où il venait de quitter Mexico, à la demande de ses sujets, pour aller habiter Tezcuco, capitale de ses États*.
Netzahualcoyotl, rétabli sur le trône de ses pères, restaura
1 Voj. chap. IX.
les différentes branches de l'administration, d'après le plan qu'avait déjà adopté son illustre aïeul , et fil revivre les formes de l'ancien gouvernement toltéque.
Les quatorze possesseurs de grands fiefs du royaume composèrent son conseil d'État 1 ; il divisa l'administration 'centrale en quatre sections, savoir : la justice, les finances, les académies ou l'université, et la guerre. Il porta quatrevingts lois formant quatre codes qui correspondaient aux qualre sections ci-dessus désignées, lies codes composèrent toute la législation civile et criminelle du royaume.
Les deux autres États de lWnahuac modelèrent complètement leur gouvernement sur celui de Tezcuco. Devant revenir sur ce sujet et le traiter en détail dans les chapitres que nous consacrerons aux mœurs, aux coutumes, à la civilisation, etc., des peuples de l'Analiuac, nous ne nous y étendrons pas davantage ici 2 . Nous dirons seulement que le conseil académique de Tezcuco acquit promptement une grande célébrité dans l'empire. Il était composé de savants et d'artistes divisés en classes distinctes et tenant leurs séances dans des édifices spéciaux ou l'on conservait également les archives du royaume. Le roi dota magnifiquement ce conseil, plaça un de ses fils à la lete , et le chargea de surveiller les collèges et renseignement des professeurs. Bientôt les peuples voisins vinrent s'instruire aux écoles de Tezcuco, car c'était là qu'on parlait le langage nahuall le plus pur et qu'on trouvait la civilisation la plus avancée, les meilleurs artistes, les meilleurs poètes et les meii-
' Le roi avait exigé , lors du rétablissement dû l'empire , que tous les
Don Fernand d'AWa Ixtlilxochitl dit qu'il j en eut trente dans toute la i liivchii! di' l'Aiiiiluiiir. l>s (ri'iitc sriL!<iriii- , aj'iute-l-il , ôtiiiriiL les
prêter foi et hommage et à servir avec leurs vassaux en temps de guerre. Ils assistaient ru personne ou par leurs enfants aux assemblés.'!; inn.'rjii ' des États.
» Voyez plus bas , ch. XVI.
leurs historiens. Tous ces talents se développaient sous la haute protection du roi. Netzahualcoyotl lui-même se livrait avec amour a l'étude', il cultivait ia poésie, l'astronomie et la botanique. Il avait réuni une collection représentant toutes les plantes et tous les animaux de l'Anahuac; le célèbre Hernandés, qui a m ces peintures, en fait l'éloge. Le roi avait composé soixante hymnes en l'honneur du Créateur du ciel et de la terre; deux de ces chants ont été traduits en vers espagnols par son descendant don Fernand d'AIva I\tlïlsochitl , et renieraient de grandes beautés. On possède aussi quelques élégies remarquables de Netzahualcoyotl , sur la ruine d'Azcapolzalco et sur les malheurs (ic sa jeunesse '.
Le culte barbare qui avait pris de si formidables proportions dans l'empire répugnait à l'esprit éclairé du roi de Tezcuco. II essaya, mais en vain, à plusieurs reprises de faire abolir les sacrifices humains : l'influence mexicaine, les plaintes des prêtres et la crédulité du peuple, ne lui permirent pas d'accomplir son dessein; toutefois il restreignit dans ses propres États ces abominables holocaustes aux seuls prisonniers de guerre. Tous les écrivains qui se sont occupés de l'histoire de l'Anahuac, et en particulier don Fernand, et les auteurs espagnols les plus rapprochés de l'époque de la conquête, sont d'accord pour affirmer que Netzahualcoyotl , fort supérieur au reste de ses compatriolcs, adorait un Dieu unique, créateur du ciel et de la terre, et que la raison d'État seule l'engageait à se conformer extérieurement au culte de ses sujets. Ils assurent qu'une tour à neuf étages que le roi lit construire, et dont l'étage le plus élevé était' peint en couleur d'azur avec une corniche et de riches ornements en or, n'avait pas d'autre destination que de rendre hommage à ce Dieu suprême. Quelques hommes établis dans ce mystérieux réduit étaient employés à frapper,
1 Appendice de ta I" partie , à la fin de l'ouvrage.
au lever el au coucher du soleil, à midi et à minuit, sur une grande plaque de mêlai. Netzahualcoyotl, aussitôt qu'il entendait ce son, se mettait â genoux pour adresser ses prières au Maitre de l'univers; il lui offrait de la fumée de copal et de plantes aromatiques, et il jeûnait aussi à une certaine Époque de l'année en son honneur.
Le roi parcourait souvent de nuit et déguise les rues de Tezcuco, pour voir si la police y était hien faite.
Il embellit et agrandit beaucoup cette capitale. Il y fil ériger des temples et des édifices somptueux, et la divisa en six quartiers, séparés par de très-larges rues, el dans lesquels il distribua les trente -six corps de métiers, de façon que tous les membres d'une même profession fussent réunis. Il construisit pour les seigneurs de sa cour quatre cents palais , avec de beaux jardins el des bains ; la richesse et l'étendue de ces demeures Étaient proportionnées au rang de ceux qui devaient les occuper.
Mais aucun des monuments qu'éleva Netzahualcoyotl n'égalait en magnificence la demeure royale. Les chroniques amÉrieaincs affirment que deux cent mille ouvriers furent employés pendant plusieurs années à la construction de ce colossal édifice. Il s'étendait de l'orient à l'occident, et était entouré de murailles très-épaisses dont la hauteur variait de trois à cinq toises. Du côté du couchant, il donnait sur le lac; on y entrait par trois portes percées l'une à l'orient, la seconde à l'occident, et la troisième au midi. Le palais avait, outre quarante cours plus ou moins grandes, deux cours dites principales. Des portiques entouraient la première, la plus étendue des deux; elle servait de place publique et de marché. Les salles des quatre sections de l'administration centrale, dont il a été question ci-dessus, donnaient sur la seconde cour, au milieu de laquelle brûlait un brasier qui ne devait jamais s'éteindre. Là également se trouvait une très-vaste pièce dans laquelle étaient les deux tribunaux royaux. Une fine étoffe, tissue en poil de lapin,
Di j n:l'"j t- Ci
cl sur laquelle on voyait représentés au nalurel des oiseaux , des animaux et des Heurs, couvrait les murs de cette pièce. Des peaux de tigre, de lion, d'aigle royal 1 , sur lesquelles on avait semé, comme au hasard, dos bijoux, dés bracelets d'or et des pierreries, servaient de tapis. L'un des tribunaux, nommé Teohicpalpan a , dominait le reste de la salle. Son siège et son dossier étaient d'or massif incrusté de turquoises et d'émeraudcs. Un dais en plumes, soutenu par des foudres en or et en pierreries, le surmontait. Il y avait devant le siège une sorte de banquette sur laquelle se trouvaient un bouclier, une massue, un arc, un carquois avec ses flèches et trois tiares royales, l'une en or incrustée de pierreries, la seconde en plumes, la troisième en colon et poil de lapin teint en bleu; on y voyait en outre un monceau de pierres précieuses et un crâne humain surmonté d'une énorme émeraude taillée en forme de pyramide et couverte de signes mystérieux. Lorsque le roi avait à juger des affaires très-importantes et pouvant entraîner la peine de mort, il allait s'asseoir sur le Teohicpalpan, plaçait sa main droite sur le crâne, prenait dans la gauche une flèche d'or qui lui servait de sceptre, et se couronnait de la tiare. Le second tribunal, moins magnilique, était surmonté d'un dais aux armes de Tezcuco. Le roi y siégeait ordinairement pour l'expédition des causes simples, ou lorsqu'il donnait des audiences. La salle des tribunaux royaux était partagée en trois divisions. Le roi seul occupait la première, les six principaux seigneurs du royaume se tenaient dans la seconde \ les huit autres dans la dernière
1 Les peuples de l' Analmac savaient tanner les peaux des oiaaaux en leur
■ C'est-à-dire siège de Dieu,
' C'étaient ceux de Tcotihuacan , d'ÀcoIman , de Topctlaozloc , de Huexstl», de Coatuchan et de Chimalhnacan.
1 A savoir : les seigneurs d'Olompan, Tollantiinco , Quaulidiitianco , Xicotepec, Tepechpan, Chiautla, Chiulinautla et de Tayotocaii.
Une grande pièce, appelée salle royale ou salle de la science Cl de la musique, s'ouvrnit sur le côté nord de la même cour. Des boucliers, des cordons de diverses couleurs, de magnifiques panaches, des étoffes précieuses et mie quantité de bijoux la décoraient. On y voyait aussi trois trônes; celui du roi de Tczcuco s'élevait eu face de l'entrée, celui du roi de Mexico élait a sa droite, celui du roi de Tlaeopan à sa gauche. Les trois monarques y prenaient place lorsqu'ils se réunissaient pour s'occuper des affaires générales de l'empire. On y remarquait également une sorte de tambour, nommé Auefmcil, autour duquel les philosophes, les poètes et les plus fameux guerriers du royaume avaient coutume de s'assembler pour répéter leurs romances historiques, leurs chants moraux et leurs sentences. Eu face de la salle rnjaly se trouvait celle destinée à la réception des ambassadeurs de Mexico et de Tlacopan, et derrière cette infime pièce il y en avait une autre où se tenaient les capitaines et les soldats les plus braves, qui formaient la garde du monarque. Près de la étaient les dépôts d'armes et le lieu assigné aux juges commissaires que le roi envoyait dans les provinces, a époques non fixes, pour examiner la situation des affaires et punir les employés qui manquaient à leurs devoirs.
Les appartements particuliers du, roi, de la reine, des dames et des serviteurs du palais, les cuisines et les offices donnaient aussi sur la seconde cour. Il y avait Ift des salles el des bains ornés avec magnificence, et un dédale de corridors et de passages très-compliqués; des peintures et des sculptures décoraient leurs murs.
Les dépendances de la résidence royale étaient immenses. On comptait dans son enceinte quarante grands temples construits en forme pyramidale 1 . Le plus considérable, de tous élait consacré aux dieux Huitzilopochtli et Tlaloc.
Quatre cents salles ou chambres construites dans le voisi-
1 Celui de Quctzatoohuiill , dieu de l'air, seul élait bâti eo rotonde.
nage des temples servaient de demeures aux prêtres et aux minisires du eulle et de salles d'école, car on y élevait les jeunes gens de la ville. Un autre édiiîce renfermait les l'cinines recluses chargées de l'éducation des lilles. Près de là aussi se trouvaient un étang dans lequel on lavait les vases qui avaient servi aux sacrifices, et un monticule nommé Teollapan, c'est-à-dire la terre de Dieu; une grande variété d'arbres et d'arbustes croissaient en ce lieu.
A l'ouest des temples s'élevaient deux grands édifices isolés, séparés l'un de l'autre et dont nous devons encore l'aire menlion. On élevait les fils du roi dans l'un de ces bâtiments, ses filles dans l'autre. La maison destinée aux enfants du sexe masculin se nommait Tlacolco; ils y habitaient avec leurs gouverneurs, qui leur enseignaient la morale, -les exercices militaires, les sciences et tous les arts connus, même ceux de travailler l'or, les pierreries et les plumes. Le Tlacotco renfermait une salle dans laquelle le roi, ses enfants, leurs gouverneurs et gouvernantes, les princes et les dignitaires de la cour devaient se réunir tous les quatre-vingts joui s. Les hommes s'asseyaient d'un côté, les femmes de l'autre, tous revêtus d'habits fails de l'étoffe la plus commune. Un orateur montait sur une espèce de tribune et représentait à chacun, avec la plus entière liberté, ses vices, ses défauts, ses mauvaises actions, en commençant par le rai. Tout ce qui avait été fait de mal pendant les quatre-vingts jours qui venaient de s'écouler se révélait. L'orateur tonnait contre le vice, faisait l'éloge de la vertu; il rappelait les quatre-vingts lois que le monarque avait promulguées, ci l'exhortait à donner en toute occasion le bon exemple.
De magnifiques jardins cntnnraient le palais que nous venons de décrire. On y admirait de belles pièces d'eau, des volières, des labyrinthes, des bains, d'incomparables collections d'arbres et de fleurs que Netzahualcoyoll avait fait venir à grands frais de contrées éloignées, et enfin une
superbe ménagerie. On y entretenait toutes sortes d'oiseaux, de quadrupèdes, d'insectes, de reptiles et de poissons. • On imitait avec de l'or el des pierreries ceux que l'on ne pou- Tait pas se procurer, ajoute l'historien Ixtlilxochill; de sorte qu'il n'y avait pas un seul animal, de quelque espèce que ce soit, qui n'y fût vivant ou représenté. »
Netzahualcoyotl fit encore construire à Tezcuco et décorer avec une somptuosité toute royale deux palais destinés à ses collègues lorsqu'ils venaient le visiter, et il est également l'auteur des splendides jardins de Tezolzinco, dont les débris provoquent de nos jours l'étonnement de ceux qui les visitent. (les jardins étaient échelonnés sur de colossales terrasses; on montait de l'une à l'autre par d'énormes escaliers taillés dans le roc. Des aqueducs y amenaient des eaux distribuées en bassins, en cascades, en jets de hauteurs diverses 1 . Au bas de la montagne de Tezotzinco on voyait une suite de palais où logeaient les princes étrangers qui venaient présenter leurs hommages au roi; plus loin s'étendait un parc clos de murs et peuplé de gibier et de hôtes fauves.
Nous dirons en terminant ce chapitre que les demeures et les jardins royaux étaient toujours admirablement entretenus. Un certain nombre de villages, chargés de ce soin, payaient ainsi leur part d'impôt.
1 On. avait sculpté un rocher qui se trouvait dans ce jardin de manière qu'il représentât un lion aile, conctu et regardant vers l'orient; la telt du lion offrait le portrait de Nctzaliualcojoll. Cette sculpture était ordinairement protégée par un dais d'or orné de plumes.