CHAPITRE NEUVIÈME
Règne d'Itzcohuat]. — Les rois de Mexico-Tenarhtitlan ses suctessenrs.
Après la conclusion des conventions dont il a été question au chapitre précédent, Netzahualcoyot! continua à résider u Tenochtitlan. Architecte très-hahile et aussi grand artisteque grand guerrier, il s'y lit construire un superbe palais entouré de jardins; il jeta les fondements de la résidence d'été des rois mexicains, fit creuser d'immenses bassins, agrandit considérablement la ville, érigea divers édifices aussi remarquables par leur étendue que par leur magnificence, et donna, en un mot, l'impulsion aux travaux qui rendirent Mexico une des cités les plus belles et les plus régulières de l'Amérique.
En l'année 1431, Netzaliualcoyotl estima que le moment était venu de se faire couronner solennellement et d'exiger. le serment en qualité d'empereur de l'Anahuac.
La cérémonie fut célébrée à Mexico-Tenochtitlan; elle s'accomplit avec une pompe très-grande; les annales mexicaines nous on ont conservé le souvenir. Les vassaux des trois couronnes réunies y assistèrent et suivirent le cortège du nouveau monarque, qui se rendit au palais dit d'Acamapichtli ayant ses collègues à ses côtés. Le grand prêtre d'HuitzilonochUiJui lit les onclions accoutumées, et llzcohuall lui posa le manteau royal et fixa sur sa tète la liare d'or pur ornée d'émeraudes et de plumes de quetzlal . Nctzahualcoyotl s'assit ensuite sur le Irûne entre les deux autres rois; puis tous les seigneurs de l'empire passèrent successivement devant eux et préfèrent serment de fidélité, d'abord aux trois princes chefs de l'empire, ensuite à celui des souverains dont ils relevaient en particulier 5 . Après la cérémonie, les rois se rendirent au temple d'IIuitzilopoclilli, où de nombreuses victimes humaines furent immolées sur la pierre du sacrifice, afin d'attirer sur l'Anahuac les laveurs de l'impitoyable dieu. On consacra le reste de la journée à des jeux, à des festins, à des ballels, et d'innombrables torebes de liois résineux illuminèrent la ville pendant la nuit.
Cependant Izlacqiiaubtziu et Motolimatzin, seigneurs de Ruexolla et de Coatliclican, dont la révolte avait élé la cause première du sac de Tezcuco, voyant que Netzahualeuyoll était généra le in eut reconnu comme chef de l'empire, se décidèrent à lui demander pardon, et à cet effet ils lui envoyèrent un magnifique présent en pierreries, or, plumes et étoffes de prix. Ils supplièrent le roi de Mexico d'intercéder en leur faveur. Netzahualcoyotl leur fit répondre qu'il agréait
1 II avait été fondé par le prince de ce nom.
' Le roi de Tewuco fut salué (tes titres «' Àcnlhua-Teeuhlli et de CMchimecall-TecuhtH, qui avaient été portés ]>ar ses antétres et qui constihiim.'nl lu marque distiiiclivn de IViiipirp. Il/mliiul] rcrul celui de Culftlta- TecuhlU, parce qu'il régnait sur les Toi tèqucs-Cul huas , et Totoquiiiua celui de Techpanecatl-Tecuhtli, qu'avaient porté autrefois les rois d'Aicapotialco.
Diïtizcd b, Co
leur soumission et qu'ils pouvaient revenir sans crainte dans leur pairie. Ayant obtenu cette grâce, ils en sollicitèrent une seconde et prièrent le roi de rentrer dans sa capitale, parce que ses sujets, ne le voyant point revenir, se consulc raient comme orphelins.
Netzahualcoyotl y consentit encore, et après avoir passe quatre ans à Mexico, il s'embarqua avec sa cour sur le loc et prit terre au bois d'Acuyan, situé le long du rivage. Les seigneurs et les nobles de sa capitale l'y reçurent et célébrèrent des fêtes splendides en l'honneur de son retour. Inaugurant son règne par la clémence, le roi pardonna à tous ceux qui avaient élé ses ennemis, oublia les anciennes injures, rélablit la noblesse dans ses antiques privilèges, et réussit bien vite à se concilier l'amour, le respect et la confiante de ses sujets. Sous retrouverons ce prince illustre; occupons-nous d'abord des rois de Mexico.
Ilzcohuall entreprit, de concert avec ses collègues, une expédition du côté du midi. Franchissant la barrière des hautes montagnes qui entourent la vallée de l'Anahuac, les trois rois rendirent la fertile province de Quauhnahuac ' tributaire de l'empire, rentrèrent dans leurs capitales charges de très-riches dépouilles, et ouvrirent à leurs sujets les magnifiques contrées du sud, destinées a devenir successivement
Itzcohuatl mourut en l'année 1440, suivant la tradition la plus accréditée 1 . La couronne, héréditaire dans deux des royaumes confédérés, était élective à Mexico, mais dans la seule famille du monarque défunt. Le choix des anciens se porta pour la seconde fois sur MoDtézuma ilhuicamina ', qui avait refusé le trône douze années auparavant. En cette occasion, il accepta. 11 avait exercé durant le règne de son
1 Pays des aigles.
' Quelques auteurs le font mourireii 1430.
4 Noua adoptons le nom généralement admis, au lieu d'écrire Mode-
prédécesseur les fonctions de généralissime et de grand prêtre d'Huitzilopochtli. Les autres rois assistèrent à son couronnement.
Monlézuma, en sa qualité de cher du sacerdoce, inaugura son régne par de pompeuses cérémonies religieuses et en faisant construire quelques-uns de ces temples aussi remarquables par leur architecture que par la richesse de leur ornementation, et qui causèrent un si vif étonnemcnl aux Espagnols lors de leur première arrivée à Mexico. 11 érigea des sanctuaires à toutes les divinités des peuples qui reconnaissaient ia suprématie de l'empire, alin de les soumettre à Huitzilopochtli, protecteur spécial et pivot de la société mexicaine, et de former ainsi une sorte de cour à ce dieu suprême.
Monlézuma porta la guerre à l'est et au sud, a quelques centaines de milles de sa capitale. Les États puissants de Clialco', de la haute Mixtèque 1 (où régnait Dzawindana, roi redouté de tous ses voisins), de Cuellachtlan \ de Cuextlan , et une foule de républiques jusqu'alors indépendantes, durent se reconnaître vassaux tributaires des rois de i'Anahuac Tous les auteurs irai ont pu consulter les anciennes annales du pays sont d'accord pour affirmer que les temps de Montézuma l"et de Nclzahnnlcoyotl furent pour l'empire une époque de prospérité jusqu'alors inouïe. Si d'alfreux sacrifices humains n'eussent fait tache sur celle civilisation si avancée sous certains rapports, elle eût rappelé l'âge d'or toltèque, le règne glorieux de Quetzalcoliuatl. « On cultivait jusqu'aux montagnes les plus escar-
' Signifie dans rémtraude, Bans doute a causo des prairies qui entouraient lu ville de ce nom.
i Pays des nuages; de «Hjrffi, nuages.
J Sigriilio pays des loups; de cuetlachtU, loup.
1 Sous nous bornons à indiquer sommairement les guerres et les conquêtes des rois de I'Anahuac, le récit détaillé do leurs campagnes se rail dénué d'intérêt pour le lecteur.
pées, dit l'historien indigène Ixtlilxochitl , et le moindre village avait plus d'habitants que n'en ont maintenant les villes les plus florissantes de la Nouvelle-Espagne. .
Toutefois plusieurs événements sinistres vinrent troubler ee bonheur. La ville de Mexico i'ut couverte en 1446 par les eaux du lac. Une foule de maisons et d'édifices publics s'écroulèrent; un grand nombre d'Iiabitants de la capitale périrent. Monlézuma s'empressa d'appeler a son secours son collègue Netzahualcoyol! , l'homme le plus éclairé de l'Anahuac, dont il reconnaissait les talenls supérieurs et le génie inventif. Le roi de Tczcuco se montra aussi affligé du malheur arrivé à Mexico que s'il se fût agi de ses propres États. Pour mettre désormais la ville à l'abri d'un semblable fléau, il estima qu'il fallait bâtir une digue à travers le lac, lequel a trois lieues de largeur en cet endroit. On commença immédiatement ce gigantesque travail; ses restes considérables font de nos jours encore l'admiration de ceux qui les visitent. Montézuma convoqua tous ses vassaux el s'adressa également au roi de Tlacopan. Les trois chefs de l'empire et leurs principaux feudataires, se mêlant aux ouvriers, mirent eux-mêmes les mains à l'œuvre. On donna à la digue vingt mètres de large, on la construisit en pieux de dimensions colossales et en énormes quartiers de pierres , liés par un ciment indestructible et qu'il fallait aller chercher ù trois ou quatre lieues de distance. Elle embrassa la lagune de Mexico en forme de demi-lune, courant du nord au sud et laissant entre elle et la ville un très-vaste espace destiné à servir de port intérieur à la capitale, et à séparer les eaux douces apportées par les ruisseaux du voisinage des eaux salées du lac '. Cette digue fut terminée en moins de trois années (1449), et servit de lieu de promenade à la population de Tenochtitlan.
Quatre ans après l'inondation, une neige extraordi- ■ On M rappelle que les eaux du lac de Teicuco ou de Meiico-Tenochtillan étaient saléeB comme telles de la mer.
naire tomba dans l'Anabuac; elle eiil pour conséquences l'anéantissement de toutes les récoltes, une famine qui dura six ans, cl une mortalité a la suite de laquelle les villes et les campagnes restèrent dépeuplées. Les trois chefs de l'empire lirenl tout ce qui dépendait d'eux pour venir en aide à leurs sujets. Ils ies dispensèrent de tout tribut, et leur firent dislribuer le maïs qu'ils avaient entassé dans Iqurs greniers durant ies dix années précédentes. Le lléau n'en continua pas moins à sévir. Les prêtres, consultés sur ce qu'il y avait à faire pour apaiser les dieux, répondirent qu'Huitzilopochlli était irrité paYee qu'on ne lui offrait pas assez de victimes Immaines, dont les cœurs devaient servir à sa nourriture. Il fut convenu alors, malgré les répugnances de Netzahualcoyotl , opposé par caractère à ces coutumes barbares, que l'empire et ses alliés entretiendraient à époques fixes une sorte de guerre sacrée, régulière et |K.Tpél[ielle, avec ies républiques voisines de Tlaxcalla, de Huexolzinco et de Cholullan, afin qu'on put toujours sacrifier à la divinité des prisonniers, victimes agréables et Fraîches, et que la jeunesse des trois royaumes lût ainsi constamment entretenue dans le métier des armes. Cette guerre, purement religieuse, devait avoir lieu dans les limites d'un terrain désigné à cet effet entre Quauhtepec et Ocelotcpec ', et ne jamais être entreprise dans un but de conquête.
Monlézuma Ilhuicamina ne se borna pas à réparer les désastres causés par l'inondation de lilli, il étendit et embellit beaucoup la ville de Mexico, lit ériger un grand nombre de palais et d'édifices publics, commença la construction du (emple d'iliiii/ihijiochtli , qui ne fut achevé que par ses successeurs; établit plusieurs jardins, et enrichit la capitale d'une quantité de bassins et de fontaines, au moyen du grand aqueduc de Chapultepec, qui y amena une masse d'eau très-considérable. Montézuma fut un protecteur éclairé
■ On convint que toujours dans ces guerre» on se combaltrait à nombre
de l'induslrie; il favorisa singulièrement la classe des marchands, et pendant son règne le commerce prit une immense extension; nous aurons occasion d'en parler dans les chapitres que nous consacrerons aux mœurs et aux usages des peuples de l'Anahuac.
Le roi de Mexico-Tenochlitlan s'entoura d'une cour nombreuse et brillante, et il y établit l'Étiquette sévère, le luxe oriental, l'apparat et le cérémonial qui causèrent au siècle suivant une si vive admiration aux conquérants espagnols. Les chefs des peuples vaincus venaient avec leurs suites y rendre hommage à leur vainqueur. Les prétentions aristocratiques durent se taire en présence du pouvoir royal; suivant l'expression de l'historien Clavigero, les grands de l'empire devinrent les valels du monarque, et tout fut silence et respect autour du trône. Montézuma sut se faire un instrument du corps sacerdotal; pour tenir le peuple dans la-crainte, il rendit plus imposantes les cÉrémonies du culte, établit de nouveaux rites, et donna à toutes les institutions la couleur du despotisme tbÉocratique. Il se montra excessivement sévère contre ie vol et l'ivrognerie, et fut grand justicier; ses lois et sa police atteignaient les hommes de toutes les conditions, et maintenaient en tout lieu l'ordre et la soumission.
Idole du peuple mexicain malgré sa sévérité, respecté dans l'empire entier, Montézuma Ilhuicamina mourut en l'année 1469.
11 laissait trois petits-fils, enfants de sa fille Alotozlli ', femme de Tezozomoc, fils du roi de Mexico Itzcohuatl. Ces petits-fils se nommaient Tizoc \ Axcayacatl J et Ahuilzoll 1 ;
1 Ce nom est celui d'une espèce de pélican ; il se compose d'à» , fan , et de roroit, oiseau.
■ Ce nom signifie transpercer ; l'hiéroglyphe de ce prince est une cuisse percée de blessures.
' Ce nom est forme i'all, eau , et xayacatl, Tare. Son hiéroglyphe est une ligure devant laquelle se trouve le signe do l'eau.
1 Espèce de loulre, qui est aussi l'hiéroglyphe de ce roi.
L'EMPIRE MEXICAIN, it désigné le second pour fui succéder, et
tratit comme son prédéces»
i puissance du royaume de
chérie servit à solenniser le couronnement d'Axcayacatl. Ce prince ne tarda pas à recommencer la guerre, et il venait d'ajouter do nouvelles provinces à ses Étals, lorsque la révolte éclata dans la ville mexicaine de Tlalelolco, voisine et vassale de Tcnochtitlan. Voici commeni l'historien Clavifiero rend compte de cet événement. Moquiluiilzin, roi de Tiatclolco', tributaire de Mexico et allié loyal de Montézitma Ehuicamina, avait contribué à la plupart de ses succès. Monté/.utna lui avait accordé comme récompense la main de sa pelile-filic, sœur d'Axcayacatl , l'Hélène de l'Analiuac, dont tous les historiens indignes célèbrent l'incomparable beauté. Après la mort de Montèzuma, Moquihuiizin, jaloux de son beau-frère , résolut d'anéantir Tenochtitlan et de s'ériger en chef de la puissance mexicaine. N'étant pas assez fort pour exécuter seul son dessein, il se lit des alliés parmi quelques-uns des plus puissants seigneurs du
1 Les rois de Tlalelolco furent: Quauhquauhpitiahuac, qui régna aoisantedeus ans; Tlacateatl, trente-huit; QuauMlacoa, Irente-liuit; et Moquiliuitiin, qui était sur le troue depuis neuf ans quand it fut tu6 par les Mexiolni (Saiiagunjiv. VUl,di. □).
pays. Toutefois le secrel de celle ligue ne tarda pas a être connu. La femme de Moquiliuiizin, irrilée des fréquentes infidélités de son mari, s'enfuit à Mexico avec ses quatre enfants, et rendit compte à son frère de ce qui se tramait contre lui. Axcayacatl envoya des ambassadeurs a ses collègues, pour les avertir de celle révolte et leur demander du secours, leur représentant que si l'on ne réduisait pas les rebelles, l'empire se perdrait immanquablement. Les deux rois rassemblèrent leurs troupes et se réunirent aux Mexicains. La guerre commença; elle se termina au bout de peu de jours, par la prise de Tlatelolco, qui devint alors un faubourg de Tenoclilitlau. Moquiliuiizin fut amené en présence d' Axcayacatl, qui lui ouvrit la poitrine avec un couteau d'obsidienne, et lui arracha le cœur. On mit également à mort les chefs alliés de Tlatelolco, et on réunit leurs domaines à ceux de la couronne.
Le roi de Tenochtillan avait horreur du repos; il reprit bientôt le cours de ses conquêtes. Elles ne furent pas même interrompues par un tremblement de (erre qui causa d'affreux dégâts dans l'Analiuae, y renversa un grand nombre d'édifices, et détacha des portions considérables de différentes montagnes. La vicloire accompagna en lous lieux les armes d' Axcayacatl; il étendit beaucoup ses États. Ses triomphes furent célébrés avec éclat à Tenochtillan; il amena à sa suilc, dans celle capitate, les divinités des pays conquis, pour augmcnler la cour d'HuitzilopochlIi, et en fit ainsi le panthéon de l'Anahuac.
D'immenses incendies, allumés soit par incurie, soit par malveillance, et qui dévorèrent une grande partie des forêts de la vallée, troublèrent la joie que de si constants succès avaient répandue dans l'empire. Nelzahualcoyoll, roi de Tezcuco, aiin de prévenir le retour de semblables calamités, promulgua des lois irès-sévèrcs contre ceux qui se permettaient les moindres délits dans les bois de la couronne; les délinquants devaient Être punis de
mort. Dès lors les incendies cessèrent, et, grâce à l' exubérante fertilité du sel américain, les forêts se repeupleront au bout de quelques années.
Tandis qu'Axcayacatl occupait le trône de Mexico, Toloquihua, roi de Tlapucan, le Iroisième des souverains confédérés do l'empire, mourut, cl son (ils Chimalpopoca lui succéda. Nctzaliualcoyotl le suivit de près; sa mort arriva en l'année 1472. Ce prince, dont nous parlerons avec plus de détail dans notre prochain chapitre, avait été le plus grand et le plus clément des monarques de l'Amérique centrale depuis les temps de fjuetzalcohualt; tant qu'il vécut, il exerça sans contestation la prééminence dans le nouvel empire de l'Anahuac; après son décès, clic passa à la couronne de Mexieo- Tenochtïtlan, et y demeura attachée jusqu'il l'époque de la conquête espagnole.
Axcayaeatl, grand guerrier et politique habile, mourut, jeune encore, après nu règne de donne ans (1481). Son frère atné, Tizoc, lut succéda. Ce prince célébra son avènement par des fêtes qui durèrent quarante jours, et dont la magnificence, décrite par les chroniques nationales, dépassa tout ce qu'où avait vu jusqu'alors.
Les doux collègues du roi, tous les princes de l'empire et des contrées cuisines, assistèrent à ces suit. 1 nui lés. Le premier jour, Tizoe, assis sur un trône d'or massif quecouvraienl des peaux de tigre, reçut les hommages de ses vassaux. Des faisceaux d'armes décoraient le palais; le sol était jonché de fleurs et de plantes odorantes. Au milieu de la cour, on avait dressé, en tiges de bambou ornées de feuillages variés, un théâtre surmonté de flèches dorées et d'un aigle aux ailes déployées, portant une couronne d'azur, perché sur un nopal et déchirant un serpent. Un grand nombre d'acteurs, dont les costumes étineelaient d'or et de pierreries, parurent sur la scène et célébrèrent dans leurs chants ia puissance d'Iluitzilopochtli et la grandeur de Mexico. Des brasiers d'or dans lesquels on brûlait des parfums exquis
«(aient allumés tout aulour de la cour: de temps en lemps, les serviteurs deTizoc servaient aux convives du roi, dans des coupes du plus grand prix, du chocolal, diverses boissons rafraîchissantes ou fermenlées, et les pâtisseries les plus recherchées. D'autres serviteurs parurent ensuite t et offrirent aux nssislanls, de la part du prince, de somptueux vêtements, des colliers et des bracelets d'or ornés de pierreries, des plumes de prix et de légers manteaux en filet lileu dit travaille plus délicat. Bientôt le ballet commença dans la cour; les trois monarques, portant leurs costumes royaux, la
ciselé, se mêlèrent 1 la danse et arrivèrent ainsi au sanctuaire de Huitzilopoclitli, où ils offrirent à l'idole de l'encens et un sacrifice de cailles. Les pompes des journées suivantes furent dignes de celles du premier jour, et après six semaines de séjour, les hôtes de Tizoc se retirèrent ravis de sa générosité.
Toutefois, la suite des actes de ce prince ne répondit pas à ce magnifique début ; les traditions du pays le dépeignent comme un tyran exécré de ses sujets; une campagne malheureuse acheva de le perdre dans leur esprit. Il mourut en 1186, empoisonné par son petit-neveu Techollala, seigneur d'izlacpalapan', qui aspirait au trône eu sa qualité de petit-fils de Montézuma I™, et par Maxllalon, seigneur de Tlactaco*. Le crime ayant été découvert, les coupables furent mis à mort, et Ahuitzotl, frère cadet du roi défunt, monta sur le trône. Ce prince avait été , sons le lègue précédent, gouverneur et capitaine général des Mexicains, cl pontife suprême du teni|ile principal; il passait pour le plus grand guerrier de son temps. Son règne de seize Ans ne. fut qu'une suite de combats, et, bien que la victoire ne lui restât pas toujours fidèle, il lit arriver les Mexicains à l'apogée de la puissance, les rendit le plus redoutable des
1 Signifie ville blanche; AUztac, blanc.
1 Ttachto, jeu -de balle.
peuples de l'Amérique centrale, et poussa ses conquêtes jusque dans le Quauhtematlan (Guatemala), à neuf cents milles de Mexico. Il (enla, mais en vain, de soumettre le royaume de Michoaean.
Durant la première année de son règne, Ahuitzofl fit une immense quantité de prisonniers; il ordonna qu'on les nourrît et les traitât avec le plus grand soin, car son intention était de les offrir en holocauste à son impitoyable dieu. Pour donner plus d'éclat a la cérémonie, il fît achever le grand temple d'Huitzilopochlli , commencé dix-huit années auparavant. Il employa a cet effet les matériaux réunis par ses prédécesseurs , et en fit extraire de nouveaux d'une carrière de tctzontli (amygdaloïde poreuse) récemment découverte. Les travaux furent terminés en 1487. Le souverain de Mexico invita à assister à l'inauguration du monument ses collègues, les rois des pays limitrophes, les princes et les seigneurs de l'Anahuac et tous les vassaux de l'empire. La terreur qu'inspirait le redoutable souverain des Mexicains et le désir de voir la célèbre cité de Tenoehlillan firent que très-peu de personnes manquèrent à l'appel.
Les historiens indigènes donnent sur ce qui se passa h cette occasion les détails ies plus circonstanciés; ils affirment qu'on vit arriver à. Mexico quelques millions d'étrangers, et qu'Ahuitzoll, enchanté de cette affluence, traita les personnes de distinction avec la dernière magnificence.
Les quatre rues principales de la capitale, par lesquelles devaient passer les victimes humaines, et qui aboutissaient toutes à. l'une des entrées du temple 1 , étaient ornées de tentures, de fleurs, de rameaux et d'arcs de triomphe construits en bambous. Des spectateurs encombraient les places, les maisons et les terrasses. De tous côtés on répandait des eaux de senteur et on brûlait des parfums.
Le cortège royal se mit en marche dès l'aube du jour.
' Ou trouvera daus un de nos prochains chapitres 1s description de ee
Ahuilzotl, revêtu des insignes de la souveraine puissance,, avait fait distribuer de somptueux vêtements à tous ceux qui le composaient. Les membres du sacerdoce, portant le costume prescrit par le rituel, suivaient le roi, qu'accompagnaient également ies grands dignitaires de l'État, armés de longs couteaux bien affilés , en pierre d'obsidienne. Arrivéau sommet de la pyramide qui portait le léocalli, Alniitzotl s'assit, à coté de la pierre du sacrifice, sur un siège orné de peintures symboliques, toutes plus hideuses les unes que les autres. Lorsque chacun eut pris sa place, des instruments au son lugubre, accompagnés du tintement des sonnettes et du bruit sourd des conques marines, donnèrent le signal du sacrifice, et l'on vit arriver sur un double rang, de quatre côtés à la fois, de longues files de caplifs. Ils portaient des habits de fête et des coiffures en plumes. A mesure qu'ils' arrivaient à la plate-forme du temple, quatre prêtres ati visage barbouillé de noir de fumée, aux mains teintes eit rouge, saisissaient la victime et l'£ tendaient sur la pierre fatale; Ahuilzoll se prosternait, ouvrait la poitrine du captif, lui arrachait le cœur, le présentait aux quatre points cardinaux et le remettait aux sacrificateurs; ceux-ci le jetaient dans une sorte d'auge très-vaste, destinée a cet usage, et appelée quauhxicalti. Ces sacrifices abominables se répétaient sur un grand nombre d'autels.
Ahuilzotl, quand il fut fatigué, passa le couteau au prêtre de Huitzilopoclitli ; lorsque les forces de celui-ci se trouvèrent épuisées, les autres membres du corps sacerdotal eurent leur tour. Ces horreurs se prolongèrent tan t qu'il y eut des victimes. Les hisloriens indigènes affirment qu'on égorgea soixante mille prisonniers ; Torqueinada porle'leur nombre à soixantedouze mille; d'autres écrivains', à quatre-vingt mille qualrc
1 Don Fernand d'AWa Mliliocnitl donne ce dernier chiffre, et ajoute : « 11 y eut l(i,00(> viiliims de la nation zapotequo, Si, 000 de la nation tlapanèque, Hi.UOo un Huétxolzinco et Atlixeo, et 24,400 de Tïzaithconc. — On sacrifia plus tarci d'autres captifs qui aiaieul été pris dans d'uulrc;.
cents. Ces chiffres sont peut-être exagérés, mais il est ineotiieslable que ce fut la plus hideuse boucherie humaine dont l'histoire nous ;iil transmis le souvenir; le sang ruisselait dans toutes les mes; les canaux et les bassins en étaient teinis, et dés le second jour, une infeclion épouvantable, causée par la présence des cadavres cl la pourriture des cœurs, se répandit jusque dans les faubourgs de la capitale et força beaucoup d'bubilanls à s'éloigner de Tenochlitlan. On enchâssa les léles des victimes dans les vides que l'on avail laissés à dessein dans les murailles du temple. Celle affreuse décoralion existait encore au moment où les Espagnols arrivèreni à Mexico.
Ahuitzoll combla ses principaux hôtes de présenls avant de les congédier. L'effroyable exemple que venait do donner ce monarque trouva malheureusement de nombreux imilaleurs; tous les princes qui avaient assisté à ce granit acte de piélé auraient cru manquer aux dieux et mériter leur colère en ne pas leur offrant, à leur tour, de semblables holocaustes.
Cependant Abuilzoll, tout en continuant ses guerres, eut l'ambition d'illustrer son régne par quelque grande entreprise d'utilité publique. Depuis plusieurs années la sécheresse désolait les environs de Tenochlitlan. Le roi voulut mettre à jamais à l'abri de ce lléau les domaines du voisinage, et faire arriver dans sa capitale les eaux très-abondantes de la source d'Acuecuexatl; ces eaux, voisines d'Huilzilopochco 1 , dans la province de Coyohuaean, se déversaient dans la vallée de Toluca 1 . Ahuitzoll oubliait que le lac de
LUciTi'i; ûi: sorlc qu'il > eut , dans lr courant <!■■ l'iuirict' . plus de 100,000 viclimcs. Jamais, ni avant ni après le ri-gne d'Ahuilzotl , on ne vil rien de pareil; outre les 100,000 captifs, on en sacrifia beaucoup encore pendant son régne , tant a Mexico , Teieuco et Tlacopan, que dans les autres capiliiK-, df.-. ]iriniin'!;t. suiiiuisos it l'ciiipirc. Le dvinon lit une grande recolle k (Olio <'pw]iie, car le massacre ne Tu! pas moindre dans les provinces ennemies de la monarchie. »
' Signifie lieu dédié au dieu BiMiltepodUtl.
* .Nom dérivé de iottin, jonc ou glaïeul.
Tczcuco, presque vide en temps île sécheresse, était sujet à se gonfler démesurément pendant les pluies. Le roi ne supportait pas la contradiction; il fil mettre à mort tin seigneur de sa cour qui essayait de lui démontrer la témérité de son entreprise. Ou construisit un canal en maçonnerie, de la source îi Mexico, cl on eu lit l'ouverture avec de grandes cérémonies religieuses, liais la joie du succès fut de courte durée; il y eut une crue subite du làe; les eaux envahirent la capitale et les villes du voisinage, renversèrent un très-grand nombre de maisons ei d' édifices publics, el firent une foule de victimes. Ahuitzotl lui-même fut sur le point d'CIre noyé dans son palais; il échappa à grand'pcine au désastre, et dans sa fuite précipitée, il se fit à la tête une profonde blessure qu'on ne parvint jamais à cicatriser.
Fidèle à la coutume mexicaine, le roi fit immoler de jeunes enfants pour apaiser Tlaloc, le dieu des eaux, et chargea des ambassadeurs de réclamer l'assistance de ses deux collègues de l'Anahuae. Ils s'empressèrent d'arriver. Nelzahualpilli fils et successeur de Nelzahualcoyoli sur le trône de Tezcuco, aussi grand artiste qvie son père, amena à sa suite les architectes et les maçons de son royaume et de larges bateaux chargés de matériaux de conslmction. Des prêtres, le corps peint en bleu, encensèrent la fontaine, accomplirent diverses cérémonies, sacrifièrent encore quelques victimes humaines, puis on se mit à l'œuvre, sous la direction de Netzahualpilli. On détruisit l'aqueduc auprès de la source, et on élevaun mur très-solide à son issue. Les eaux cessèrent d'arriver et baissèrent promptement. Alors seulement on put juger de l'étendue des. dégâts : ils étaient immenses. Cependant les frois rois ne perdirent pas courage; ils firent venir une très-grande quantité d'ouvriers; les temples, les palais, les maisons de
1 Ce roi est appelé aussi Netiabual|iiltiiiitli ; ce nom tient de ncfiakua , Jeûner, et pllUlntli, enfant |>our lequel on a jeûné.
la capitale et des autres villes ravagées par les eaux, sortirent de leurs ruines comme par enchantement. La pierre poreuse, mais solide, de tctzontli servit pour la reconstruction, et an bout de quelques mois Mexico -Tenoch lit lan se présentait aux regards étonnes pins charmante et plus régulière qu'elle ne l'avait élé avant la calastrophc. On eût dit une ville entièrement neuve, car on avait profité de la circonstance pour réparer, dans les différents quartiers, tout ce qui présentait quelque apparence de vétusté.
Ce désastre n'arrêta pas le cours des expéditions guerrières d'Almitzotl. Son humeur belliqueuse ne fatiguait pas ses peuples, parce que sa magnificence le portait à récompenser avec une royale prodigalité les services de ses officiers et de ses soldats; et lorsqu'on lui portait les tributs des nations vaincues nu vassales, tous ses sujets avaient part à ses largesses. Le roi mourut deux années après l'inondation de Mexico (1503), des suites de la blessure qu'il s'était faite à la fôte lors de cette catastrophe
Les deux rois et les grands de l'empire se réunirent pour lui donner un successeur. Les voix se portèrent d'abord sur Manilmnlinaltzin, atné des fils légitimes du roi Axayacatl et : gendre de Netzahualpilli. Mais ce dernier s'opposa à cette élection, parce que l'époux de sa lille ne lui parut pas réunir les qualités nécessaires pour une aussi haute dignité. Son iulluence sur les électeurs leur lit donc préférer Motccutzoma ou Montézuma II, fils puîné d'Axacayall. Nctzahual- |)illi eut lieu, nous le verrons, de se repentir de ce choix. Montézuma s'était déjà fait connaître à la guerre comme .général habile , et au moment de son élection il exerçait les fonctions de gTand prêtre d'Huitzilopochtli. C'était un .homme de taille moyenne, et qui, malgré son teint fort
■ Aliuilioil laissa une nombreuse postérité. Plusieurs de ses descendants sont entrés par mariage dans de nobles familles espagnoles. L'un de ses fils, le célèbre Quaubtiinoliin , devint plus tard l'adversaire le plus redoutable dus Espagnols.
basané et son peu de barbe, avait un air sévère, dévot et majestueux, qui le faisait respecter de la multitude; il cachait, sous les dehors de l'humilité, une ambition démesurée et un orgueil excessif. Aussitôt qu'il eut été informé de sa' nomination, il se retira dans le temple; la noblesse en corps alla l'y chercher. Elle le trouva balayant le pavé du sanctuaire, se lamentant de sa haute fortune, se déclarant incapable de porter le poids de la couronne , et priant les dieux de détourner de ses lèvres la coupe de la royauté. Il renouvela ses protestations lorsque les deux rois ses collègues vinrent le féliciter suivant la coutume, et leur dit avec toutes les apparences d'une profonde modestie, qu'élevé dans la milice sacerdolale, il n'avait jamais aspiré au trône, et qu'il serait heureux de se laisser guider par eux en toute occasion.
Et cependant alors déjà Montézuma aspirait au fond du cœur à la monarchie universelle et à la puissance absolue. Mais avant d'entamer son histoire, nous devons jeter un coup d'ceil sur celle des autres rois confédérés de l'Anahuac contemporains des souverains de Mexico, donl nous nous sommes occupé dans ce chapitre.