CHAPITRE DOUZIÈME
Suite du tneinc sujet. — Règne de Net/.ihualpilli.
Plusieurs des fils illégitimes du roi défunt, et en particulier les princes Itcanollaloatl, XochiquelzaKzin et Hccahue- Imelzin, che relièrent à contrevenir aux ordres de Netzaliualcoyotl, et à se faire proclamer à la place de Nctzahualpilii, pendant la cérémonie des funérailles. Acapiolizin, au contraire, lldôlc à la mission que lui avait confiée son père, supplia Axayacatl et Chimalpopoca, les collègues du royal enfant, d'intervenir. Ces deux princes emmenèrent Nctzahualpilii à Mexico et ordonnèrent à tous les seigneurs de s'y rendre également. Lorsque l'assemblée fut au complet, les rois placèrent Nctzahualpilii sur un trône, le revêtirent des
ornements royaux, lui remirent les insignes de sa dignité, et le proclamèrent roi de Tezcueo, seigneur suprême des Acolhuas et des Ghiclnmèques , el l'un des Irois chefs de l'empire. Il reçut ensuite les félicitations usitées, puis commencèrent les fêtes et les réjouissances. Ou supprima, à cause de l'âge du roi, une partie des cérémonies religieuses qui avaient ordinairement lieu à celle occasion, et elles furent remises à une époque postérieure. Ses deux collègues le ramenèrent quelques jours plus lard à Tezcueo, où de nouvelles fètes furent célébrées; Axayacall y séjourna assez longtemps pour veiller à la sécurité du jeune roi, el prévenir toute nouvelle tentative de révolte.
Netzahualpilli se distingua par une sagesse précoce; tous les auteurs indigènes célèbrent la prudence avec laquelle il agit dès sa plus tendre enfance. Sa condescendance et sa générosité lui gagnèrent entièrement sa plus mortelle ennemie, la concubine favorite du roi défunt, et quelques-uns des princes ses frères, que son élévation avait d'abord vivement irrités. Il reçut toujours avec amour et confiance les avis de son frère Acapiollzin, et s'efforça de marcher en toute occasion sur les traces de son illustre père; il adopta la même politique et suivit le même système de gouvernement. Son règne s'annonçait sous de glorieux auspices, et au moment oit il passa de l'enfance à !a jeunesse, son nom était déjà célèbre dans l'Amérique centrale.
Netzalmaipilli lit, tantôt seul, tantôt de concert avec les autres rois, diverses expéditions militaires, à la suite desquelles ses États et l'empire en général prirent des accroissements très-considérables. Son jeune âge ne lui permit pas de prendre part en personne à la première guerre qui eut lieu après son avènement, et qui réunit à l'Anahuac toutes les provinces habitées par les Olomies, les Mazahuas et les Matlaltzincas, nations fort belliqueuses. Le roi de Tezcueo eut pour sa part, à la suite de celle guerre, une étendue de territoire qui lui payait un tribut consistant en vingt-cinq
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mille six cent sept pièces d'étoffes de différentes espèces, eu bijoux d'or et en ornements de plumes, sans compter une prodigieuse quantité de maïs.
Mais cet accroissement de richesses ne consolait pas Netzaliualpilli de n'avoir pu se mettre lui-même à la tète de ses guerriers. 11 se plaignait de sa grande jeunesse, et s'exerçait tous les jours au maniement des armes. Ne s'étant encore illustré par aucune nelion d'éclat, il ne voulait plus si? Intre survir avec pompe, ni se revêtir des insignes royaux, à moins d'y être forcé par ses instituteurs, lorsque les circonstances l'exigeaient. Au lieu de coucher dans son lit de parade, il s'étendait à terre enveloppé d'un manteau grossier, comme le dernier de ses serviteurs. Les annales du pays rapportent qu'il fut trouvé ainsi un matin par ses frères et quelques seigneurs, et qu'un de ces derniers l'ayant pris pour un page, le repoussa du pied et lui reprocha sa négligence. NeUalmalpilli s'étant retourné, ies princes et les grands du royaume lui firent d'humbles excuses et le placèrent sur son Irûne. Ils l'entretinrent d'abord des affaires publiques, puis ils passèrent aux représentations, s Vos sujets, lui dirent-ils, se plaignent de ce que vous n'ayez encore assisté à aucune Iwtaille, car lorsqu'ils vont faire la guerre de concert avec les Mexicains et les Tecpanèques, ceux-ci se moquent d'eux el leur reprochent d'avoir pour roi un enfant efféminé. Nous avons gagné par nos exploits les ornements que nous portons sur la tête, aux oreilles et sur la figure, nos colliers de pierreries, les bijoux et les sandales d'or que nous avons aux pieds, les riches manteaux qui nous couvrent, ajoulèreut-ils; nous nous sommes rendus dignes des biens et des honneurs que nous possédons. — Je vous remercie du soin que vous prenez de mon honneur, répondit Netzaliualpilli d'un air froid et sévère; si jusqu'à présent je n'ai assisté à aucune bataille, mon âge seul en est la eause. Mais j'espère que le Dieu créateur de toutes choses me donnera la force et le cou-
rage qui me sonl nécessaires pour éviter à l'avenir de semblables affronts; j'assisterai en personne à l'expédition qui se prépare contre les provinces orientales. Quant à ceux qui se vantent d'avoir gagné les biens dont ils jouissent, je leur conserverai ceux qu'ils tiennent de la munificence de mon père; je les augmenterai même avec joie s'ils continuent à ine bien servir et à se conduire en vassaux fidèles. »
Les interlocuteurs du jeune roi baissèrent la tète et firent silence , après avoir entendu ce discours.
En effet, bientôt après l'année tezeucaine, commandée par le roi en personne, soumit les provinces d'Ahuilizapan de Tolotlan', d'O/toctipac ', et d'autres encore situées fi l'ouest sur les côtes do la iner du Nord. Xetzahualpilli se couvrit de gloire dans cette expédition; il vainquit plusieurs chefs célèbres, parmi lesquels se trouvait le valeureux Tetzahuitl, le plus puissant des seigneurs de la côte. Il mit des garnisons dans les lieux conquis, les partagea conformément aux lois de l'empire et rentra à Tezcuco, où il fut reçu avec d'universelles acclamations.
Le jeune roi souilla son triomphe par un acte do cruauté. Cédant aux instances du corps sacerdotal, il fit reconstruire avec une magnificence extrême le temple d'Huitzilopocbtli ; et pour inaugurer le nouvel édifice, tous les prisonniers de guerre furent immolés sur l'autel de cette abominable divinité.
Netzahualpilli , qualifié peu de temps auparavant d'enfant efféminé, étant devenu un guerrier illustre, et voyant sa réputation établie sous ce rapport, put se livrer à de pacifiques travaux, qu'il préférait aux émotions belliqueuses. Dès qu'il eut déposé les armes, il mit tous ses soins à assurer le bien-être de ses sujets, à améliorer la législn-
1 Aujourd'hui Otïzava. Clavigero (t. Il, p. 354) dit que ce nom aignïliu dans l'eau du plaisir.
1 Vient de toiufl, poule.
1 Au-dessus de la caverne ; à'osloe, caverne, et tiepac, au-dessus.
(ion, à veiller par lui-mime à l'administration de la justice, à faire faire de nouveau»; progrès au commerce et à l'industrie, et à embellir sa capitale et les autres villes du royaume en y construisant des temples, des marchés et divers édifices. Il fit, ériger entre autres à Tczcucoun palais, moins grand, à la vérité, que celui de son père, mais infiniment plus magnifique e( d'une plus belle architecture. De vastes jardins peuplés d'arbres des espèces les plus variées et de (leurs admirables l'entouraient; on voyait dans ces jardins des labyrinthes, des fontaines, des bains et de grands étangs alimentés par des aqueducs souterrains. Du palais dépendaient d'immenses greniers contenant chacun quatre à cinq mille fanègues de maïs et d'autres grains que l'on melfait en réserve pour les années stériles. L'n nombre prodigieux de seigneurs, de nobles et de gens de service habitaient les palais de Xclzahualpilli et de Xelzahualcoyotl. Au dire de don Fernand d'Alva Ixtlilxochill, qui a eu entre les mains les anciens registres , on dépensait annuellement dans ces demeures royales 31,000 fanègues de mais et 2,000 mesures de sel; 571,010 pièces des étoffes les plus précieuses étaient employées à l'habillement des serviteurs ou données en présents à la noblesse; tous ces objets provenaient exclusivement des provinces du domaine, car les tributs des lieux conquis se conservaient dans les marins de Tezcuco et de Mexico pour être distribués aux enfants et aux parents du roi, et aux seigneurs qui se distinguaient au service de l'État.
Nelzahualpilli aimait passionnément l'étude, et il s'y livrait avec ardeur quand ses autres devoirs lui en laissaient le temps. Il cultivait la poésie, l'astronomie, la botanique, et personne ne connaissait mieux que lui les annales de l'Analiuac. Sa pénétration profonde, sa science cl sa haute intelligence, le rendirent très-jeune encore l'oracle de l'empire- On le crut doué de talents surnaturels, capable de lire l'avenir dans les astres et en rapport constant avec le
monde des esprits. Ses collègues prirent l'habitude de recourir à lui dans tons leurs embarras, et d'agir d'après ses conseils dans les circonstances difficiles *,
En l'année 148G, le roi de Tezcuco reprit les armes, et soumit la côte de Nanhtla jusqu'à Panuco; puis il réunit ses forces à celles d'Ahuitzott et de Chimalpopoca, qui régnaient alors à Mexico et à Tlacopan. Les trois rois se dirigèrent vers le midi, et après une série de brillantes conquêtes', ils soumirent la province de Chiapa, qui leur opposa une vigoureuse résistance. Netzahualpilli revint de cette expédition chargé de dépouilles et suivi de 100,000 captifs. Il avait perdu lui-même 7,000 hommes seulement. Le roi marcha ensuite vers la province de Tizauhcoac, qui s'était révoltée contre l'empire, la châtia sévèrement, mit des garnisons dans ses principales villes, et en ramena 25,000 captifs.
Bientôt après Netzahualpilli dirigea. contre Hucxotzineo une expédition dont les historiens indigènes parlent en termes pompeux, et qui nécessite quelques indications préliminaires.
Huehuetl, seigneur de la province en question, était né le même jour et à la même heure que le roi. Les astrologues, en tirant l'horoscope des deux nouveau- nés, avaient annoncé que Huehuetl vaincrait un jour Netzahualpilli , mais que cependant on chanterait la victoire de ce dernier. La prédiction inquiétait les deux princes; plus tard ils devinrent ennemis. Le roi de Tezcuco sg disposa en conséquence h marcher vers Huclzotzïnco, mais quel-
1 Nous avons eu occasion île dite que lors de la g'midi' iiiniidiilinti di; Mexico , rausi'e par la pivsimiplirin Au mi Ahiiitiutl, ce prince eut recours MI lumières de ."ietzahualpilli p 0ur réparer le degit.
■ Lei provinces conquises dans celle guerre el partagées entre les trois rois, suivant l'usage, furent les suivantes : Clùinanlla, AmasUa, Huasti'peu , Tkqian . ïucoinH'lim . Xodillaii, Aiimxtlan , Zapoteca, haute et basse Misteca et Chiapa. Cette conquête fut une des plus importantes que firent les trois chefs rte l'empire.
ques-uns de ses frères, jaloux de lai, avertirent Huehuell de ce qui se préparait, et lui firent connallre la devise que Nclzahunlpilli devait porter. Huehuetf réunit ses guerriers les plus renommés, leur montra la devise du roi, et leur recommanda de s'attacher à lui et de le tuer. Ils le lui jurèrent. Mais Nctiahualpilli, ayant été informé de la perfidie de ses frères au moment ou la lutte allait s'engager, fit appeler dans sa tente un vaillant capitaine avec lequel il avait de grands rapports de taille et de visage, et changea d'armure avec lui en lui disant qu'il y allait de l'intérêt de la couronne; il lui promit en même temps que s'il survivait à la bataille, il le récompenserait magnifiquement, et que s'il succombait, le sort de sa femme, de ses enfants et de ses parents serait assuré. Le capilaine remercia le roi de l'honneur qu'il lui faisait, et suivi des principaux seigneurs de la cour, il alla se placer au poste que son maître devait occuper pendant le combat. Netzahualpilli, de son côté, entouré des sept guerriers les plus braves de son armée, se mit en un lieu peu éloigné de celui où se tenait le chef ennemi. Les Huexotzincas dirigèrent leur première charge du côté où se trouvait le capitaine qui portait la devise du roi ; il fut aussitôt déchiré en mille morceaux, car tous les soldats et les officiers de l'armée ennemie voulaient emporter un lambeau de sa chair ou de ses vêtements. L'attaque avait été tellement impétueuse que les Tczcucains reculèrent de deux cents pas; mais ce mouvement permit à Netzahualpilli de se rapprocher de Huehuell : il s'élança sur lui comme un lion furieux, l'accabla de coups, et le saisit pour l'emmener vivant. Les Huexotzincas accoururent au secours de leur seigneur, et l'eussent peut-être délivré sans la vigoureuse résistance que leur opposèrent les sept braves auxquels le roi avait confié le soin de sa garde. Les deux champions continuèrent ainsi à se battre corps à corps, ils roulèrent ensemble dans la poussière, et Netzahualpilli reçut dans la lutte une blessure à la jambe dont il resta boiteux toute sa
vie, mais il ne lâcha pas son prisonnier. Sur ces enlrcniites, les Tczcucains firent volte-face, repoussèrent à leur tour l'ennemi , et en firent un affreux carnage.
Le roi rentra Iriom pliant dans sa capilalc, et les annalistes du nouveau momie font observer, en terminant leur réeil , que l'issue de la bataille justifia en tous points la prédiction dos astrologues.
La victoire dont nous venons de rendre compte fut suivie de la soumission du riche pays de Zacatollan, si(u6 sur la côte de la mer du Sud, et dont le seigneur, nommé Yopicatl Atonal, pussait pour un très-vaillant guerrier. Plusieurs fois les armées impériales avaient tenté inutilement de pénétrer dans celte province; îrrilé de ces échecs siirci'Esifs, Teuhchimaltzin, courageux capitaine issu du wnfr royal de Tczcuco, et qui connaissait parfaitement les coutumes et la langue des pays du sud, alla trouver Netzaluial; lui demanda la permission de pénétrer sur le ter- :-i ? f>îre de Zacatollan avec quelques marchands tczcucains qui y faisaient le commerce, et promit de soumettre la province et d'en amener le seigneur mort ou vif. Le roi n'accorda l'autorisation qu'à cnnlrc-creiir, persuadé que Teuhchimaltzin périrait dans son entreprise. Celui-ci arriva dans le pays, en prit le costume, ainsi que deux commerçants de ses amis avec lesquels il se mit à courir les foires. Mais il fut reconnu, arrêté et conduit en présence d'Atonal, qui le lit enfermer dans une étroite prison , avec l'intention de le sacrifier aux idoles à la fête prochaine. La veille de la fêle, Atonal invita tous les chefs à assister h un banquet et k nue danse nocturne très-solennelle. Suivant leurcoutume, tons les invités, tous les officiers et serviteurs du palais, burent une si grande quantité de liqueur fermenlée qu'avant minuit ils étaient tous ivres. Teuhchimaltzin profita du désordre pour s'échapper du lieu où il était enfermé et pénétrer dans la salle du festin. Là il imita, sans être reconnu, toutes les cérémonies qu'il vit faire aux autres;
lorsqu'ils furent tous tombes à terre cl endormis, il s'approcha du prince, lui coupa la lète, la mit dans un sac avec les joyaux et les ornements dont Atonal avait coutume (le se parer, prit la fuite et regagna heureusement le poste impérial de la frontière. Mais les nobles, étant revenus a eux et ayant vu le coup liardi qu'avait fait leur prisonnier, résolurent de se soumettre à Xelzahnnlpilli. lis dépêchèrent après TeuhcliimaJlzin un envoyé cliai^ë de lui remettre de riches présents, de lui livrer des olages et de l'engager h venir prendre possession du pays au nom de son maître, en observant les coutumes prescrites par les lois de l'empire. L'heureux vainqueur y consentit : il plaça sur le trône de ZucalolliH), en qualité de prince tributaire, celui qui en était l'héritier h'v.Miiiie, confirma les nobles du pays (huis lu pusses.- :< ut de leurs domaines , et revint triomphant à Tezcuco. Le roi le combla d'honneurs, le iréa seigneur de plusieurs villages et lui fit élever dans sa capitale un palais absolument semblable à celui de Yopicatl Atonal à Zacatollan. Net/aluiulpilli se plaisait à raconter souvent cet événement, pour inspirer à ceux qui l'entouraient l'horreur de l'ivrognerie.
D'autres expéditions, mêlées de quelques revers, fuient entreprises par les trois rois et augmentèrent considérablement le territoire de l'empire durant les dernières années du quinzième siècle. Les provinces d'Amaxilan, de Xoehillan et de Tehuantepec, l'une des plus riches et des plus puissantes de la cote, y furent réunies, tlclle de Xaltepec, qui s'était soulevée, fut soumise et sévèrement châtiée; suivant la coutume admise, on lui imposa un double trihul en punition de sa rébellion, et à partir de ce temps toute pensée de révolte y fut éteinte.
Les travaux et les fatigues de la guerre n'absorbaient pas le roi Netzahualpilli au point de lui faire négliger ses autres devoirs; il continuait à veiller par lui-même ave une paternelle sollicitude à tout ce qui pouvait contribuer au bien-
*tre cl i la prospérité de ses peuples. Sa réputation de sagesse grandissait d'année eu année, il élait à la fois l'idole de ses sujets et l'oracle de l'Anahuac.
Cependant ce grand prince avait ses faiblesses, au nombre desquelles figure en première ligne l'amour désordonné des- femmes. Sous ce rapport il alla plus loin encore que son père Nclzahualcoyoll , et les annales indigènes racontent que plus de deux mille concubines se trouvaient réunies ■dans ses palais.
Les princes et les principaux seigneurs du pays avaient envoyé à. NeUahualpilli leurs filles, et il avait été convenu -que celle de ces femmes qui se distinguerait par la vertu autant que par la noblesse de la race deviendrait épouse légitime et reine, et que le (ils qui naîtrait d'elle serait reconnu en qualité d'héritier du trône. Dans leur nombre était Clialchiuhnenetzin ', fille légitime du roi de Mexico Axnyacatl. Le roi , par égard pour son illustre naissance, lui donna un palais séparé et attacha deux mille personnes à son service. Mais bien que fort jeune encore, la princesse mexicaine était un monstrueux assemblage de Ions les vices. Se voyant maîtresse absolue dans son palais et entourée de gens qui lui obéissaient aveuglément, elle commença à se livrer sans retenue à ses instincts dépravés. Elle se faisait amener tous les jeunes gens qui lui plaisaient; après avoir assouvi sa passion, ils étaient massacrés par ses ordres. Des statues représentant ses'victimes, richement habillées, eonvertes de joyaux et de pierreries, étaient ensuite placées dans la salle de réception; bientôt la pièce, quoique trèsgrande, en fut complètement garnie. Lorsque le roi allait visiter sa jeune épouse et lui demandait ce que signifiaient toutes ces statues, elle répondait que c'étaient ses dieux, et iNeizalmalpilli, connaissant le respect des Mexicains pour leurs idoles, ajoutait foi à ses paroles.
■ Signifie émetande brlllunle; de ckakkitik, emeraude, et llanexliii'Mi, celai.
Dl ]:liZOd L 1 : Go
Mais il advint que Ghalchiuhnenetzm épargna trois do ses complices, pour lesquels elle conçut une vive affection, et qui tous trois appartenaient à la haute noblesse du royaume. Le roi reconnut sur l'un d'eux un joyau qu'il avait donné à la princesse, et, ayant conçu quelque défiance, il alla la visiter la nuit suivante. Les femmes de service lui dirent qu'elle reposait; mais, au lieu de se contenter de cette réponse, suivant sa coutume, il pénéira dans la chambre à coucher, s'approcha du lit et y vil un mannequin. Nelzahualpilli lit arrêter aiissilôt les gens du palais par ses gardes, et s'élant mis a la recherche de Chalchiuhnenclzin, f finit par la trouver dans une salle écartée, en compagnie de ses amanls. Les coupables furent livrés aux juges, et condamnés a Être étranglés avec leurs complices, qui étaient au nombre de deux mille et quelques cents, car beaucoup d'artisans et de marchands du dehors avaient aidé les favoris de la princesse à pénétrer dans le palais, et lui avaient fourni les objets nécessaires à la décoration des statues. Le jour de l'exécution de la sentence, les étrangers arrivèrent à Tezcuco en nombre si prodigieux, que, malgré sa grarde éb-udue, la ville put à peine les contenir.
Netzahualpilli , (rompe par relie: qu'il complaît placer sur le trône, donna le lilre de reine et légitime épouse à Tcnacatziliuatzin , lille de Xoxoeatzin, chef de la maison d'Alzacualco, l'une des plus considérables du royaume de Mexico 1 . Cette femme lui donna onze enfants; il en eut cent trentetrois de ses coneuhines. Nous aurons occasion de nommer plusieurs des enfants légitimes du roi, dans la suite de cette histoire; le neuvième d'entre eux, le prince Ixtlilxochill ! , jouera un Irès-grand rôle dans la seconde partie de noire travail.
longtemps après avoir élevé Tenacafzihualzin au rang de
1 Cependant Xd/iihual(sil]i avnil au uninbre tle ses femmes <!eui autres princesses mexicaines , sœurs lie Sloiitéiwiia n. ■ Cb prince naquit en 1500.
reine , Nefzahualpilli conçut une passion violente pour l'une do ses femmes, que l'on nommait la dame de Tula, Lieu qu'elle ne fût pas du sang des princes de cette ville, mais tille d'un simple marchand. C'était une personne de la plus rare beauté, el exfraordinairement douée; elle cultivait avec beaucoup de succès la poésie, la musique et la danse; elle pouvait entrer en lutte avec le roi el ks plus sages du royaume sur les questions de philosophie, d'astronomie et de politique; son esprit, à la fois subtil et profond, ne reculait devant aucune diflicullé. Nelzaliualpilli, voulant la distinguer, la traitait avec autant d'égards que si elle eut été sa légitime épouse. Il fit construire pour elle seule un fort beau palais, dans lequel elle vivait, entourée d'une cour lombreuse et brillante. Le roi se plaisait à réunit- les savants le la capitale dans les salles de cette demeure, qui devint linst une sorte d'académie, présidée par la dame de Tula. Or Huexolzincatzin 1 , l'alné des llls légitimes du roi, ïiine homme accompli, et qui s'était distingué déjà dans lusieurs guerres, joignait à ses autres talents celui de la poésie. Il composa une épîlre en vers en l'honneur de la te de son yiére, et la dame de Tula lui répondit de !me manière; il en résulta une sorte de correspondance, el l'on accusa le jeune prince de courtiser celle sur laquelle il ne pouvait lever les yeux sans se rendre coupable du crime de hante trahison, d'après la loi du pays. Nelzaliualpilli ne doutait pas de la vertu de la dame de Tula; cependant il livra son iils aux juges, qui le condamnèrent à mort. Le roi fit exécuter la sentence; et lorsque la reine le supplia, en versant des torrenls de larmes, d'épargner ce (ils, héritier du trône et objet de son juste orgueil, il lui répondit que les lois élaient faites pour tous, et que les princes devaient être les premiers à s'y soumettre, alin d'apprendre aux peuples à les respecter. Cependant, pour
1 Signifie qui a remporte lu rictuire sur lluexotzlnco.
témoigner de sa douleur, il fit murer les portes et les l'criuli'ea du palais que Uuevotzincalziu avait habité, el l'on nomma dès lors cet édifice Ixayoc, ce qui siguilie pleureur.
Nelzahualpilli , justicier très-rigide, donna souvent des exemples d'une sévérité semblable. Jamais il n'épargna personne , p:is même ses propres enfants, lorsqu'ils avaient enfreint la ioi. Les annales de l'Anahuac citent plusieurs exemples de celte cruelle inllexibililé.
L'un des lils du roi, nommé Iztacquauhtzin 1 , s'était fait construire une magnifique demeure, sans autorisation, et sans l'avoir méritée par aucun fait d'armes. Or, personne n'avait le droit de bâtir un palais ou de porter un bandeau de plumes avant d'avoir assisté à quatre batailles et fait quatre prisonniers de marque; il fallait, en outre, s'être distingué comme philosophe, comme orateur et poêle, ou dans quelque art mécanique; et toutes ces conditions étant remplies, l'autorisation royale était encore nécessaire. Cette règle n'établissait pas même d'exception en faveur de l'héritier du trône; les contrevenants encouraient la peine de mort. Les juges condamnèrent Iztacqnauhlztu à être étrangié, et le père du coupable n'osa point eu sa faveur de son droit de faire grâce.
Deux autres des lils du roi s'étaient attribué des prisonniers faits par leurs soldats, el bien qu'ils revinssent de la guerre couverts de blessures qui prouvaient leur valeur, Netzahualpilli les condamna à la slrangulalion : c'était la peine prononcée par la loi contre ceux qui s'emparaient des captifs d'aulrui.
Il fit mettre à mort une de ses filles, pour s'être entretenue trop familièrement avec un jeune seigneur; el deux de ses concubines, pour avoir bu d'une liqueur fermeniée dont l'usage était interdit aux femmes.
Un juge nommé Ce Quaulizin fut pendu pour avoir écouté
' Significative h'mic ; <\",\i<tc , Wanc, cl ijuaahlli, aigle.
des plaidoiries et prononcé des jugements dans sa maison. Les procès ne devaient être décides que dans les salles du palais, en présence de tons les membres du tribunal.
Un autre juge encourut la même peine pour avoir favorisé injustement un noble contre un plébéien. I-e roi fit revoir le procès, et le plébéien gagna sa cause.
Un troisième juge avait fait traîner un procès en longueur. Netzahualpilli ordonna qu'il fût reconduit à sa maison par les gardes de sûreté, et qu'on en murât îa porte principale, de façon que ie coupable n'en pût plus sortir que par une petite porte de derrière. Il lui défendit en outre de reparaître au palais ou d'avoir aucun rapport avec ses anciens collègues.
Ces exemples de justice impartiale, la même pour tous, sans acceplion de personnes, inspiraient une proronde sécurité aux sujets de Netzahualpilli ; le moindre d'entre eux considérait le roi comme le défenseur de ses droits, cl savait que jamais le crime ne restait impuni, quel qu'en fût l'auteur.
L'Ànahuac était à l'apogée de sa fortune au commencement du seizième siècle; jusqu'alors, la loi constitutive de l'empire, établie au moment de la chute du roi teepanèque Maxtlaton, avait été religieusement observée. Totoquihua, et ses successeurs Chimalpopoca et Totoquihua II, rois de Tlacopan, moins puissants et moins riches que leurs collègues, ne laissèrent pas de marcher sur leurs traces. Ils embellirent leur capitale, favorisèrent le commerce et l'industrie, prirent une part active aux guerres des deux rois, et la prospérité de leurs sujets égala celle des habitants des autres royaumes.
Retournons maintenant à Montézuma II, que nous avons laissé au moment où l'influence de Netzahualpilli l'avait fait succéder à Abuitzotl sur le trône de Mexico-Tenochtitlan.