CHAPITRE DEUXIÈME
Règne de Ceacatl-Quetialcoliuall.
Quinze années après l'événement dont nous venons de rendre compte, un personnage qui se donne le nom de Ceacatl-Quetzalcohuatl arrive de l'Orient par mer, el aborde à Panuco sans qu'on sache d'où il vient. Son apparence est auguste, son leint est clair, il porte de longs cheveux blonds et une barbe touffue. Son large vêlement blanc est orné de broderies noires. Une troupe nombreuse d'architectes, de peintres, de bijoutiers, d'orfèvres, de sculpteurs , de musiciens, d'astronomes, de mathématiciens , de savants, d'artistes et d'arlisans en tous genres le suit. Il s'arrête pendant trois ans à l'antique cilé de Tullantzingo, et y fait construire un temple et un palais souterrain. Il y travaille avec ses compagnons au plan qu'il a conçu pour réformer le culte et la morale de l'empire loltèque. Il veut imprimer un nouveau mouvement a la civilisation par l'encouragement des arts et des sciences; il réunit près de lui les membres dévoués d'une association secrète composée des anciens partisans de son père; il leur donne ses instructions et les charge de préparer, par leurs prédications, les peuples, au nouvel ordre de choses qu'il veut établir.
Sur ces entrefaites la couronne de Tollan se trouve sans maître. Elle est offerte à Quetzalcohuall; il est reçu dans sa nouvelle capitale et dans les villes nombreuses qui existaient dès lors autour des lacs de la vallée de l'Anahuac, comme un envoyé du Ciel, et y est revêtu de la double puissance royale et sacerdotale.
Quctzalcolwatl reconnaissait un Être suprême, maiire de la création, présidant aux phénomènes de la nature, et dirigeant les divinité inférieures.
Des que son pouvoir est affermi à Tollan, il abolit les sucriliccs humains en usage parmi les Tollèques, comme chez la plupart des peuples du nouveau monde, purifie les temples et détermine les dons qu'on pourra y offrir. Ce sont des parfums, des fleurs, des fruits, des papillons; et aux jours des grandes solennités, un lopin, un serpent, un daim.
Afin de rendre respectable à ses sujets le sacerdoce chargé de les instruire et de réformer leurs coutumes encore empreintes de barbarie, le roi l'astreint à la discipline la plus rigoureuse. Il est te premier à s'y conformer, en sa qualité de chef suprême de la religion. Les prêtres, dont la plupart sont obligés au célibat par un vœu, forment une puissante hiérarchie, et les cérémonies du culte sont déterminées par un minutieux rituel dont il est sévèrement défendu de s'écarter. Parmi les rites nouveaux qu'introduit Quelzalr.ohuatl , on est étonné de trouver l'usage de l'ablution des enfants nouveau-nés et celui de la confession auriculaire; le respect pour le signe de la croix est aussi recommandé par lui. Le roi fonde à Tollan des monastères ou maisons de jeûne et de prière pour les personnes des deux sexes, et des collèges dans lesquels les savants et les artistes de sa suite sont chargés d'instruire la jeunesse. Sous ces habiles maîtres, les arts et les sciences prennent'en peu d'années un développement extraordinaire. Quetzalcohuatl ne se borne pas à moraliser et à instruire ses sujets, il leur procure également les moyens d'acquérir la richesse et les douceur de la civilisation.
Il donne à ses États une organisation toute féodale et les divise en provinces gouvernées par des princes à titre héréditaire; il fait rebâtir Tollan avec une magnificence comparable à celle que l'on admirait dans les célèbres capitales
des antiques monarchies de l'Asie. Il la remplit de palais et de temples gigantesques, et emploie à la décoration intérieure de ces édifices l'émeraude, la turquoise, l'or, l'argent, le jaspe, le porphyre, le marbre et l'albâtre. Les autres villes de l'empire sont également embellies par ses soins : il Tait planter de nombreux jardins dans lesquels la végélalion tropicale élale ses splendeurs; i! construit des chaussées et des ponts, et relie ainsi Tollan avec les régions qui s'étendent jusqu'aux rivages des deux Océans. Les marchés de la capitale, entourés de vastes porliqucs où se réunissent les négociants de la moitié de l'hémisphère occidental, deviennent au hout de peu d'années le contre d'un commerce tres-étendu. Tous les admirables produits de la nature et de l'industrie américaines s'y trouvent réunis.
L'empire toltéquc prend une grande étendue aux temps de cet illustre prince. 11 occupe plus de mille lieues de pays. Grand nombre d'États et de provinces qui jadis ne faisaient point partie de ia monarchie s'y réunissent volontairement, gagnés par la prédication des disciples de ce nouveau roi-prophète.
Quctzalcohuall régnait depuis vingt ans à Tollan. C'étaient autant d'années d'une paix conlinue et d'une prospérité sans exemple. On leur donne le nom d'âge d'or des Toltèqtics.
Mais au bout de ces vingt ans, Huémac', roi deCulhuacan, l'un des membres de la confédération, ambitieux, cruel et jaloux, forme le projet de renverser le souverain de Tollan. Ii réussit à gagner à son parli les anciens prêtres, aux yeux desquels l'abolition des sacrifices humains avait été une innovation sacrilège. Ces prêtres demandent, pour la forme, à Quetzalcohuatl d'autoriser de nouveau ces épouvantables holocaustes, et sur le refus du roi, refus facile à prévoir, la sédition éclate dans les grandes villes de l'empire.
Quetzalcohuatl, voulant éviter l'effusion du sang, aban-
1 Dans quelques histoires en prhico est nommé Te tirai llpocn.
donne sa capitale et ses Ëiatsà son rival; mais en s' éloignant il annonce que ses descendants y reviendront un jour pour rétablir ses lois.
Le roi dépossédé franchit les immenses montagnes qui séparent la vallée de l'Anahuac des plaines de Iluilzilapan 1 . Les peuplades olrnèques du levant et du midi, dépendantes du royaume de Tollan et qui n'avaient pas été entraînées dans la révolte, viennent se grouper autour de lui et le supplient de continuer à régner sur elles. 11 accepte, fonde la magnifique ville de Choliillau, et renouvelle pendant dix années les merveilles de son premier règne. Ce terme expiré, Huémac lui déclare la guerre. Fidèle a son sysléme pacifique, Quelzalcohuatl se relire malgré les larmes et les supplications de ses sujets, qui à partir de ce temps lui rendent les honneurs divins. L'usurpateur s'empare de Cholullan , et y fixe le siège de son empire.
Suivant une tradition assez obscure , c'est encore Quelzalcohuatl qui établit l'ordre et la civilisation dans l'empire des Mayas 5 . Il y arrive, après son départ de Cholullan, sous le nom de Cukulcan. Son air vénérable , la haute sagesse dont il est doué, engagent les princes du pays à le supplier d'accepter la couronne, de se mettre à leur tète, et de fixer sa résidence à Mayapan, capitale de la presqu'île. En peu de temps, l'empire des Mayas présente l'aspect de la prospérité la plus grande. Le nombre des villes s'y accroît considérablement, le sol se couvre de monuments splendides. Le grand prince donne à ses nouveaux Etats la même organisation féodale qu'à ses deux premiers royaumes; il s'associe les deux plus puissants de ses vassaux en qualité de rois, de telle sorte qu'à l'instar de la monarchie loltûquc, celle des Mayas se trouve partagée en trois souverainetés indépendantes, qui au besoin n'en font qu'une ; les trois royaumes sonl ceux de Chichcn, d'Uxmal et de Mayapan; la ville de Mayapan con-
' Aujourd'hui do la Pueblo àe los Angelot, 1 Aujourd'hui l'Yucatait.
tinue à Cire la métropole de l'empire. Après un troisième règne, également glorieux, de dix années, le civilisateur de l'Amérique centrale disparaît à jamais. Ses collègues et ses peuples lui choisissent un successeur dans la puissante famille des Cocomcs, les deux autres trônes sont occupés par des membres de celle des Tutul-Xius.
La prospérité et le développement de la civilisation de l'empire maya ne subissent aucune diminution pendant les deux siècles qui suivent le départ de Cukulcan ; mais après deux cents ans de concorde et de prospérité, les rois cocomes qui occupent !c trône de Mayapan abandonnent la ligne de conduile que leur avaient tracée leurs ancêtres, et se livrent à la tyrannie et au luxe le plus extravagant. Des guerres intestines en résultent; les Cocomes sont précipités du tronc vers le milieu du douzième siècle par les Tutul-Xius, qui décernent la troisième couronne héréditaire de l'empire au grand prêtre de la famille des Cheles ; celui-ci prend le litre de roi d'izamal. Uxmal devient alors la métropole de la presqu'île, et les Tutul-Xius y exercent une prépondérance incontestée.
La monarchie atteint son plus haut degré de prospérité sous le gouvernement de ces princes. Uxmal, enlre autres, se couvre de monuments admirables; leurs étonnants débris attestent de nos jours encore la grandeur passée de l'empire maya. Des places immenses avaient élé ménagées au milieu des temples et des palais de la capitale; elles étaient ornées de bassins qu'ombrageaient des palmiers, des bananiers et des arbustes fleuris. Des jardins, des promenades variées, unissaient Uxmal aux nombreuses villes du voisinage, où les grandes familles de l'empire possédaient des palais qui rivalisaient de magnificence avec les résidences du chef de l'Etat.
Ces richesses, en introduisant un luxe effréné, amènent le relâchement des mœurs; les leçons, les préceptes et les principes de Cukulcan sont oubliés; lin cullc abominable
souille les lemplcs, et ûe nombreux sacrifices humains impriment un hideux stigmate à celte civilisation si avancée. Un siècle environ après l'établi s sèment de l'empire a Uxmal, le déclin de la monarchie commence. La guerre civile, l'invasion étrangère, les ouragans, la famine et les maladies contagieuses hâtent sa dissolution. Vers la fin du quinzième siècle, elle se fractionne en une foule de petites principautés indépendantes les unes des autres, et en même temps, de sinistres oracles, émanant des sanctuaires les plus vénérés du pays, annoncent que dans peu d'années une nation blanche et barbue viendrait du cèté où le soleil .se lève, portant avec elle un signe dont l'irrésistible puissance ferait tomber tous les anciens dieux.