‹ L'Empire mexicain histoire des Toltèques, des Chichimèques, des Aztèques et de la conquête espagnole par le vicomte Th. de BussierreChapitre 4 sur 45 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Prospdrité, déclin et chute de l'empire Idltcque.

Retournons au moment où Quefzalcohuatl venait de quitter sa seconde capitale, Cbolullan. C'est en lui que se personnifie la civilisation de l'Amérique centrale; à ce litre, nous avons dû nous étendre quelque peu sur la vie .et l'influence de ce mystérieux personnage. Le roi Huéinac, après avoir achevé hi conquête des provinces qui avaient reconnu l'autorité de son rival , décrète sa propre apothéose, se place sur les autels et se fait offrir plusieurs milliers de victimes humaines. Les cruautés inouïes, les orgies Épouvantables du nouveau dieu amènent le soulèvement du royaume de Tollan; il place à sa tète le noble Nauhyoll. Celui-ci défait et lue Huémac; puis, pendant un règne glorieux de soixante ans, il cicatrise les plaies que le Néron américain avait faites à l'empire toltèque.

Cependant la chute de l'usurpateur n'entraîne pas l'abolition des sacrifices hideux dont il a protégé le refour, et il

continue à avoir lui-même des temples el de nombreux adorateurs. A partir de ce temps, l'Amérique centrale reste divisée entre les adhérents de la religion établie par le civilisateur Quetzalcobuatl et ceux des rites barbares que Huémac avait inaugurés de nouveau; ces derniers sont les plus nombreux et les plus puissants. Mais les partisans de Quetzalcobuatl affirment que le prophète, fidèle à sa promesse, reviendra un jour dans le pays, ou qu'au moins il y enverra ses descendants, et que ceux-ci soumettront à leur empire tous les royaumes, tous les Etats indépendants, toutes les villes, pour y rétablir le système religieux et la législation que le grand roi avait donnés à Tollan et à Cbolullan.

Cette croyance s'enracine au point d'être admise même par les prêtres des divinités auxquelles on offre les plus sanglants holocaustes. Quelques siècles plus tard, elle favorisera singulièrement les Espagnols ; à leur arrivée , la plupart des populations de l'Amérique centrale croiront reconnaître en eux les successeurs désignés par le monarque divinisé.

Tollan retrouve la prospérité dont elle avait joui au temps de Quetzalcobuatl, tandis que Nauhyotl occupe le trône; cette capitale devient de nouveau le centre d'un immense commerce, le lieu de rendez-vous des savants et des artistes. Les monastères et les collèges fondés par le prophète sont rouverts, la plupart de ses lois sont remises en vigueur.

L'empire toltèque atteint l'apogée de sa prospérité vers la fin du dixième siècle, à la suite d'une longue paix, durant laquelle les trois royaumes dont il se compose maintiennent le pacte fédéral el leur indépendance réciproque. La ville de Culbuacan, située sur les rives du grand lac de l'Anahuac, et dans laquelle les trois rois se réunissent pour s'occuper des intérêts généraux de la monarchie, en devient le centre politique et commercial , mais Tollan continue à l'emporter par la culture, la politesse, la beauté de ses édifices et l'extrême magnificence de la cour de ses souverains.

Arrivé au l'aile de la puissance, l'empire commence à décroître. Sa grande étendue est pour lui une première cause de dissolution. Ses provinces sont gouvernées féodalement par des vice-rois héréditaires, qui parviennent peu à peu à se rendre presque indépendants, et qui adoptent dans leurs capitales le faste et les attributs de la royauté. Des famines épouvantables, suite (l'une sÉelmi'csso de vingtquatre ans, qui fit tarir les sources et les rivières, des révoltes, des maladies pestilentielles, envahissent la monarchie à plusieurs reprises et dépeuplent des provinces entières; enfin les débordements des rois, auxquels s'associent le peuple, les prêtres et même les vestales, ébranlent l'empire jusque dans ses fondements; les lois les plus saintes tombent peu à peu en désuétude et sont foulées aux pieds. Bientôt la guerre civile éclate. Les trois royaumes confédérés, dont l'union avait fondé la puissance toltéque, se font une guerre acharnée. Le sort des armes favorise tantôt l'un, tantôt l'autre des princes rivaux. Déjà l'empire penche visiblement vers sa ruine, lorsqu'un élément nouveau, l'invasion de peuples innombrables, venus du continent septentrional, accélère sa chute.

Ces peuples, pressés eux-mêmes par les Apaches, nation barbare qui arrive des régions glacées du nord, sont désignés sous le nom générique de Cliicbimèques, bien qu'on trouve parmi eux une grande variété de types. Us arrivent par bandes, se succèdent sans interruption dans les fertiles vallées de l'Anahuac, et étendent leurs excursions au delà des montagnes qui les limitent; le meurtre, l'incendie, le pillage marquent en tous lieux leur passage. Au milieu de ces affreux désastres, les rois de l'empire, loin de réunir leurs forces contre l'ennemi commun, continuent à se faire une guerre acharnée; les plus riches provinces se mettent en révolte ouverte ; le désordre est partout. Les envahisseurs font chaque jour de nouvelles conquêtes. Les familles les plus puissantes du pays, surtout celles des nohtcs et antiques

cites de Culhuacan et de Tollan, commencent à émigrer, emportent avec elles leurs richesses et vont implanter en d'autres contrées leur langue, leurs lois et leur civilisation.

Le chef de l'empire toltèque, Toplilzin-Acxitl, roi de Tollan, marche à la rencontre des Chichimèques, mais il est battu à la tête de son armée. Ses collègues, loin de comprendre que cette défaite est un malheur pour tout l'empire, s'en réjouissent, et les guerres intestines continuent, les maladies et la famine exercent des ravages de plus en plus affreux.

Alors, disent les chroniques du pays, les Tollèques, en lesquels l'amour de la pairie vit encore, convoquent à la ville sainte de Teolihuacan 1 les princes, les sages cl les prêtres de la nation, afin d'y consulter îa divinité, et d'apaiser sa colère par des sacrifices expiatoires. Malgré la guerre civile, l'assemblée est très -nombreuse. Elle passe le premier jour en prières dans le temple; la nuit suivante, elle se réunit dans la vaste cour qui sert de vestibule à la pyramide du Soleil, dieu principal de l'empire, et au milieu de laquelle s'élève le grand autel. Déjà le feu dévore l'immense bûcher sur lequel sont liés les captifs qu'on offre à la divinité comme victimes, déjà les nobles Tollèques forment la ronde sacrée autour du foyer, lorsque tout à coup un spectre hideux, difforme, de taille colossale, vient se mêler à celte danse lugubre ; personne n'ose lui adresser la parole, personne non plus n'a la force de s'éloigner. Le fantôme danse avec une sorte d'entraînement frénétique, suivant toutes les figures de la ronde, et à chaque figure, il saisit le Toltèque qui se trouve le plus près de lui, l'élreint de ses bras osseux et le jette mort à terre. Aux premières lueurs de l'aurore il disparaît, laissant le sol jonché de cadavres. Cette scène Iiideuse se renouvelle la nuit suivante.

' Teodhuactm s^iifii' lill» 1 iVï iliniv , île leotl, Dieu.

Quelques jours après, on aperçoit sur une roche voisine de la ville un enfant éblouissant de blancheur, aux formes séduisanles, et qui semble considérer avec tristesse l'antique cilé. Lorsque l'on s'approche de lui, sa tète tombe en pourriture, et il exhale une odeur tellement infecle que plusieurs des assistants en meurent asphyxiés. On veut l'enlever pour le précipiter dans le lac voisin, mais on ne parvient pas à le remuer. Dans cet instant le génie de l'empire apparaît, et s'adressant aux Tollèqucs réunis au pied du rocher, il leur annonce que la fuite seule peut les mettre à l'abri des plus affreuses calamités, et que, s'ils veulent se laisser guider par lui, il les conduira en des lieux où ils trouveront la sécurité, la paix et le repos. Tel est le récit des historiens indigènes, répété par Torqueniada '.

L'assemblée de Teolïhuacan se sépare sans avoir rien décidé; mais l'émigration des Toltèqucs prend d'immenses proportions; en même temps les invasions des différentes tribus chichimèques se multiplient, de nouveaux essaims de barbares se réunissent aux premiers venus, s'établissent dans les provinces, pillent et incendient les villes, massacrent les populations.

Dans ce moment suprême, les débris de la race (ollèque encore réunis dans l'empire oublient enfin leurs querelles intestines pour faire face à l'ennemi commun. Malgré leur valeur, ils sont battus en toute rencontre; enfin, la fleur des princes et des guerriers indigènes succombe, après deux jours de la lutte la plus acharnée, au bord du grand lac de la vallée de l'Anahuac. Ce combat est le dernier effort de la monarchie expirante. Les Chichi m èqu es ont payé chèrement leur victoire; des milliers des leurs jonchent le champ de bataille (959, d'après Ixtlilxochitl), Mais le royaume de Culhuacan, l'un des trois États confédérés de l'empire

1 Monarq. ind., 1. I, cti. xiv.

toltèque, survit seul à ce désastre, et il est singulièrement affaibli et amoindri.

Topillzin-Axcitl, roi de Tollan, fait mettre le feu à sa somptueuse capitale, afin de ne laisser qu'un monceau de cendres aux envahisseurs; puis, suivi d'une foule de ses sujels, de princes et de nobles, il quitte le pays et se dirige vers le sud '.

Après de longues pérégrinations et des aventures qui pourraient servir de texte à une odyssée américaine, Axcill réussit a fonder dans la partie méridionale du continent central un empire plus étendu et tout aussi policé que celui qu'il vient de perdre. Pendant un règne glorieux de trente années, U fait revivre dans ses nouveaux États les institutions et les lois qui avaient porté jadis l'empire toltéque à un si haut degré de prospérité et le culte établi par Quetzalcohuatl , dont il se constitue le représentant suprême. La plupart des rois et des princes du voisinage reconnaissent son autorité; il leur envoie quelques-uns de ses disciples pour fonder autant que possible une organisation uniforme.

D'autres nobles tollèques exercent une influence semblable dans les contrées sur lesquelles l'action d'Axcitl ne peut s'étendre, bientôt le niveau de la civilisation toltèquc s'établit dans toute l'Amérique centrale.

1 DonFernand d'Alva. Iitlilioehitl (ait disparaître Topiltiin à la suite d'une des batailles contre ses sujets rebelles, et ajoute qu'on n'a jamais su ce qu'il devint. — Nous nous attachons à la version de M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, fondée sur ses récentes découvertes dans les archives indigènes. D'après Ixtliliochitl , un seul des fils de Topilliin survécut au désastre de sa famille. Il se nommai t"Pochotl , dit l'historien américain , et fut sauvé par sa nourrice, Tocheneil, qui l'éleva dans les déserts.

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