‹ L'Empire MexicainChapitre 101 sur 127 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Débuts de Cortès sur le continent américain. — Aguilar. ^ — Marina. — Ambassade de Monté/.umaà Cortès. — Révolte fomentée par les partisans de Velasquez.

Cortès suivit la même route que Grijalva, et se dirigea vers file de Cozumel. Alvarado, fuu de ses ofticiers, y arriva deux jours avant lui; sa troiqie y commit toute sorte d’excès et se livia au pillage et à la maraude. Fernand adressa à ce propos une réprimande très-sévère à sou sultordonné. Il voulait se faire des alliés et compiérir le vaste empire dont ou racontait tant de merveilles au moyen d’auxiliaires indigènes; il était donc nécessaire de gagner leur

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amitié. En effet, Cortès, à peine débarqué, sut inspirer de la confiance aux Indiens par ses manières affables; bientôt une parfaite harmonie régna entre les Espagnols et les habitants du pays.

Quelques marchands de Cozumel réussi l ent à faire comprendre à notre héros que peu de jours auparavant ils avaient vu, aupiès du cap Caloche, des hommes blancs et barbus captifs chez les indigènes. Cortès eut aussitôt la pensée qu’il s’agissait de quelques prisonniers espagnols, et résolut de les délivrer. 11 chargea les marchands de traiter de leur l'ançon, et leur remit à cet effet divers objets européens et une lettre conçue dans les termes suivants :

« Gentilshommes et fi’ères, j’ai été informé ici, à Cozumel, que vous êtes prisonniers d’un cacique; je vous prie de venir vous réunir h moi. Je vous envoie un bateau, des soldats et tout ce qui est nécessaii’e poin* votre rançon; mes gens vous attendront huit jours; arrivez en toute bâte, vous recevrez de moi assistance et protection. Je suis ici avec onze vaisseaux et cinq cents soldats, et je me propose, avec l’aide de Dieu, de gagner Tabasco, Potoneban, etc. »

En même temps, Diégo de Ordas reçut l’ordre de croiser, avec deux bâtiments et une vingtaine de soldats, dans les eaux du cap Catoche.

Deux jours après leur départ de Cozumel, les marchands remirent à un homme blanc, nommé Jérôme d’Aguüar, la lettre de Cortès avec ce qu’il fallait pour son rachat. Apiès avoir recouvré sa liberté, Aguilar alla trouver un autre Espagnol qui habitait dans le voisinage, et lui dit : « Youlezvous retourner parmi nos compatriotes, Alonzo Guerrero? Vous le pouvez; ils vous attendent à Cozumel. » Mais Guerrero lui répondit : « Je suis marié, frère Aguilar; j’ai trois beaux garçons que je chéris, je suis capitaine de guerre, je suis marqué au visage et j’ai les oreilles percées comme un Indien; que diraient de moi les Espagnols si je reparaissais ainsi au milieu d’eux? Allez-vous-en donc, au nom de Dieu;

laisscz-moi, pour mes enfants, cpielqncs-nns des colliers de verre que vous tenez, et dites ici que mon frère me les a envoyés de mon pays natal. »

Agnilar partit donc seul; mais Ordaz ne se trouvait i)lns à son poste, car la semaine était écoulée, et Cortès Ini-mème, fatigué d’attendre, avait quitté Cozumel et pris terre sur la côte du AAicatan. Cependant il retourna bientôt à sa précédente station, parce que le mouillage y était meilleur et qu’il fallait réparer, sans perte de temj)s, les avaries assez considérables du navire de Pierre d’Alvarado.

Peu de jours après (c’était dans la matinée du premier dimanebe de carême), les Espagnols virent aborder à Cozumel un canot portant quelques indigènes armés d’arcs et de flèches et vêtus de simples maxtli (caleçons). Croyant qu’on venait les attaquer, ils s’avancèrent, l’épée à la main, vers les nouveaux arrivants; mais l’un de ces derniers se détacha du groupe et s’écria en langue castillane : « Êtes-vous chrétiens?— Oui, lui répondit-on, nous sommes chrétiens et Espagnols. » Alors cet homme se jeta à genoux et dit avec l’accent du plus vif enthousiasme : « Ah! Seigneur, soyez mille fois béni! je vous remercie de m’avoir tiré des mains des infidèles et des barbares. » On le releva pour le mener à Cortès, qui le reçut avec beaucoup de joie, lui fit donner des vêtements et lui demanda le récit de ses aventures.

Jérôme d’Aguilar lui dit qu’il était diacre, natif d’Ecija, et qu’en 1511 il avait fait naufrage en voulant se rendre à Saint-Domingue. « Nous nous étions embarqués vingt personnes dans une chaloupe, ajouta-t-il; sept de nos compagnons moururent en mer; les treize autres dél)arquèrent dans la province de Maya et furent pris par les ordres d’un cruel cacique, qui sacrifia cinq d’entre nous pour les servir en festin à ses amis. Le même sort nous était réservé; on nous engraissait déjeà pour un nouveau repas, lorsque nous trouvâmes moyen de nous échapper et de nous réfugier chez un autre cacique, ennemi du premier. Celui-ci nous traita

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bien tant qu’il vécut, et scs héritiers également ne nous ont jamais fait de mal. Mais tous mes compagnons, un seul excepté, sont morts durant les huit années qui se sont écoulées depuis ce moment, et ce dernier survivant a refusé de me suivre parce qu’il est marié, fort riche, et qu’il a les narines percées comme les indigènes. »

Ayant toujours été employé aux travaux du ménage ou des champs voisins de la demeure de son maître, Aguilar connaissait peu la contrée; mais il put donner à Cortès de précieux renseignements sur les mœurs, les coutumes, l’industrie et les croyances des habitants; il lui fit part aussi des étonnantes traditions relatives à Qnetzalcohuatl , qui alors précisément préoccupaient tous les esprits. Notre héros comprit l’avantage qu’il en pourrait tirer dans l’intérêt de sa gloire et se promit d’en faire usage.

Jusqu’alors Cortès avait manqué d’interprète, l’arrivée d’Aguilar, qui avait appris la langue du pays pendant sa longue captivité, lui procura dès le début de son expédition l’inappréciable avantage de pouvoir communiquer avec les indigènes.

Il y avait à Cozumel un temple très-fameux, auquel des tribus de contrées assez éloignées se rendaient en pèlerinage. Cortès y alla avec ses officiers, et fit renverser les idoles. Les Indiens éperdus espéraient que leurs dieux se vengeraient, mais les voyant en pièces, sans que le tonnerre eût grondé, ils en conclurent que les divinités des étrangers étaient plus puissantes que les leurs et les avaient vaincues; ils se soumirent donc sans oser murmurer. Cortès chargea le diacre interprète de leur prêcher la foi chrétienne, et remplaça les idoles par une grande croix de hois * et par les images de la sainte Vierge et de différents saints. Il fit promettre aux Indiens de respecter ces objets sacrés; à cette condition il leur jiromit sa protection.

‘ Les indigènes avaient déjà coutume d’adorer la croix, qu’ils considéraient comme le signe du dieu de la pluie.

L’escadre, ayant remis à la voüe, arriva à remboiicliiirc de la rivière de Tabasco Cortès la remonta jusqu’au grand bourg du Potoneban ^ qu’entourait une muraille en bois 'percée de meurtrières, servant à lancer des flèches. Beaucoup d’indigènes armés attaquèrent la flotte, montés sur de petits canots, mais ils furent promptement dispersés. Les Espagnols débarquèrent, s’emparèrent du bourg que les habitants avaient abandonné et s’établirent pour la nuit dans un grand temple. Le jour suivant l’armée se mit en marche; elle fut attaquée par quarante mille Indiens, au moment où elle traversait des champs cultivés, dépendants de la ville de Cinlla. Malgré la bravoure des indigènes, leur déroule fut complète. L’artillerie, les armes à feu, les chevaux qu’ils croyaient ne faire qu’un même individu avec leurs cavaliers, leur inspirèrent une terreur extrême. A leurs yeux, c’étaient le tonnerre, la foudre et des êtres fantastiques qui venaient du monde des esprits pour entrer en lutte avec eux L Plus de mille des leurs restèrent sur le champ de bataille; cependant les Espagnols comptaient de leur côté soixante blessés et deux morts.

Alors Tabasco, prince de Cinlla, députa à Cortès dix caciques revêtus de leurs babils de cérémonie, porteurs d’un riche présent en or et en vivres frais, et chargés de lui demander la paix. Elle fut accordée à la condition que le prince se reconnaîtrait vassal du roi d’Espagiie, le monarque le plus puissant du monde, qui lui ferait enseigner la loi évangélique. Tal)asco, ne sachant trop à quoi il s’engageait, accei)ta les conditions de Fernand; elle le confirmèrent

' Les Espagnols la nommèrent rivière de Grijalva, parce que ce capitaine l’avait decouverte le premier.

^ Ce nom signifie rivière puante.

^ D’après la tradition espagnole, les soldats chrétiens virent au commencement de cette bataille le glorieux apôtre saint Jaajues, leur patron, qui combattait pour eux, monté sur un cheval blanc. La légende ajoute que les indigènes aperçurent également cette merveilleuse vision , et que la terreur qu’ils éprouvèrent fut la cause principale de leur déroute.

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(l’aiileurs dans la pensée que les étrangers élaient les représentants de Geacatl-Quetzalcohuatl, et à partir de ce moment la bonne intelligence régna entre les habitants du pays et les conquérants. Cortès ayant demandé au prince d’où venait l’or qu’il lui avait offert, Tabasco lui répondit : « Nous » n’avons pas de mines et nous n’en cherchons ])as, car » nous ne voulons pas devenir riches, mais vivre contents. » Si vous vous dirigez du coté où le soleil se couche , vous » trouverez de ce métal en très-grande quantité. »

Cortès passa à Cintla le dimanche des Rameaux*. Il chargea le diacre Aguiiar d’expliquer au prince et aux seigneurs du pays les principaux mystères de la religion, et de leur faire comprendre la vanité du culte des idoles. La solennité du jour fut ensuite célébrée avec beaucoup de pompe. Le prêtre Olmedo, qui accompagnait l’expédition, offrit le saint sacrifice sur un autel improvisé très-élégamment onié. Les Espagnols formèrent une procession tandis que les musiciens jouaient de graves symphonies. L’admiration et le recueillement avec lesquels les indigènes assistèrent à ces cérémonies pi’ouvèrent que, si leurs nouveaux maîtres avaient su se conduire chrétiennement, ils eussent trouvé bien vite de fervents disciples parmi les peu[)les conquis.

Après la messe, l’embaïquement eut lieu , l’escadre cingla vers le nord-ouest sans s’éloigner du rivage, que garnissait une foule nombreuse et pacifique; elle suivait avec étonnement les mouvements de cette suite de palais llottants. On passa devant remhouchure du Papalaotlan, auquel on donna le nom de rivière d’Alvarado, parce que ce chef la vit le premier, et on jeta fancre à Saint-Jean d’ülloa.

Montézuma était déjà informé de farrivéc de fescadre de

' Cortès donna à cette ville le nom de Vittoria. Elle fut abandonnée vers le milieu du dix-septième siècle, à cause des fréquentes invasions des Anglais. Ses liabitants s’établirent plus loin de la mer, en un lieu qu’ils nommèrent Villa Hermosa.

Cortès, et ses perplexités croissaient de jour enjoiir.il avait décidé, de l’avis de son conseil, qu’il fallait se garder de compliquer la situation en Osant de violence; qu’on enverrait au commandant de la Hotte l’ambassade et les présents destinés précédemment à Grijalva, et qu’on y joindrait les ornements dont on décorait la statue du dieu Quetzalcohuatl aux jours de grande solennité.

Au moment où les navires espagnols s’arrêtèrent, les envoyés mexicains se dirigèrent en barque vers celui qui portait la bannière du commandant. Le diacre Aguilar reconnut, dès l’échange des premiers mots, que la langue de ses nouveaux interlocuteurs, différente de celle des peuples du Yucatan, lui était absolument étrangère. Il fut tiré d’embarras par une jeune esclave âgée de seize ans, aussi intelligente que belle, parlant en perfection le naliuatl et le maya. Cette esclave avait été donnée à Cortès par le prince de Cintla, avec dix-neuf autres jeunes filles, et elle venait d’être baptisée sous le nom de Marina. Le grand rôle qu’elle a joué dans la conquête de l’empire de l’Anahuac nous oblige à raconter en peu de mots son histoire. Elle était tille du cacique de Painalla, dans la province mexicaine de Quazacualco L Sa mère, s’étant trouvée veuve de très-bonne heure, se remaria, et eut de son second époux un fils qui devint l’objet de toute sa tendresse. Pour assurer sa succession à ce fils préféré, elle livra Marina à des marebands de Xicalanco et fit courir le bruit de sa mort. Les marebands la vendirent au prince de Cintla peu avant l’arrivée de Cortès. Les contemporains de notre héros vantent les charmes incomparables de cette jeune femme et son esprit supérieur. Elle rendit d’inappréciables services à Fernand, non-seulement en qualité d’interprèle et d’ambassadrice, mais encore en lui faisant connaître les mœurs et la politique du pays,

‘ Don Fernand d’Alva Ixtlilxoclïitl afiirme qu’elle était petite-tille du seigneur de lluilotlan , dans la province de Xalatzinco. La version que nous suivons est la plus généralement admise.

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et en surveillant avec une finesse qui jamais ne se trouva en défaut les projets de ses ennemis ^ Dans la circonstance qui nous occupe, Marina reçut l’ordre de parler à l’envoyé de Montézuma, et de traduire ses paroles en langue maya à Aguilar, qui, à son tour, les rendit en espagnol au capitaine. Cette double traduction pouvait avoir de graves inconvénients, mais la rare aptitude de la jeune esclave pour l’étude des langues et la facilité avec laquelle elle réussit à parler le pur castillan y mirent très-promptement un terme.

Les ambassadeurs, ayant débité leur harangue , se prosternèrent aux pieds de Cortès. Revêtu d’un costume d’apparat, il était entouré de ses officiers; on lui avait élevé une sorte de trône sur la poupe de son navire. Il se laissa adorer en qualité de Quetzalcohuatl et couvrir successivement de tous les ornements du dieu avec un sang-froid parfait. Les populations qui, du rivage, assistaient à cette scène bizarre, en conclurent naturellement que Quetzalcohuatl était arrivé en effet, et que fon touchait à l’accompRssement des anciens oracles. Cortès embrassa le principal envoyé mexicain et lui donna une veste de velours et quelques menus objets de Castille, dont celui-ci parut faire le plus grand cas. On servit ensuite à fainbassade un repas à l’européenne, arrosé d’un vin qui fut trouvé délicieux.

Nos aventuriers débarquèrent le vendredi saint , et le

‘ Marina conçut pour Cortès un attachement passionné, qui fut partagé. Elle en eut un fils connu sous le nom de don Martin Cortès. A l’époque de l’expédition de Cortès au Honduras (1524), il fit comparaître en sa présence tous les caciques des provinces qu’il traversait. Le frère et la mère de Marina se trouvèrent parmi' eux ; en la reconnaissant auprès du général , ils se crurent perdus et se jetèrent à ses genoux pour implorer son pardon. Elle les releva avec bonté , leur fit des dons magnifiques , et les présenta à Fernand. Sa mère fut baptisée sous le nom de Marthe, son frère sous celui de Lazarus.

Après le second mariage de Cortès, Marina épousa Juan de Xaramilla, officier espagnol.

père Olmedo, aumônier de la llolte, accomi)lit à terre les cérémonies religieuses du jour, au milieu d’un grand concours de peuple. Le dimanche suivant, les solennités de la fête de Pâques furent célébrées également avec beaucoup de pompe. Teucbtlili ou Teotlib, intendant général de la province pour les trois rois de l’Analmac, se présenta ensuite au camp espagnol, accompngjié de plusieurs personnages de distinction. Cortès le leçut avec courtoisie et le retint à dîner. Pendant le repas, il déclara à son hôte que, vassal de l’empereur Carlos, le plus grand des monarques de l’Orient, il était chargé par son maître d’aller visiter .Montézuma, et de lui communiquer différentes choses foi t importantes et des secrets qui le combleraient de joie. « Eh quoi! » lui répondit Teuchtlili avec assez de hauteur, « vous êtes à peine arrivé, et déjà vous prétendez parler au grand Montézuma, qui n’a pas son égal au monde? Recevez, en attendant, les présents que je suis chargé de vous remettre de sa part. » Puis, ayant fait approcher quelques esclaves qui portaient douze grandes corbeilles couvertes, il étala aux yeux éblouis des Espagnols une quantité de merveilleux bijoux en or, de tissus précieux et d’ouvrages en plumes du travail le plus exquis. Cortès, ravi, mais ne voulant pas èire en reste de politesse, ht remettre à son tour au gouverneiir mexicain les dons qu’il destinait au roi : c’étaient un très-ljcau fauteuil ciselé et incrusté, une hue chemise de batiste brodée, un l)onnet de velours ronge, orné d’une luédaille d'or à l’efhgie de saint Georges, et une ([iiantité de t)ierres et de perles fausses et d’objets de quincaillerie, qui semblaient plaire beaucoup aux indigènes. Teollili, avant remarqué sur la tète d’un soldat un casque doré, déclara qu’il ressemblait à celui de Quetzalcohuatl et parut désirer le placer sous les yeux de son maître; Cortès le lui remit, en disant (ju’il espérait le voir revenir |)lein d’or, parce (jiie ce métal était un spécihque infaillil)le contre le mal de cœur, dont beaucoup de ses soldats étaient affectés.

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Pendant le repas, les peintres de l’intendant de la province avaient représenté sur leurs toiles les vaisseaux, les chevaux, les armes et les costumes espagnols. Cortès, ayant appris que ces peintures étaient destinées au roi de Mexico- Tenoclititlan, voulut donner à ce prince une haute idée de la puissance de son maître, et fit exécuter en présence de Teollili une guerre simulée. Le bruit de l’artillerie épouvanta les indigènes; cependant les artistes représentèrent avec exactitude le feu et la fumée des pièces de campagne dans quelques nouveaux tableaux.

Apiès ce spectacle, l’intendant ordonna à quelques chefs et à deux mille Indiens de rester auprès des Espagnols, pour leur procurer des vivres et tout ce dont ils pourraient avoir besoin; il fit partir pour Mexico un messager fidèle, chargé de montrer au roi les diverses peintures et de lui rendre compte de tout ce qui s’était passé, et retourna lui-même à sa résidence habituelle de Cuetlachtlan * pour y attendre les ordres de son souverain.

D’agiles tlamènes portèrent avec une prodigieuse rapidité l’envoyé de Teotlili à sa destination. Admis en présence du prince, il s’acquitta du message qui lui avait été confié, et ajouta que l’intention du capitaine étranger était de se rendre à la capitale de l’empire.

Montézuma, frappé de crainte et de stupeur, s’empressa de réunir tous les grands vassaux qui composaient le conseil d’État. L’assemblée se divisa à cette occasion; quelquesuns de ses membres étaient d’avis de ne pas permettre aux étrangers de venir à Mexico. Cuetlachcua, frère du roi, lui dit : c( Mon opinion est, puissant seigneur, que tu ne laisses j)as entrer dans ta maison qui fen pourra chasser. » Les autres conseillers, au contraire, ayant à leur tète Cacama, roi de Tezcuco, lequel continuait à résider à la cour de son oncle, demandaient qu’on laissât venir le plus tôt possible

‘ Signifie pays des loups ; de cuetlachtli , loup. — Aujourd’hui, ce lieu se nomme Cotaxta.

ces hommes extraordinaires, qui se disaient ambassadeurs du monarque le plus puissant de l’Orient. « C’est le devoir d’un roi, » disaient ces derniers, « de recevoir les ambassades que les autres lui envoient; les retenir serait nuisible à l’empire, parce que cela ferait penser qu’on en agit ainsi par faiblesse ou par crainte, et tous ceux qui sont disposés à se révolter seraient encouragés dans leurs mauvais desseins en voyant qu’on a peur d’une poignée d’étrangers. D’ailleurs, si ceux-ci tramaient quelque perfidie, on s’emparerait plus facilement de leurs personnes à Tenoclititlan qu’en aucun autre lieu. Le roi, notre seigneur, a auprès de lui de vaillants guerriers, de braves eapitaines, des parents et des amis, qui sauront le défendre, garder son honneur et châtier les traîtres. »

Montézuma adopta l’avis de son frère, envoya à Teollili un nouveau présent destiné à Cortès, et le chargea de le remettre lui-même à ce capitaine, et de lui déclarer en même temps, en termes bienveillants, mais péremptoires, qu’il eût à s’éloigner immédiatement des frontières de l’empire. Le malheureux monarque était livré aux plus noirs pressentiments; dans son désespoir, il se retira au fond de son palais et ne voulut voir personne. 11 reconnaissait enfin que les malheurs annoncés par le roi de Tezcuco allaient fondre sur lui et que l’empire de l’Anabiiac touchait à sa fin. L’inquiétude régnait à Mexico, mais les partisans du culte de Quetzalcobuatl, répandus dans l’empire, ne partageaient pas l’anxiété générale; ils espéraient l’abolition du culte abhorré de Huitzilopocbtli et d’un gouvernement tyrannique, et ils comptaient sur un meilleur avenir.

Cependant l’abondance et la gaieté régnaient dans le camp espagnol. Les Indiens avaient construit pour les étrangers de charmantes buttes en bambous, et leur portaient plus de vivres frais qu’il n’en fallait pour la consommation journalière. Au bout de huit jours, Teotlili reparut. Cortès le reçut en tenue de gala, assis et entouré de son état-major.

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En entrant dans la tente de feuillage, l’ambassadeur et sa suite se prosternèrent. Ayant ensuite étendu à terre des nattes très-fines, ils y déposèrent les dons que Montézuma envoyait au capitaine espagnol. Impossible d’imaginer lien de plus magnifique que le nouveau présent royal : c’étaient des colliers, des bracelets, des sandales, des casques, des cuirasses et des boucliers d’or, ornés de pierreries; divers animaux du travail le plus délicat et de la même matière; des éventails, des mosaïques en plumes; des éloffes, des manteaux et des vêtements du tissu le plus moelleux, ornés de perles, de turquoises et d’émeraudes; deux disques, l’un en or et l’autre en argent, représentant le soleil et la lune, et dont le premier était du poids de vingt mille écris d’or; des grains de for le plus fin remplissaient le casque que Cortès avait envoyé à Montézuma; en un mot, c’était un monceau d’objets tellement précieux, qu’à sa vue les Espagnols restèrent en quelque sorte frappés de stupeur.

TeoUili, en déposant ces richesses aux pieds de Cortès, lui déclara que son maître lui envoyait tous ces olijets poim lui donner une marque de sa bienveillance, et pour prouver le cas qu’il faisait de l’amitié du puissant roi de l’Orient; mais il ajouta que la coutume du pays ne permettant \yas aux monarques dè fAnabuac de recevoir des étrangers à leur cour, ils exigeaient que les Espagnols quittassent surle-champ leurs Étals.

Toutefois la vue de ces trésors n’eut pas l’effet qu’en avait espéré Montézuma; loin de décider Fernand à rebrousser cbernin, elle l’enflamma du désir de parvenir jusqu’au cœur d’un empire où tant de merveilles se trouvaient réunies. <£ Cet éblouissant tableau, » dit le vieil historien Torquemada, « gonfla d’avarice le cœur de Cortès, et fut l’arrêt de mort du plus malheureux des rois des Indes occidentales. »

Notre hardi chercheur d’aventures répondit donc à l’ambassadeur que son devoir l’obligeait à se rendre à Mexico, afin de remercier le roi de sa générosité et de remplir la

mission dont l’avait chargé son maître, cl qu’il irait. L’envoyé aztèque repartit aussitôt pour la capitale et rendit compte là Montézuma du peu de succès de sa négociation. Celui-ci, de plus en plus épouvanté, envoya une troisième fois Teotlili au camp des Européens et les fit sommer de se retirer; mais cette sommation, étant accompagnée d’un nouvel envoi d’or et de pici reries, servit encore d’aliment à l’avidité des conquérants, et fut suivie d’un nouveau refus.

Un événement imprévu contribua à affermir Fernand dans son dessein. Le jeune prince Ixtlilxochitl, ce tils de Netzahualpilli qui déjà s’était énergiquement opposé à l’élection de son frère Cacama au trône de Tezcuco, et qui occupait plus de la moitié de ce dernier royaume, envoya à Cortès quelques-uns de ses affidés pour lui faire connaître la situation du pays, ses divisions intérieures, les terreurs de Montézuma, et le désir des provinces de s’unir à ceux qui se présenteraient pour les délivrer du joug abhorré des Mexicains. En meme temps aussi, Tlacocbcalcatl, prince des Totonaques* de Cempoallan , jadis indépendant et alors tributaire de la couronne de Tenocbtitlan , fît offrir mystérieusement son amitié au général espagnol, en lui demandant l’appui nécessaire pour reconquérir sa liberté.

Ces ouvertures comblèrent Fernand de joie. Comprenant le parti qu’il pourrait tirer de semblables circonstances, il n’hésita plus; la conquête de l’empire de l’Anahuac fut décidée au fond de son cœur.

Cependant Teotlili, l’ambassadeur mexicain, résolut,

^ Les Totonaques étaient une nation nouvellement soumise par les Mexicains; ils en difléraient par la langue et les mœurs, et désiraient secouer le joug. D’après leurs traditions que rapporte Torquemada (liv. lit, ch. XMii), ils occupaient depuis liuit cents ans le pays appelé Mizquiliuacan , lorsque les Espagnols arrivèrent. Ils avaient eu neuf rois, dont chacun avait régné au moins quatre-vingts ans.

Le nom de leur capitale, Cempoallan , vient de cempoalH, vingt. Il avait été donné à cette ville parce qu’on y tenait une grande foire tous les vingt jours;

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après le troisième refus formulé par le général, de réduire les étrangers par la famine : il défendit aux Indiens de porter des vivres au camp. Cet ordre fut suivi à la lettre.

Nous avons dit que Velasquez, gouverneur de Cuba, jaloux de Cortès, s’était efforcé d’empéclier, au dernier moment, le départ de l’expédition dont il lui avait confié le commandement. N’ayant pas pu y réussir, il avait adjoint secrètement à Fernand quelques-unes de ses propres créatures, chai’gées de le surveiller et de l’empêcher de prendre des allures indépendantes. Bientôt ces officiers, exaspérés par les incommodités de leur séjour sur une plage brûlante, où l’on manquait des objets de première nécessité, commencèrent à murmurer, et chargèrent Diégo de Ordaz, un des leurs, de déclarer au capitaine qu’avant de songer à pénétrer dans l’intérieur des terres, il fallait nécessairement retourner à Cuba pour y ravitailler la flotte et chercher de nouvelles troupes. Fernand, sachant qu’il pouvait compter sur ses soldats et sur la majorité de ses ofticiers, dissimula, feignit de se rendre aux raisons d’Ordaz, et décida qu’on se rembarquerait dès le lendemain pour Cuba.

Ce qu’il avait prévu arriva : les tmupes, qui ne rêvaient que trésors et conquêtes, furent près de se mutiner, et supplièrent leur général de ne point partir et de les autoriser à fonder, séance tenante, une colonie, afin que l’on cessât d’être à la merci des partisans de Yelas^piez. Cortès joua l’étonnement, affirma qu’en donnant l’ordre de se rembarquer il avait sacrifié sa propre opinion, croyant se conformer à celle de l’armée; mais que, puisqu’il s’était trompé, il allait reprendre le dessein qu’il nourrissait depuis longtemps, et fonder un établissement stable sur la côte avant de poursuivre son voyage.

De frénétiques applaudissements accueillirent ces paroles. Aussitôt le campement fut conveiti en une communauté civile établie, au nom du roi d’Espagne, sur le modèle des municipalités de la mère patrie. Cortès lui donna pour ma-

gistrals des ofliciers dont le dévouement lui était connu; puis, avec une feinte humilité, et sous prétexte de donner l’exemple du respect qu’on devait à l’autorité nouvellement constituée, il déposa en scs mains les pouvoirs qu’il tenait de Velasquez.

C’était un trait de haute politique; le général savait qu’il serait réélu à peu près à l’imanimité. En eflet, les membres de la municipalité le proclamèrent tout d’une voix capitaine général et juge suprême de la nouvelle colonie, ajoutant qu’il conserverait cette haute position jusqu’au moment où l’on connaîtrait la volonté de Sa Majesté Catholique. Les cris de joie des soldats ratifièrent ce choix, et Cortès se trouva affranchi de la sorte de toute dépendance vis-à-vis du gouverneur de Cuba. Quelques-uns des plus zélés partisans de ce dernier, notamment Ordaz, Escudero et Juan Velasquez, essayèrent, à la vérité, de fomenter une mutinerie et de faire considérer tout ce qui venait de se passer comme illégal. Cortès les fit arrêter et mettre aux fers à bord d’un de ses navires; bientôt ils implorèrent sa générosité.

Fernand leur pardonna, inaugurant ainsi par un acte de clémence le pouvoir dont il venait d’être investi; en même temps, il fit briller aux yeux de ses précédents adversaires les hautes destinées que leur réservait l’avenir. Les lions procédés de notre héros ne tombèrent pas sur des ingrats; Ordaz et Escudero devinrent, à partir de ce moment, ses amis les plus dévoués, ses officiers les plus fidèles.

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