CHAPITRE TROISIÈME
Alliance de Cortès avec les ïotonaques. — Nouvelle ambassade de Montèzuma. — Fondation de Villa Rica de la Vera Cruz. — Fernand détruit sa flotte.
Délivré des soucis que lui avait occasionnés l’événement dont nous venons de rendre compte, Cortès se décida à
SECONDE PARTIE
partir pour Ceiupoallan. 11 déposa à bord de ses navires son artillerie et ses provisions, ordonna à la flotte de longer la côte jusqu’à Quiabuiztlan*, et se mit lui-même en marche avec sa petite armée, ravie de quitter une plaine sablonneuse et brûlante pour trouver un air plus frais, un meilleur climat. Deux petites pièces de campagne et une troupe de porteurs indiens, chargés de bagages, suivaient les Espagnols. On franchit la rivière de Cbacbalaca, qui formait la limite de la principauté, et l’on se dirigea vers la capitale. Tlacocbcalcatl, cacique du pays, informé de l’approche des étrangers, envoya à leur rencontre plusieurs chefs de villages, chargés de pains de maïs, de vivres frais, de fruits et de volailles.
Le lendemain seulement Cortès et sa troupe entrèrent dans la cité, où ils furent reçus comme les vengeurs et les libérateurs de la patrie opprimée. Les vingt principaux seigneurs de la cour, richement vêtus et tenant en main de superbes bouquets, s’étaient portés à leur rencontre, à une lieue de distance, et prièrent Fernand d’agréer les excuses de leur maître, obligé de les attendre dans son palais, à cause de son énorme embonpoint
Les larges rues, les beaux édifices, les maisons éblouissantes de blancheur et les magnifiques jardins de Cenipoallan causèrent un profond étonnement aux Espagnols^; ils n’étaient qu’au début des merveilles dont le continent américain devait leur présenter le spectacle. Toute la population de la capitale les attendait au passage; on leur jetait des fleurs, on leur présentait des bouquets, des guirlandes, parfois aussi des bijoux et des objets de prix. Les femmes
' Signifie pays pluvieux.
^ 11 était en effet si gros , que les Espagnols le nommèrent el cacique (jordo. C’est ainsi que le désigne Bernai üiaz.
3 Ils donnèrent à la ville le nom de Séville, à cause de son étendue, et de Villa Hermosa, parce qu’elle était pleine d’agrément, dit le témoin oculaire Bernai Diaz.
du rang le plus élevé, poussées par la curiosité, et accompagnées de leurs suivantes, sc trouvaient parmi la foule et exprimaient leur étonnement par un babil incessant, accompagné d’éclats de rire.
Tlacoc'bcalcatl, entouré de sa cour, attendait Cortès à la place principale de la \ille. Le palais du prince, enriebi de sculptures fantastiques, dominait cette place du haut de ses larges terrasses. On conduisit aussitôt les Espagnols à leurs quartiers, somptueuse demeure bâtie en un lieu élevé, et où le général s’empressa de placer des sentinelles et de prendre quelques dispositions militaireSi Les officiers et les soldats étaient dans l’enivrement et ravis de s’ètre attachés à la fortune d’un chef aussi beureux.
Le lendemain, il y eut échange de présents ot de visites. Cortès eut soin de se faire accompagner de Marina, car il prévoyait une conversation dont il lui importait de ne pas perdre un mot. En effet, dans cette entrevue, le prince de Cempoallan fit connaître à son interlocuteur la situation du pays; il se répandit en plaintes amères contre les rois de l’Anahuac, contre les Mexicains en pai ticulier, qui avaient réduit à la qualité de vassaux les Totonaques et une foule d’autres États jadis indépendants, et qui par leurs guerres, leurs exactions et leurs cruautés, s’étaient rendus généralement odieux.
Cortès, répondant au prince, l’engagea en termes trèspi-essants à secouer le joug sans plus tarder, à abandonner le culte des idoles et à se mettre sous la protection de l’invincible roi d’Espagne. Tlacocbcalcatl , très-ébranlé, paraissait à peu près décidé; la crainte que lui inspirait la puissance de Montézuma et la colère de ses dieux, s’il venait à fermer leurs temples, le retenaient seules encore.
Quelques jours plus tard, le capitaine général se rendit au port de Quiabuizllan , où sa flotte venait d’arriver. Quiabuizllan, situé à douze milles de Cempoallan, avait son prince particulier, devenu récemment vassal des Mexicains,
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et qui articula à son tour, avec beaucoup d’énergie, scs griefs contre la tyrannie aztèque.
Tlacochcalcatl, voulant donner une preuve de dévouement à Cortès, avait mis à sa disposition quatre cents hommes pour porter ses bagages; mais estimant n’en avoir pas fait assez encore, il monta lui-mème en litière, et arriva à Quiahuiztlan presque en même temps que son hôle.
Tandis que Fernand et les deux princes indigènes conféraient ensemble, ils virent la foule des Totonaques s’agiter et se réunir par groupes, avec toutes les apparences de la frayeur et du respect. S’étant informés de la cause du mouvement, ils apprirent que quatre collecteurs mexicains, armés de gros bâtons et d’éventails, ce qui indiquait des gens de haute qualité, venaient d’arriver pour prélever le ti'ibut accoutumé et ordonner un sacrifice de vingt victimes humaines de la part de Montézuma, toujours préoccupé de la pensée d’apaiser ses dieux. Fernand comprit, avec ce coup d’œil qui le distinguait, que le moment était venu de lier définitivement les deux caciques à sa cause. Il leur représenta qu’en reconnaissant la suzeraineté du roi son maître ils s’affranchiraient à jamais d’un joug abhorré, et il eut soin d’ajouter que, s’ils étaient soutenus par lui, personne ne pourrait leur nuire. Les ayant persuadés, il fit arrêter les officiers mexicains et publier dans les deux principautés que désormais, vassales de l’Espagne, elles ne payeraient plus aucun ti ibut aux rois de l’Analiuac. Cette nouvelle causa un enthousiasme général. La révolte ouverte contre l’empire commençait, l’instant de sa dissolution définitive approchait. Diégo Godoy, tabellion royal, passa l’acte d’obéissance et de fidélité des Totonaques envers la couronne de Castille. Le prince de Quiahuiztlan voulait sacrifier les quatre officiers du fisc pour venger ses anciennes injures; Cortès l’en empêcha; il en fit évader deux, après les avoir chargés en secret de dire à Montézuma qu’il devait voir en lui un ami qui ne souffrirait pas qu’on lui fît injure. Il garda les deux
autres à bord de l’un de ses navires, et leur permit bientôt après de s’en retourner également chez eux.
La nouvelle des faits que nous venons de rapporter et du soulèvement des Totonaques fut reçue avec épouvante à Mexico. Les princes et les grands, devinant instinctivement les malheurs qui allaient fondre sur eux, se livraient à la douleur. Montézuma, en proie aux angoisses les plus cruelles et ayant les anciennes prophéties toujours présentes à la pensée, quitta une fois encore la demeure royale, et alla se livrer à la pénitence et aux larmes dans le palais qu’il avait habité avant son exaltation. Il envoya consulter à Achiuhtla un célèbre oracle de Quetzalcohuatl et fit déposer de trèsriches offrandes sur l’autel du dieu. L’oracle lui répondit que c*en était fait de la puissance mexicaine.
Le roi envoya à Cortès une quatrième ambassade, composée de deux de ses propres neveux et de quelques vieillards appartenant à la plus haute noblesse du royaume. Ces députés devaient remettre de nouveaux présents au capitaine, le remercier d’avoir rendu la liberté aux officiers du fisc, le supplier de ne pas venir à Mexico, et lui dire qu’en sa considération on ne châtierait pas pour le moment les Totonaques rebelles et leurs deux coupables princes.
Cette mission n’eut pas plus de succès que les précédentes; Fernand la reçut avec courtoisie; toutefois il eut soin de dire aux envoyés que Montézuma n’avait plus aucun droit à exercer dans les principautés, et qu’en les attaquant il se mettrait en guerre avec le roi d’Espagne, leur souverain actuel. Les princes mexicains dévorèrent cet affront en silence et se retirèrent. Les Totonaques, qui s’étaient attendus au moins à des menaces, furent stupéfaits de la déférence que le redoutable monarque de FAnaliuac témoignait à leurs nouveaux maîtres; cette circonstance contribua puissamment à grandir le prestige du nom espagnol.
Cortès confirma les Indiens dans la haute opinion qu’ils avaient de son pouvoir, en s’emparant de la forteresse de
SECONDE PARTIE
Tezcapantzinco, située à huit lieues de Cempoallan, et occupée par une nombreuse garnison mexicaine qui faisait de fréquentes incursions dans le pays des Totonaques. Fernand, après s’être rendu maître de la place en quelques heures, en confia la garde à ses nouveaux alliés. Il ne permit ni qu’on la pillât ni qu’on en massacrât les habitants.
Il revint à Cempoallan et y fut reçu en triomphateur. Le cacique alla à sa rencontre, suivi de sa cour et de huit jeunes filles issues des premières familles du pays, et dont Tune était sa propre nièce; on les portait dans des litières, et elles étaient couvertes de magnifiques bijoux. Le prince les présenta au vainqueur, en le priant de les donner aux officiers espagnols en qualité d’épouses, afin de cimenter l’imion si heureusement conclue entre les deux peuples. Cortès lui répondit d’un ton bienveillant que cette proposition pourrait être agréée si ces dames étaient chrétiennes, mais que l’Église défendait le mariage des fidèles avec les sectateurs des faux dieux. Profilant ensuite de la circonstance, et s’échauffant à mesure qu’il parlait, Fernaud exhorta ses auditeurs à abandonner leur culte abominable, à renverser leurs idoles et à n’adorer désormais que le Dieu des chrétiens, le puissant Créateur du ciel et de la terre. Notre héros avait prononcé ces dernières paroles en brandissant son épée avec un enthousiasme qui gagna ses troupes. Tlacochcalcatl, devinant à ses gestes ce qu’il avait l’intention de faire, se jeta plein d’effroi devant lui et le supplia de ne pas porter une main sacrilège sur ses divinités; mais Cortès lui répondit en riant qu’il allait le convaincre de fimpuissance de ses dieux. Suivi d’une cinquantaine de soldats qui chantaient le Gloria in excelsis, il se précipita résolûment vers le teocalli, en criant aux Totonaques exaspérés de se tenir tranquilles s’ils ne voulaient être tous massacrés; puis, malgré les gémissements du peuple et des prêtres, qui s’attendaient à voir tomber la foudre sur les auteurs de l’attentat, les Espagnols brisèrent en peu d’instants les statues des idoles : elles
roulèrent le long des degrés du temple et se fracassèrent en mille morceaux. La foule, voyant que le ciel restait serein, que le tonnerre ne grondait pas, baissa la tète et se soumit.
Le général fit purifier et blanchir le temple, on lava ses murs souillés de sang bumain, on y érigea un autel orné de Heurs et de draperies, et sur lequel on i)laça une croix et l’image de Marie tenant dans ses bras l’Eafanl-Dieu. Le lendemain Olmedo y célébra une messe que les troupes accompagnèrent de leurs chants, et qui produisit une immense impression sur les assistants. Beaucoup de Totonaques des deux sexes demandèrent et reçurent le baptême.
Les historiens espagnols ajoutent que la nièce de Tlacochcalcatl resta avec Cortès sous le nom de doua Catalina, et les sept autres avec autant d’officiers de l’armée; on ne devine que trop, hélas! en quelle qualité.
La garde de la chapelle fut confiée à un vieux soldat invalide nommé Juan Torrès; il revêtit le costume d’ermite et resta sacristain du lieu.
Peu de jours après, Cortès se rendit auprès de la municipalité qu’il avait fondée et qui avait suivi la flotte à Ouiahuiztlan. Voulant lui donner un établissement stable dans le pays, il fit construire un fort et quelques maisons à une demi-lieue de la cité américaine, et lui donna le nom de Villa Rica de la Vera Cruz, « nom, » dit Robertson, « qui semble l’expression des deux mobiles des Espagnols dans leurs entreprises au nouveau monde : la soif de l’or et l’enthousiasme religieux. » Ce fut la première colonie de la mère patrie dans l’Amérique centrale et le berceau de toutes les autres.
Un petit bâtiment castillan, (jui y arriva par aventure, augmenta les forces du général de dix bommes cl de deux chevaux C et lui apprit que Velasquez, gouvei iieur de Cuba,
^ SoUs, qui est généralement exact dans ce qui est relatif aux Espagnols, indique ce chiffre, mais d’autres auteurs parlent de soixante-dix hommes et de quinze chevaux. Les nouveaux arrivants étaient commandés par un
SECONDE PAUTIE.
élevé à la haute dignité adelantado , avait été autorisé à fonder une colonie dans les contrées nouvellement découvertes. Cortès, convaincu des sentiments hostiles de ce seigneur très en crédit à la cour, et reconnaissant l’irrégularité de sa propre position, engagea les magistrats de la Vera-Cruz à envoyer au roi un mémoire justificatif et à supplier Sa Majesté de ratifier tout ce qui avait été fait jusqu’alors. Cet avis fut adopté. Pour donner plus de poids au mémoire, on devait y joindre les présents magnifiques qu’on avait reçus de différents côtés; et tel était l’ascendant de Fernand sur ses soldats, telle était leur confiance en l’avenir, qu’ils renoncèrent sans murmurer à leur part de hutin pour se conformer au désir de leur capitaine ^ Portocarrero et Montejo, les deux chefs de la municipalité espagnole, se chargèrent de porter le tout à Charles-Quint; ils s’embarquèrent le 16 juillet 1519, après avoir promis au général d’éviter File de Cuba et de n’avoir aucun rapport avec l’adelanlado et ses créatures.
Toutefois le plan de Cortès faillit avorter. Quelques soldats et matelots, et Diaz, l’un des chapelains de l’expédition, résolurent de s’emparer d’un des hrigantins et d’aller à Cuba pour rendre compte à A^elasquez de ce qui se préparait. L’un des conjurés dévoila le complot au moment où il allait s’exécuter. Fernand fit pendre les deux principaux instigateurs de la révolte on fustigea les autres; Diaz fut épargné par respect pour le caractère sacei-dotal dont il était revêtu.
Notre héros voulut alors se mettre à couvert de tentatives semblables pour l’avenir. Sous prétexte que ses navires étaient longés par les vers et hors d’usage, il les fit démon-
officier que Bernai Diaz nomme Francisco de Sancedo, et Chimalpain F. de Salceda.
' D’après quelques auteurs , Cortès ne fit expédier au roi que le quart du butin qui lui revenait de droit.
’ C’étaient Juan de Escudero et le pilote Cermeno ; on fustigea Alonso Pinate et le pilote Gonzalo de Umbria.
L’EMPIUE MEXICAIN.
ter et n’en conserva qii’iin des plus petits à tout événement. Lorsque la nouvelle en arriva à Cempoallan, la consternation lut grande parmi les Espagnols; les amis mêmes de Cortès l’accusèrent d’avoir résolu leur perte. Mais il tint tête à l’orage avec un sang-froid imperturbable; et ayant réuni ses soldats, il leur représenta que, les vaisseaux étant sa propriété personnelle, leur destruction le frappait d’une perte plus sensible que qui que ce fût. 11 ajouta que les cent hommes employés au service de la flotte pourraient maintenant se joindre à eux, et que ce n’était pas en arrière qu’ils devaient tourner leurs regards, mais vers le chemin que leur ouvrait la fortune. « Je reste, » dit-il en finissant; « s’il en est parmi vous qui manquent de courage, qu’ils prennent mon dernier navire et aillent raconter à Cuba qu’ils ont abandonné leur chef; mais avant peu ils s’en repentiront et s’arracheront la barhe en voyant la fortune des autres. » Il était dans la destinée de Fernand d’exercer un ascendant irrésistible sur ceux qui l’entouraient. A mesure qu’il parlait, les colères se calmaient; tous ses compagnons finirent par lui jurer qu’ils le suivraient au bout du monde, s’il le fallait. Il déclara alors qu’il laisserait une garnison de cent cinquante hommes à la Yera-Cruz, sous le commandement de Juan de Escalante, et que le reste de ses forces le suivrait lui-même à Mexico.