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CHAPITRE CINQUIÈME

Cholullan, — Trahison des Cholullèques , alliance avec eux.

— Suite du voyage des Espagnols. — Arrivée à Mexico.

Cholullan S fondée par Ceacatl-Quetzalcoliuatl, capitale de son second empire, située dans une plaine fertile, bien arrosée et cultivée avec soin, se composait de six immenses quartiers comptant vingt mille maisons; il y en avait un pareil nombre dans ses faubourgs, qu’entrecoupaient de superbes jardins. De beaux palais bordaient ses larges rues. Elle comptait quatre cents temples, tous flanqués de tours coniques, ornées de sculptures et surmontées de mâts et de banderoles. Une très-vaste pyramide, bâtie à l’époque de la première civilisation américaine, portait à son sommet le temple de Quetzalcohuatl. Malgré l’horreur que ce roi divinisé avait témoignée pour les sacrifices humains, les horribles coutumes mexicaines avaient prévalu à Cbollulan, et on y immolait tous les ans un grand nombre de prisonniers de guerre et plus de six mille petits enfants.

Cholullan était le lieu de pèlerinage le plus célèbre de l’Amérique centrale, l’objet de la vénération des peuples et des rois, la ville représentant l’antique civilisation toltèque. Les rois eux-mêmes quittaient leurs États pour visiter cette auguste cité ; tous, ils possédaient à Cholullan des palais destinés à héberger les pèlerins de leurs familles; et à côté de ces palais, ils avaient fait construire aussi des sanctuaires en l’honneur des divinités de leurs pays respectifs, afin de

• Quelques auteurs écrivent Chololan, d’autres Cholulla.

les placer ainsi sous la proteclion du grand dieu de l’air, Quetzalcoliuatl.

Le commerce et l’industrie de cette populeuse cité s’étaient prodigieusement développés, grâce au respect général qu’inspirait son caractère sacré. Scs marcliands, divisés en ])uissantes corporations, envoyaient dans toutes les directions de nombreuses caravanes; ses habitants fabriquaient de moelleux tissus de coton, de poil de lièvre et de lapin, aux couleurs brillantes et variées; des poteries du grain le plus pur, ornées de charmantes peintures; des ouvrages d’orfèvrerie, de joaillerie et d’écaille, dont le lini précieux causa l’étonnement de Cbarles-Qiiint et de sa cour. Cbolullan possédait également un théâtre célèbre; on vantail en tous lieux sa musique, scs ballets, ses pièces tant sérieuses que bouffonnes. Son gouvernement était une aristocratie républicaine, dans laquelle les prêtres jouaient le rôle principal.

Cortès, reçu avec tous les dehors de la courtoisie, avait été logé dans un beau palais, éloigné cependant des principales voies de communication. Au bout de ti'ois jours, les égards qu’on lui témoignait diminuèrent sensiblement, et on cessa même de porter des vivres aux Espagnols. Le Tlaxcaltèque qui avait donné au capitaine le premier avis des projets des Cholullans vint le retrouver avec sept de ses compatriotes. Ces hommes lui annoncèrent qu’un mouvement se préparait; que des chaussc-trapes avaient été établies dans les rues du voisinage; que de grands amas d’armes se trouvaient dans plusieurs maisons; qu’on avait fail sortir de la ville les femmes et les enfants des citoyens les plus notables, et qu’cnfin on venait de sacrifier, dans le grand temple de la ville, trois petits garçons et trois petites filles, afin de s’assurer la protection des dieux.

Cortès ne tarda pas à recevoir la confirmation de ces sinistres nouvelles. Marina, sa fidèle amie, avait fait la connaissance d’une des dames les plus haut placées de Cholullan, et celle-ci s’était aussitôt prise pour elle de la plus

SECONDE PARTIE

vive tendresse. Un jour les deux femmes se trouvaient seules ensemble; la Cholullane engagea vivement sa nouvelle amie à ne pas rester davantage avec les étrangers cruels, enfantés par le soleil dans un jour de colère, ennemis du pays et de ses dieux. Et comme ^larina gardait le silence, son interlocutrice insista plus vivement, et s’écria : « Je veux vous sauver, car apprenez que pas un de vos Espagnols ne sortira vivant de la cité du grand Quetzalcohuatl; toutes nos rues sont barricadées et coupées de fossés recouverts de terre; des pierres et des traits sont entassés sur les plates-formes de nos temples; vingt mille Mexicains, rassemblés autour de la ville, tomberont à un signal convenu sur les hommes de l’Orient et sur leurs alliés. Nos prêtres, qui jamais ne se trompent, nous promettent la victoire et excitent l’ardeur de nos guerriers. Songez donc à vous! »

Marina, fine et rusée, eut l’air d’hésiter, et sut composer son visage de manière à ne pas laisser voir ce qui se passait au fond de son cœur; mais, après avoir pris congé de sa conüdente, elle s’empressa d’aller rendre compte de la conjin-ation à Cortès.

Fernand, comprenant l’imminence du danger, se décide aussitôt à prévenir ses ennemis et à les frapper de terreur par une vengeance terrible. Instruite par lui, Marina attire chez elle la dame cholullane et quelques prêtres; le capitaine les force à lui dévoiler toutes les ramifications du complot, et les garde prisonniers. Puis, sous divers prétextes, il fait venir au palais qu’il habite les chefs de la république et les principaux habitants de la ville; lorsqu’ils sont réunis, il leur annonce que son départ est fixé au jour suivant, et leur demande s’ils n’ont pas à se plaindre de ses soldats. Les Cholullans répondent négativement, protestent de leur dévouement envers leur hôte, et lui annoncent qu’au point du jour ils lui amèneront une escorte chargée de l’accompagner. Cortès continue à dissimuler; mais après avoir congédié les indigènes, il réunit ses officiers et leur fait part de ce qu’il

a découvert. L’ordre est expédié aux six mille Tlaxcallans campés hors de la ville d’y pénétrer à l’heure du lever du soleil, et de massacrer tous les hommes des trois quartiers dévoués à Montézuma, lorsqu’un coup de mousquet leur en donnera le signal.

Au moment où le jour paraît, l’escorte promise et les quarante principaux citoyens de Cholullan arrivent au palais occupé par les Espagnols. Fernand les fait entrer dans la cour intérieure, met des sentinelles à toutes les portes pour les empêcher de fuir, puis, monté sur son cheval de bataille, il se place au milieu d’eux, leur rappelle qu’il est venu à ' Cholullan en ami, leur déclare qu’il a connaissance de leurs lâches projets, et leur reproche leur perfidie dans un discours violent que Marina leur traduit.

Frappés de stupeur, les Cholullèques ne songent pas à nier leur trahison; ils se bornent à dire : « Voyez comme ces dieux blancs savent toutes choses! » Toutefois ils accusent les ambassadeurs de Montézuma d’être les premiers auteurs du complot, et de les avoir excités à tuer les étrangers pour plaire à ce prince. Cortès, convaincu de la vérité de cette accusation, feint de ne pas y ajouter foi, parce que son intérêt lui commande d’avoir l’apparence de se rendre en ami à Mexico. Se tournant vers les ambassadeurs, il s’écrie d’un air courroucé : « Ces malheureux vous imputent leur forfait et veulent charger votre roi , mais je saurai châtier cette ville perverse comme elle le mérite; je prends le ciel à témoin que c’est elle qui me met les armes à la main. »

Après avoir prononcé ces paroles, il donne le signal convenu. Les Tlaxcallans, qui nourrissent une haine héréditaire contre les Cholullèques, se préci[)itent dans la ville. Ces derniers, pris à l’improviste, ne songent d’abord pas à se défendre; mais, reprenant bientôt leurs esprits, ils se rallient, SC forment en masses serrées, et résistent à l’ennemi avec un grand courage. La mêlée est épouvantable. Enfin l’artillerie et les chevaux aidant, la victoire se déclare pour les

SECONDE PARTIE

assaillants. Les corps de six mille Gholullèques jonchent les rues. Les Espagnols mettent le feu au grand temple de Quetzalcohiiatl; la fleur de la noblesse et du sacerdoce, qui s’y était réfugiée, périt avec ce somptueux édifice. Le pillage suit la victoire; les Espagnols recueillent d’immenses trésors en métaux précieux et en pierreries ; ils abandonnent à leurs alliés les étoffes, les plumes, le maïs, le sel, etc., et ceux-ci se montrent fort satisfaits du partage.

Après le carnage, on publia un pardon général. Cbolullan conclut la paix et renouvela son acte de vasselage vis-à-vis du roi d’Espagne. Les femmes, les enfants et les vieillards rentrèrent; on débarrassa les rues des cadavres; la cité reprit bientôt son aspect accoutumé ; le nombre de ses habitants ne semblait même pas diminué. Dans les journées suivantes, on vit arriver les députés d’une foule de villes et de seigneuries, qui s’empressèrent de faire leur soumission. Cortès obtint de tous ses nouveaux alliés l’abolition légale des sacrifices humains. Il profita de l’influence qu’il exerçait pour établir la bonne intelligence entre les Tlaxcallans et les Cholullèques , et pour réunir sous ses drapeaux deux peuples si longtemps ennemis.

Les ambassadeurs mexicains, toujours présents à Cbolullan, envoyèrent un des leurs à Montézuma pour l’informer de toutes ces défections. Ce prince, livré à la plus poignante douleur, multipliait les sacrifices pour se rendre les dieux propices, et avait recours aux enchantements et aux oracles; mais ceux-ci faisaient de sinistres prédictions et annonçaient la ruine prochaine de l’empire.

La joie que ses récents succès faisaient éprouver à Cortès fut troublée par une fâcheuse nouvelle : il apprit que le seigneur de Nauhtlan ^ s’était jeté, par ordre de Montézuma, sur les Totonaques; que ceux-ci avaient réclamé le secours de la garnison espagnole de la Vera-Cruz; qu’Escalantc , en

L’ Alméria des Espagnols , à trente-six milles au nord de la Yera-Cruz.

repoussant les Mexicains, avait été blessé à mort avec sept de ses gens, et qu’on avait envoyé en trophée à Montézunia la tête d’un huitième Espagnol tombé Nivant aux mains de l’ennemi. Fernand ne fit part à personne de ce déplorable message, de peur de décourager ses soldats, qui avaient besoin de toute leur énergie pour ne point faiblir dans leur difficile entreprise.

Montézuma envoya encore deux ambassades à Cortès; l’une l’engageait à venir à Mexico*, l’autre à s’en éloigner; elles étaient les interprètes des perplexités du monarque et des incertitudes des membres de son conseil, dont les uns persistaient à vouloir qu’on reçût les terribles étrangers, les autres qu’on les repoussât à tout prix, quand bien même l’emploi de la force deviendrait nécessaire. Cédant aux avis des derniers, le roi commençait à faire des préparatifs, réunissait aux environs de Mexico ses troupes les plus fidèles, veillait à ce que ses arsenaux fussent abondamment pourvus, et organisait les moyens de défense de la capitale, afin de la mettre en état de résister si les Espagnols voulaient user de violence.

Cependant les envoyés mexicains qui étaient venus trouver Cortès avant son entrée à Tlaxcalla n’avaient pas quitté Cholullan. Voyant qu’ils ne pouvaient empêcher le général de partir pour Tenocbtitlan , ils eurent recours à la ruse, et lui indiquèrent un chemin qui, large et ouvert au commencement, aboutissait à des passages dangereux et à des précipices infranchissables. Mais une heureuse circonstance favorisa notre héros et lui fit éviter ce guet-apens.

On apercevait de Cliolullan le volcan Popocatepetl, le géant du nouveau monde; sa cime immense s’élevait dans la région

' Le roi envoya cette ambassade à Fernand pour se disculper d’avoir pris part à la trahison de Cliolullan; il lui taisait dire qu’il était son véritable ami , qu’il l’attendait avec impatience et lui préparait la meilleure réception. Les députés remirent au général , de la part de Montézuma , un présent en étoffes et en vivres et six coqs sauvages en or massif richement ciselés.

SECONDE PARTIE

des nuages avec son manteau de neiges éternelles; c’était le premier objet que dorait le soleil du matin et le dernier sur lequel s’arrêtaient les rayons du couchant; il était en pleine activité à l’époque de l’invasion, et lançait d’immenses gerbes de flammes et des tourbillons de fumée, avec un bruit formidable. Cortès ayant questionné les indigènes au sujet de ces phénomènes, ils lui répondirent qu’on ne pouvait arriver au sommet de la montagne, et lui débitèrent à ce propos une foule d’histoires effrayantes. La tradition du pays représentait le Popocatepetl comme le séjour des réprouvés, et ajoutait que les tortures auxquelles ils étaient condamnés, dans leur prison de feu, occasionnaient les convulsions effroyables et les mugissements qui accompagnaient les éruptions.

Ces légendes, qui environnaient la montagne d’une mystérieuse horreur, et qui empêchaient les Indiens de la gravir, inspirèrent à quelques cavaliers espagnols le désir de tenter l’aventure. Cortès les encouragea dans ce dessein, afin de prouver à ses alliés que l’audace castillane ne reculait devant aucun danger. Diégo Ordaz, l’nn de ses capitaines, entreprit donc l’ascension, en compagnie de neuf Espagnols. Quelques Tlaxcallans, enhardis par leur exemple, se joignirent à eux.

Nos aventuriers eurent à lutter avec d’effroyables difficultés. Des forêts presque inpénétrahles tapissaient la base de la montagne. Elles s’éclaircirent à mesure qu’on avançait, et dégénérèrent peu à peu en une végétation rabougrie; celle-ci disparut à son tour après qu’on fut parvenu à une hauteur de treize à quatorze mille pieds. Les Tlaxcallans, qui avaient tenu bon jusque-là, effrayés par les bruits souterrains du volcan, abandonnèrent leurs compagnons. La route que ceux-ci suivaient alors offrait une surface de sable volcanique vitrifié, parsemée d’énormes débris de lave aux formes fantastiques. Un rocher gigantesque, ayant au moins cent cinquante pieds de hauteur perpendiculaire,

L’EMPIRE MEXICAIX.

les obligea à faire un grand détour. Bientôt ils arrivèrent à la région des neiges perpétuelles, où ils avaient peine à prendre pied sur la glace, où un faux pas pouvait les faire rouler dans des abîmes sans fond ; en même temps la respiration devenait si pénible dans ces régions élevées, que chaque effort était accompagné de douleurs aigues dans la tète et dans les membres. Les Espagnols continuèi-ent cependant d’avancer jusque vers le cratère, mais d’épais tourbillons de fumée, une pluie de cendres et d’étincelles, vomis du sein du volcan et chassés sur la croupe de la montagne, faillirent les aveugler et les étouffer, et les obligèrent à battre en retraite. Cette expédition frappa les naturels de stupeur, en leur prouvant que les périls les plus mystérieux et les obstacles les plus formidables n’étaient qu’un jeu pour les hommes blancs L

Elle avait eu d’ailleurs un résultat fort important. Arrivé à la cime du Popocatepetl, Ordaz avait découvert la vallée de Mexico et le passage le plus praticable pour y arriver.

Fernand, ravi du rapport que lui fit son lieutenant, se décida à prendre la voie qu’il lui indiquait. On était au mois d’octobre; il y avait quinze jours que les Espagnols se trouvaient à Cholulla,

Ils se mirent en route suivis de quelques milliers de Totonaques , de Tlaxcallans et de Cholullèques.

La troupe eut à affronter d’épouvantables ouragans et des tourbillons de neige pour traverser les défilés des hautes cordillères qui entourent le platean aztèque. Au sortir d’une somhre gorge, les Espagnols découvrirent une perspective qui leur ht oublier toutes leurs fatigues L La vallée de Mexico ou de Tenochtitlan se déroulait devant eux avec ses vastes lacs, scs bois, ses plaines cultivées et ses cités

’ Une relation de l’ascension au Popocatepetl fut transmise à Charles- Quint; en mémoire de cet exploit, ce prince autorisa la famille d’Ordaz à porter dans ses armes un volcan enflammé.

’ Prescott, Histoire de la conquête du Mexique, liv. III, ch. vu.

SECONDE PARTIE

étincelantes. La pureté extrême de l’air donne dans ces hautes régions à tous les objets une netteté de contours, une fraîcheur de teintes incomparables. Aux pieds des conquérants s’étendaient de nobles forêts de cèdres, de sycomores et de chênes; plus loin ils voyaient des champs de mais entourés d’aloès, et entremêlés de vergers et de jardins fleuris. Au centre de l’immense bassin étaient les lacs, qui occupaient alors une partie beaucoup plus considérable de sa surface que de nos jours; leurs bords étaient parsemés de villes et de villages; au milieu du panorama s’étalait la Venise des Aztèques, Mexico la superbe, reposant sur les eaux, avec ses tours et ses temples de forme pyramidale. Au-dessus des monuments de la capitale se dressait, sur le mont Gbapultepec, la résidence d’été des monarques mexicains, alors déjà couronnée de massifs de cyprès gigantesques, qui projettent aujourd’hui encore leur ombre sur la plaine. Dans un lointain vaporeux, au delà des eaux bleues du lac , on apercevait Tezcuco , non moins belle que Tenochtitlan ; et plus loin encore, la sombre ceinture de montagnes porphyriques aux sommets inégaux, qui formaient en quelque sorte le cadre de cet incomparable tableau.

De nos jours ces lieux enchanteurs ont subi de tristes changements; les forêts majestueuses ont été abattues; la terre, sans abri contre les brûlantes ardeurs du soleil, est en beaucoup d’endroits frappée de stérilité; les eaux se sont en partie retirées, laissant autour d’elles une large et aride plage blanchie par les incrustations salines ; la plupart des villes et des villages, si nombreux autrefois dans la vallée de l’Anahuac, sont tombés en ruines, la désolation en un mot a mis son sceau sur tout le paysage, et cependant il fait éprouver encore au voyageur un sentiment de ravissement.

Cortès fut saisi du plus vif enthousiasme en contemplant cette splendide nature; c’était pour lui la terre promise; il

y pénétra liardiment, ne doutant plus du succès de sa colossale entreprise, commencée avec de si faibles moyens.

A mesure que les Espagnols avançaient dans le pays, les députés des villes et des seigneuries venaient porter au général leurs plaintes contre les Mexicains, se déclarer ses alliés, et lui offrir de prendre ses quartiers dans leurs murs.

Un soir les envahisseurs firent halte à la petite ville d’Ayotzinco, bâtie au bord du lac de Chalco. Au moment où ils se disposaient à en partir, on leur annonça la visite de Cacama, neveu de Montézuma et roi de Tezcuco. Bientôt en effet on vit paraître le cortège royal composé d’une foule de seigneurs acolhuas et mexicains, revêtus de très -riches costumes. Cacama, âgé de vingt -cinq ans, beau, plein de majesté et très-magnifiquement habillé, était porté sur un palanquin d’or massif, qu’ombrageait un dais orné de plumes et de pierreries. Lorsqu’il en descendit, ses serviteurs étendirent des nattes sous ses pieds. Cortès se porta respectueusement à sa rencontre, et ils entrèrent ensemble dans une habitation voisine. Le roi présenta au général de l’or, des pierres fines et trois perles de la plus rare beauté, et l’engagea de la part de Montézuma à rebrousser chemin. Cortès répondit avec courtoisie, mais déclara qu’il irait à Mexico et que rien ne pourrait l’en empêcher. — En ce cas, nous nous reverrons à la cour, répondit Cacama, sans ajouter un mot qui eût pu être interprété dans le sens d’une invitation. Puis il se retira, laissant les Espagnols aussi étonnés de son grand air que de la noblesse de ses manières.

D’Ayotzinco, Cortès se rendit à Iztacpalapan * , charmante ville de quinze mille âmes environ, et résidence de Cuitlahuatl, frère de Montézuma. Notre héros y fut reçu avec tous les honneurs possibles; son compagnon Bernai Diaz nous a transmis une séduisante description de ce lieu. « On » nous logea, dit-il, dans de magnifiques palais, bâtis en

La ville blanche.

SECONDE PARTIE

» pierre et en bois de cèdre, ayant de très-grandes cours. » Les appartements étaient garnis de canapés recouverts de » fine toile de coton , ornée de broderies et de peintures. » Nous vîmes aussi des maisons neuves, appartenant au vice-roi, aussi solidement bâties que les plus belles mai- » sons d’Espagne, et qui n’étaient pas encore achevées. Après » avoir examiné ces nobles édifices, nous nous promenâmes » dans des jardins admirables à voir par la variété des » plantes aromatiques, par leurs larges allées bordées d’ar- » lires fruitiers, de rosiers et d’une foule d’autres arbres » dont j’ignore le nom, et surtout par la quantité d’oiseaux » au plumage brillant qui y étaient réunis. On y trouvait » aussi de vastes réservoirs remplis de poissons et sur les- » quels nageaient des canards, des sarcelles et d’autres » oiseaux aquatiques particuliers à ces contrées. La ville » était bâtie sur les bords d’un lac dont les eaux très-lim- » pides communiquent avec le lac de Mexico, par un canal » assez large pour livrer passage à de grandes barques. Le » beau spectacle qui m’entourait me fit croii’e que j’étais » dans le paradis terrestre , dans le plus beau jardin de la » terre. » «A cette époque, ajoute le vieil historien, la ville » était telle que je le dis, une moitié des maisons était dans le lac , f autre sur terre ferme ; aujourd’hui tout est dé- » truit, ce qui était lac est converti en champs de mais, les » Indiens eux-mêmes reconnaissent à peine remplacement » de leurs anciennes demeures. »

En quittant Iztacpalapan , les Espagnols se dirigèrent vers la capitale des Aztèques; ils remarquèrent alors une notable différence dans les dispositions des populations; loin de continuer à se porter à leur rencontre, celles des envirops de Mexico prenaient la fuite en voyant venir les hommes barbus.

Le 8 novembre, Cortès et sa troupe arrivèrent à Acachinanco, petite ville forte, entourée d’un double mur en forme de boulevard et située à une demi-lieue de la rési-

(lence royale. Mille nobles mexicains, portant les insignes de leur rang, les y attendaient et défilèrent devant eux, en leur faisant le salut usité, consistant à toucher la terre de la main droite et à la porter ensuite à la bouche.

Après cette cérémonie, les Espagnols s’engagèrent sur la grande chaussée de Mexico, pom* s’arrêter de nouveau à l’entrée méridionale de la ville, dite entrée de Huitzillan; car on leur avait annoncé que Montézuma et ses collègues, les deux autres rois de l’Anahuac, y viendraient à leur ren* contre. Le cortège royal ne tarda pas à paraître. Trois officiers portant des baguettes d’or le précédaient. Les rois venaient au-devant de Cortès, non pas assurément pour lui témoigner leur contentement, mais pour lui donner une preuve de leurs intentions pacifiques. Ils étaient portés sur des palanquins d’or surmontés de dais en plumes vertes, enrichis de pierreries et vêtus avec la dernière somptuosité. Montézuma portait un manteau bleu couvert de perles et de pierres fines; des plumes de quetzal surmontaient sa couronne d’or, relevée en forme de mitre et chargée de pierreries; des courroies tissues d’or retenaient ses sandales de même métal. Devant lui marchaient son premier ministre tenant un faisceau de flèches d’or, et les principaux employés du royaume. Mille seigneurs placés sur deux files s’avancaient pieds nus, la tête baissée, et vêtus uniformément de grands manteaux en toile de coton.

On étendit par terre de magnitiques tapis; le monarque descendit de son palanquin, un bouquet à la main, et s’avança en s’appuyant sur son frère Cuitlahuatl et sur son neveu le roi Cacama. Cortès s’approcha de lui avec respect, et lui passa au cou une chaîne d’or ornée de perles de couleur; il voulut l’embrasser, mais les seigneurs de la suite l’en empêchèrent et ne lui permirent pas même de le toucher. Montézuma, maître de lui-même dans ce moment critique, souhaita à Fernand la bienvenue dans cette ville, où les dieux annonçaient depuis longtemps son

SECONDE PARTIE

arrivée, et où il désirait le recevoir pacifiquement. Puis chargeant son frère et son neveu Cacama de conduire les Espagnols au palais du roi Axayacatl qu’il leur destinait, il remonta en litière pour s’y rendre de son côté. Nos aventuriers suivirent des yeux le palanquin royal qui s’éloignait dans une très-large rue bordée de somptueux palais. A part les individus qui avaient composé le cortège, on ne voyait personne dans les voies publiques, et un silence de mort régnait dans la cité. Montézuma avait ordonné à la population de ne pas se montrer, pour témoigner ainsi son déplaisir aux audacieux inconnus qui pénétraient malgré lui jusqu’au cœur de son empire A

Cortès comprit la leçon, en fut effrayé et fit vœu, s’il se tirait sain et sauf de son entreprise, d’ériger une église au lieu où il se trouvait ^

Les Espagnols, suivis de quelques bataillons tlaxcallans, étant arrivés au palais d’Axacayatl, y retrouvèrent le roi. Il tira d’une corbeille de fleurs deux colliers- de coquillages, ornés chacun de huit écrevisses d’or émaillé, du plus beau travail, les passa au cou de Cortès, puis s’éloigna en promettant de revenir. Bientôt après, de nombreux serviteurs apportèrent un copieux repas.

La demeure assignée aux envahisseurs était de la plus rare beauté; ses sculptures, ses incrustations, ses tentures, ses brillants tapis, les parfums exquis qui embaumaient l’atmosphère, donnaient une haute idée du possesseur de semblables trésors. Il était bâti en un lieu élevé, en forme de forteresse, muni d’une enceinte, de tours, de portes, et tellement vaste que les Espagnols, quelques détachements tlaxcallans et les personnes que le roi attacha à leur service n’en occupaient pas le tiers. Montézuma fit publier f ordre

1 Quelques historiens affirment au contraire qu’une foule innombrable (le curieux encombraient les rues: nous adoptons la version la plus généralement admise et qui nous paraît la plus authentique.

’ Il y fit bâtir plus tard l’hospice et l’église de Jesu-Nazareno.

de livrer aux étrangers toutes les provisions dont ils auraient besoin; Cortès, de son côté, prit quelques dispositions militaires, braqua ses canons et recommanda aux siens l’observation de la discipline la plus sévère. Le soir, il fit faire une décharge de son artillerie; ce bruit, les flammes et l’odeur qui l’accompagnaient causèrent autant d’étonnement que de frayeur aux Mexicains.

Le jour suivant, le roi revint au palais d’Axayacatl, et, dès cette seconde entrevue, il ne put se faire d’illusion sur l’insatiable avidité de ses hôtes. Ils avaient dépouillé les appartements de leurs incrustations d’or et de leurs pierreries, les draperies et les mosaïques étaient souillées; la noble demeure seml)lait avoir été livrée au pillage.

Cortès s’empressa de rendre sa visite à Montezuma. Dans ses lettres, il dit que le palais du souverain de l’Anahuac surpassait infiniment les merveilles de l’Albambra, par ses escaliers gigantesques, par ses longues galeries et par les objets précieux qui s’y trouvaient réunis.

Marina l’interprète, le père Olmedo et Bernai Diaz accompagnaient le capitaine général. Fernand prit la iiarole et dit au roi qu’il venait le visiter en qualité d’ambassadeur du plus grand et du plus puissant des monarques de FOrient, qui voulait être son ami et son allié; puis il entama la question religieuse et s’efforça de faire comprendre au prince mexicain la vérité chrétienne, la vanité du culte des idoles et l’horreur des sacrifices humains et de l’anthropophagie. Montézuma répondit à Cortès qu’il acceptait avec plaisir et reconnaissance l’alliance et l’ami lié qu’il lui pro[)osait de la part d’un prince qui descendait sans doute de l’illustre Quetzalcoliuatl ; quant à la religion, il se renferma dans de vagues généralités. « Je crois, ajouta- t-il, que tous les » dieux sont bons , le vôtre peut être tel que vous le dites sans » faire tort aux miens. Ceux-ci n’ont fait que du bien aux » Mexicains, il y aurait donc de l’ingratitude à les aban- » donner. »

SECONDE DAUTIE.

Pour donner à ses interlocuteurs une haute idée de la puissance d’Huilzilopochtli , il les mena au temple de cette divinité. A la vue des idoles monstrueuses réunies dans le sanctuaire, des cérémonies ridicules ou abominables qui s’y pratiquaient et du sang qui y luisselait, les Espagnols ne puient dissimuler leur horreur, et Cortès, plein de zèle, s’écria : « Permettez-moi , seigneur, de planter la croix de » Jésus-Christ devant ces images du diable, et vous verrez si » elles sont dignes d’adoration ou de mépris. » En entendant ces mots, Montézuma fit un geste de colère et les prêtres jetèrent des cris de fureur. Ils ne pouvaient pas comprendre pourquoi les Espagnols trouvaient mauvais qu’on sacrifiât aux dieux des hommes destinés à la mort en raison de leurs crimes ou de leur mauvais succès à la guerre. Le piètre Olmedo et Bernai Diaz, témoins de ces dispositions, engagèrent le général à attendre un moment plus favorable pour parler de religion.

Toutefois Cortès obtint la promesse qu’on ne servirait plus de chair humaine dans les repas, et l’autorisation de rendre un culte public au vrai Dieu. Il établit une chapelle trèsrichement ornée dans la salle principale du palais qu’il occupait; et, peu de jours après son arrivée, on célébra pour la première fois le saint sacrifice de la messe dans la capitale de l’Analmac.

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