CHAPITRE QUATRIÈME
Entrée en campagne de Cortès. — La république de Tlaxcalla. — Guerre et alliance avec les Tlaxcallèques.
Trois mois s’étaient écoulés depuis l’arrivée de Cortès dans l’Amérique centrale, et il avait employé ce temps à préparer le succès de son audacieuse entreprise, en inspirant à ses compagnons une confiance sans bornes et en
SECONDE PARTIE
s’assurant des alliés parmi les indigènes. Il fit ses derniers préparatifs dans la seconde semaine d’août, chargea les malades, les invalides et les vieillards de la défense de la colonie naissante de la Vera-Cruz, et décida que le seizième jour du mois l’armée partirait pour aller à la conquête du plus puissant empire du nouveau monde.
La troupe que Cortès nommait son armée se composait de quatre cent quinze hommes d’infanterie et de seize cavaliers; elle traînait après elle sept pièces de campagne. « Par un effort de courage inouï et jusqu’alors sans exemple, » dit à ce propos l’historien anglais Robertson, « cette poignée de braves consentait à s’aventurer dans des»contrées ennemies, peuplées de nations nombreuses et inconnues, après s’être (Mé tous les moyens d’échapper au danger par la fuite, et elle ne comptait que sur sa propre audace et sur l’habileté et rheureuse étoile de son chef. »
Quarante nobles totonaques accompagnaient Fernand pour l’assister de leurs conseils; il était suivi de deux mille trois cents auxiliaires indigènes; une troupe de tlamènes traînaient l’artillerie et portaient les bagages. Tlacochcalcatl et les principaux seigneurs de sa cour prirent congé des Espagnols à la sortie de la ville , en pleurant et en leur prodiguant les témoignages de la plus sincère amitié.
La petite armée traversa un pays magnifique qui s’élevait insensiblement à partir des livages de l’Océan. Vers le soir, elle arriva aux hauteurs qui forment la base des Cordillères et que tapissait la végétation la plus touffue. On lui fit un accueil très -affectueux dans toutes les villes totonaques, récemment encore tributaires de Montézuma, mais affranchies alors du joug mexicain. Bientôt il fallut commencer à gravir la chaîne colossale des montagnes de l’Amérique centrale. Plus on montait, et plus l’aspect de la nature devenait sévère; le chemin, mal frayé, circulait entre d’énormes pics dénudés; des brises glaciales, chargées de neige, avaient succédé à l’air chaud et embaumé de la plaine; on avançait
tantôt dans des boues épaisses, tantôt au milieu des laves et des scories. Cette marche pénible dura six longues journées, pendant lesquelles le courage et l’ardeur des Espagnols ne faiblirent pas. Cependant les provisions diminuaient et la faim commençait à se faire sentir.
Enfin, au sortir d’un sombre défilé, l’armée déboucha sur un immense plateau du plus magnifique aspect; elle y retrouva une température douce et une campagne parfaitement cultivée. Cortès donna sept jours de repos à ses troupes à Xocotlan, grande et belle ville dépendante de l’empire de l’Analniac. Ses treize temples, ses maisons d’un blanc d’argent et ses palais bâtis sur de longues terrasses enchantèrent les Espagnols. Olienteutl, gouveiaieur mexicain de la cité, reçut le général avec une froide courtoisie, et se flatta en vain de le décider à la retraite en lui parlant en termes exagérés de l’invincible puissance de son maître.
Fernand, pendant ce temps d’arrêt, envoya quelques députés totonaques à Tlaxcalla, afin de demander passage pour ses troupes sur le territoire de la république. Il alla attendre la réponse à son message à Iztacmixtitlan, dont le cacique était venu en personne le complimenter, lui faire un présent considérable en or, et le prier de vouloir bien prendre quelque repos dans sa capitale.
Les Tlaxcallans ou Tlaxcaltè(pies, que nous avons déjà nommés dans la première partie de notre travail , et qui joueront un grand rôle dans la suite de notre récit, étaient une race énergique et fière qui avait su conserver toujours son indépendance. C’est ici le lieu de faire connaître leur origine, leur caractère et leur état social.
Ils descendaient, à ce que l’on croit, de l’une des tribus cbichimèques venues du nord, et qui avaient envahi le i)lateau de l’Anabuac et détruit la puissance toltèque.
C’est dans la vallée de Tenoclititlan qu’on les voit paraître pour la première fois; ils s’y livrent au vol et au pillage. Les habitants de la contrée se réunissent pour les en expulser.
SECONDE PARTIE
Une partie des Tlaxcalians se dirige vers le nord et s’associe aux peuplades sauvages qui vivent du produit de la chasse dans les forêts vierges de la Cordillère; mais le gros de la nation marche vers l’est et le sud, et s’arrête au pied du mont Matlalcueye S après en avoir expulsé les Olmèques et les Xicalanques, premiers habitants du pays. Bientôt les nouveaux venus quittent les huttes dans lesquelles ils se sont établis d’abord, et ils fondent, en un lieu élevé, une ville entourée de préci|)ices et de rochers de l’accès le plus difficile. Ils ne se contentent pas de cette forteresse presque imprenable : ils profitent de tous les accidents du terrain pour convertir en un vaste camp retranché le district dans lequel ils se sont fixés. Ils construisent du côté de l’est un mur très-épais et long de six milles, à l’ouest ils bâtissent de larges parapets munis de fossés très-profonds; un rameau des Cordillères, sur lequel ils élèvent plusieurs forts, les protège du côté du nord ; ils sont couverts dans la direction sud par le mont Matlalcueye.
Ayant pourvu ainsi à leur sûreté, les Tlaxcalians se livrent à la culture du sol; ils adoptent peu à peu la civilisalion des peuples qui les avoisinent; mais, guerriers intrépides et toujours armés, ils maintiennent bravement leur indépendance; et malgré le peu d’étendue de leur territoire % la puissance mexicaine elle-même ne parvient jamais à les entamer.
Les Tlaxcalians s’étaient constitués en république aristocratique. Leur capitale formait quatre grands quartiers, que gouvei-naient quatre chefs héréditaires; chacun de’ ces chefs exerçait également son autorité sur un certain nombre de bourgs, de villages et de domaines dépendants de son quartier. La répubfujue se composait par conséquent de quatre petits États fédéi’és ayant une capitale commune. Les quatre
' De matlall, vert.
* La république de Tlaxcalla, eiilerméc entre les États de Mexico, de Tey.cuco , de Cholullaii et de Huexotziiico , n’avait guère que cin<iuante milles de long de l’est à l’ouest, et trente milles de large du nord au sud.
gouverneurs exerçaient le pouvoir législatif conjointement avec les familles nobles, qui composaient le sénat de la nation. La guerre et la paix et les règlements administratifs rentraient également dans les attributions de cette assemblée. Les lois des Tlaxcallans étaient sévères; elles punissaient de mort le mensonge, la débauche*, le manque de respect des enfants envers leurs parents; et du bannissement le vol et rivrognerie.
Ce petit peuple était agriculteur et commerçant; il parlait la môme langue que les Aztèques et avait à peu près les mômes arts et la môme religion. Passionnés pour la liberté, les Tlaxcallans décernaient les plus grands honneurs aux citoyens qui se distinguaient à la guerre; ils dédaignaient les ruses et les embûches, et portaient toujours dans leur carquois deux llèches sur lesquelles étaient gravées les images de leurs anciens héros. Au commencement d’un combat, ils lançaient ces llèches, et celui qui n’allait pas les reprendre au plus fort de la mêlée était déshonoré. Les premiers historiens espagnols de la conquête exaltent la honne foi de ce peuple dans les traités et sa généreuse hospitalité, mais ils ajoutent qu’autant les Tlaxcallans étaient amis dévoués, autant ils se montraient ennemis implacables.
Tandis que Cortès attendait la réponse à son message, il recueillait de nouveaux renseignements sur l’empire de Montézuma , sur son gouvernement , son armée et ses richesses. « Ces récits, dit Bernai IJiaz, le lidèle compagnon de notre héros, augmentaient notre désir de possédei* tant de choses merveilleuses, et nous oubliions que selon toute apparence nos espérances étaient chimériques. Et lorsqu’on nous demandait ce que nous venions faire malgré les ordres de Montézuma, Cortès répondait : « Nous venons de la part » de notre roi ordonner à votre maître de se soumettre à » lui, et nous venons lui commander de la part de notre
La polygamie était permise.
» Dieu de laisser ses voisins en paix, de ne plus les réduire » en esclavage et de cesser ses abominables sacrifices » humains. »
« Les Tolonaques de Cempoallan qui ndus accompagnaient, ajoute le vieil historien, nous secondaient par leurs propos. Un des nôtres avait un chien qui aboyait pendant la nuit. Les indigènes épouvantés demandaient si c’était une sorte de tigre qu’on avait amené pour les dévorer; et les Gempoallans répondaient : Ce monstre vous mettra en pièces si vous offensez les étrangers. Avec leurs armes terribles ils tuent leurs ennemis à quelque distance que ce soit; avec leurs chevaux ils atteignent tous ceux qu’ils poursuivent. Ces hommes puissants sont certainement les fils du soleil, s’écriait alors la foule stupéfaite, et les Totonaques s’empressaient de dire : Traitez-les avec ]*espect, ils connaissent vos plus secrètes pensées. »
Cependant l’ambassade envoyée par Cortès à Tlaxcalla avait soulevé une discussion orageuse parmi les membres du sénat. Les uns ayant à leur tête Maxicatzin , l’iin des quatre chefs de la république, voyant dans les Espagnols des ennemis de l’empire de FAnabuac, étaient d’avis qu’on les reçût. « Sans doute, disait Maxicatzin, ces hommes sont ceux qui nous sont annoncés par les oracles, et les signes extraordinaires que nous avons aperçus depuis quelques années doivent nous faire comprendre que les temps sont accomplis. Notre refus pourrait entraîner les derniers malheurs. »
Une autre partie du sénat, représentée par le vieux Xicotencatl, guerrier en haut renom, craignait que l’intention de ces gens venus de si loin, et dont on racontait tant de choses extraordinaires, ne fût de soumettre tous les peuples de la contrée à un joug commun et voulait qu’on s’en déliât et qu’on leur interdît l’entrée du pays.
Les membres de l’assemblée flottaient incertains entre ces deux avis opposés, lorsqu’un vieux et rusé sénateur en émit
im troisième qui réunit la grande majorité des suffrages. Il proposa de permettre poliment au chef étranger l’entrée du territoire de la république et de chai-ger en même temps le fils de -Xicotencatl de l’attaquer à la tête d’une armée d’Otomis. Si Xicotencatl est vainqueur, dit-il, nous recueillerons une grande gloire de sa victoire; s’il est vaincu, nous accuserons les Otomis d’avoir fait la guerre pour leur propre compte.
Cependant Cortès, fatigué d’attendre depuis huit jours le retour de ses messagers, se remit en marche et se dirigea vers Tlaxcalla. En traversant une petite forêt, les Castillans aperçurent sur leur chemin une quantité de cordelettes et de morceaux de papier découpés en formes fantastiques et couverts de caractères bizarres. C’était un sortilège déposé par les enchanteurs du pays pour forcer les envahisseurs à rebrousser cbemin.
Cet obstacle fit rire les soldats sur la naïveté des indigènes. Un peu plus loin, ils en trouvèrent un plus sérieux. La troupe arriva à la grande muraille élevée jadis par les Tlaxcallans pour servir de défense à leur territoire. Cette formidable construction, composée de quartiers de rochers unis par un ciment puissant, était haute de neuf pieds, épaisse de vingt et surmontée d’un fort parapet. Ru côté de Cempoallan, la muraille ne laissait libre qu’une entrée large de dix pas et formée par deux constructions semi-circulaires qui se commandaient réciproquement sur une longueur de quarante pas. Fernand s’arrêta un moment devant cette redoutable entrée et le cacique d’IztacmixIitlan, qui l’avait accompagné jusque-là, voyant que la porte, gardée babilucllenient par un corps d’Otomis, élait dépourvue même de sentinelles, en conclut qu’une embuscade avait été préparée, et supplia le général de rebrousser chemin; mais Cortès, inaccessible à la crainte, tira son épée et franchit le passage en criant : « En avant, soldats, nous vaincrons par la croix, elle est » notre bannière. »
SECONDE PARTIE
Il trouva du côté opposé l’avaut-garde eiinciuic, forte de quatre à cinq mille hommes, l’attaqua bravement, la mit en pleine déroute et continua sa marche en recommandant aux siens de ne pas se débander et d’avoir toujours l’œil au guet.
Bientôt après on vit arriver les députés tlaxcallans, chargés de jouer la comédie arrangée par le sénat, de souhaiter la bienvenue à Cortès et de lui déclarer que la république était complètement étrangère à ce qui venait de se passer. Le général eut l’air convaincu de leur franchise et de leur bon vouloir, mais il ordonna aux siens de redoubler de précautions. La contrée dans laquelle s’avancaient les Espagnols était montueuse, hérissée de rochers-, entrecoupée de ravins et de précipices. Ils se trouvaient engagés dans un étroit défdé, lorsqu’ils virent arriver à eux deux des députés totonaques envoyés précédemment à Tlaxcalla. Ces hommes racontèrent, les yeux baignés de larmes, qu’on les avait emprisonnés dans une cage de bois et qu’on allait les sacrifier aux dieux, lorsqu’ils avaient réussi à s’échapper L ^
Au sortir du défilé (2 septembre 1519), nos hardis aventuriers se trouvèrent en face de l’armée commandée par Xicotencatl fils. Elle était disposée sur les collines environnantes, et elle engagea immédiatement l’action par une volée de traits accompagnée de hurlements affreux L Cortès s’assura l’avantage en faisant de larges trouées dans ces masses vivantes; épouvantés par les effets de l’artillerie, les Indiens SC retirèrent, mais en lion ordre et en emportant leurs blessés L Le général ne les poursuivit pas; il alla prendre ses quartiers [)Our quelques jours dans un teocalli bâti au sommet d’une colline voisine, nommée Tetzcoatzinco (c’est-
' Clavigero n’admet pas la vérité du récit des deux envoyés.
^ Cortès estime cette armée à 100,000 hommes, Bernai Diaz à 40,000; d’autres historiens seulement à 30,000.
^ Les Espagnols n’eurent qu’un mort et quinze blessés.
à-dire : Heu de l'eau divine), et où il eut le bonheur de trouver d’abondantes provisions.
Cette première bataille avait fait comprendre à Fernand que les TIaxcaltèqiies étaient de courageux adversaires, et qu’en les attachant à sa fortune il augmenterait considérablement ses chances de succès. Espérant les gagner , il leur fit à plusieurs reprises de nouvelles propositions de paix; elles furent toutes repoussées avec une arrogance inouïe. Se flattant de les rendre plus traitables en leur faisant sentir sa puissance, il ravagea leur territoire, leurs villages et leurs métairies, mais l’orgueil des fiers républicains ne llécbit pas. Xicotencatl fit porter à Fernand un message de la teneur suivante : « Les étrangers que la mer a vomis de son » sein peuvent, s’ils le veulent, se rendre dans notre capitale » pour être sacrifiés aux dieux et servis dans un festin » sacré. J’irai d’ailleurs leur jiarler moi-même demain. »
En môme temps, pour prouver aux Espagnols qu’il ne voulait pas les affamer, il leur envoya une ample provision de maïs, de volailles et de cerises, en les engageant à se bien nourrir afin qu’ils fussent plus dignes d’ètre offerts aux divinités et bons à manger.
La cruelle déclaration du chef tlaxcallan consterna les Espagnols. Cortès dissimula fimpression qu’il en j’essentit et questionna adroitement les envoyés pour avoir dos détails sur Xicotencatl et son armée. « Il apprit, dit Bernai Diaz, que nous aurions devant nous, le jour suivant, cinquante mille* hommes, divisés en cinq corps, que l’étendard du général en chef était un grand oiseau blanc aux ailes déployées , que chacun des cinq corps d’armée avait son signe ])articulier , porté par les caciques , à la manière de la noblesse de Castille. Lorsque nous eûmes entendu ces choses, nous réllécbîmes que nous étions des êtres mortels, et comme tous les hommes, craignant la mort, nous nous
’ Don Fernand d’Alva Ixtlilxocliitl dit cent cinquante mille.
SECONDE PAUTIE.
préparâmes à la bataille en nous confessant à nos révérends pères, qui furent occupés toute la nuit à ce saint office. »
Le 5 septembre 1519 toute l’armée communia à la messe que le père Olmedo célébra au point du jour. Puis Cortès prit ses dernières dispositions. Laissons encore parler Bernai Diaz, l’im des principaux héros de la journée.
«Les arbalétriers et des porteurs de mousquet, dit-il, reçurent l’ordre de tirer alternativement, de façon à être toujours occupés. On enjoignit aux soldats de frapper de la pointe de leurs épées et de percer de part en part, aux cavaliers de charger à demi-vitesse de cheval, de diriger les lances aux yeux de l’ennemi, et de courir au milieu des masses sans s’arrêter. On confia la garde de notre bannière à quatre guerriers d’élite, et notre petite troupe se mit en marche. Nous n’avions pas fait un quart de lieue lorsque nous aperçûmes l’armée ennemie; elle s’étendait à plus de deux lieues dans toutes les directions et s’avançait au son bruyant de ses instruments de guerre.
» Presque tous les hommes qui composaient notre bataillon étaient malades ou blessés. Nous avions devant nous de féroces adversaires, résolus à nous anéantir, soit en nous tuant sur place, soit en nous sacrifiant à leurs fausses divinités. Bientôt une volée de flèches, de pierres, de dards couvi'it la terre ; quelques hommes sans défense furent atteints, quelques armures percées; puis les Tlaxcallans s’avancèrent, se prirent corps à corps avec nos soldats, et s’encouragèrent à frapper en poussant de grands cris. Notre artillerie et notre mousqueterie répondirent à cette attaque sauvage. Ce fut un terrible feu. L’infanterie aussi fit merveille; elle parvint à rompre ces masses à grands coups d’estoc; la cavalerie pénétra ensuite dans les trouées faites, et chargea avec une telle vigueur, qu’après Dieu c’est à elle que nous dûmes la victoire. Pendant un moment, je vis notre bataillon presque rompu, et malgré tous ses efforts.
Cortès ne parvenait pas à le rallier. Nos bonnes épées firent ce miracle.
» Les fautes des ennemis nous sauvèrent; grâce à l’épaisseur de ses lignes, nos volées de canon y firent un épouvantable carnage. Etant très-entassés, les Tlaxcallans ne pouvaient se mouvoir et s’étendre sans confusion : il en résulta que quelques-uns de leurs corps ne purent donner et restèrent spectateurs du combat. La désunion était d’ailleurs dans leurs rangs et nous servit à souhait. Xicotencatl avait insulté le fils d’un seigneur ebiebimèque qui commandait les vassaux de son père, à propos de sa conduite dans les précédentes rencontres. Le Cbicbimèque, exaspéré, proposa à son adversaire un combat singulier, et sur le refus du général en chef, il quitta le champ de bataille avec sa troupe et entraîna dans sa défection les hommes d’un autre cacique. Cependant l’ennemi tint encore, il revint même plusieurs fois à la charge. Enfin l’expérience qu’il fit de nos armes et plus encore la miséricordieuse protection de Dieu nous sauvèrent. Les Tlaxcallans, voyant leurs principaux chefs tués, et ayant perdu un grand nombre de leurs soldats, se retirèrent en enlevant leurs morts et leurs blessés avec tant de promptitude que nous n’en vîmes pas un seul. Notre cavalerie, épuisée de fatigue, ne les poursuivit pas longtemps, et nous revînmes dans notre camp après une lutte acharnée de quatre heures; nous n’avions perdu qu’un homme, mais •soixante-dix des nôtres et tous nos chevaux étaient blessés. Nous chantâmes un Te Deum en actions de grâces, et nous enterrâmes notre mort dans une espèce de caverne écartée, afin que l’ennemi ne pût pas le découvrir.
» A[)i’ès notre victoire nous ne pûmes pi'endi’e le repos dont nous avions besoin, car nous avions affaire a des adversaires entreprenants. Il fallait donc rester sur le qui-vive : nous étions sans vivres, nous n’avions pour j)anser nos blessés qu’un peu de graisse humaine, et le vent glacé qui nous venait de la montagne ajoutait à-nôtre misère. »
SECONDE PARTIE
Le récit de Bernai Diaz fait connayre la situation critique dans laquelle se trouvaient les vainqueurs ; celle des vaincus n’était guère meilleure. La rentrée à Tlaxcalla de Xicotencatl et de son armée y causa un effroi général. Les habitants de la capitale commencèrent à ajouter foi à tout ce qu’on leur avait dit précédemment des Espagnols; les armes n’avaient pu entamer les corps bardés de fer de ces guerriers redoutables, nul d’entre eux n’était tombé en leur pouvoir : ils en conclurent que c’étaient des êtres surnaturels, que les divinités seules pourraient vaincre ; Xicotencatl consulta le grand prêtre du dieu Gamaxtli, et lui demanda ce qu’il fallait faire pour arriver à les détruire. Le chef du sacerdoce lui répondit que ses ennemis étaient fils du soleil et invincibles durant le jour, alors que leur père luit à l’horizon, mais que durant la nuit et privés de l’influence de la chaleur qui leur avait donné la vie, ils perdaient leurs forces et devenaient semblables au reste des mortels.
Cette réponse fut reçue comme un oracle infaillible, et malgré le souverain mépris que les Tlaxcallans avaient pour les attaques nocturnes, ils résolurent de déroger en cette occasion à leurs habitudes. Xicotencatl, voulant avoir d’abord des informations précises sur la manière dont le camp espagnol était disposé, envoya à Cortès cinquante espions chargés de vivres, de présents et de feintes propositions de paix. Mais Fernand, informé des intentions réelles de ces émissaires par l’iin des capitaines de Cempoallan nommé Tioc, les fit arrêter et les menaça du dernier supplice s’ils ne lui découvraient pas la vérité. La peur les fit parler, ils crurent le général doué du pouvoir de deviner leurs pensées, et firent des aveux complets. On coupa les mains à sept d’entre eux, et on les chargea d’aller dire aux Tlaxcallans qu’un supplice semblable serait inlligé à tous les espions dont on parviendrait à s’emparer.
L’attaque projetée eut lieu la nuit suivante. Dix mille hommes se mirent en marche sous la conduite de Xicoten-
catl. Mais les Espagnols étaient sur leurs gardes, et ne quittaient pas leurs armes, même pour dormir. Les sentinelles aperçurent des ombres nombreuses qui s’avancaient en se glissant sous les broussailles, elles donnèrent l’alarme : en un instant toute la troupe fut sur pied : Cortès s’élança à la rencontre des assaillants avec sa cavalerie, et tomba sur les plus avancés, qui s’enfuirent- sans s’arrêter, ou se caebèrent dans les cbamps de maïs. Les Tlaxcallans, qui, sur la foi de leurs prêtres, avaient cru mareber à une victoire certaine, éprouvèrent une inexprimable terreur en se voyant découverts. Le bruit des clochettes qui garnissaient le poitrail des chevaux et l’arrivée des espions mutilés augmentèrent leur effroi; ils se débandèrent dans toutes les directions, sans coup férir. Xicotencatl lui-même se réfugia précipitamment à Tlaxcalla, fit convoquer le grand conseil, et s’avoua vaincu. Maxicatzin profita de la cii*coustance pour rallier à sa politique pacifique les principaux membres du sénat, et pour les engager à envoyer au vainqueur une députation, composée de quelques-uns des principaux membres des quatre tribus, et chargée de traiter avec lui.
Cortès de son côté, voyant ses soldats fatigués, parfois môme découragés, et étant plus désireux que jamais de compter des amis parmi les indigènes, envoya porter à la république de nouvelles propositions de paix.
Tandis que ses envoyés se rendaient à Tlaxcalla, une ambassade composée de six des plus nobles personnages de l’empire de fAnabuac et d’une suite de plus de deux cents personnes arriva au teocalli où il s’était momentanément établi. Cette ambassade venait de la part de Montézuma afin de tenter un dernier effort; elle était chargée d’immenses trésors. Les étonnantes victoires de cette poignée d’étrangers, le démembrement de l’empire, dont plusieurs provinces venaient de se détacher pour se donner aux nouveaux venus, avaient mis le comble aux angoisses de finfortuné
SECONDE PARTIE
monarque. Il iaisait engager Cortès à rebrousser chemin et à se soustraire aux dangers qu’il courrait à Mexico de la part d’une populace furieuse ; si le général cédait, le souverain de l’Anahuac consentait à se reconnaître tributaire du roi d’Espagne. Fernand renouvela froidement sa précédente réponse, et dit que les ordres de son maître, auxquels il ne pouvait se soustraire, l’obligeaient à se rendre à la capitale. Puis il engagea les ambassadeurs à passer quelques jours au camp pour se reposer de leur longue marche.
Ils furent témoins le jour suivant de l’arrivée des envoyés tlaxcallans; Xicotencatl, le courageux adversaire des Espagnols, marchait à leur tête. C’était un grand et robuste jeune homme, de mâle contenance. Il prit la parole, après avoir courtoisement salué le général. Loin de songer à excuser sa précédente hostilité, il en prit seul la responsahilité , puis il ajouta que TIaxcalla, après avoir éprouvé si cruellement la valeur des hommes de l’Orient, serait aussi fidèle à l’alliance qu’elle allait contracter qu’elle avait été acharnée au combat; mais qu’ayant toujours lutté pour son indépendance, elle suppliait qu’on ne la livrât pas aux Mexicains, ses mortels ennemis. Il finit en disant à Cortès que, pour gage de sa parole, iflui livrait en qualité d’otages les nobles seigneurs de sa suite, lesquels resteraient en son pouvoir tant qu’il le jugerait à propos.
Fernand répondit qu’il acceptait l’alliance des Tlaxcallans et que, plus tard, ils en comprendraient futilité, mais que si jamais ils y devenaient infidèles, il en saurait tirer une vengeance éclatante. Puis il embrassa cordialement Xicotencatl.
La paix fut alors solennellement conclue. TIaxcalla se reconnut vassale de la couronne de Castille, et s’engagea à soutenir Cortès dans toutes ses expéditions.
La matinée étant peu avancée, le général fit célébrer une messe d’actions de grâces au ieocalli, converti en une chapelle, à laquelle on donna le nom de Notre-Dame de la Victoire,
La conclusion du traité causa une joie universelle, rendue plus vive encore par le désir de narguer les ambassadeurs mexicains, qui en effet en furent irrités au dernier point. On la célébra par des cbants, des danses et des réjouissances publiques. Cette alliance, à laquelle les Tlaxcollans restèrent toujours fidèles, peut être considérée comme le point de départ de l’asservissement de l’Amérique centrale à l’Espagne.
A partir de ce moment, l’abondance régna au camp des Européens ; leurs nouveaux amis venaient en foule le visiter et y porter des provisions. Plusieurs dé|)utations du sénat de la république s’y rendirent également pour offi-ir à Cortès de riches présents en or et en pierreries, et le supplier de céder au désir de ses alliés, et de prendre ses quartiers dans leur ville. Les ambassadeurs mexicains s’efforcèrent en vain de l’en dissuader en lui répétant que cet empressement cachait quelque dessein perfide ; il fixa le 23 septembre pour y faire son entrée. Avant le départ le père Olmedo chanta encore une fois la messe et bénit la foule. Ensuite l’armée se mit en mouvement ; six lieues la séparaient de la capitale; ce fut une marche triomphale, toute la population des environs s’était portée sur son passage.
Tlaxcalla était une des villes les plus remarquables et les plus populeuses de l’Amérique. Ses vastes faubourgs, ses magnifiques jardins, ses collines couvertes de temples et de palais, ses pyramides, ses maisons blanches aux terrasses fleuries, ses bains publics, son vaste marché abondamment approvisionné en toutes choses, l’ordre qui y régnait, causèrent un inexprimable étonnement aux Espagnols. Cortès dans ses lettres met cette cité au-dessus de Grenade la superbe. Toute la seigneurie vint à sa rencontre. La ville avait un air de fête, de tous côtés s’élevaient des arcs de triomphe en verdure, les rues étaient jonchées de fleurs. Les repas et les réjouissances durèrent huit jours ; fénergie du capitaine sut maintenir une discipline séNère parmi scs soldats, au milieu des ovations dont ils étaient l’objet.
SECONDE PARTIE
Cortès espérait en finir avec le ciüte des idoles à Tlaxcalla comme il avait fait à Cempoallan, et imposer le christianisme à ses nouveaux amis; le père Olrnedo modéra ce zèle trop ardent, et démontra au général qne les moyens violents n’opèrent jamais de conversions durables et que la force brutale ne donne pas la foi. Cependant des discussions religieuses s’engagèrent : les Tlaxcallans consentaient à admettre le Dieu des chrétiens, mais ils ne voulaient pas renoncer à leurs anciennes divinités protectrices, de crainte de paraître ingrats. Fernand exigea au moins l’abolition légale des sacrifices humains, et fit ériger une chapelle catholique dans le palais qui lui avait été assigné comme demeure. Les historiens contemporains et les témoins les plus dignes de foi rapportent unanimement que l’exaltation de la croix dans cette chapelle fut accompagnée de circonstances miraculeuses. Au moment où on l’élevait, on vit apparaître au ciel, du coté de forient, une nuée lumineuse qui s’abaissa doucement vers le signe sacré de notre rédemption et y resta constamment visible pendant quatre années ’ ; en même temps, on entendit des cris lamentables dans les temples des fausses divinités, plusieurs des idoles les plus révérées se brisèrent; et à partir de ce moment les oracles de Tlaxcalla restèrent muets.
La première messe célébrée à la chapelle attira un immense concours d’indigènes. Plusieurs d’entre eux ne tardèrent pas à demander le baptême; dans le nombre se trouvaient les filles de quelques-unes des plus nobles maisons du pays. Ces dernières épousèrent bientôt après des officiers espagnols; différentes familles issues de ces mariages existent encore.
' Les prêtres des idoles tirent souvent d’inutiles efforts pour abattre la croix; les Tlaxcallans, étonnés de ce prodige, prirent l’iiabitude de s’agenouiller lorsqu’ils la voyaient et d’avoir recours à elle dans leurs nécessités. Ils avaient d’ailleurs déjà adoré précédemment un signe presque semblable sous le nom de tonacaquahuitl, ce qui signifie Varbre de la nourriture.
iG
Cependant les députations de la répuLliqne de Huexolzinco et des villes et États du voisinage arrivaient en foule pour présenter leurs hommages à Cortès, et se reconnaître vassales de la couronne de Castille. Les ambassadeurs de Montézuma, témoins de cet empressement, qui amoindrissait de plus en plus les États de leur maître, en éprouvaient un profond désespoir.
Toutefois la cité sainte de l’Anahuac, Cholullan, la ville de Quetzalcohuatl, demeura étrangère au mouvement général.
Cortès avait résolu de la traverser pour se rendre à Mexico. Les ambassadeurs de Montézuma l’y poussaient, espérant que les Cholullèques massacreraient les Espagnols; les Tlaxcallans, au contraire, redoutant quelque perfidie, cbercbaient à l’en dissuader. Décidé à ne pas renoncer à son dessein, le capitaine général fit demander à Cholullan, par des députés indigènes, l’autorisation d’y passer; elle lui fut refusée d’abord avec beaucoup de hauteur; mais les Cbolullèques ne tardèrent pas à changer d’avis : ils firent savoir aux Espagnols qu’ils les recevraient; et en même temps les magistrats locaux mirent la ville en état de siège, afin d’écraser à l’improviste Fernand et son armée pendant qu’ils y séjourneraient.
Cependant un espion tlaxcaltèque, ayant découvert les projets de la seigneurie de Cholullan, en fit part à Cortès; cela ne l’arrêta pas; il se borna à recommander le plus })rofond secret à celui qui l’avait informé. Après trois semaines de séjour à Tlaxcalla, il se mit en marche, suivi de cinquante mille hommes de troupes alliées. Les magistrats de Cholullan vinrent à sa rencontre avec tous les dehors de l’amitié et du respect, et lui déclarèrent qij^ils se reconnaissaient vassaux du roi d’Espagne. Fernand feignit d’être dupe de ces protestations, fit prendre acte de la déclaration de vasselage par le notaire de l’armée, et entra dans la cité sainte du nouveau monde, après avoir congédié les Tlaxcallans; il n’en garda que six mille, qui campèrent en dehors de la
SECONDE PARTIE
ville, les Cholullans l’ayant prié de ne pas les introduire dans leurs murs, à cause de la grande inimitié qui régnait entre les deux peuples.