CHAPITRE TREIZIÈME
Situation déplorable de l’Anabiiac pendant l’absence du capitaine général.
— Retour de Cortès. — Nuno de Guzman. —X'oyage de Fernand Cortès
en Espagne.
Peu de jours après le départ de Cortès pour le Honduras, Alonzo de Estrada et Rodrigo de Albornos, que le capitaine général avait laissés à Mexico pour y gouverner à sa place, se brouillèrent; la division se mit entre les Espagnols. En cette occasion, les uns prirent parti pour Alonzo , les autres pour Rodrigue ; le désordre fut extrême. Les deux camps ne s’entendaient que pour rançonner les indigènes, et pour les accabler de mauvais traitements; leur indigne conduite Unit par soulever les Indiens; plusieurs Castillans furent massacrés dans les rues de la ville et dans les campagnes; une révolte générale semblait imminente.
Les religieux intervinrent; ils tachèrent d’apaiser les indigènes, et reprochèrent vivement aux Espagnols leur cupidité et leurs excès; mais ceux-ci ne tinrent aucun compte des avertissements que leur donnèrent les fds de Saint-François, et continuèrent à piller effrontément le pays.
On n’a pas oublié que Cortès avait été informé de ces
désordres à Guazaciialco, et qu’en chargeant le facteur Gonzalo de Salazar et le contrôleur Peralinindès Cliirino do Ubeda de rétablir la paix à Mexico , il leur avait remis deux patentes; Tune leur prescrivait de s’adjoindre pour le gouvernement à Albornos et à Estrada, s’ils trouvaient, cà leur arrivée , la paix rétablie entre ces deux bommcs ; la seconde les autorisait à prendre seuls les rênes de l’administration, si la discorde n’était pas encore apaisée.
Ixtlilxocbitl , de son côté, avait fait dire à son lieutenant Izquinquani que, si les religieux étaient inquiétés par les Espagnols, il devait les inviter de sa part à se relircr à Tczcuco, où ils seraient à l’abri des mauvais traitements de leurs com[)atriotes, et où on leur fournirait ce dont ils pourraient avoir besoin. Il avait donné aussi l’ordre de placer autour de leur demeure une garde nombreuse, chargée de veiller jour et nuit à leur sûreté.
Salazar et Cliirino arrivèrent sans encombre à Mexico. Poussés par l’ambition, ils s’entendirent avec Albornos, qui baissait Estrada, au point- de consentir à renoncer au pouvoir, pour entraîner son rival dans sa chute et le faire punir comme le fauteur des troubles. D’accord avec Albornos, les envoyés de Cortès déchirèrent l’une des patentes et ne montrèrent que celle portant que, puisque les deux premiers lieutenants du gouverneur ne pouvaient pas se mettre d’accord, les nouveaux venus devaient prendre leur place.
Mais bientôt après Albornos se réconcilia avec Esti’ada, et lui révéla l’bistoire de la patente déchirée; ils allèrent donc tous deux porter plainte au licencié Zuazo, et demandèrent à être reconnus de nouveau comme memhres du gouvernement. Zuazo décida en leur faveur, mais Salazar et son compagnon refusèrent absolument de se soumettre à ce jugement.
Salazar, adroit et rusé, se ligua avec un certain Rodrigo de Paz, parent de Cortès, et Alguazil Mayor, qui jouissait
SECONDE PARTIE
d’une grande influence dans le pays, parce que les partisans du capitaine général le considéraient comme leur chef. Soutenu par cet homme, il fit arrêter Esirada et Albornos, les retint prisonniers dans leurs maisons, accabla leurs amis d’amendes et de confiscations, et en fit même fouetter cpielques-uns publiquement.
Ces violences servirent de prélude à des excès plus hideux encore. Les deux gouverneurs firent torturer les nobles indigènes dont ils parvinrent à s’emparer, pour leur extorquer leur or et leurs bijoux, et distriliiièrent à ceux qui suivaient leur parti des ripartimientos très-considérables. De fréquentes émeutes s’ensuivirent. Salazar et son collègue s’efforcèrent de les réprimer par des massacres ; quant aux chefs de ceux qui s’insurgeaient, lorsqu’on parvenait à s’emparer de leurs personnes, on les brûlait vifs ou on les livrait à des chiens affamés.
Rodi’igo de Paz s’étant permis de blâmer la conduite des deux sous-gouverneurs, et ayant prié quelques franciscains de leur représenter qu’ils ruinaient le pays, Salazar accabla les religieux d’injures et fit arrêter Rodrigo. L’emprisonnement causa un grand tumulte, mais le despote n’en tint pas compte; et, voulant se débarrasser d’un censeur importun, il le condamna au supplice de la corde. Il s’empressa aussi d’exiler le licencié Zuazo et quelques gens de bien , afin que personne ne pût s’opposer à ses volontés.
Les deux partis espagnols se dessinèrent alors très-nettement dans l’Anahuac : l’un, à la tête duquel étaient Salazar et Chirino, se composait des anciens amis de Velasquez de Léon; l’autre, de ceux de Cortès. Les gouverneurs, craignant que ces derniers ne leur suscitassent de l’opposition, répandirent le bruit que le capitaine général avait péri , sous les coups des Indiens, avec tous ceux qui l’accompagnaient dans l’expédition du Honduras. Pour donner plus de consistance à cette rumeur, ils firent célébrer en son honneur une pompeuse cérémonie funèbre au couvent de
L’EMPIllE MEXICAIN.
Saint-François. La nouvelle de la mort du général ayant été déclarée controuvée par plusieurs personnes, Salazar et Chirino firent proclamer publicpiement que ceux qui oseraient dire que Cortès vivait encore recevraient cent coups de fouet. L’effet suivit de près la menace; on fouetta même des femmes; i)lusieurs des amis de Fernand furent arrêtés , les autres se réfugièrent dans les couvents ou dans les forêts du voisinage , attendant que Dieu leur envoyât du secours.
Après cet éclat, les deux tyrans crurent n’avoir plus rien à ménager. Ils s’installèrent dans le palais du gouverneur général, s’emparèrent de ses trésors, les envoyèrent en Espagne, vendirent à vil prix ses biens à leurs créatures, afin que celles-ci eussent intérêt à les soutenir si jamais Fernand venait à reparaître. Salazar, ayant ensuite annoncé qu’Ixtlilxocbitl avait péri également au Honduras, déclara de bonne prise l’or, les bijoux, les objets précieux provenant des tributs, et qui se ti’ouvaient dans les palais du prince à Tezcuco. Il y recueillit, à ce qu’on assure, des sommes prodigieuses; les documents contemporains i)arlent de plus de trente mille pesos d’or. Salazar fut secondé dans cette œuvre d’iniquité par les trois gouverneurs indigènes nommés pour tenir la place des rois de l’Anabuac en leur absence*. Trompant la confiance de leurs maîtres, ces bommes se conduisirent de la façon la plus indigne; ils ne se contentèrent pas de prendre part au pillage des biens des rois, ils se constituèrent les serviles instruments des deux despotes espagnols; à leur instigation, ils firent mettre à mort ou réduisirent en esclavage un grand nombre de riches et nobles personnages qui habitaient dans leurs gou-
' Lorsque Cortès et ses amis rentrèrent à Mexico, ils ne luirent savoir exactement ce qu’on leur avait volé , parce que celui (jui avait fait l’inventaire (le leurs biens s’était enfui en Espagne et avait lini ses jours dans les prisons de S(Wille. Quant à IxÜilxochitl , jamais il ne recouvra rien de ce qui lui avait été enlevé.
SECONDE PARTIE
vernemenls. Beaucoup de parents des anciens souverains durent abandonner leurs biens et leur patrie, et s’enfuir en terre étrangère, -pour éviter d’être élranglés ou brûlés vifs sous de futiles prétextes, ou de se voir condamnés à servir des misérables qui avaient été leurs sujets.
Un vaisseau, qui vint toucher au Honduras, instruisit entin Cortès des excès de Salazar et de la manière dont il traitait ses amis. Ce fut alors qu’il fit partir pour Mexico son page Martin Dorantès U Le messager était porteur de plusieurs pièces importantes : l’une contenait la révocation des patentes antérieures; la seconde annulait les pouvoirs des officiers royaux qui en avaient abusé pour allumer un semblable incendie ; la troisième nommait, pour gouverner à leur place, François de Las Casas, parent de Fernand.
Lorsque Dorantès arriva à Mexico, il n’y trouva plus Las Casas; Salazar l’avait envoyé prisonnier en Espagne, afin de s’en débarrasser. Le page, craignant que le tyran ne le fît pendre, se réfugia dans le couvent de Saint-François. Cependant le bruit de son arrivée ne tarda pas à se répandre, et causa un étonnement général; il n’y avait plus personne, pour ainsi dire, qui espéixàt que Cortès vécût encore; Salazar et Chirino , h force de répéter qu’il était mort, avaient tini par le croire eux-mêmes.
Lorsque Albornos et Estrada virent la lettre par laquelle Fernand révoquait les pouvoirs donnés à leurs successeurs , ils crurent le moment venu de se venger des affronts qu’on leur avait fait subir. Ils réunirent les amis de Cortès, se tirent remettre, par les alcades et les régidors, la baguette de justice, et se rendirent tumultueusement au palais du gouverneur général, dans lequel Salazar s’était retranché avec une troupe bien armée d’hommes de son parti. On brisa les portes du palais avec de l’artillerie, et fon s’empara de la personne de Salazar; quant à Chirino, il réussit
Voyez chapitre précédent.
à prendre la fuite pendant le désordre, qui fut épouvantable. On ne comprend pas que les indigènes n’en aient j>as profité pour exécuter la résolution qu’ils avaient formée de tomber sur les Espagnols, de les massacrer jusqu’au dernier et de délivrer leur patrie.
Une affreuse réaction fut alors inaugurée. Estrada et Albornos commencèrent à gouverner en suivant les mêmes errements que leurs prédécesseurs, de manière à s’enriebir le plus vite possible. Ils prirent pour eux les meilleures répartitions et un très-grand nombre d’indiens; ils en distribuèrent à leurs amis, et firent le procès des partisans de Salazar. Plusieurs d’entre eux furent pendus ou décapités, et on les dépouilla tous de leurs propriétés, de leurs Indiens et de leurs trésors.
Telle était la situation, lorsqu’on apprit que Cortès et Ixtlilxocbitl venaient de débarquer à Chalcbicbuecan. Un effroi extrême se répandit aussitôt parmi la plupart des Espagnols; car, en dehors des religieux, il en était fort peu dont les mains fussent restées pures pendant cette longue et sanglante orgie. Cependant, cbacun des coupables se disposait à porter plainte des exécutions, des pillages et des vexations qui avaient eu lieu. Les uns voulaient accuser Salazar et son complice Cbirino; les autres Albornos et Estrada, ipii tenaient alors le timon des affaires.
Les indigènes reçurent le capitaine général comme un libérateur. Celui-ci, voyant ce (jifii avait à débrouiller d’affaires, et pressé ])eut-être aussi i)ar le remords que lui faisait éprouver le souvenir de rexécution de Teotilac, se relira au couvent de Saint-François, se confessa et communia, et consulta ensuite le gardien et les religieux les plus graves sur tout ce qui s’était passé et sur la conduite qu’il avait à tenir.
Mais au moment où Cortès se disposait à agir, on vit arriver à la Nouvelle-Espagne le licencié Louis Ponce de Léon, envoyé t>ar le roi en (jualité de juge de résidence et chargé
SECONDE PARTIE
de faire une enquête sur la conduite de notre liéros. Les partisans de Velasquez, l’ancien gouverneur de Cuba, nombreux et puissants à la cour, avaient monté ce coup contre Fernand. Ponce de Léon n’eut pas le loisir d’exécuter son mandat, il mourut peu de jours après son débarquement; le licencié Marcos de Aguilar, qui le remplaça, ne lui survécut que de quelques semaines , et ses successeurs , Estrada et Gonzaio de Sandoval, étaient du }>arti du conquérant du Mexique.
Cependant, de nouvelles tribulations attendaient ce dernier. Nufio de Guzman venait d’arriver avec le titre de gouverneur dans celte province de Panuco, si laborieusement conquise, et où Fernand avait eu tant de peine à établir l’autorité du roi son maître, et la sienne propre. Guzman, que nous allons voir à l’œuvre, était l’un des monstres les plus abominables dont les annales de l’bumanité aient conservé le souvenir; toutefois, avant de partir pour le nouveau monde , il avait su cacher ses instincts féroces sous le masque de la dévotion. En se rendant à son gouvernement, il s’était longtemps arrêté à l’île espagnole de Cuba; Gonzaio de Guzman, ami et successeur de Velasquez de Léon, et. les colons des îles, ennemis de Cortès et envieux de sa position élevée, avaient profité du séjour de Nuûo pour lui faire partager leurs haines et leurs jalousies.
A peine débarqué à Panuco, il écrivit à Fernand une lettre conçue en termes excessivement insolents, et en même temps il en adressa une remplie de témoignages d’amitié au facteur Salazar, lequel était toujours sous les verrous. Cette dernière lettre servit de point de départ à une correspondance très-active; bientôt Nuno de Gnzmaa en vint au point de considérer comme ses ennemis personnels tous ceux qui refusaient de voir un traître en Cortès; il fit fouetter publiquement quelques personnes qui s’étaient permis de dire que notre héros avait rendu d’importants services à la couronne de Castille, et leur fit casser les dents à coups de bâton;, il en
arrêta quelques autres sur le territoire de Mexico pour le même motif, et les fit pendre. Il alla plus loin encore; il empiéta sur les limites du gouvernement de Fernand, en s’emparant de plusieurs villages que les habitants de Mexico tenaient en cominanderie; il accabla les caciques de tortures et de vexations, et mit garnison chez eux pour les forcer à reconnaître son autorité et à lui livrer leurs trésors.
Telle était la situation lorsque Cortès apprit que le pouvoir administratif et judiciaire de la Nouvelle-Es[)agne lui était retiré pour passer aux mains d’une audience royale, dont ce même Niino de Guzman , son ennemi le plus acharné , était nommé président.
An moment où les quatre membres de l’audience débarquèrent sur le sol américain, deux d’entre eux moururent; Matienzo, l’un des survivants, était un vieillard décrépit; l’autre, nommé Delgadillo, un tout jeune homme. Ils s’empressèrent d’envoyer à Panuco un messager chargé d’annoncer leur venue à Guzman.
On vit arriver dans le nouveau monde, avec les auditeurs, Jean de Zumarraga, gardien du couvent des franciscains dit del Ahrejo, près de Yalladolid; il portait le titre d’évêque élu de Mexico, mais il ne reçut ses bulles et la consécration épiscopale qu’en 1532. Zumarraga était un homme de la plus haute vertu, animé d’un zèle incomparable pour la conversion des Indiens; il se constitua en toute occasion leur défenseur, et il fut secondé admirablement par les religieux qui se trouvaient déjà dans l’Anabuac, et par ceux qui vinrent se réunir aux premiers, et (pie nous ferons bientôt connaître.
Lorsque Fernand Cortès vit scs services méconnus et oubliés, il se décida à partir pour l’Espagne (1528), et à plaider lui-même sa cause en présence de Cbarles-Onint.
Il s’embarqua, suivi de son fidèle Sandoval, son aller ego, de quelques-uns de scs compagnons d’armes, de plusieurs nobles tlaxcallans et aztèques, d’indiens et de jeunes et belles
SECONDE PARTIE
Indiennes des différentes parties de l’Anahiiac; il eut soin d’emporter aussi nne quantité considérable d’or et d’argent , et de superbes échantillons de toutes les choses rares et magnifiques que produisaient les contrées dont il avait doté la couronne de son maître.
Fernand, débarqué à Palos dans les derniers jours du mois de mai 1528, se rendit en toute hâte à Madrid, et en dépit des intrigues des anciens partisans de Velasquez de Léon, il n’eut pas de peine à confondre ses ennemis. Il devint en Espagne l’objet des plus imposantes ovations; Charles-Quint lui fit l’accueil le plus flatteur, lui confirma son titre de gouverneur de la Nouvelle-Espagne et des terres et îles qu’il pourrait découvrir dans la mer du Sud, érigea pour lui en marquisat la riche et magnifique vallée d’Oaxaca, lui abandonna en toute propriété celle d’Atrisco, avec ses jilles, ses bourgs et scs vingt-trois mille habitants, lui conféra l’ordre de Saint-Jacques, et lui fit épouser, en secondes noces, la sœur du comte d’Aguilar, la belle Juana de l’antique et illustre maison de Zuniga.
Cortès n’oublia ni ses frères d’armes ni ses alliés pendant son temps de faveur. Il obtint pour les premiers la confirmation des cessions de terres qu’il leur avait faites et divers privilèges, et il fit reconnaître findépendance de ses fidèles amis les Tlaxcallans.
Le séjour glorieux de Fernand en Espagne fut cruellement troublé par la mort de Sandoval , qui expira dans une petite ville d’Andalousie, au moment où il se rendait à la cour. Sandoval, le plus fidèle, le ])lns désintéressé, le plus brave des compagnons de notre héros, le chef des expéditions périlleuses, l’homme qui ne redoutait aucun danger, comptait trente ans à peine , mais il était usé par les fatigues et les blessures. Cortès le chérissait comme on chérit un fils; il fut inconsolable de sa perte.
Nous verrons bientôt que la faveur dont le vainqueur de l’Anabuac venait d’être comblé était un dernier sourire de
L’EMPITiE MEXTCAl.V
la fortune, et qu’il finit par ne recueillir de tous ses travaux que la plus noire ingratitude.
Faisons connaître maintenant ce qui se passait dans la Nouvelle-Espagne pendant l’absence de Fernand.