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CHAPITRE DOUZIÈME

Suite des conquêtes des Espagnols dans l’Amérique centrale. — Expédition de Cortès au, Honduras. — Fin tragique des rois de l’Anahuac.

Après la chute de Mexico, les peuples du nouveau monde , au lieu de s’unir pour combattre les étrangers, continuèrent à n’écouter que leurs anciennes rivalités, et à prêter les uns après les autres le secours de leurs armes aux envahisseui's dont ils réclamaient l’appui. Cette conduite insensée leur lit perdi’e promjttement leur indépendance, et les soumit à un joug commun.

Le ti avail que nous avons entrepris ayant pour objet spécial l’empire de l’Anabuac, nous nous bornerons à donner ici quelques indications pour compléter l’histoire de la conquête de l’Amérique centrale.

Tangaxoan II, roi du Michoacan ou des Tarasques, que nous avons eu occasion de nommer déjà % fut le premier à envoyer des ambassadeurs à Cortès a[)rès sa victoire.

' Voyez chapitre huitième.

Le Michoacan occupait la pente occiflentale de la Cordillère de rAnaluiac, depuis le rio de Zacatula jusqu’au port de la Navidad, et des montagnes de Xala et de Coliina à la rivière de Lerma et au lac de Chapalla. C’était un pays fertile, entrecoupé* de vallées et de gracieuses collines, parfaitement cultivé, riche en prairies bien arrosées. Sa belle capitale, Tzintzontzan , émule de Mexico - Tenochlitlan , s’élevait sur les bords du cbarmant lac Patzcuaro L Les Tarasques appartenaient, à ce qu’il paraît, à la grande famille aztèque. Séduits par un sol et un climat admirables, ils s’étaient arrêtés et définitivement fixés dans le Micboacan, lors de la grande émigration des peuples de l’Amérique du Nord; et en se mêlant aux tribus indigènes, ils avaient pris le nom de Tarasques qui appartenait à l’une d’elles, mais qui n’était pas originairement celui des nouveaux venus.

L’bistoire du Michoacan est fort peu connue; on sait seulement que les envahisseurs soumirent successivement les petites peuplades qui les entouraient et qu’ils se formèrent ainsi un grand royaume. Ils adoptèrent peu à peu les jnœurs, la civilisation, les usages et même la langue des premiers habitants de la contrée dans laquelle ils s’étaient établis. Leur état social et leurs dieux étaient à peu près les mêmes que ceux des Mexicains, mais le sang des victimes humaines souillait plus rarement leurs autels. Leur politique passait pour fort adroite, et jamais, malgi-é des guerres très-fréquentes, les souverains de l’Anabuac ne purent les entamer L On citait la sagesse de leurs lois, leur habileté dans l’agriculture; ils étaient fort industrieux, actifs et hospitaliers, et ils excellaient dans l’orfèvrerie et dans l’art de fabriquer les mosaïques en plumes.

‘ Cett« superbe cité n’est plus aujourd’hui qu’un misérable village.

» Les rois du Michoacan portèrent pour cette raison le titre de canzoni , c’est-à-dire chaussés. Les princes tributaires de l’empire de l’Anabuac étaient obligés de se déchausser pour paraître en présence de leur suzerain.

SECONDE PARTIE

Corlès retint plusieurs jours au quartier général espagnol les ambassadeurs du Michoacan; il leur donna le spectacle d’une petite guerre, les questionna sur la mer du Sud, dont il soupçonnait l’existence, et apprit d’eux qu’on y pouvait arriver en traversant leur pays.

Enfin il les renvoya comblés de présents, et les fit accompagner de deux Espagnols qui devaient explorer le royaume et examiner s’il serait facile d’y établir une grande colonie.

Les deux aventuriers revinrent bientôt: la peinture qu’ils firent à Fernand de la beauté, de la fertilité, des richesses et du climat du Michoacan, décida le capitaine général à charger Olid de s’assurer de cette magnifique contrée. Tl le fit partir avec cent hommes d’infanterie et quarante chevaux.

Mais le roi Tangaxoan II, d’abord favorablement disposé pour les Espagnols, se repentit des avances qu’il leur avait faites et oublia, disent les annales du pays, les avis que lui avait donnés sa sœur. Il envoya contre Christoval de Olid une armée qui fut promptement dispersée. Le roi et la cour s’enfuirent, Christoval s’avança vers Tzintzontzan , pilla les temples, les palais et les sépultures royales sans rencontrer d’opposition. Il resta quatre mois dans la capitale du Michoacan, et y établit l’autorité espagnole. Tangaxoan, désirant se faire pardonner sa précédente conduite, se rendit alors à Coyohuacan auprès de Cortès, lui porta soixante-dix charges d’or et deux cent cinquante d’argent * , et se déclara vassal de la couronne de Castille. Fernand le retint plusieurs jours et le combla de caresses. Tangaxoan retourna dans ses États animé des dispositions les plus favorables envers les Espagnols, qu’il traita dès lors avec la plus entière confiance. La colonisation commencée par Olid se consolida, et cet officier, ayant assuré ses derrières, se

La charge était de cinquante livres.

L'EMPÏUE MEXICAIN.

dirigea vers la province de Coliman, et se mit à la recherche de la grande mer du Sud.

Cependant, plusieurs des provinces et des États jadis tributaires de l’empire de l’Analuiac et situés sur les deux océans se soulevaient, refusaient de payer les tributs accoutumés et de se soumettre à la domination étrangère; quelques Espagnols qui parcouraient le pays pour chercher de l’or ou commercer avec les indigènes venaient d’être massacrés. Cortès chargea Sandoval de soumettre les insurgés : il le mit à la tête de deux cents fantassins et de trente-cinq cavaliers espagnols, et Ixtlilxochitl lui adjoignit trente mille Indiens sous le commandement de plusieurs de ses frères et de quelques nobles et vieux soldats, ses sujets. L’expédition fut partout couronnée de succès. Sandoval eut à livrer plusieurs combats, la victoire demeura fidèle à ses armes; il fonda les forts de Medellin et del Espiritu-Santo, pour assurer dans ces parages la domination de la couronne de Castille.

Le seul pays de Tototepec, situé sur l’océan Pacifique, persista dans sa révolte, et déclara même la guerre aux autres indigènes qui s’étaient alliés aux Espagnols et à Ixtlilxocbitl. Ces derniers Indiens firent prier en conséquence le roi de Tezcuco et Cortès de leur envoyer des troupes pour les protéger. Fernand expédia Pedro de Alvarado avec deux cents hommes d’infanterie et quarante chevaux, et Ixtlilxochitl lui adjoignit quelques milliers de ses guerriers (1522). Le voyage fut pénible et dura plus d’un mois; il fallut livrer plusieurs combats durant le trajet.

Au moment de l’arrivée à. Tototepec, le général des Tezcucains somma le souverain de la province d’accepter la paix et de se reconnaître vassal du roi d’Espagne; il eut Pair d’y consentir; mais il méditait un guet-ajiens. Les habitants reçurent les troupes avec les dehors de la bonne amitié, et leur offrirent de les conduire dans de très-grandes maisons (pii avaient été disposées, disaient-ils, afin que les

SECONDE PARTIE

étrangers pussent s’y reposer. Mais les Acollmas prièrent Alvarado de n’y pas aller, car ils avaient appris que durant la nuit on devait mettre le feu à ces demeures, qui étaient couvertes en chaume. Alvarado prit donc ses quartiers ailleurs, et s’empara de la personne du prince et de son fils. Ceux-ci, voyant leur ruse dévoilée, payèrent une l’ançon de 25,000 castillans d’or, et se soumirent. La province de Tolotepec et celles qui l’entourent furent alors colonisées, et Cortès envoya dans ces régions des charpentiers et des marins pour construire des brigantins et des caravelles, destinés à explorer les côtes de l’océan du Sud et les îles qui Favoisi lient.

L’expédition de Christophe de Olid dans la province de Colima n’avait pas été heureuse; dix Espagnols et un grand nombre d’alliés indigènes avaient péri dans un combat livré aux habitants du pays. Aussitôt que Fernand reçut la nouvelle de ce revers, il envoya au secours de son lieutenant l’inti’épide Sandoval avec soixante fantassins, vingt- cinq cavaliers et seize mille Acollmas fournis par Ixllilxochitl. Après une bataille sanglante et longtemps disputée, les babitantsdeColiman et des villes et villages des contrées environnantes se rendirent et reconnurent la domination espagnole. On fonda plusieurs établissements coloniaux dans le pays.

Tandis que les indigènes étaient comprimés en certaines contrées avec l’assistance d’autres indigènes, l’avidité et la dureté des conquéi'ants amenaient des soulèvements nouveaux en diverses provinces déjà soumises. Plusieurs des seigneurs aztèques qui avaient échappé à la prise de Mexico, révoltés de la manière dont leur roi Guatemozin avait été traité, prirent les armes contre Cortès. On les vainquit après une lutte acbarnée, et les instigateurs de la révolte fui’ent rigoureusement punis.

D’autres insurrections eurent lieu successivement à Tototepec, à Cbamula, dans le Mixtecapan, dans le Tzapotecapan et en un grand nombre d’autres lieux; elles furent toutes

comprimées , grâce aux troupes auxiliaires que fournit Ixtlilxochitl. Le sang indigène coula à tlots; les vainqueurs revinrent de ces diverses expéditions gorgés d’or et de butin, et deux ans après la chute de Tenochtitlan , tout l’ancien empire de l’Anahuac était soumis ; il s’étendait à quatre cents lieues à la ronde, depuis le grand lac de Tezcuco jusqu’aux rivages des deux océans, vers le nord et le sud.

Vers ce même temps, les souverains des contrées méridionales, qui jamais n’avaient été soumises à la puissance mexicaine , envoyèrent à leur tour des présents et des ambassadeurs à Cortès, et réclamèrent son assistance en reconnaissant la suzeraineté de la couronne d’Espagne. C’était Cocyopy, roi des Zapotèques et fervent adorateur de Ouetzalcoluiatl, c’étaient les princes Cakcbiquels venant implorer son assistance contre les entreprises de leurs voisins les Quichés, les Zutugiles et les États Quauhtemalèques * indépendants. Cortès leur promit l’envoi prochain d’un de ses lieutenants.

Tel fut le point de départ de la conquête de Soconusco, de Guatemala, de Cuzcatlan, etc., et de l’expédition de Pedro de Alvarado dans ces magnitiques contrées. Les Espagnols, en y arrivant, y trouvèrent une civilisation plus avancée encore que dans l’Anahuac, ils y virent beaucoup de villes grandes et magnifiques, entourées de très-fortes murailles et peu[)lécs de somptueux édifices bâtis en pierre de taille, plus beaux, plus riches et mieux construits que ceux de Tezcuco et de Mexico-Tenochtitlan.

L’histoire de la conquête de ces pays et des établissements qu’y fondèrent les vainqueurs ne renti’e plus dans le sujet que nous traitons. Bornons-nous à ra[)peler que l’ex[)édition d’ Alvarado est écrite en lettres de sang dans les fastes de l’Amérique.

* Guatemala.

SECONDE PARTIE

Ce tigre à face humaine et son frère, plus cruel encore, qui gouverna pendant quelque temps à sa place, se livrèrent dans ces régions infortunées à des actes de cruauté dont on ne trouve d’exemples que dans les annales des persécutions aux temps de Rome païenne. Ils exercèrent leurs fureurs avec un égal acharnement contre leurs ennemis et conli’c ceux qui avaient été originairement leurs alliés. La victoire leur fut presque constamment fidèle; ils tirent raser les villes, massacrer des populations entières et en vendirent d’autres en qualité d’esclaves, séparant sans pitié le mari de la femme, les enfants de leurs parents; ils transportèrent par milliers les habitants des campagnes dans les ravines profondes tracées par les fleuves, les y enfermèrent pour recueillir le sable d’or, et les y laissèrent périr ensuite de faim et de misère. Pour les fautes les plus légères, ils faisaient assommer les malheureux Indiens à coups de nerf de bœuf, ils ordonnaient qu’on les jetât nus, pieds et poings liés, sur des fourmilières, ou qu’on les enduisît de graisse et qu’ensuite on les brûlât vifs. Pour couronner leur œuvre, ils flrent pendre, brûler ou étrangler tous les membres des familles princières des Élats guatémalèques, dont la royauté s’éteignit ainsi dans des flots de sang. Sous cette épouvantable administration, des provinces se dépeuplèrent et devinrent de vastes déserts ; l’insatiable tyrannie d’Alvarado sut inventer mille moyens pour réduire au désespoir les populations : il les poussait à la révolte afin d’avoir l’occasion de leur infliger de nouveaux tourments. Conduite bien digne des hommes qui avaient été la cause première de la destruction de Mexico, en faisant massacrer la noblesse aztèque, pendant que, sans défiance et désarmée , elle célébrait une de ses fêtes * !

1 Francisco de Montijo tint une conduite également révoltante dans le Yucatan. Mais les Maias , race plus hardie que les peuples dont nous venons de parler, se soulevèrent en masse , harcelèrent de tous côtés les Espagnols, les massacrèrent partout où ils les trouvèrent , et les forcèrent enfin à quitter

Retournons à Fernand Cortès.

II avait enfin reçu sa nomination de capitaine général et gouverneur des pays nouvellement conquis; l)icntôt après les oRiciers royaux Alonso de Estrada, Rodrigo de All)ornos, Gonzalo de Salazar et Pero Almcmlez Chirino, y arrivèrent. Fernand leur fit le meilleur accueil, les mit en possession de leurs charges et les combla de biens. Tous, sans en excepter le facteur Salazar, que nous verrons devenir son mortel ennemi, lui firent les plus grandes démonstrations d’amitié.

L’intention de notre héros était alors de faire explorer les côtes de la mer du Sud, afin de chercher la nouvelle route des Indes, c’est-à-dire le passage de l’océan Atlantique à l’océan Pacifique ^ passage que les conquérants de l’Amérique croyaient devoir trouver dans les latitudes de la Nouvelle-Espagne. Mais d’autres soins obligèrent Cortès à ajourner ses projets et l’empèchèrent d’aller à la découverte. L’Espagnol Garay venait de se déclarer chef indépendant du pays de Panuco, région montueuse située sur le golfe de Mexico, à quatre-vingt-dix lieues au nord-est des capitales de l’Anabiiac, et qui avait dépendu en partie du royaume de Tezcuco. Garay n’eut pas les succès qu’il avait rêvés; beaucoiq) de ses compagnons furent massacrés par les Indiens; car, comme le dit don Fernand d’Alva Ixtlilxochill, « quand les Espagnols se présentaient dans le nouveau monde sans alliés, ils ne faisaient rien d’important, et ils avaient toujours le dessous; ils ne restaient vainqueurs que lorsqu’ils avaient des auxiliaires indigènes; cenx-ci commençaient toujours le combat et menaient la danse. » Quoi qu’il en soit, après la tentative de Garay, le pays de Panuco

le pays. Ils n’y revinrent qu’en 1542, et fondèrent la ville de Merida. La domination castillane ne se consolida dans la péninsule yucatè(iue que par la suite.

* Cortès ignorait que Magellan avait découvert ce passage au sud de l’Amérique.

SECONDE PARTIE

fut livré au désordre et à la révolte. Le vainqueur de Mexico se mit à la tête de ses troupes et de ses alliés pour y établir son autorité. Il y réussit, mais il eut à soutenir avec les indigènes une lutte longue, sanglante et hérissée de difficultés. La contrée était entrecoupée de ravins et de précipices, et, suivant l’expression de Cortès, la nature môme du sol y rendait les villes presque imprenables. « Ces Indiens », dit encore Fernand, « combattent armés de lances longues de vingt-cinq cà trente pieds, dont l’extrémité est munie de cailloux excessivement tranchants et pointus; ils sont la terreur des contrées voisines et se sont rendus redoutables aux Espagnols eux-mêmes. C’est pendant la nuit qu’ils attaquent et qu’ils mettent les villes et les villages à feu et à sang. »

Plusieurs fois Cortès, soutenu par l’armée d’Ixtlilxochitl, crut avoir soumis ces terribles tribus, mais dès que les Espagnols s’éloignaient, elles reprenaient les armes. Enfin le capitaine général chargea Sandoval de les poursuivre jusque dans leurs derniers retranchements, de les réduire en esclavage, en les marquant d’un fer rouge, et de partager leurs terres à ses soldats. Cette sentence cruelle fut exécutée; Sandoval en exagéra encore les rigueurs : il vainquit les peuplades avec l’assistance des Acolbuas et des Mexicains, et fit saisir et brûler vifs quatre cents chefs.

Après avoir soumis la province de Panuco, Cortès voulut doter encore la couronne de Castille du pays d’Ybueras (le Honduras), qui avait toujours su se maintenir indépendant de l’empire de PAnabuac, et où se trouvaient, disaiton, des mines d’or prodigieusement riches. Ce fut encore Olid que Fernand chargea de cette expédition. Le jeune officier partit; mais il commença par se rendre à la Havane, où il devait prendre des vivres et acheter des chevaux. Velasquez de Léon, gouverneur de Cuba, s’y trouvait alors; il connaissait Olid de longue date, le vit, et réussit à le rendre infidèle à son général. Le jeune aventurier arriva au Honduras, en prit possession au nom du gouverneur de Cuba,

L’EMVIUE MEXICAIN.

et réussit promptement à coloniser une partie du pays. Grâce à la douceur de son régime et à l’intluence que lui assurait la présence de sa femme, fille de Montézinna, il n’eut à soutenir aucune guerre avec les indigènes.

Huit mois se passèrent sans qu’il donnât signe de vie à Cortès. Celui-ci, ne doutant plus de la trahison de son lieutenant, mit un autre de ses ofticiers, Francisco de Las Cazas, à la tête de cent Espagnols et de quelques milliers d’indiens, et lui ordonna de s’emparer d’Olid mort ou vif. Las Cazas, assailli par de violentes tempêtes et ne connaissant pas le pays, perdit une grande partie de ses hommes pendant son expédition et au moment où il arrivait au Honduras. Olid, informé du but de sa venue, se porta à sa rencontre, lui livra bataille, le vainquit, et l’emmena, avec les officiers do sa suite, à Naco, capitale d’une riche seigneurie dont les chefs s’étaient soumis de leur plein gré à la domination espagnole. Olid, caractère ouvert et porté à la générosité, laissa une entière liberté à ses prisonniers et les traita plutôt en anciens frères d’armes qu’en captifs; ils en profitèrent pour ourdir une conspiration contre lui; ils réussirent à rallier ses partisans à l’autorité de Cortès, s’emparèrent de la personne de leur hôte tandis qu’il était à se divertir à table avec eux, et le jetèrent en prison. H fut jugé, condamné et décapité à Xaco comme traître. Las Cazas prit le commandement de la colonie et jeta les fondements de la ville de Triixillo, ([ui devint la cajiitale du Honduras. Le régime de la terreur et de l’oppression remplaça alors pour les malheureux indigènes le régime doux et paternel dont les avait fait jouir Olid.

Cependant quelques mois se passèrent sans que Cortès reçût de nouvelles de Las Cazas; il se décida, en conséquence, à marcher lui-même contre Olid. H donna le pouvoir de décider toutes les contestations qui s’élèveraient en son absence au licencié Zuazo, qu’il nomma haut justicier [juaticia mmjor) , et il lui adjoignit, en qualité de collègues

SECONDE PARTIE

dans le gouvernement, le trésorier Alonso de Estrada et le contador Albornos. Laissant alors Mexico tout occupée à se relever de ses ruines, il se mit en route avec le plus pompeux appareil (oct. 1524). Des gardes du corps, des pages, de nombreux domestiques, l’accompagnaient. Marina et ses femmes furent également du voyage. Sandoval eut le commandement de la division espagnole, forte de cinq cents hommes d’infanterie et de cent cinquante cavaliers. Ixtlilxocbill se mit à la tète de vingt mille auxiliaires indigènes; il avait eu soin de les choisir ])armi les plus braves de ses hommes de guerre, et de leur donner pour chefs des capitaines dont il avait pu apprécier la valeur sur le champ de bataille. II laissait pour gouverner à sa place le royaume de Tezcuco Alonzo Joquinquani, qu’il croyait un de ses serviteurs les plus dévoués.

Cortès ne voulut pas que les trois anciens rois de l’Anahuac, Guatimozin, Tetlepan-Quetzal et Cohuanacoch restassent à Mexico en son absence, de crainte qu’ils n’en profitassent pour pousser les Indiens à secouer le joug; il les traîna à sa suite. Deux seigneurs du pays, Zoutecou et Cohuatecatl, furent désignés pour exercer à Mexico et à Tlacopan, en l’absence des deux rois, le semblant de pouvoir laissé aux souverains indigènes.

Les caciques de Tabasco et de Xicalanco avaient fourni au capitaine général des caries topographiques, peintes sur toile de coton, très-exactes, où se trouvaient tracés les chemins qu’on aurait à suivre et les obstacles qui s’opposeraient à la marche. Jusqu’à Guazacualco le voyage se fit sans encombre.

Arrivé en ce lieu, Cortès reçut de Mexico des lettres qui lui annonçaient qu’Estrada et Albornos s’étaient lirouillés et avaient même tiré l’épée l’un contre l’autre, après s’ètre accablés d’injures. Fernand fit aussitôt partir pour la capitale le facteur Gonzalo de Salazar et l’inspecteur Peralmindes Chirino, qui étaient au nombre de ses compagnons de route.

et les chargea de mettre un terme au désordre. Il leur donna deux patentes : d’après l’une, s’ils trouvaient Alhornos et Estrada d’accord, ils devaient simplement s’adjoindre à eux, et gouverner tous quatre, de concert avec le licencié Zuazo, lequel conservait seul l’administration de la justice, en sa qualité de jurisconsulte; mais si la discorde continuait, Salazar et Chirino étaient autorisés, par l’autre patente, à prendre seuls les rênes du gouvernement.

Le capitaine général croyait avoir assuré la paix de Mexico par cette disposition; nous verrons plus tard quelle devint l’occasion des plus graves désordres. Il poursuivit sa route.

Après Guazacualco, les Espagnols et leurs alliés eurent à lutter avec des diflicultés sans nombre. Nous n’entrerons pas dans le récit détaillé de l’expédition de Fernand au Honduras; elle ne se lie qu’indirectement au sujet que nous traitons et pourrait donner matière à une élude spéciale. Nous dirons en peu de mots que celte expédition fut plus hérissée de dangers et d’obstacles qu’aucune de celles que les Espagnols lirent dans le nouveau monde. Tantôt il fallait traverser d’immenses prairies inondées, des marécages dans lesquels les chevaux enfonçaient jusqu’au poitrail, ou des forêts vierges que jamais pied humain n’avait foulées; tantôt 011 escaladait des' montagnes taillées à pic, entrecoupées de précipices sans fond, et sur le sommet desquelles ni hommes ni chevaux ne pouvaient se soutenir, tant les ouragans qui les balayaient étaient impétueux. A ces diflicultés naturelles, ({u’il fallut vaincre chaque jour [lendant une marche de quatre cents lieues, se joignirent celles que les indigènes opposèrent aux envahisseurs. Les énergiciues populations de cette partie de l’Amérique centrale préféraient la mort au joug que les Castillans voulaient leur imposer. Elles défendirent leur terrain pied à pied avec le courage du désespoir. Leurs prêtres leur en donnaient l’exemple; ils s’enfermaient dans leurs temples avec les objets nécessaires au culte, y mettaient le feu, et s’y laissaient brûler avec leurs

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trésors. Le courage, la persévérance et le sang-froid de Cortès firent face à tous les dangers.

Il est cependant iin épisode de cette terrible campagne auquel nous devons nous arrêter; nous eussions voulu pouvoir le passer sous silence, par respect pour la mémoire de notre héros, à laquelle il imprime une indélébile flétrissure. Nous prenons pour guides, dans ce déplorable récit. Don Fernand d’Alva Ixtlilxochitl et Bernal-Diaz, les plus véridiques et les plus modérés des historiens.

On ne saurait se figurer, disent-ils tous deux , ce que les trois rois de fAnabuac, les autres princes indigènes, leurs vassaux, leurs troupes et Ixtlilxochitl lui-même, ce fidèle allié des Castillans, eurent à souffrir pendant le voyage; ils étaient exténués de faim et de soif, ne vivaient que d’herbes et de fruits sauvages, encore n’en avaient-ils pas à suffisance. Les Espagnols n’en prenaient aucun souci ; ils avaient du mais, mais ils aimaient mieux le donner à leurs chevaux qu’aux Indiens. Cependant jamais ceux-ci ne se plaignaient, jamais ils ne montraient de faiblesse, et ils exécutaient de bonne grâce tout ce qu’on leur commandait. Il leur eût été bien facile alors de massacrer leurs vainqueurs, sans courir le moindre risque , ou bien encore ils auraient pu les abandonner au milieu de la nuit, en emmenant les guides, retourner à Mexico, sûrs d’être bien reçus en tous lieux, et laisser périr dans les déserts Cortès et ses compagnons européens.

On était arrivé, dans les derniers jours du carnaval de Tannée 1525, dans le voisinage de Teotilac, ville située à deux lieues de la province d’Acalan. L’armée fit halte de bonne heure auprès d’une rivière assez considérable; on éleva deux cabanes en paille. Tune pour le capitaine général et les siens, l’autre pour les trois rois de TAnabuac.

Les indigènes avaient vu précédemment les Espagnols se livrer à des réjouissances à cette même époque de Tannée; ils se mirent donc aussi à se divertir suivant leurs anciennes

coutumes, et ils furent d’autant plus joyeux que les habitants du pays, loin de les traiter en ennemis en cette occurrence, leur avaient apporté d’abondantes provisions. Les trois rois, assis dans leur hutte avec quelques-uns des anciens seigneurs de l’empire, plaisantaient entre eux. Gohuanacoch, s’adressant à Guatimozin, lui dit en riant : « Sei- » gneur, la province que nous allons conquérir sera pour » moi; car vous savez que, suivant les constitutions de mon » aïeul Nelzahualcoyotl , et en vertu des traités qu’il lit » avec Itzcohuatl, ancêtre de Votre Altesse, la ville de » Tezcuco et mes royaumes doivent avoir la suprématie en » tout. » Guatimozin s’empressa de lui répondre : « Dans ce » temps-là, seigneur, nos armées n’étaient pas conduites » par d’autres, alors il eût été bien que A'otre Altesse obtînt » le premier rang, car Tezcuco est notre ancienne patrie, » et c’est de cette ville qu’est sortie notre maison; mais » aujourd’hui que nous sommes aidés par les lils du soleil, » grâce au bien qu’ils me veulent, la couronne ni’appar- » tiendra. » Tetlepan Qiietzal s’écria alors à son tour : « Non, » seigneur, parce qu’à présent tout va à rebours, elle est » pour moi, car le royaume desTecpanèques, qui est le der- » nier dans l’ordre, doit être aujourd’hui le premier. »

La conversation continua sur ce ton; les seigneurs ])résents s’en mêlèrent, et, malgré quelques souvenirs pénibles et de tristes réminiscences, la gaieté des anciens maîtres de l’Anabuac ne se démentit pas. Cortès survint; voyant les trois rois joyeux et causant entre eux avec beaucoup d’intérêt, il soupçonna (juelque mauvais dessein, et leur lit dire rudement par interprète (pi’il ti’ouvait fort mal que des personnes de leur condition missent en oubli le sentiment de leur dignité, et qu’il les priait de cesser leurs discours. Ils lui répondirent avec simplicité qu’ils n’avaient pas cru manquer à ce qu’ils se devaient à eux-mêmes en se montrant contents au milieu des soulTrances et des privations, et en donnant de la sorte un exemple de courage à

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ceux qui les entouraient; mais qu’ils cesseraient leur badinage parce que cela lui déplaisait.

Fernand se retira et appela Gostemexi, Indien natif d’Ixtapalapan, qui lui servait d’espion et lui faisait de fréquents rapports sur ce qui se disait et se passait dans l’année. Le général lui demanda quels étaient les discours que les rois tenaient entre eux. Cet homme, poussé par une secrète rancune contre Guatimozin, révéla un prétendu complot de ce pi'ince et de ses deux collègues, dont le but était de tomber sur les Espagnols au passage de quelque l'ivière , de les massacrer et de réunir ensuite leurs forces pour retourner à Mexico et y attaquer la garnison. Sur cette dénonciation vague, dénuée de })reuves, et malgré les dénégations formelles des trois rois, Cortès condamna les princes infortunés au supplice de la corde, et fit exécuter immédiatement la sentence , bien que le jour commençât à peine à paraître L Guatimozin fut pendu le jiremier; Tetlepan-Quetzal le second; Cohuanacoch le dernier (15 février 1525). Le capitaine général, craignant une révolte, avait ordonné que cette hideuse exécution se passât dans le plus profond secret; cependant Ixtlilxocbitl en fut averti ; il sortit en toute bâte de son logement et ordonna à ses troupes de le suivre. Au moment où il arriva sur le théâtre du crime, les rois de Mexico et de Tlacopan avaient cessé de vivre; Colmanacocli était livré à d’effroyables convulsions. Son frère s’élança vers lui, coupa la corde qui le retenait, le livra aux siens, afin qu’ils lui donnassent les soins que son état récla-

* D’après une autre version, qui a pour elle de respectables autorités, Cortès, plus coupable encore, aurait inventé l’accusation de Costeinexi , afin d’avoir un prétexte pour se débarrasser de princes qu’il était fatigué de surveiller et dont il redoutait l’inlluence sur les populations. Il est de fait qu’après son retour à Te/cuco, Ixtlilxocbitl lit mettre Costeinexi à la torture pour le forcer à révéler ce qu’il avait dit au capitaine général , et qu’au milieu des tourments cet bon>me soutint invariablement qu’il s’était borné à répéter la conversation très-innocente des trois rois.

L’EMPIUE MEXICAIN.

mait et reprocha énergiquement à Cortès son indigne conduite. L’attitude des troupes indigènes était menaçante: un mot ou un signal d’Ixtlilxochitl eût suffi pour faire massacrer les Espagnols. Fernand, voyant rimminence du danger, supplia le prince de Tezcuco de l’écouter, lui révéla la prétendue conjuration, et réussit enfin, bien qu’avec beaucoup de peine, disent nos bistoiiens, à le calmer et à lui persuader qu’il avait été dans le cas de légitime défense. «La foi qu’lxtlilxocbitl avait reçue, ajoute Don Fernand d’Alva, le décida à faire le sacrifice de sa vengeance , et à renfermer au fond de son cœur le ressentiment qu’il éprouvait de celte trahison. 11 crut qu’on tenant une conduite différente, tout serait perdu, que la pro[)agation de l’Évangile serait arrêtée et qu’il naîtrait des guerres sans nomijre. »

Néanmoins la sentence abominable prononcée avec tant de précipitation contre des princes que leur caractère généreux et leur grandeur d’àme dans le malheur avaient rendus chers même à leurs anciens ennemis, répandit le deuil dans l’armée et fit éprouver un sentiment d’horreur et de tristesse aux Espagnols aussi bien qu’aux indigènes. Bernal- Diaz s’exprime à ce sujet avec la franchise d’un vieux soldat, dans son intéressante relation de la conquête de la Nouvelle-Espagne.

«Avant d’être mis à mort, dit-il, le roi Guatimozin se » tourna vers Cortès et s’écria : — Maliiitzin je vois iiiaiii- » tenant que tes promesses devaient aboutir à ma mort. » .l’aurais dû me la donner moi-même dans ma ville de «Mexico, plutôt que de mettre ma personne en ton pou- » voir. Pourquoi me fais-tu périr aussi injustement? Dieu » te demandera compte de mon sang et te punira. — Les «autres princes dirent qu’ils étaient heureux de mourir à

' Ces soins furent inutiles; l’infortuné prince eut, peu de jours après, une hémorragie dont il mourut.

^ >'om que les indigènes donnaient à Fernand.

SECONDE PARTIE

» côté de Giiatiraozin. Ainsi finirent ces grands hommes, et » je puis ajouter ces grands chrétiens, très-pieux pour des ô Indiens. Les ayant vus en si haute fortune et position, ils » me firent grande pitié.

» Ils furent très-bons pour moi pendant notre marche,

» ajoute encore Bernai Je déclare ici qu’ils souffrirent la

» mort sans l’avoir méritée, et que leur supplice fut une très- » grande injustice. Nous en jugeâmes tous ainsi, il n’y eut » parmi nous qu’une opinion sur cette cruelle et inique » sentence. »

L’expédition se remit en mouvement après le supplice des trois rois. Plus elle avançait, plus les obstacles qui s’opposaient à sa marche se multipliaient. Tantôt les indigènes fuyaient à son approche, tantôt il fallait lutter contre eux, et cette guerre de partisans se faisait avec d’épouvantables raffinements de cruauté. Lorsque enfin Cortès arriva au terme de son voyage , après des fatigues et des travaux sans nombre , il trouva la colonie espagnole dans la condition la plus misérable; mais, ainsi que nous le disions précédemment. Las Cazas avait accompli les ordres de son chef, et Christoval de Olid n’était plus. Le capitaine général s’occupa aussitôt d’explorer le pays et d’y fonder divers établissements pour assurer la domination de la couronne de Castille.

Tandis qu’il était livré à ces travaux importants , il reçut des nouvelles des auditeurs de Cuba, qui lui annonçaient que des révoltes avaient eu lieu à Mexico. Sa première pensée fut de profiter de la présence de quelques navires pour retourner en Anahuac par la voie de mer; le mauvais temps l’en empêcha. Il prit donc le parti d’y expédier un page espagnol, nommé Martin Dorantès, en le munissant de lettres dans lesquelles il transmettait ses ordres à ceux qu’il avait chargés de gouverner en son absence. A sa prière, Ixtlilxochitl adjoignit au messager quelques-uns des seigneurs indigènes qui avaient pris part à la campagne du Honduras. Martin Dorantès et ses compagnons arrivèrent à

Mexico après bien des fatigues; nous parlerons au cliapitre prochain de l’état dans lequel ils trouvèrent cette ville.

Cependant Cortès, soutenu par Ixtlilxochitl, avait fini par soumettre le Honduras , tantôt en négociant avec les princes indiens, tantôt en ayant recours à la voie des armes, en ravageant le pays et en bridant les villes et les villages.

Il résolut alors de faire reconnaîire encore son autorité par les provinces de Hueyflato et de Nicaragua; il était au moment d’entreprendre cette nouvelle expédition, lorsque Diego Altamirano, son cousin, vint lui porter des nouvelles de l’Anabuac, et lui annoncei* que les querelles qui divisaient les Espagnols auraient pour conséquence prochaine et infaillible la perte de Mexico. Cortès s’empressa, en conséquence, d’établir l’administration des deux villes deTruxillo et de Natividad, récemment fondées dans le Honduras, et laissant son armée sous le commandement de Sandoval, il s’embarqua, le 15 avril 1526, à Truxillo, avec Ixtlilxochitl, vingt Castillans, deux cents guerriers et plusieurs chefs indigènes. Les vents contraires portèrent la petite escadre à Cuba. Fernand s’y arrêta dix jours; puis, après sept jours de navigation, il débarqua à Chalcbichuecan L Aussitôt après son arrivée en ce lieu, Ixtlilxochitl envoya aux anciennes capitales de l’Anabuac la relation de son voyage et des maux qu’il avait endurés. En tous lieux, les populations se réjouirent de son arrivée; mais la nouvelle de la tin malheureuse des anciens rois fit verser beaucoup de larmes à leurs sujets.

Ixtlilxochitl et Cortès passèrent encore huit jours à Chalcliicbuecan , puis ils se mirent eu route pour Mexico. Pendant leur voyage, on les reçut en tous lieux avec beaucoup de solennité; les chefs des provinces, môme ceux des pays situés tà une distance de soixante à quatre-vingts lieues, arrivaient à leur rencontre avec de magnifiques présents des-

De cJuilchiuh, émeraude; aujourd'hui Saint-Jean d’Ulloa.

SECONDE PARTIE

tinés à Ixtlilxochitl, dernier objet de leurs respects, et pleuraient avec lui sur ses malheurs et sur la mort de leurs rois. On eût dit, ajoute l’instorien du Mexique, des fds privés de leurs pères, tant la perte de leurs princes était cruelle pour eux. Après quinze jours de marche, les voyageurs arrivèrent à Tezcuco ; les princes de la famille de Netzahualpilli et la population leur firent grand accueil. Fernand repartit de suite pour Mexico. Occupons-nous maintenant de ce qui s’était passé dans cette ville pendant son absence.

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