‹ L'Empire MexicainChapitre 117 sur 127 · CHAPITRE DIX-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HUITIÈME

Dernières révolutions du Mexique.

Le grand drame révolutionnaire qui a couvert de sang la Nouvelle-Espagne s’ouvre, en 1810, dans l’État de Guanaxato. Un vaste système de conspiration contre le gouvernement espagnol y est arrêté; le cri de mort aux Gachupinos ^ commence à se mêler au cri de vive Ferdinand VH et à celui de vive Notre-Dame de Guadalupe; l’impitoyable Hidalgo , curé de Dolores , paraît sur la scène ; l’assassinat et le pillage marchent à sa suite. La barbarie de ce chef exaspère les populations espagnoles, justifie leurs représailles et empêche les créoles respectables de se joindre aux insurgés. Hidalgo est pris et fusillé.

Après son supplice, la guerre dite de l’indépendance se transforme en une sorte de chouannerie. Des haines et des passions nouvelles viennent se joindre aux haines et aux passions qui avaient paru au commencement de la lutte , et l’enveniment de plus en plus. Rayon , l’un des chefs des insurgés, a le premier la pensée de régulariser la révolution, en lui donnant un gouvernement. Une junte nationale, composée de cinq membres, est établie à Zitacuaro ; elle di-esse une sorte de plan de constitution ultra-libérale, dans lequel elle invite Ferdinand VII, qu’elle reconnaît encore en qualité de souverain légitime, à venir régner sur la Nouvellc-

' Voyez la note à la fin du volume.

* Gachupinos était le sobriquet par lequel les Indiens désignaient communément les Espagnols. Ce mot signifie qui pique du pied; c’est une allusion aux éiierons des cavaliers castillans.

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Espagne. La junte envoie son programme au vice-roi Ycnegas, qui le lait brûler publiquement par le bourreau.

Bientôt après, Morelos devient le principal champion de l’indépendance. Divers succès contre les Espagnols marquent ses débuts; quelquefois aussi le sort des armes lui est contraire; royalistes et patriotes ont tour à tour leurs jours de représailles et de vengeances. Le pays est converti en une vaste arène où l’on s’entre-déchire. Morelos, auquel ses partisans ont conféré la dictature , aspire à établir un semblant d’ordre; il convoque un congrès national, qui s’ouvre à Cbilpanzingo, le 13 septembre 1813. Cette assemblée proclame V indépendance du Mexique. Le sort des armes cesse d’ètre favorable à Morelos; il lutte énergiquement contre la mauvaise fortune, mais ses revers ne finissent qu’avec sa vie ; il est pris par les Espagnols et fusillé le 22 décembre 1815. Sa mort brise le lien qui unissait les diverses fractions du parti de l’indépendance, les provinces s’isolent, le désordre se généralise et devient épouvantable ; Teran, l’iin des généraux indépendants, dissout le congrès. Le vice-roi Apodaca, successeur de Venegas, estime le moment favorable pour offrir aux hommes honorables qui avaient pris part au mouvement, une amnistie pleine et entière. Elle est acceptée, notamment par Teran, Rayon et Bravo, qui avaient été les principaux lieutenants de Morelos, et elle est loyalement tenue des deux côtés.

La direction du parti de la révolution tombe alors aux mains d’hommes que leur férocité rend les objets de l’hor- Teur de tous les partis; Torres, prêtre, qui a quitté la soutane pour revêtir la casaque du partisan , surpasse en cruauté les autres chefs des démagogues; ses moyens d’action sont le pillage et l’assassinat.

Sur ces entrefaites, l’Espagnol Xavier Mina arrive au Mexicpie. C’était un homme très-jeune encore, d’une nature généreuse et ardente, que les utopies libérales de l’époque avaient séduit; il ne rêvait qu’émancipation de rimmanité,

et, comme tous les gens de l’école à laquelle il appartenait, il était sans cesse préoccupé du droit, et ne songeait guère au devoir. Il avait pris part à la grande lutte des Espagnols contre Napoléon; captif des Français et enfermé à A’incennes, il en était sorti après la conclusion de la paix en 1814; mais ses idées avancées l’ayant rendu suspect à la cour de Ferdinand VII, il s’était décidé à aller offrir ses services aux opprimés du nouveau monde.

Mina débarque au Mexique, à Solo la Marina, le 15 avril 1817, pour se mettre à la tète du mouvement révolutionnaire. Mais, Espagnol, il tient à conserver à sa patrie le grand royaume américain, en y établissant un gouvernement constitutionnel; la séparation absolue n’entre pas dans ses plans. La majorité des créoles suspecte ses intentions et ne se joint pas à lui; les guérillas éparses, qu’il se flattait de voir accourir sous ses drapeaux, n’arrivent pas. Il réussit cependant à se mettre en rapport avec les insurgés du Raxio, commandés par don Cbristoval Nava, et avec plusieurs autres }>atriotes. Quelques succès brillants marquent ses débuts, mais bientôt l’avantage reste aux troupes royalistes. Mina est pris et fusillé le 11 novembre 1817. 11 était âgé de vingt-buit ans; quelques mois passés au milieu des démagogues avaient sufli pour lui enlever ses illusions.

Après la mort de ce jeune chef, les troupes royales poursuivent leurs succès; au mois de juillet 1819, la révolution était descendue dans les derniers bas-fonds de la société; elle ne tenait plus aucune des places fortes du pays; quelques guérillas isolées rodaient encore dans les districts des montagnes, et le vice-roi Apodoca pouvait écrire à Madrid que l’insurrection aux abois touchait à sa dernière heure.

Cependant les événements (jui se passent en Europe ont un funeste retentissement dans le nouveau monde, et y réveillent les passions momentanément assoupies.

En 1820, on reçoit au Mexique la nouvelle du soulève-

SECONDE PARTIE

ment de l’Espagne et du rétablissement de la constitution des cortès. Aussitôt la révolution relève la tête; divers partis se forment, le plus modéré se prononce pour la monarchie constitutionnelle; le second, pour la république fédérative, à l’instar de celle des Etats-Unis; le troisième, pour la république une et indivisible, avec un seul pouvoir central.

Au milieu de ce conflit d’opinions , le vice-roi Apodoca veut assurer à Ferdinand VII un asile au Mexique et la couronne de ces magnifiques contrées; et son plan ne pouvant être exécuté que par l’armée., il met à sa tête don Augustin Iturbide, né en Micboacan, d’iine famille créole considérable , et qui avait déjà servi en chef contre les insurgés au commencement de la révolution.

La défection d’Iturbide ne se fait pas attendre; le 24 février 1821, il proclame le fameux d'Iguala, par lequel il déclare le Mexique monarchie constitutionnelle indépendante de V Espagne^ et appelle au trône, avec le titre d’empereur, Ferdinand Yll, ou, à son défaut, l’iin ou l’autre des Infants de la maison de Bourbon. Le programme d’Iturbide excite de l’enthousiasme dans la majorité de la population; il est adopté par Juan O’Donoju, partisan du mouvement révolutionnaire espagnol, et que les derniers événements ont fait succéder à Apodoca, en qualité de vice-roi. O’Donoju conclut avec Iturbide le traité de Cordova, par lequel il reconnaît l’indépendance de la Nouvelle-Espagne, et livre à l’armée mexicaine la capitale du pays. Les insurgés établissent à Mexico une régence de cinq membres et une junte qui en compte trente-six ; elle nomme Iturbide président de la régence, et lui conféré les fonctions de généralissime et de grand amiral.

Les cortès sont convoquées pour le 24 février 1822. Dès leurs premières séances, trois partis s’y dessinent nettement : les bourbonnistes , qui veulent que les droits de la maison d’Espagne soient respectés; les républicains et les ilurbistes, lesquels ont la prétention de faire monter leur héros sur le

trône. Bientôt on apprend que les cortès de Madrid ont déclaré nul le traité de Cordova; cet acte amène la dissolution du parti hourhonniste , qui disparaît alors complètement. Les républicains et les iturhistes restent seuls en présence ; les premiers veulent organiser un soulèvement conti'e le président généralissime ; mais les seconds les préviennent ; un formidable mouvement populaii*e a lieu dans les rues de Mexico; le 22 mai 1822, Iturbide est proclamé empereur, sous le nom d’Augustin I", et sa famille est déclarée famille impériale; le congrès sanctionne l’élection, sous la pression du peuple.

Cependant Iturbide sait qu’il compte de nombreux ennemis dans ce congrès; il le dissout et y substitue une junte instituante, composée uniquement de ses créatures. Toutefois, rien n’est plus éphémère que la popularité; au bout de quelques semaines, le nouvel empereur a perdu la sienne. Le général Santa-Anna , commandant de la Yera-Gruz , se prononce le premier contre lui; Victoria, ancien lieutenant de Morelos, qui n’a point été compris dans l’amnistie, et qui, depuis la mort de son chef, a vécu errant dans les bois et dans les déserts, ATctoria se joint à Santa-Anna. L’insurrection contre l’empereur se répand dans toutes les provinces, les chefs militaires se mettent à sa tète. Iturhide convoque l’ancien congrès qu’il avait dissous, et abdique le 20 mars 1823. L’assemblée le condamne à l’exil en Italie, en lui assurant une ])ension de vingt-ciiK} mille piastres, et le 11 mai l’ex-empereur met à la voile avec sa famille.

Le congiès reprend ses travaux interrompus pendant le règne de dix mois du prince détrôné, et pose les bases de l’organisation fédérative de la république mexicaine; mais un grand nombre de provinces se prononcent contre celte assemblée, la déclarent illégale, comme ayant oulre-passé le terme de son mandat, et réclament de nouvelles élections.

Au milieu du désordre qui résulte de cette situation , on apprend qu’Iturbide a quitté l’Italie pour se rendre en An-

SECONDE PARTIE

gleterre; le congrès s’empresse de le déclarer traître, proscrit et hors la loi, ainsi que tous ses adhérents, s’il osait se permettre de poser le pied sur le territoire mexicain.

En effet, l’ancien empereur, parti de Southampton, sui’ un bâtiment anglais, le 11 mai 1824, arrive au Mexique, comptant réunir autour de sa personne de nombreux adhérents, et y répéter l’audacieuse entreprise de l’île d’Elbe; au lieu de cela , il y parodie la catastrophe de Murat. Le général Felipe de la Garza, commandant de Soto la Marina, s’empare de lui au moment où il débarque, et peu de jours après Iturhide est fusillé.

Le congrès proclame la république fédérative, nomme les généraux Guadalupe Victoria et Bravo président et viceprésident, et se sé[)are. Une nouvelle assemblée s’ouvre au commencement du mois de janvier 1825.

En cette même année, les Mexicains s’emparent de Saint- Jean d’Ulloa , dernier point occupé par l’Espagne sur la terre ferme ; la famine oblige le brave général Coppinger, qui défend la place, à capituler. Les républicains veulent faire de la propagande armée au dehors et s’emparer de l’île de Cuba; mais Vivès, qui y commande, saisit le fil de la conjuration, et arrête les complices; l’entreprise avorte. L’Angleterre est la première à reconnaître la fédération mexicaine; plusieurs [)uissances imitent son exemple.

En 1826, toutes les républiques, jadis colonies espagnoles, sont conviées au grand congrès de Panama, pour s’y occuper de leurs intérêts communs ; les députés du Mexique , du Guatemala, de la Colombie et du Pérou, sont les seuls qui se présentent à la réunion; ils concluent un traité de confédération entre les quatre États, et bientôt les maladies engendrées par le climat les obligent à se séparer.

Cependant , les passions les plus diverses continuent à fermenter au sein de la jeune république. Les Mexicains, en copiant la constitution fédérale des Anglo-Américains, n’avaient pu transporter chez eux l’esprit qui vivifie les insti-

tulions de ces peuples. Ils s’embarrassent dans les rouages du double gouvernement des États particuliers et de runion en général; l’anarchie se perpétue dans la Nouvelle-Espagne. Sous prétexte de sauvegarder les droits de l’État, le congrès veut s’immiscer dans les affaires de l’Église, régenter les évêques et les congrégations religieuses. Une conjuration, qui paraît avoir eu de vastes ramifications, en résulte; son but est de rétablir dans leurs droits la religion et la royauté; le moine Arenas, l’àme de l’entreprise, est arreté; on ne parvient à lui arracher aucun aveu. 11 est fusillé le 2 juin 1826.

Deux grands partis, ayant l’im et l’autre des accointances avec la franc-maçonnerie, commencent à se dessiner au Mexique à cette môme époque, et bientôt ils forment deux clubs très-nombreux. Le premier, dit des escoceses, parce qu’il se rattache au rite écossais, reconnaît en qualité de chef le général Bravo; il se compose de l’élite de la société mexicaine, des modérés de la révolution, qui veulent le respect de la loi et des droits acquis ; le second porte le nom de yorkinos^ à cause de son aftiliation à une loge de New -Ami k; il compte parmi ses membres les radicaux, les républicains avancés , lesquels , comme les sans-culottes du temps de la Terreur, ont sans cesse à la bouche le mot salut public, et font appel aux passions populaires et à l’armée.

Ces nouveaux éléments de désordre bannissent du sol mexicain la sécurité et la paix; le commerce et l’industrie tombent dans une langueur mortelle, les cbamiis restent incultes, l’administration ne fonctionne plus; l’État éprouve le contre-coup de la misère générale, il est obligé de contracter un emprunt à de déiilorables conditions, pour parer à la banqueroute.

En 1827, le gouvernement espère porter remède au mal en décrétant la fermeture des deux clubs. Les yorkinos ne tiennent aucun compte de cet ordre; ils déclarent la jiatrie en danger, continuent à se réunir et exigent l’expulsion im-

médiate de tous les Espagnols, et la confiscation de leurs propriétés.

Exaspéré de celte sauvage proposition , Bravo , le viceprésident et le chef des escocescs, accuse le président Victoria d’être secrètement de connivence avec les yorkinos, et de n’avoir pas su assurer l’exécution du décret qui ordonnait la fermeture de leur club. Puis il se réunit à quelques généraux révoltés dans la petite ville de Tulancingo.

Victoria se déclare alors ouvertement pour les yorkinos, et confie le commandement des troupes de la république au général Guerrero , le chef reconnu du parti extrême. Celui-ci oblige Bravo et ses partisans à se rendre.

Cependant, les escoceses comptent deux voix de plus au congrès que leurs adversaires ; ils en profitent pour porter à la présidence Pedraza, ancien ministre de la guerre, homme d’un caractère modéré et conciliant.

Irrités de cette élection, les yorkinos se mettent en révolte ouverte. Le général Santa-Anna, qui leur est dévoué et qui commande la province de la Vera-Cruz, s’empare de la forteresse de Perote, et proclame Guerrero président de la république. Le congrès déclare ce dernier hors la loi; il se. retire aux environs d’Oaxaca, et l’insurrection semble apaisée.

Les yorkinos savent bien vite la faire revivre, en exploitant les passions populaires et en renouvelant la demande d’expulser les Espagnols, dont ils convoitent les richesses.

Un mouvement anarchique a lieu; la populace, servile instrument des meneurs patriotes , proclame Guerrero président de la république ; celui-ci accepte et s’empresse d’organiser la force armée. Le 2 décembre 1828, la guerre civile éclate à Mexico; on se mitraille dans les rues, on se fusille du haut des terrasses des maisons. Le 4 , l’insurrection reste maîtresse de la place; le général Victoria pactise avec elle; on procède au pillage des bazars, des palais, des maisons; en quelques heures, cinq cents des plus riches

L’EMPlUE MEXICAIN.

familles de Mexico sc voient l’édiiites à la misère. Le président Pedraza abdique et quitte le pays.

En dépit de ro])posilion de quehiues-unes des [)rovinces, les rebelles établissent une junte provisoire, à la tête de laquelle ils placent Victoria. La révolte triomphe sur tous les points; Santa-Anna se déclare pour elle. Le congrès, qui s’ouvre le 1" janvier 1829, contirme la nomination de Guerrero en qualité de président, et nomme Bustamente viceprésident. Le succès des yorkinos est complet ; ils font votci’, le 20 mars 1829, un décret qui condamne les familles espagnoles, même celles qui n’ont plus aucun rapport avec la mère patrie, à quitter le territoire de la République avant rois mois révolus.

Tandis que ces événements se passent dans le nouveau monde, la révolution est domptée pour un temps en Espagne. Ferdinand VII veut reconquérir ses colonies du continent américain. Le commandement de l’expédition est confié au brigadier don Isidore Barradas, qui se dirige d’abord vers l’île de Cuba, où il ne trouve pas les renforts sur lesquels il avait compté; cependant il va prendre terre, le 27 juillet, à Cabo-Rojo, [)i'ès de Tampico, espérant qu’une partie considérable de la population indigène, fatiguée de révolutions et d’anarchie, viendra se réunir à lui. Mais tous ceux qui regrettent l’ancien ordre de choses, glacés par la terreur, n’osent pas bouger. Guerrero se fait décerner la dictature, pour expulser les étrangers; Santa-Anna le prévient, il vole à la Vera-Cruz et appelle les populations aux armes; le 11 septembre, Barradas est obligé de cajiitiiler.

Après ce succès, le Mexique tourne de nouveau sa fièvre révolutionnaire contre lui-même. Le prestige de Guerrero s’efface, Santa-.Vnna devient l’idole du jour. Le congrès dépose le premier, comme frappé d’incapacité morale, et laisse à la tête du gouvernement Bustamente, avec son litre de vice-président. L’action des sociétés secrètes perpétue la faiblesse et la misère. L’autorité essaye d’op|)oser une

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digue aux progrès du mal en adoptant des allures militaires et dictatoriales, grâce auxquelles les années 1830 et

1831 se passent sans nouvelles révolutions. Alaman, ministre de l’intérieur, profite de ce temps de repos ou plutôt de lassitude générale, pour remettre quelque ordre dans l’administration financière, et pour protéger le clergé contre les entreprises des adeptes de la franc-maçonnerie.

Toutefois, il n’était plus dans les destinées du Mexique de rester longtemps tranquille; le désordre permanent était devenu pour lui l’état social habituel.

Une nouvelle insurrection éclate dans les provinces méridionales; elle est fomentée par Guerrero, qui réclame son titre de président de la république. Bustamente le déclare traître à la patrie, le met hors la loi, et fait marcher contre lui une armée que commande Nicolas Bravo. Plusieurs des Étals de la Confédération se déclarent pour Guerrem; le gouvernement, aux abois, se défait alors de celui-ci par trahison; on achète, moyennant cinquante mille pesos d’argent, un capitaine sarde nommé Picalunga, ami du proscrit, et qui, pour ce prix, consent à l’attirer chez lui en l’invitant à dîner, et à le livrer à ses ennemis. Ce marché de Judas s’accomplit, et Guerrero est fusillé à Acapulco. Sa mort arrête pour un moment la révolte.

Les journaux ne tardent pas à réveiller l’esprit d’opposition. Tout fait présager déjà un mouvement populaire, lorsque la conduite dictatoriale du général Yuclan, V aller ego de Bustamente, et qui commande les troupes de l’État de Xalisco, met en alarmes la ville de Guadalaxara, cheflieu de cette province. La législature de Xalisco et le gouverneur de Guadalaxara se retirent à Lagos, et portent plainte au gouvernement central , qui se borne à adresser à Yuclan une paternelle admonition.

Une nouvelle insurrection s’ensuit. Elle éclate le 2 janvier

1832 à la Vera-Cruz, parmi les ofticiers de tout grade, qui font supplier Santa-Anna de prendre la direction du mou-

vement. Il s’empresse d’arriver et de mettre la ville sur le pied de défense. Le gouvernement envoie contre lui quatre mille hommes, sous le commandement du général Calderon ; celui-ci a d’abord quelque succès, et commence le blocus de la Yera-Cruz; mais bientôt son armée, décimée par la fièvre jaune, se démoralise et se dissout. Les Étals de Tamaulipas et de Tampico se déclarent pour Santa-Anna ; il se porte vers Mexico, et entame avec le gouvernement une négociation à la suite de laquelle Pedraza est rappelé des ïltats-Unis, où il s’était retiré, et rétabli, jusqu’au 1" avril 1833, dans ses anciennes fonctions de président.

Santa-Anna est acclamé successeur de Pedraza; en arrivant au pouvoir, il inaugui e Père du soi-disant progrès et du triomphe du libéralisme démocratique; il proclame la liberté absolue des cultes et de la presse, et l’abolition des privilèges du clergé.

On est fatigué de la succession non interrompue de révoltes qu’on est obligé d’enregistrer lorsque l’on s’occupe de l’bistoire moderne du Mexique, de ce pays qui, depuis quarante ans, a été l’objet des tendres sympathies de tous les libres penseurs.

Une rébellion qui éclate dans l’État de Yalladolid , et que dirige le colonel Esclada, semble devoir prendre d’effrayantes proportions; la dictature est conférée à Santa-Anna; les deux partis arment et sont au moment d’en venir aux mains, lorsque le choléra éclate avec fureur, et les paralyse jusqu’au mois de septembre. Puis, la victoire se déclare pour Santa-Anna; vainqueur, il ménage ses ennemis, et semble disposé à inaugurer une politique différente de celle qu’il a suivie jusqu’alors. L’insurrection reparaît dans les provinces du Sud, sous la direction du général Bravo, qui, vaincu à son tour, est obligé de déposer les armes.

Cependant, deux grands partis continuent à diviser le pays ; l’un, voulant une démocratie fédérative révolutionnaire; l’aifiro, un pouvoir centralisé, régulier, s’appuyant

SECONDE PARTIE

sur rinfliience de l’%lise et de l’aristocratie. Santa-Anna finit par se déclarer ouvertement pour le second. Le 31 mai 1834, il dissout les chambres, annule les décrets portés contre les prêtres et les Espagnols, rouvre les églises qui sont restées fermées depuis les derniers troubles, et comprime en tous lieux les soulèvements démocratiques. La réaction est complète. Un nouveau congrès se réunit, tout en conservant les formes républicaines ; il centralise le pouvoir à Mexico , et se prononce énergiquement en faveur du maintien de la religion catholique.

Tandis que ces événements s’accomplissent, le Texas, la plus orientale des provinces du Mexique , se dispose à s’en séparer et à proclamer son indépendance.

L’Espagne avait méconnu la valeur de cette vaste et fertile contrée; le Mexique la jugeant indigne de former un État séparé dans sa confédération, ne s’était pas occupé d’elle, et l’avait laissé coloniser par les Américains du Nord, sous la direction de Stephen Austin.

Les Texiens, partisans du système fédératif, se déclarent contre la centralisation établie par la dernière révolution; ils prennent les armes, demandent à constituer un État séparé, et font l’énumération de leurs griefs dans une pétition présentée au congrès, et à laquelle celui-ci ne daigne pas faire la moindre attention. Les Texiens, poussés à bout, arborent l’étendard de l’insurrection dans les plaines de San-Jacinto, le 16 août 1835; ils confient le commandement de leurs forces à Samuel Houston, et demandent à leurs voisins de la Louisiane des secours qui leur sont accordés.

La lutte s’engage ; les Mexicains , commandés par le général Cos, sont battus dans quelques escarmouches. Les délégués du Texas se réunissent pour une coyisullation (jénérale; un gouvernement provisoire est établi (novembre 1835); le colon Heni’i Smith est mis à sa tète ; Houston s’empare de la place de Béjar, et à la fin de l’année il n’y a plus un soldat mexicain dans la province.

L’E^JPIRE MEXICAIN.

Le 1" février 1836 , Santa-Aniia envahit le Texas avec une armée de six mille hommes; les Mexicains remportent d’ahord plusieurs avantages signalés; mais ces revers ne découragent pas les Texiens : ils se proclament indépendants, improvisent une constitution et créent un pouvoir exécutif par intérim. Le général Houston feint habilement une retraite, pour attirer renneini sur ses pas. Santa-Anna, qui se croit le premier capitaine de l’époque et se donne à lui-même le titre de Napoléon de l’Occident, le poursuit ; les deux armées se rencontrent le 20 avril à San-Jacinto. La bataille s’engage, la déroute des Mexicains est complète ; Santa-Anna , prisonnier, est obligé de signer, le 14 mai, le traité de A'elasco, et de reconnaître l’indépendance du Texas. Houston, élu président de la nouvelle république, devient promptement impopulaire. En 1838, Mirabeau Lamar lui succède, et sous son gouvernement la constitution démocratique du pays prend sa forme définitive.

Après une assez longue captivité, Santa-Anna, rendu à la liberté, retourne au Mexique. Son prestige a entièrement disparu. Bustamente est élu président; des insurrections en Californie, à San Luis de Potosi, dans le Nouveau-Mexique et au Yucatan, éclatent au commencement de son administration; elles sont assez promptement étouffées. Il lance contre le Texas un manifeste belliqueux, qui reste à l’état de lettre morte, car le désordre affreux ou plutôt encore la désorganisation complète à laquelle le Mexique est livré, ne lui permettent pas de donner suite à des projets de conquête. Le gouvernement, pour se procurer de l’aigent et parer au jour le jour à l’épuisement radical des finances, en est réduit à des expédients qui rentrent bien plutôt dans les habitudes d’une borde de brigands que dans les attributions d’une autorité régulièrement constituée. H pille et rançonne les étrangers, les accable d’avanies et confisque leurs revenus. Il emploie la rapine, la banqueroute, les extorsions criardes, et ne recule devant aucun genre de tur-

SECONDE PAllTIE.

pitude. De seml)lables exemples ne sont pas perdus pour la population indigène; elle marche sur les traces de ses chefs: il n’y a plus au Mexique de sûreté ni pour les hiens ni pour les personnes.

Beaucoup de Français sont victimes de ces indignités. Le gouvernement de la France fait signifier par son ministre, le haron Deffaudis, son ultimatum à la république. Six cent mille piastres sont réclamées à titre d’indemnité; on demande la destitution et la punition des officiers et magistrats coupables envers les Français, et pour ceux-ci le droit, que leur garantissent les traités antérieurs, de s’établir sur le territoire mexicain et d’y commercer librement, l’exemption des impôts extraordinaires de guerre et de tous les emprunts forcés auxquels ils ont été soumis, contrairement aux conventions qui règlent les rapports des deux États.

Ces demandes si modérées sont repoussées avec hauteur; le gouvernement mexicain fait traîner la négociation , comptant gagner ainsi l’époque des tempêtes et de la fièvre jaune, et il a soin de lancer dans le public d’insolents manifestes contre la France , afin de soulever les populations.

Lorsque le terme fixé par f ultimatum est écoulé, les ports de la république sont déclarés en état de blocus; le baron Deffaudis est ramené en Europe, et une escadre part du port de Brest le 31 août 1838, sous le commandement de l’amiral Baudin; le prince de Joinville est au nombre des capitaines de la flotte.

L’escadre arrive devant la Vera-Cruz dans les derniers jours d’octobre. L’amiral envoie encore à Mexico le contreamiral Leray, pour entamer une négociation; celui-ci n’obtient que de vaines protestations.

Entin, le 27 novembre, à midi précis, dernier terme accordé, les Français ouvrent le feu contre le fort de Saint- Jean d’Ulioa, principale défense de la Vera-Cruz, et réputé imprenable. Au bout de vingt-quatre heures il se rend, car la poudrière ayant sauté, il ne pouvait plus tenir. La chute

de Saint-Jean d’Ulloa entraîne celle de la Vera-Cruz ellemême. Le gouvernement mexicain, pour répondre à ce fait d’armes, bannit, par un decret du !•" décembre, les Français établis sur le territoire de la république.

Les partis qui désolent le i)ays continuent leurs menées, même en présence des dangers dont les menace la guerre avec l’étranger. Les centralistes et les fédéralistes se disputent le pouvoir, les insurrections se multiplient , elles gagnent même les rues de Mexico. Santa-Anna, qu’on croyait oublié, reparaît encore une fois sur la scène, et la faveur publique le porte au pouvoir.

La France avait refusé, avant la guerre, la médiation de l’Angleterre; elle l’accepte après la victoire, et, malgré quelques difficultés que cherche encore à susciter la mauvaise foi du gouvernement mexicain , la paix est bientôt signée.

La guerre civile recommence aussitôt après entre les deux grands partis qui divisent le pays et qui se disputent le pouvoir. Elle s’est toujours poursuivie depuis avec des chances diverses, et n’a eu d’autre résultat que de rendre le gouvernement impossible et de faire tomber enfin l’autorité publique aux mains d’un Juarès. Les événements qui se sont succédé au Mexique durant les dernières années sont trop près de nous pour entrer dans le domaine de fliistoire. Dans les temps les plus récents, la révolution, se parant du beau nom de liberté, a recommencé ses persécutions contre f Église, et s’est emparée des biens du clergé, estimés à plus d’un milliard et demi de francs. En moins d’une année, ces richesses ont été gaspillées, suivant l’invariable coutume des gouvernements prétendus libéraux, qui dépouillent d’abord l’Église, sous prétexte de subvenir aux besoins de l’État. Enlin, on a vu les chefs de ces gouvernements éphémères vendre à l’étranger des portions du territoire national , et ne pas même reculer devant le vol à main armée, pour se procurer de l’argent.

A aucune époque le Mexique ne s’est trouvé dans d’aussi

SECONDE PARTIE

déplorables conditions qn’actuellement. A^oici l’exposé que vient d’en faire un correspondant fidèle et parfaitement renseigné :

« La situation intérieure de ce pays est affreuse, et elle empire de jour en jour. Il y a des voleurs sur tous les grands chemins et dans les rues même de Mexico. Les partis politiques se disputent les chefs de bandes et recherchent leur amitié pour les attirer à eux; le gouvernement lui-même leur prodigue ses caresses et ses faveurs. Presque chaque jour on apprend que les voitures publiques ont été arrêtées. L’assassinat et le vol sont devenus choses ordinaires. Le gouvernement est sans argent, malgré ses spoliations; le commerce est anéanti, la banqueroute est à l’ordre du jour.... La guerre civile exerce ses fureurs; le pays, tiraillé en sens contraires, livré à l’anarchie, est témoin de scènes horribles inconnues dans les contrées civilisées.

» Des hordes de brigands sillonnent les provinces, et arrivent jusqu’aux portes de la capitale; elles commencent par s’em[)arer des chevaux et des bestiaux qu’elles rencontrent et des produits de la terre; puis elles tombent sur les habitants sans défense, mettent les maisons à sac et font subir aux femmes les plus affreux outrages.

» On a vu de ces brigands accabler de coups des mères qui, par leurs supplications et leurs larmes, essayaient de sauver l’honneur de leurs filles ; les bandits les laissaient gisantes à terre, les bras cassés et les jambes brisées.... Ils ne respectent rien , ils tirent sans provocation sur ceux qu’ils rencontrent, simplement pour satisfaire leur soif de sang.... Amilà ce que le gouvernement est impuissant à empêcher ; il s’en console en faisant dire que les brigands sont des réactionnaires....

» On calcule qu’il faudrait exécuter dix mille bandits pour rendre la sécurité aux routes et aux campagnes. »

Tels sont, en dernière analyse, les résultats de V offrantchissement du Mexique si pompeusement proclamé par le

libéralisme moderne. Un tel étal de choses détache de la forme républicaine ceux qui sont fatigués de l’anarchie et les ramène vers la royauté , cela s’explique. Quels seront les résultats de l’expédition qui a lieu au moment où nous écrivons? Notre siècle de progi’ès saura-t-il établir un gouvernement durable au Mexique, aujourd’hui si pauvre, si dégradé, et cependant si libéralement doté par la Providence ? Les hideux résultats des entreprises contre l’Église ouvriront-ils les yeux des Mexicains? Comprendront-ils que certaines doctrines, qui promettent la liberté, la richesse et la puissance, ne donnent en réalité que le désordre, la misère et la servitude ; sauront-ils de quel coté il faut se tourner pour trouver la force , la stabilité et la prospérité ?

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