PREMIERE PARTIE
Dans le dernier empire de l’Anahuac, les maisons et les édifices en général reposaient sur des socles très-hauts, pour prévenir l’invasion de l’humidité, et n’avaient guère qu’un étage, à cause de la fréquence des tremblements de terre. L’architecture affectait de préférence l’antique forme pyramidale.
Les demeures des rois et des grands s’élevaient sur plusieurs vastes soubassements qui présentaient autant de majestueuses terrasses. La dernière de ces terrasses supportait une suite de corps de logis entourant des cours carrées au milieu desquelles se trouvait un temple, un autel, ou un bassin. Des escaliers extérieurs de dimensions colossales conduisaient à ces corps de logis, de gigantesques serpents sculptés en pierre leur servaient de rampes, et de fantasti- (|ues statues les décoraient. Des bas-reliefs couvraient les fûts des colonnes et des pilastres, habituellement mono-
soleil et à la lune ; on montait aux autels placés à leurs sommets par un large escalier en pierres de taille. Plusieurs centaines de pyramides hautes de neuf à dix mètres, disposées en forme de rues, aboutissent aux quatre faces des deux grands monuments. La tradition affirme qu’elles étaient dédiées aux étoiles, et qu’on y ensevelissait les chefs de tribus.
A l’est de ce groupe , on trouve , dans une épaisse forêt , une autre pyramide également ancienne, dite de Papantla, qui est à six ou sept étages ; elle est bâtie en belles pierres de taille et couverte d’hiéroglyphes et de petites niches symétriquement disposées.
De tous les monuments pyramidaux du pays, le plus célèbre est l’ancien feocalli de Cholullan, fondé par Quelzalcohuatl , et qu’on appelle aujourd’hui la montagne faite de main d’homme. Ses quatre assises, construites en briques et en argile , s’élèvent sur une vaste plaine. Dédiée autrefois au dieu de l’air, la pyramide porte aujourd’hui sur sa plate-forme, qui a 4,200 mètres carrés de surface, une église entourée de cyprès et consacrée à Notre-Dame de los Remedios.
Citons encore parmi les anciennes constructions la pyramide de Xochicalco, ou la maison des fleurs, masse de roc haute de 117 mètres, taillée de main d’hommes et entourée d’un large fossé. Ce monument a une plate-forme de 9,000 mètres carrés, entourée d’un mur en porphyre parfaitement taillé. Ces pierres sont couvertes de bas-reliefs de taille colossale. Parmi les figures qui les décorent , on remarque des crocodiles et des hommes assis, les jambes croisées , à la façon des Orientaux.
lithes, qui soutenaient les galeries extérieures des grands édifices.
La i)lupart des maisons étaient bâties en pierres taillées de couleur rouge clair, légères et poreuses, unies au moyeu d’un ciment ou d’un mortier de chaux, aussi solide (jiie tin ; de fort élégantes corniches décoraient extérieurement les demeures des personnes appartenant aux classes élevées; celles de la majorité de la population étaient si ])arfaitemeut blanchies et lisses, que les Espagnols, en arrivant pour la première fois dans l’Anahuac, crurent voir des villes d’argent. Les pavés se composaient soit de grandes dalles, soit d’une sorte de béton très-bien fait.
Les maisons se terminaient généralement par des terrasses, entourées de parapets, ornées de fleurs et d’arlmstes, et de l’aspect le plus gracieux. On s’y tenait le soir jx)ur jouir de la fraîcheur. Sur quelques-unes des terrasses s’élevaient des tours servant de belvédères.
Un stuc coloré très-fin, et assez semblable à celui que l’on a découvert à Pompei et à llerculanum, servait habituellement de revêtement aux appartements de la noblesse. Des arabesques, des grotesques, des représentations d’animaux, de (leurs, de plantes aux brillantes couleurs, mais d’un dessin incorrect, décoraient les parois stuquées. L’ornemenlation des temples et des habitations des rois, des princes et des riches chevaliers était infiniment jdus recherchée encore ; tantôt on se servait, pour i)arer ces som[)lueuses demeures, des tissus les plus fins et des plus belles m()sai(|ues en plumes, tantôt on y employait le marbre, l’albâtre, le jaspe, le porphyre, les lames d’or ou d’argent et môme la cornaline, la turquoise et l’émeraude.
L’ameublement consistait principalement en nattes, tapis et fourrures de différentes sortes; on avait ])our s’asseoir et s’étendre des carreaux plus ou moins grands; on faisait usage de tables très-basses et des meubles divers (pii servent à conserver les objets dont on a besoin dans une maison bien
ordonnée. Les peuples du nouveau inonde aimaient passionnément les bonnes odeurs : dans la plupart des appartements des grands seigneurs, il y avait des vases suspendus ou placés sur des trépieds, et dans lesquels on brûlait des paiTums. Toutes les maisons des liantes classes possédaient leurs bains et leurs oratoires particuliers.
Les diverses tribus cbicbimèques avaient adopté tous les arts du dessin de leurs devanciers toltèques, aussi bien que leur architecture. Ils surent s’approprier entre autres le talent de transmettre le souvenir des faits au moyen des peintures liiéroglypliiques ; ce genre de peinture remontait. à la plus haute antiquité dans rAnabuac. Cependant, pour la perfection du dessin, il n’atteignit jamais le tini de l’écriture hiéroglyphique des Égyptiens.
Les peintures de l’Anabuac étaient de différentes sortes.
Les unes avaient pour objet la représentation propre des dieux, des rois, des grands hommes, des animaux et des plantes.
Le but des secondes était géographique ou topographique : elles donnaient, avec une fidélité qui causa un étonnement extrême aux Espagnols, la carte d’une province, d’un district, d’une côte, d’un lleuve, ou d’une ville.
Les dernières entin, les plus nombreuses de toutes, représentaient symboliquement les faits, les idées, et étaient destinées à perpétuer le souvenir de tous les événements importants, passés ou présents. L’histoire, le rituel du culte, les lois, ordonnances et jugements, la liste des différents tributs, les tableaux généalogiques, le calendrier, la marche des saisons, les traités sur la médecine et l’astronomie, même un certain nombre d’hymnes et de poésies se conservaient de la sorte. Les sujets de l’empire avaient aussi l’idée du genre d’écriture désigné sous le nom de phonétique, et certains signes simples conventionnels servaient à indiquer les éléments, le jour, la nuit, les mois, les dates, la parole et les nombres.
Plusieurs milliers d’individus attachés aux académies étaient sans cesse occupés à composer ou à copier des manuscrits, sur papier d’agave, sur toile de coton , ou sur parchemin. Les couleurs de ces manuscrits hiéroglyphi(jues sont vives, tranchantes et ont encore de l’éclat; mais les détails y sont multipliés à l’intini, et le dessin en est généralement mauvais. Les ligures humaines, que l’on y trouve en trèsgrand nombre, sont courtes et trapues; les tètes, vues toujours de profil, bien que l’œil se présente en face, sont démesurément grosses; les pieds ont presque l’air de gritiès d’animaux. Il ne faut pas perdre de vue cependant que les hommes employés à peindre ces manuscrits étaient non des artistes, mais des scribes, qu’ils travaillaient vite et ne représentaient que ce qui était indispensable à l’intelligence du récit, et que de plus ils devaient s’attacher fidèlement à certains types traditionnels.
Les conquérants chichimèques de l’Anabuac imitèrent également, sans toutefois jamais les égaler, les sculptures de leurs devanciers ‘ . Le ciseau des artistes des trois royaumes multipliait les images des dieux, des rois et des héros, mais leurs statues et leurs has-relifs présentaient les mêmes incorrections et le môme système de dessin que leurs peintures. Ce sont des formes fantastiques dans lesquelles, comme le dit M. de Humboldt, le caractèie de la ligure humaine disparaît sous le poids des vêtements, des cascjnes à têtes d’animaux carnassiers et des serpents (|ui entortillent le corps. L’illustre savant explique cette bizarre condition d(‘ la sculpture par rinfluence d’un culte abominable, qui entretenait la férocité des mœurs, et par le respect religieux pour les signes, respect qui perpétuait l’incorrection des formes et habituait le peuple à des réunions de parties monstrueuses, en assignant à chaque idole un type individuel dont il n’était pas permis de s’éloigner.
* Oiî trouve de beaux spécimens de la première sculpture américaine dans le Yucatan , à Talenque, Mitla , Oaxaca , etc.