MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
2 BIS, BUK VIVIENNE, ET BOULEVARD DES ITAMENS, Ib
A LA LIBRAIRIE NOIIVRLLI,
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A ROME
Caligula, ses* portraits. — Acroissement de la demeure et de la puissance impérialeSt monuments insensés. — Cirque, ampbilhéAtre. divertissements de Calignla. — Claude au camp des prétoriens. — Œuvres de Claude, son aqueduc, son port, son émissaire. — Les contradictions de sa nature et ses portraits. — Mort de Messaline dans les jardins de LucuUus. — Agrippine, temple de Claude. — Néron, ses prétentions d'artiste, portraits qui les rappellent. — Corbulon. — Poppée. — Sénèque. — La littérature sous Néron. — Conspiration
. de Plautius Lateranus, tombeau de la famille Plautia. — L'art sous Néron. — Tombeau de Tallas, les affranchis. — Néron dans le cirque et sur le théâtre. — La Maison-Dorée, t- Incendie de Rome, Rome rebâtie. — Thermes et villa de Néron. —Mort de Néron et sa sépulture. — Golfe de Naples, meurtre d'Âgrippine.
Le despotisme, établi à Rome avec tant de prudence par les deux premiers empereurs, au troisième en^st n. i
arrivé à sa période de folie. Ce danger le menace toujours, et il ne s'est pas écoulé beaucoup plus de temps €ntre Pierre P' et Paul V en Russie ; mais dans Tempire romain, on doit le reconaître, la puissance illimitée a un caractère d' extravagance particulier. La démence de la tyrannie, chez Caligula, chez Néron, chez Domitien, chez Commode, chez Caracalla, chezHéliogabale, ne saurait se comparer à rien dans Thisloire moderne. Pour trouver quelque chose de pareil, il faut aller le chercher à la cour des despotes d^Orient. On a dit que Caligula avait bu un philtre qui l'avait privé de la raison, on en a dit autant de Masaniello • le vrai philtre qui rendit insensés Tempereur romain ^l le pêcheur de Naples, ce fut le pouvoir absolu. Caligula était le fils du grand et sage Germanicus, il^vait été élevé par la vertueuse Agrippine : ses commencements ne furent pas entièrement mauvais; mais, jeune, il se trouva en possession d'une autorité sans bornes, et il en perdit Fesprit^
Caligula débuta par l'hypocrisie, jusqu'à lui début obligé de l'empire. Pour se faire adopter par Tibère, il s'appliqua aux lettres, que Tibère aimait, et y réussit. Bien que détestant son prédécesseur, qui avait voulu Je déshériter, il prononça son éloge funèbre en pleujrant. 11 montra pour la mémoire de sa mère Agrippioe et de ses deux frères une piété inspirée probablement par sa rancune contre Tibère, qui les avait |)ersécutés et avait voulu l'exclure lui-même. Monté
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sur le trône, il affecta d'abord, comme avaient fait Auguste et Tibèi*e, une déférence hypocrite pour le sénat, dont il se disait l'élève et le nourrisson, prodigua des largesses aux soldats et à la plèbe romaine, qui l'appelait son poulet et son poupon, si bien que le trésor ne tarda pas à être épuisé, et c'est alors que pour le remplir il eut recours à toutes les violences. n adopta surtout le moyen le plus expéditif qui fût à sa disposition : il fit mourir tous ceux dont il voulait hériter. Bientôt il donna au monde la spectacle d'un tyran fantasque, ne souffrant jamais la liberté et ne permettant pas toujours l'adulation. Lui aussi, comme Tibère, se contraignit d'abord et se masqua; puis, las de feindre, il se mit à l'aise et 6it firanchement un monstre.
Les traits de Caligula étaient réguliers et beaux ; mais tous ses portraits leur donnent une expression violente et sinistre, image vraie de cette âme cruelle et troublée. On reconnaît le frons lata et torva^ le front large et sombre dont parle Suétone ; on lit sur son visage le natura sxva et probrosa du même auteur et le turbata mens de Tacite. D'ailleurs nous savons qp'il s'étudiait à donner à ses traits une expression farouche. Nulle part cette expression n'est plus frappante que dans un buste en basalte du Capifole. Cette pierre noire et durcie parla flamme convenait merveilleusement pour rendre la durelé implacable, l'ardente férocité et la noirceur de l'âme de Caligula. Une sta-
tue du Vatican monlre le successeur de Tibère la tôle un peu penchée et jetant de côté un regard menaçant et triste. Il avait cet air-là le jour où, mécontent de la populace du cirque qui n'applaudissait pas à son gré, il s'écria : « Plût au ciel que le peuple romain n'eût qu'un seul cou!» — et non pas une seule tête, comme on traduit communément. — Ses slatues se- 'jraitïnt plus ressemblantes, si elles le représentaient dans les costumes honteux et insensés dont il aimait à se revêtir, portant des robes à manches et des bracelets, ou bien déguisé en dieu, en Jupiter, en Neptune, en Mercure, quelquefois en Vénus. Il faudrait, pour achever le portrait de ses folies, que nous eussions cette image de Caligula en or qu'il avait placée dans son propre temple, et qu'il habillait chaque jour d'un vêtement pareil à celui qu'il portait lui-même. Étrange idée qui ne ressemble à rien, si ce n'est à cet usage bizarre des anciens Mexicains, lesquels, quand le roi était malade, plaçaient sur la face de leurs idoles un masque en pierre ressemblant à ce roi! Du reste, un rapprochement avec des peuples qui immolaient des victimes humaines n'a rien de bien extraordinaire quand il s'agit de Caligula.
On voit à plusieurs de ses statues la caliga^ cette espèce de chaussure militaire à laquelle il dut son surnom. Enfant deS camps, le fils de Germanicus avait reçu de Tarmée ce sobriquet guerrier et le conserva comme cette chaussure de soldai qu'il était indigne de
porter, car il eut toujours une prétention, chex lui bien ridicule, au rôle de guerrier. D fit une expédition en Germanie, mais son seul exploit fut d'attaquer quelques Germains de sa garde auxquels il avait Sait passer le Rhin, et qu'il alla surprendre à la tète de sa cavalerie. Il est étonnant que le sénat ne lui ait pas à cette occasion décerné un arc de triomphe, mais l'empereur l'avait défendu.
Le mont Palatin est le lieu le plus historique* de Rome. Nulle part on n'est mieux placé pour assister aux commencements de la Rome des rois, à la naissance et aux accroissements successifs de Tomnipotence des empereurs. Le Palatin a encore la forme carrée de la ville primitive (Roma quadrata)^ comme le jour où la charrue étrusque en fit letour. Les restes assez considérables d'un mur que Ton voit en plusieurs endroits appliqués contre les flancs de la colline appartiennent aux remparts de cette antique Rome du Palatin, à la cité de Romulus^
* Quand j'ai parlé dans ce recueil [la lievue des Deua>-Monde8) de la Rome des rois, je connaissais lexistence de ces curieux débris de maçonnerie étrusque très-semblables à la muraille qu'élevèrent plus lard Servius Tullius et les Tarquins, et dont on a trouvé récemment deux grands morceaux sur le mont Avcntin ; cependant le mur du Palatin ne peut avoir fait partie de l'enceinte de Servius» qui passait assez loin de là. Il est très-certainement, selon moi, un reste de l'enceinte de la ville de Romulus, de celle qui était bornée au Palatin, et par conséquent le plus ancien monument de Rome. J'ose aujourd'iiui énoncer cette opinion, qui dès lors était la mienne, maintenant que les archéologues qui la combattaient d'abord ont fini par l'admettre.
Du haut du Palatin, on \oit autour de soi les collines qui successivement furent réunies à ce premier noyau de la ville étemelle. Sur le mont lui-même et sans en sortir, on peut reconnaître le progrès de la grandeur et de la tyrannie impériales, progrès magnifique et funeste qui devait, non comme le premier, former une ville maîtresse du monde, mais par Tasservissement conduire celte ville à la ruine, et y amener' un jour les barbares, faire qu'à cette heure des étrangers, fils de ces barbares, y sont encore campés, et qu'on se promène comme moi, autre barbare, sur la colline, aujourd'hui presque inhabitée, où Rome fut fondée, sur la colline qui plus tard doitna son nom au palais des empereurs, et par lui à tous les autres palais.
L'extension progressive du palais est l'bistoire du développement et du débordement de la puissance impériale elle-même. Auguste, on le sait, avait choisi sa demeure dans une partie peu en vue du Palatin, pour y cacher son pouvoir naissant. Tibère avait adossé à la maison d'Auguste son palais, déjà plus considérable, mais encore d'une médiocre étendue. Jusqu'ici, Tempire affecte des apparences modestes et se déguise {Jour se faire accepter; mais avec Galigula rinsolence deTempire éclate : le pouvoir absolu, qui croit n'avoir plus rien à ménager, apparaît dans son orgueil et sa démence. Caligula fait abattre les maisons qui formaient le beau quartier de Rome dans
lés derniers temps de la république. Là était la defneure de Cicéron. On ne dit pas que Caligula ait acheté le sol qu'il envahissait, comme Auguste acheta celui dont il avait besoin pour son forum, et qu'il ait fait reculer le mur de son palais devant lea refus des particuliers. Auguste, par ces ménagements habiles et timides, avait fondé une puissance qui ne se sentait plus obligée d'en avoir de pareils. Caligula étendit donc du côté du Forum et du Capitole un vaste palais qui couvrait une partie du Palatin. C'est dans ce palais que, tourmenté par F insomnie et par Tagi* tation de son âme furieuse, il passera une partie de la nuit à errer sous d'immenses portiques, attendant et appelant le jour. C'est là aussi qu'il aura l'incroyable idée de placer un dieu infâme.
Caligula se fit bâtir sur le Palatin deux temples. Il avait d'abord voulu avoir une demeure sur le mont Capitolin ; mais, ayant réfléchi que Jupiter l'avait précédé au Capitole, il en prit de l'humeur et retourna sur le Palatin. Dans les folies de Caligula, on voit se manifester celte pensée : Je suis dieu ! pensée qui n'était peut-être pas très- extraordinaire chez un jeune Aomme de vingt-cinq ans devenu tout à coup maîtredu monde. Il parut en effet croire à sa divinité, prenant le nom et les attributs des divers dieux, et changeant de nature divine en changeant de perruque..
Non content de s'élever un temple à lui-même, Caligula en vint à être son propre prêtre et à s'adorer^
Le despotisme oriental avait connu cette adoration étrange de soi : sur les monuments de l'Egypte on voit Ramsès-roi présenter son offrande à Ramsès-dieu; mais Caligula fit ce que n'avait fait aucun pharaon : il se donna pour collègue, dans ce culte de sa propre personne, son cheval, quMl ne nomma pas, mais qu'il songea un moment à nommer consul.
Toujours se rêvant dieu, il fit du temple de Castor et Pollux le\estibule de son palais. On le vit s* aller placer entre les statues des deux frères divins, pour partager avec eux les adorations*. Il jeta un pont qui, passant devant ce temple et par-dessus la basilique Julia, aboutissait au Capitole. C'est par là qu'il allait voir son père Jupiter, avec lequel il s'entretenait familièrement, et qu*il rudoyait parfois.
On reconnaît dans ce pont jeté par Caligula à travers le Forum, entre le Palatin et le Capitole, le goût des œuvres gigantesques et folles qui lui fit construire un autre pont de Pouzzoles à Baies. Celui-ci élait long de plus d'une lieue. Caligula avait réuni là un grand nombre de bâtiments enlevés au transport du blé, ce qui produisit une famine à Rome. Sur ce pont de bateaux, il établit une chaussée semblable à la voie Appienne, et, le long du chemin, des relais et des auberges. Le
* Le voisinage du palais de Caligula sur le Palatin et du temple de
Castor et Pollux dans le Forum peut faire penser que les trois belles
colonnes qui s'élèvent à l'angle du Forum et au pied du Palatin, qui
ont porté tant de noms, et dont le vrai nom est encore problématique,
• faisaient partie du temple de Castor et Pollux.
GALIGULA, CLAUDE ET NÉKON 9
premier jour, Caligula parut sur son pont en guerrier, fit mine d'attaquer la ville de Pouzzoles, et revint comme en triomphe ; le second jour, il se montra en cocher. La nuit, on éclaira les montagnes ; le golfe demi-circulaire semblait un théâtre illuminé de partout. A quoi pensait le Vésuve en ce moment? Quelle belle occasion pour joindre à Tillumination son feu d'artifice! Caligula, ivre, termina sa fête gaiement en faisant précipiter dans la mer ceux qu'il avait invités. Celte plaisanterie coûta la vie à un grand nombre, mais lempereur avait pu se dire qu'il était allé en char et à cheval sur la mer. Voilà ce que rappellent quelques débris d'un môle romain qu'on voit près de Pouzzoles, et qu'on appelle le pont de Caligula, Une vieille batelière napolitaine n'en savait pas tant, et me disait que là avait été un pont qu'une fée avait fait'bâlir par le magicien Pierre Abélard.
Quant au pont qui réunissait le Palatin au Capitole, il était probablement en bois, et il n'en reste aucun vestige. Caligula éleva peu de monuments durables, cependant •il en acheva quelques-uns commencés par Tibère; il voulait continuer Tibère comme Auguste voulait continuer César. Tibère avait entrepris de réparer le théâtre de Pompée, Caligula termina cette réparation et mit la dernière main au temple d'Auguste, que Tibère avait laissé inachevé. Il voulut même construire un aqueduc; c'était pourtant un monument d'utilité publique. On s'étonne qu'il en ait eu la pen-
sée. En revanche, et ceci se comprend mieux,il détruisit plusieurs arcs de Taqueduc d'Agrrppa, qui amenait à ^omeYaqua virgo, pour faire un amphithéâtre en bois. Comment n'eût-il pas voulu bâtir un amphithéâtre, lui si passionné pour les jeux de l'arène? Il n'hésita pas un moment à sacrifier le bien-être des citoyens aux amusements sanguinaires de l'empereur, un édifice solide à une bâtisse éphémère.
L'amphithéâtre et le cirque, tels sont les deux monuments qui figurent sans cesse dans Thistoire de sa vie, et toujours par des barbaries et des extravagances. Le cirque était le lieu favori de Caligula. Il voulut donner aux courses un éclat extraordinaire et bizarre, car en tout il aimait le bizarre et Textraordinaire. Il fit répandre sur Farène du vermillon, toujours tourmenté du besoin de se prouver l'infinité de sa puissance par les caprices de sa fantaisie.
Spectateur assidu des jeux, il se passionnait pour les cochers qu'il préférait, s'emportait, quand d'autres avaient l'avantage, contre le public qui les appaudissait. Il voulait que tout le monde partageât son goût effréné de ces divertissements. Quand le peuple était, mécontent, pour contrarier l'empereur, il se privait du spectacle. Il n'est pas de pouvoir qui puisse supprimer tout signe d'opposition. Depuis que la tribune était muette, le cirque parlait. Quand chaque voix est éteinte, le mécontentement ne peut plus s'exprimer, même par le silence ; mais il reste l'absence, et par-
CALIGULA, CLAUDE ET NÉRON ii
fois SOUS Caligula les Romains usèrent de ce genre de protestation. Il est vrai que pour reconquérir la fa* veur de la populace, il n'avait qu'à laire quelque odieuse extravagance, la populace reparaissait dans le cirque et applaudissait l'empereur. Caligula, pour témoigner sa reconnaissance, jetait à la foule des tessères où étaient écrits les noms d'objets de tout genre que gagnaient ceux entre les mains desquels elles tombaient : c'était, comme on voit, une sorte de loterie ; ou bien l'empereur jetait du haut de la basilique Julia de l'argent au peuple, qui venait pour cela au Forum, où il venait dans d'autres temps pour écouter Cicéron.
Caligula, dans un caprice de popularité et probablement pour défaire l'œuvre de Tibère, avait rendu au peuple les comices ; déjà les hommes prudents s'effrayaient de ce dangereux retour vers la liberté. Caligula, plus sage, ne s'en effrayait point. Ces habitués du cirque, auxquels l'empereur plaisait par ses folies et qui se disputaient la loterie de ses aumônes, ne l'inquiétaient pas beaucoup comme électeurs. Cependant il se ravisa, il reporta au sénat un droit dérisoire. Les Septa, où se faisaient les élections populaires, ne servant plus à rien, il y creusa un bassin dans lequel il fit paraître un vaisseau, ce qui consola probablement la multitude de la perte de son droit.
Ce Palatin, témoin des crimes et des démences de Caligula, devait l'être aussi de son châtiment. Il y fut
tué par le tribun Cassius Chsereas et quelques autres, au moment où il sortait de son palais pour aller entendre des chanteurs, car les amusements de sa vie devaient être l'occasion de sa mort. L'équité de la Providence paraît en ceci que les six furieux qui déshonorèrent Tempire, Caligula, Néron, Domitien, Commode, Caracalla et Héliogabale, eurent tous une triste fin. Du reste, les meurtriers n'étaient pas beaucoup plus intéressants que la victime, s'il est vrai, comme le dit Josèphe, qu'après s'être faits les instruments des cruautés de Caligula, ils n'avaient pris la résolution de les punir que parce qu'ils avaient craint que leur tour ne vînt aussi. Alors le Palatin vit une étrange scène. On venait de frapper un exécrable tyran ; le sénat songeait à rétablir la république, et en conséquence ne s'était pas réuni dans la curie qui portait le nom de Jules- César, mais au Capitole, car à Rome le choix du lieu où Ton s'assemblait était regardé comme très-important. Pendant qu'on se disputait sur les moyens à prendre, un soldat qui parcourait le palais, espérant peut-être, dans la confusion du moment, trouver quelque chose à voler, mit la main sur un empereur qu'il ne cherchait pas. L'oncle de Caligula, Claude, qu'on traitait comme un imbécile, avait pris peur, et s'était caché derrière une tenture de porte (ce (jue nous Qppelons une jîoriière) qui laissait voir ses pieds. Le soldat remarqua ces pieds qui passaient, et tira Claude de sa cachette. Claude tomba aux genoux du soldat,
lui demandant la vie. Il se releva salué empereur par cet homme, qui le conduisit à ses camarades. Ceux-ci étaient incertains de ce qu'ils avaient à faire. Il fallait un empereur sur-le-champ, pour ne pas laisser au sénat le temps de se reconnaître. Les soldats prennent le pauvre Claude, le jettent dans une litière, et le conduisent triste et tremblant au camp des prétoriens. Voilà le pouvoir que César avait voulu conquérir par la gloire, vers lequel Auguste s'était avancé avec une adresse infinie, devenu le don du hasard et le prix de la peur. Voilà le camp des prétoriens, établi sous Tibère pour être l'appui des empereurs, qui fait un empereur par surprise. Le pouvoir despotique a déjà passé aux instruments du despotisme. Ce camp est pour la première fois le théâtre de ce honteux marché qui se renouvellera à chaque règne, et dont Claude donna le premier l'exemple.
Le camp des prétoriens sera témoin sous Claude de deux autres soènes bien différentes. Quand Messaline aura poussé l'impudence de l'adultère jusqu'à célébrer publiquement son mariage avec Silius, et qu'enfin les yeux de Claude se seront ouverts, c'est dans le camp des prétoriens qu'effrayé de la justice qu'il accomplit, il ira se retrancher pour ordonner le supplice d'une épouse déhontée. Plus tard, dans la plaine qui s'étend en avant de ce camp, en présence de Claude et de celFe qui aura succédé à Messaline, l'orgueilleuse mère de Néron, placée comme son époux sur la tri-
4)une militaire, paraîtra le vaillant chef des Bretons, Caractacus ; là, le barbare fera entendre des paroles dignes d'un Romain à ces Romains dégénérés : « Parce que vous voulez tout asservir, croyez-vous que personne ne veuille être libre? » La hauteur de Tâme a passé de Rome chez les peuples que Rome méprise, et les paroles du petit roi de Bretagne semblent annoncer au monde que son île doit être un jour Tasile des sentiments de liberté morts avec la république romaine, et qui, je persiste à le croire, ne mourront pas en Angleterre.
Mais n'anticipons pas sur l'avenir, et arrivons, comme toujours, à l'histoire par les monuments. Le premier soin de Claude fut d'effacer Caligula. Il fit disparaître toutes les statues de l'odieux empereur en une nuit; sa timidité choisit l'heure de cette exécution, et probablement il ne mit pas beaucoup de fermeté, la fermeté n'était point sa qualité dominante, à se faire obéir, car les statues et les bustes de Caligula ne sont pas rares. Claude répara l'aqueduc de l'eau 4;irgfo, interrompu et mutilé pour fairt place à Tamphithéâtre en bois de Caligula. On ne saurait douter qu'il n'ait chassé de ses deux temples les images que cet insensé s'y était fait élever, et qu'il adorait lui-même ; mais les temples ne furent point détruits, car ils existaient au temps de l'abréviateur Zonaras.
Plus pieux envers les siens que le fils de Livie ne l'avait été pour Auguste, Claude fit terminer un arc de
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triomphe érigé à Tibère près du théâtre de Pompée.
Cependant il n'avait pas beaucoup à se louer de Tibère, qui l'avait toujours traité avec le dernier mépris. H répara le théâtre de Pompée, qui avait brûlé encore une fois. Les incendies jouent un grand rôle dans l'histoire des monuments de l'ancienne Rome. Il n*est presque pas un seul de ces monuments qui n'en ait éprouvé plusieurs, malgré les vigiles établis par Auguste, et quoique les Romains ait connu la pompe à incendie.
Cet empereur de rencontre s'annonçait encore mieux que les deux empereurs qui l'avaient précédé, et il devait surtout moins démentir ces heureux commencements. Il publia sagement une amnistie pour tout ce qui s'était passé pendant les deux jours d'interrègne, et fit si bien qu'au bout de peu de temps le peuple Tadorait. Le. souvenir de Caligula n'était pas fait pour rendre difficile à l'endroit de son successeur. Claude devint bien vite si populaire, que, le bruit de sa mort s'étant répandu, ce fut à Rome une consternation générale. Le peuple accablait d'imprécations et de menaces le sénat et l'armée, qu'il croyait avoir attenté aux jours de Claude, et il fallut pour le calmer que plusieurs magistrats vinssent dans la tribune aux harangues assurer que l'empereur était vivant. Caligula luimême avait d'abord joui de la même faveur. Quand il était malade, le palais était entouré de gens qui faisaient vœu de donner leur vie pour sauver la sienne. C'est une triste chose, et qui inspire une profonde
compassion pour la condition humaine, que celte facilité avec laquelle les multitudes se passionnent pour un prince qui n'a point encore fait de mal. 11 faut qu'elles soient habituellement bien malheureuses pour croire avec tant d'empressement aux espérances d'un règne notiveau.
Claude n'a guère laissé d'autre réputation que celle d'un mari imbécile. Il fut sans doute un mari trèstrompé et très -aveugle, guère plus cependant que Marc- Aurèle ; mais, sans pouvoir être comparé à cet admirable empereur, il mérite quelques éloges. L'histoire de Rome par les monuments lui est favorable. Le plus grand et le mieux conservé des aqueducs romains, celui qui est formé par celte longue ligne d'arceaux allant de la Porte-Majeure vers les montagnes et concourt avec elles à composer la sublimité de la campagne romaine, cet aqueduc fut construit par Claude. Là, son souvenir n'a rien de ridicule; il est lié avec l'impression du plus majestueux spectacle qui puisse s'offrir aux yeux humains. Frontin appelle les arcs de l'aqueduc de Claude très-élevés; en certains endroits^ ils ont plus de cent pieds. Ce n'est pas encore la hauteur des arcs qui devaient former le premier étage des aqueducs, œqvre admirable de Vauban, qui traversent le parc de Maintenons Les Romains n'ont point élevé
* Puisque ce nom revient sous ma plume, je suis bien aise de dire que je n'ai pu le prononcer avec celui de Liviequ'à l'occasion de Saint- Cyr et de la conviction où je suis que madame de Maintenon a moins dirigé Louis XIV qu'on ne le croit communément.
d'aqueducs qui aient approché de ce qu'aurait été ]'aqueduc de Mainteiion si on l'eût terminé, ou qui môme en égalent les restes. Quant à la longueur de Faqueduc de Claude, Pinscription qu'on lit encore audessus de la Porte-Majeure nous apprend que des cours d'eau* amenés par lui à Rome, Pun avait 45 milles (15 lieues), l'autre 62 milles (plus de 20 lieues), de parcours.
Claude eut, après Sylla et Auguste, l'honneur d'agrandir l'enceinte sacrée de la ville de Rome, ce qu'on appelait le Pomœrium. Pour reculer les limites du Pomœrium, il fallait avoir augmenté l'étendue delà domination romaine. Malgré son expédition en Bretagne, plus sérieuse toutefois que celle de Calîgula, qui s'était borné à aller ramasser, pour les rapporter en triomphe, des coquilles sur les bord de POcéan, Claude n'avait pas beaucoup de droit à agrandir le Pomœrium romain. En général, Pempire ne fut pas conquérant et ne devait pas l'être, car sa grandeur était un de ses périls. Adrien devait prendre le parti peut-être sage, mais bien nouveau, de resserrer les bornes de la domination romaine, de faire reculer le dieu Terme qui, toujours porté en avant parles légions de Rome libre et ne rétrogradant jamais, s'était avancé irrésistiblement à la conquête du monde. Le mouvement de contraction avait succédé au mouvement d'expansion depuis que la vie se refroidissait au cœur de PÉtat. Or, le jour où une puissance qui a toujours
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it L'EMPIRE ROMAIN A ROME
marché s'arrête, elle est menacée ; le jour où elle recule, elle est perdue.
Claude fit cette expédition en Bretagne, conduit par un sentiment louable qui n'avait pas toujours été celui de ses prédécesseurs, « ne trouvant pas, dit Suétone, digne d'un souverain de recevoir les ornements triomphaux sans avoir mérité les honneurs d'un juste triomphe. » Un arc triomphal lui fut élevé sur la voie Flaminienne. Si on ne les avait pas abattus, quatre arcs de triomphe décoreraient aujourd'hui le Corso, qui traverse la Rome moderne et suit à peu près la direction de Fancienne voie Flaminienne. L'arc de Claude était un des quatre, et se verrait non loin du palais Sciarra. On a placé dans le péristyle du casino de la villa Borghèse quelques fragments des bas-reliefs qui ornaient l'arc de Claude ; ils sont très-mutilés, mais on y reconnaît un beau travail. Il est curieux, pour les Anglais qui viennent à Rome, de retrouver là ces monuments de la résistance de leurs pères aux Romains. Claude ne se doutait pas que dans ce pays de Bretagne, dont les habitants étaient pour lui presque des sauvages, serait un peuple qui ressemblerait plus aux Romains de la république que ne leur ressemblaient les Romains de l'empire, et que les descendants de ceux qu'il avait vaincus viendraient à Rome visiter les débris de son arc triomphal renversé.
On n'eût pas attendu de Claude un sentiment aussi noble que celui qu'indique Suétone ; on est encore
CALlGUk» CLAUDE ET NÉRON |9
bien {dus étonné && le voyant accomplir deux des pins grandes choses que les Romains aient faites, le port d'Oslie et l'émissaire du lac Fucin, conceptions de César, que ni lui ni Auguste n'avaient réalisées^ La eoostruction du port d'Oslie présentait de très-grandes difficultés ; elles avaient déterminé César, qui ne se décourageait pas facilement, à y renoncer. Claude n'était point Césars mais malgré les ingénieurs, qui voulaient l'effrayer de la dépense à faire et lui présentaienf les atterrissements perpétuellement formés par la mer comme un obstacle invincible, il s'opiniâtra et réussit. Claude fut décidé à mener à fin ce grand travail par le besoin d*assurer l'approvisionnement de Rome, qui tirait, comme on sait, presque tons ses blés de rÉgypte et de la province d'Afrique. Les blés ayant manqué pendant plusieurs années, il y eut une émeute ; le pauvre empereur fut un jour assailli par le peuple, qui l'accablait d'injures et lui jetait des morceaux de pain à la tête. La question des subsistances est tonjours une grande question. Sous un gouvernement absolu, elle est, à vrai dire, la seule question politique, car la faim est le seul argument avec lequel un tel gouvernement ait à compter, et la liberté de ne pas mourir de faim la seule liberté qu'il ne puisse , supprimer sans opposition. Claude le comprit, et il chercha tous les moyens de remédier à la famine. Il proposa des primes pour les importateurs, les assura contre les accidents de mer, fit de grands avantages à
ceux qui construiraient des bâtiments de transport, et enfin construisit le port d'Ostie. 11 creusa un vaste bassin protégé par deux jetéfes, créa une digue, et y plaça un phare que Juvénal comparait à celui d'Alexandrie.
Voilà une œuvre importante, et que Claude eut réellement le mérite de concevoir et le courage d'exécuter. L'autre, qui lui appartient également, c est l'émissaire du lac Fucin, dans le pays des Marses. Claude Tentreprit, suivant Syétone, déterminé par le profit autant que par la gloire, des particuliers s'étant chargés des frais, s'ils obtenaient la concession des terrains desséchés. Il y avait un double avantage à lîéverser dans le Tibre le trop plein des eaux du lac ; par là, on donnait à l'agriculture un sol nouveau, et l'on rendait plus facile la navigation du fleuve. Les œuvres de Claude avaient un mérite d'utilité réelle, tandis que celles de Caligula et de Néron était des prodiges stériles. L'empereur montra ici, comme dans la création du port d'Ostie, une persévérance et une ténacité remarquables ; trente mille hommes travaillèrent continuellement /pendant onze ans, à percer un tunnel d'une lieue à travers une montagne où il fallut tour à tour creuser le sol et tailler le roc ; mais on ne le fit pas sauter, comme par une incroyable distraction le dit La Harpe dans sa traduction de Suétone, où l'on trouve d'assez singuliers contre-sens, et dans laquelle le grand champion de f antiquité se montre très-mé-
diocre latiniste. L'affranchi Narcisse avait été chargé de la direction des travaux ; on laccusa d'y avoir fait ses affaires. Peut-être lui revient-il une part dans rhonneur de Tentreprise ; mais Claude y avait pris un intérêt véritable, et il voulut en célébrer Tachèvement par un combat naval donné sur le lac avant qu'on eût ouvert une issue à ses eaux. Deux flotles, chacune composée de douze galères à trois rangs de rames, se rencontrèrent au bruit de la trompette d'un triton d'argent, qu'une machine avait fait sortir du milieu du lac. . La création du port d'Ostie et l'émissaire du lac Fucin attestent une énergie de volonté singulière chez un homme dont le caractère eut des faiblesses si déplorables. C'est que Claude était un composé de contrastes. Il eut des instincts d'humanité et des goûts barbares. 11 acheva d'abolir les sacrifices humains en Gaule. Quelques Romains ayant, pour se dispenser de les soigner, exposé leurs esclaves malades dans l'îleTibérine, où était un temple d'Esculape dont il reste aujourd'hui quelques vestiges près de l'église de Saint- Barthélémy, Claude déclara que tous ceux qui seraient exposés ainsi, s'ils guérissaient, recevraient la liberté, et que le maître qui tuerait son esclave au lieu de Texposer serait Jugé coupable de meurtre. Et le même homnje, dans les combats de gladiateurs, faisait égorger sur-le-champ les combattants qui tombaient par hasard, pour se donner le plaisir de les voir expirer. Il se plaisait à faire appliquerla.question en sa présence.
Un jour qu'il était allé à Tibur, attiré par une barbare curiosité d'érudit, pour voir un mode antique de supplice, il attendit le bourreau et le spéciale j usqu'au soir. Son intelligence offrait les mêmes contradictions que son cœur. Sa stupidité est proverbiale. Cep^ddant il était non-seulement instruit, mais savant : il avait écrit en grec une histoire des Carthaginois et une histoire des Étrusques ; la perte de ce dernier ouvrage est irréparable. Pour rassurer ses sujets sur une éclipse, il donna une assez bonne explication de ce phéncHnène. Parmi les niaiseries que Suétone raconte, . plusieurs sont plutôt des distractions, souvent, il est vrai, assez fortes; quelques singularités qu'on cite comme absurdes pourraient passer pour des traits d'esprit. Quand, par exemple, ayant consenti à rétablir sur le rôle des sénateurs un personnage dont il avait effacé le nom, il voulut que la rature au moins subsistât, c'était une protestation pour l'équité de la <;ensure et une leçon assez finement adressée à ceux qui en avaient demandé l'abrogation. Casaubon a fait cette remarque. Déplus, nous savons que cet homme si gauche était éloquent.
Tout cela m'avait inspiré des doutes sur la stupidité absolue de Claude ; ces doutes se sont beaucoup accrus quand j'ai vu au Vatican une statue, et surtout deux Imstes de cet empereur qui sont loin d'annoncer un imbécile. Ils justifient Suétone qui, tout en insistant sur ses habiludes déjplaisantes, sur ses jambes mal
assises et sa tête branlante, reconnaît que son extérieur avait une dignité imposante: auctoritas digmtasque formx non defuit. En effet, cette tête est noble, intelligente et triste.
Je ne veux pas soutenir un paradoxe et faire de Claude un grand homme; il reste assez de faits qui le montrent sensuel, gourmand, timide, brutal, manquant de présence d'esprit et de décision, et parfois d'un incroyable aveuglement sur ce qui se passait au* tour de lui. Tout cela cependant peut s'expliquer sans une stupidité complète que d'autres faits ne confinneni . pas : les grands travaux qu'il fît exécuter, les mesures humaineè et sages dont il fut l'auteur, son zèle assidu à rendre la justice, ses connaissances, son éloquence, avouées par les historiens qui lui sont le plus con* traires et qu'un fragment de son discours prononcé à Lyon ne dément point.
Il est certain que Claude était gourmand et même glouton ; mais un appétit robuste ne condamne pas nécessairement un^ouverain àTimbécillité. La voracité de l'estomac de Louis XIV est célèbre. Louis XVIII, qui ne manquait pas d'esprit, ressemblait par ce côté prosaïque à son grand aïeul, et Frédéric II est mort pour n'avoir pas voulu s'abstenir de choux et de pâté. Je n'ai garde de comparer Claude à ces princes, et je crois qu'on ne trouverait dans la vie d'aucun d'eux un trait pareil à celui que je vais rapporter et qui m'appartieïrt, car ce fait se passa dans un lieu histo^
rique dont j'ai parlé, le forum d'Auguste, et dans le temple de Mars Vengeur, dont il reste trois magnifiques colonnes, auxquelles il est dur d'avoir à rattacher une anecdote aussi vulgaire. Un jour que Claude jugeait une cause dans le forum d'Auguste, son odorat fut frappé par le fumet d'un festin que Ton préparait pour les prêtres saliens, près de là, dans le temple de Mars. Abandonnant son tribunal, il monta chez ces prêtres et se mit à table avec eux.
Passe pour la gourmandise, dira-t-on, mais ses niaises réponses, ses ignorances de mari au sujette Messaline, ses goûts cruels, cette réputation d'hébétement qui lui est restée, comment les concilier avec de grandes œuvres d'utilité publique, avec l'humanité du législateur qui, le premier, songea à protéger la vie des esclaves, avec la science de cet empereur qui passe pour un idiot, avec l'expression intelligente de sa physionomie grave et pensive? Quoil le môme homme, bon et cruel, intelligent et insensé, beau et mal tourné, dont la parole est éloquente et embarrassée : il y a là un problème curieux à résoudre, et qui ne peut l'être qu'en tenant compte. des particularités de l'organisation de Claude et des circonstances au ^milieu desquelles il a vécu.
Claude avait certainement reçu delà nature une enveloppe épaisse, et dans toutes ses allures quelque chose de gauche et de lourd que durent faire ressortir à son désavantage les qualités aimables et brillantes
galigula, glaude et Néron 25
de son frère Germanicus. 11 fut de bonne heure en butle aux sarcasmes de son aïeule Livîe et de sa mère Antonia ; il était, qu'on me passe cette expression, le Cendrïllon de la famille. On lui avait donné pour pédagogue un ancien palefrenier. Tibère, qui fut soupçonné de se débarrasser parfois de ses héritiers par le meurtre, voulut rendre celui-ci incapable de nuire en achevant de le rendre incapable de régner, et pour le dégrader, il le livra aux insultes de ses bouffons, qui,, pendant le repas, lui jetaient à la figure des noyaux d'olives et de dattes, ou bien, quand il s'endormait suivant sa coutume, lui mettaient ses souliers aux mains pour qu'à son réveil il s'en frottât le visage. Comme ces frères de sultan qui ne doivent pas régner, il passa une jeunesse oisive dans le palais, entouré de femmes et d'affranchis, au sein de voluptés faciles auxquelles il fut toujours très-enclin. 11 faut reconnaître cependant que, seul dans la famille de César, il mérita l'éloge d'être étranger à certains vices ; mais, traité avec mépris, abandonné au ridicule et aux outrages, il en vint à se mépriser, à se délaisser luirmême, à feindre, comme il le dit plus tard, une stupidité qui pouvait le sauver, et il se plongea dans les amusements grossiers du jeu et de l'ivrognerie. Des excès précoces altérèrent cette nature vigoureuse, et il fut atteint d'une sorte maladie mentale intermittente. 11 y eut chez tous les césars un principe maladif. Le premier était épileptique ; son
26 L'EMPIRE ROMAIN k ROME
neven fut toujours Talétudinaîre ; une humeur acre ulcérait la face de Tibère; Caligula était d'une pâleur étrange, dormait peu, avait constamment une sorte de transport au cerveau,. et Néron donna des signes non équivoques de folie. Claude eut une disposition physique à Pimbécillité; mais cette disposition ne triompha jamais d'une manière constante, elle fut toujours combattue par quelque chose de robuste dans l'intelligence. Cette intelligence était une ruine misé* rable, mais qui conservait de la grandeur. Claude lut, à quelques égards, un grotesque, et parfois un grotesque sanguinaire; à quelques égards, il mérita une admiration mêlée de ridicule et de pitié. De là les contradictions que présente cette âme étouffée dans des organes appesantis et dépravés; mais, comme le disait Auguste, ce fin connaisseur des hommes, « lorsque son esprit n'était pas absent, on retrouvait en lui une noblesse naturelle. »
Après avoir fait cette étude, que je crois vraie, sur le bizarre et malheureux Claude, on comprendra mieux sa nature, et l'on s'expliquera la beauté de ses portraits, où son âme, entravée et empêchée par une étoffe grossière, reluit sombre et triste. Celte âme se débat, pour ainsi dire, contre son enveloppe, et l'af* fort de cette lutte se trahit par la profonde mélancolie du regard, pareil à celui que devaient avoir ces génies des contes orientaux qu'une fée avait empriscmnés dans le corps d'une brute.
Claude, selon moi, n'était donc pas habituellement stupide, mais il avait de véritables absences. U disait alors ce qu'il n'aurait point dû dire, oubliait ce qu'il avait ordonné de cruel, et semblait tout étonné et re*pentant quand il Tapprmait. Des absences, des éclipses complètes d'un esprit naturellement sain et droit, voilà Claude. Jamais il ne donna de ces défaillances intellectuelles une preuve plus manifeste que dans ses rapports avec Messaline. C'est son rôle d'époux qui a surtout rendu Claude ridicule aux yeux de ses contemporains et de la postérité ; Jamais il n'y en eut de {dus trompé et qui parut moins s'en apercevoir. Imaginez un pauvre savant absorbé par les antiquités étrusques, un pédant, car Claude l'était beaucoup, qui est le mari d'une coquine : ce côté de la vie de Claude a le plus firappé l'imagination du vulgaire, toujours avant tout sensible au ridicule. Quand on arrive aux écrivains des bas temps comme Aurelius Victor, il n'est presque plus question des bonnes qualités que
Suétone reconnaît à Claude et des grandes choses qu'il lui attribue; Claude n'est plus qu'un Sganarelle gourmand et poltron. On a peut-être exagéré les débordements de Messaline, au moins dans quelqi^es détails. Juvénal seul représente l'impératrice courant la nuit les rues de Rome pour aller chercher dans des bouges hideux des amours d'une heure. Suétone ne dit rien de pareil. Messaline prenait ses amants plus près d'elle, parmi les jeunes patriciens de sa cour. Ce
qui a pu donner lieu à ces invraisemblables récils, c est qu'un lupanar avait été établi par Caligula dans le palais impérial lui-même, à Tusage des grandes dames romaines. Celui-là, Messâline peut Favoir fréquenté.
Le dénoûment tragique de Taudacieuse comédie du mariage de Messâline et de Silius contracté publiquement à Rome pendant que l'empereur était à Ostie, ce dénoûment eut pour théâtre les jardins qui avaient appartenu à Lucullus et où est aujourd'hui la villa Médicis. C'est dans ce lieu charmant, promenade ouverte aux oisifs de Rome, et dont les bosquets toujours verts abritent les ateliers des jeunes pensionnaires de l'Académie de France, que se termina par une scène terrible le drame impur de la vie- de Mçssaline. Il y avait là une juste rétribution du ciel. Pour posséder ces beaux jardins qu'elle convoitait, Messâline avait obtenu de la faiblesse de Claude la mort de celui auquel ils appartenaient alors, ce voluptueux Valerius Asiaticus, qui montra dans ses derniers moments ce qu'on pourrait appeler la sublimité de Tépicuréisme, quand il fit déplacer le bûcher déjà préparé, pour que la fumée du feu qui allait brûler son cadavre ne gâtât pas ses beaux arbres. Ce lieu de délices devait voir les derniers moments de celle qui Pavait acquis par un crime. J'y ramènerai le lecteur pour le faire assister à ce châtiment mérité ; mais il faut qu'il me suive d'abord sur le Palatin^ où dans la demeure impériale
Messaline s'abandonne à la joie de son adultère insolent solennisé srla face du ciel. Le récit admirable et détaillé de Tacite va nous guider.
C'était l'automne. Messaline célébrait la saison de Bacchus, faisait Voctobre^ comme on dit à Rome, où, vers cette époque de l'année, ont encore lieu de véritables bacchanales, a L'on foulait la vendange, le vin ruisselait dans les cuves ; des femmes vêtues de peaux de bêtes, comme les ménàdes, bondissaient en Thonneur du dieu. Messaline elle-même, les cheveux dénoués, secouait un Ihyrse ; Silius, couronné de lierre et chaussé du cothurne, balançait la tête au chant lascif du chœur bruyant. Vettius Valons étant, dit-on^ monté par jeu au sommet d'un arbre, on lui cria : Que vois-tu? Il répondit : Une tempête qui vient d'Ostie. »
Plaisanterie ou hasard, Vettius disait vrai. Bientôt on apprend que ce n'est pas un nuage pluvieux qui vient du côté d'Ostie, comme il arrive, souvent dans celte saison, mais que l'empereur sait tout et s'approche pour punir. Messaline s'enfuit dans les jardins de LucuUus ; elle n'y reste pas longtemps. Elle prend tout à coup un parti hardi, celui d'aller au-devant de Claude et d'en être vue (aspici) ; elle comptait sur ses charmes. Elle traverse toute la ville à pied, presque seule. Arrivée à la porte de Rome, — le trajet avait été long, il y a loin de l'Académie de France à la porte Saint- Paul, — trop fatiguée sans doute pour
pouvoir marcher encore, elle se jette dans un tombe* reau qui sei^ait à enieter les immondices des jardins, et s'avance ainsi sur la route d'Ostie. Claude arrivait, suivant la même voie en sens opposé. Ils allaient se rencontrer. Claude était effrayé. L'affranchi Narcisse, qui est l'ennemi de Messaline et qui sent que le moment est décisif, monte dans la litière de l'empereur. Celui-ci, tout troublé, ne s'expliquait point, et répétait comme machinalement ces mots : « crime ! ô forfait ! )» Déjà Messaline était en vue et criait : « Qu'il écoute la mère d'Octavie et de Britannicus! » L'affranchi répondait : « Silius , mariage. » En même temps il met sous les yeux de Claude un mémoire dénonciateur des débauches de Messaline, afin d'empêcher l'empereur de la regarder. Au moment d'entrer dans Rome, Claude trouve à la porte de la ville ses deux enfants et une vestale qui demande impérieusement que l'empereur ne livre pas sa femme à la mort sans qu'elle se soit défendue. Narcisse répond que l'empereur l'entendra, fait écarter les enfants, et renvoie la vestale à son temple. Il mène d'abord Claude au palais, où tout ce qu'il voit l'irrite, puis au camp des prétoriens, déjà prévenus et qui demandent la punition des coupables. Ils étaient fort nombreux ; on en condamna une douzaine. Pendant la route, Claude, qui craignait que Silius ne saisît l'empire, se demandait s'il était encore empereur.
Retournons une dernière fois aux jardins de Lucul-
GÀLIGULA, CLÀUPE ET liîÉRON 31
lus, OÙ Messaline s'est réfugiée, et laissons parler Tacite.
a Pendant ce temps, Messaline, dans les jardins de LucuUus, veut prolonger sa vie ; elle forme des suppliques avec un reste d'espoir et des accès de colère, tant dans ces extrémités Vorgueil vivait encore. £t si Narcisse n'eût hâté le meurtre, c'est l'syccusateur qui était perdu, car Claude était rentré au palais,' s'était mis à table à son heure. Calmé par le repas, échauffé par le \in, il ordonne qu'on aille dire à cette malheu* reuse (ce fut, dit-on, le terme dont il se servit) qu'elle eût à comparaître le lendemain pour plaider sa cause. En entendant cela, en voyant la colère s'affaiblir et revenir l'amour, on craignit, si l'on différait, le danger de la nuit prochaine, et que Claude ne se souvint du lit conjugal. Narcisse s'élance hors de la salle, et va dire aux centurions et au tribun qui étaient là : « Que la mort soit donnée, l'empereur le veut. » On leur joint l'affranchi Evodus pour inspecteur et surveillant. Le premier, il se rend en toute hâte aux jardins; il trouve Messaline couchée par terre, et près d'elle sa mère Lepida, qui, brouillée avec sa fille quand elle était puissante, avait été fléchie par ses dernières détresses, et en avait pitié. Elle l'exhortait à ne pas attendre l'exécuteur, lui disait que c'en était fait de la vie, qu'il ne fallait plus songer qu'à la dignité de la mort; mais il n'y avait plus rien de noble dans cette âme que les vices avaient corrompue. Messaline pieu-
rait et poussait d'inuliles gémissements. Les portes s'ouvrirent avec fracas. Le tribun entra silencieux, l'affranchi s'emportant et raillant comme un esclave.
« Alors pour, la première fois Messaline vit clair dans son sort ; elle prit le fer qu'on lui présentait, et, comme dans son tremblement elle l'approchait en vain de son col et de son sein, le tribun la perça de part en part. Son corps fut accordé à sa mère, et Ton annonça à Claude, pendant qu'il soupait, que Messaline était morte^ sans dire si c'était de sa propre main ou d'une main étrangère. Il ne s'en informa point, demanda à boire, et acheva son repas comme à l'ordinaire. »
Voilà bien une de ces absences dont je parlais. Les jours qui suivirent la mort de Messaline, Claude parut plongé dans une léthargie intellectuelle, n'en parlant pas, n'ayant pas l'air d'y penser, et comme ayant oublié qu'elle avait existé. Le sénat aida à l'oubli de Claude en faisant disparaître de partout le nom de Messaline et ses images. Quelques-unes ont survécu cependant à celte proscription. Je ne saurais croire que les traits nobles et fins du buste de la galerie de Florence, qu'on dit être celui de Messaline, soient ressemblants. Il serait trop triste de penser que le vice le plus abject se trahit si peu. J'aime mieux voir Messaline dans un buste du Capilole, et qui représente une grosse commère sensuelle, aux traits bouffis, à l'air assez commun, mais qui pouvait plaire à Claude.
La partie de T histoire de Claude qui se rapporte à cette femme est de nature à faire admettre tout ce que Ton a répété sur son défaut de bon sens ; mais on doit se souvenir qu'il y a autre chose dans son histoire que les désordres de Messaline. Ce que Suétone a dit de son inégalité dans l'administration de la justice, on peut le dire de sa vie tout entière : « Variant sans cesse, tantôt plein de circonspection et de sagacité,, tantôt sans réflexion et précipité, quelquefois puéril et semblable à un insensé. » Son esprit avait des moments lucides et même lumineux, puis se voilait de ténèbres.
Son mariage avec Agrippine fut une faiblesse de vieillard séduit par une jeune et belle nièce, qui ne négligea rien pour y réussir. Dominé par elle, il lui laissa préparer la grandeur de Néron aux dépens de son fils Britannicus ; puis, se réveillant de cette langueur, il voulut réparer le mal qu'il avait fait. Agrippine surprit cette pensée de Claude. Bientôt il mourait après avoir mangé, avec son avidité ordinaire, des champignons qu'elle lui. avait présentés, ou d'une mort encore plus ridicule, car il fallait qu'il y eût de l'ignoble et du burlesque dans la mort de Claude comme dans sa vie.
Agrippine, qui vient d'empoisonner Claude, va lui élever un temple. Ce temple, qu'entourait un immense portique, n'existe plus J mais on en reconnaît parfaitement la place et l'étendue sur le mont Cœlius,
derrière le Colisée. Le temple de Claude et ses dépendances occupaient ce carré long bien aplani et taillé à pic de trois côtés, où est aujourd'hui le jardin des passionnistes. Quelques iQaigres cyprès qui s'y dressent semblent une image du deuil peu profond d'Agrippine. Pour elle, il faut l'aller chercher au musée du Capitole. Un buste Ty montre avec cette beauté plus grande que celle de sa mère, et qui était pour elle un moyen. « Chaste, quand il n'y allait pas de sa domination, » a dit Tacite; mais si son ambition était intéressée, elle se servait de sa beauté ^ans pudeur et sans remords, — pour séduire son vieil oncle Claude, pour s'assurer le concours de Taffranchi Pallas, pour subjuguer son fils. Des soupçons fâcheux répandus sur le compte d'Agrippine et des aveux honteux de rhistoire, il semble résulter qu'elle n'avait plus le droit d'invoquer son titre de mère contre un fils parricide et de dire au centurion chargé de la tuer : Vmtrem feri. Quand Marie- Antoinette poussa ce cri d'indignation sublime : « J'en appelle à toutes les mères, » elle oubliait Agrippine.
Le buste du Capitole est très-remarquable. Agrippine a les yeux levés vers le ciel ; on dirait qu'elle craint et qu'elle attend. Il n'y a pas de doute sur l'authenticité des bustes d'Agrippine. On n'en peut dire autant d'un buste du Vatican qui passe pour être celui du père de Néron. C'est un chef-d'œuvre de nalurel et de vérité . mais je ne puis reconnaître dans ce
GALIGUIA, CLAUDE ET KÉRON 35
gros homme iDofTensif Domitius iEnobarbus, célèbre par une cruauté qui devait être héréditaire. Ce n'est pas là celui qui fit mourir un de ses affranchis parce qu'il refusait de boire avec excès, qui écrasa volontairement sur la voie Appienne un enfant, et qui a pu dire : « De moi et d'Agrippine il ne saurait rien naître que d'exécrable. »
Quant à Néron lui-même, un buste qui est au Vatican le représente avec la couronne de laurier que re* cevaient dans les concours publics les chantetirs et les poètes, et une statue, avec les attributs d'Apollon qui tient la lyre (citharœdus). Grâce à delels accessoires, ces deux portraits sont^ ceux qui rendent le mieux le vrai du caractère de Néron. En effet, chez lui Tartiste remportait sur l'empereur. Un succès de théâtre était plus à ses yeux que n'aurait élé la conquéle du monde. Il parcourut son empire comme un comédien en voyage. Néron ne triompha qu'une fois, et ce fut pour célébrer ses succès dramatiques. Souvent il revêtait le costume des joueurs de lyre. Il avait placé dans sa chambre à coucher une statue où il figurait dans ce costume. On peut s'en faire une idée, soil par celle dont je parlais tout à l'heure, soit par celle d'ApoUon citharède tenant la lyre et vêtu d'une robe flottante, qu'on açimire au Vatican dans la salle des Muses.
Néron avait tout d'un auteur et d'un chanteur de profession : la passion du succès, la jalousie et la va-
nité, qui se cachent sous les dehors d'une modestie affectée. Son régime était calculé pour fortifier sa voix. Quand il paraissait sur le théâtre, il montrait une envie puérile et fiévreuse de réussir, sollicitant timidement Findulgence de ses juges, tremblant de faire une faute, et en mourant il s'écria : « Quel artiste on perd en moi ! qualis artifex pereo ! » Là est le mot de sa vie. Tout dans cette vie se rapporte à sa passion insensée pour les applaudissements du théâtre, à ses prétentions d'artiste. Thraséas fut tué parce qu'il n'allait point l'entendre chanter, et s'il fit mourir Britannicus, ce* fut en partie parce qu'on trouvait la voix de ce jeune prince plus mélodieuse que la sienne. Quand déjà le soulèvement de Vindex menaçait son pouvoir et sa vie, il n^était sensible qu'à l'injustice avec laquelle ce rebelle, dans ses manifestes, traitait les talents scéniques de son empereur. Il déclarait que s'il était renversé, il aurait dans son talent de quoi subsister partout.
Le besoin des applaudissements le poursuivait, c'était une manie. Caligula avait le premier, pour ses courses du cirque, inventé ces applaudisseurs à gages qui ont chez nous un nom plus vulgaire. Néron perfectionna l'invention de Caligula. Il fit rassembler cinq mille applaudisseurs très-robustes, divisés en plusieurs bandes dont chacune avait ses instructions particulières. Pour s'assurer un auditoire, Néron faisait fermer les portes du théâtre, et l'on vit de mal-
heureux spectateurs, afin de lui échapper impunément, se précipiter du haut des murs ou feindre la mort pour pouvoir être emportés. Peut-être, si Néron eût eu un vrai talent pour les vers et pour la musique, la conscience de ce talent eût laissé son âme plus tranquille, et il eût été moins cruel ; mais, malgré tous les témoignages d'admiration qu'il arrachait par la peur et tous ceux qu'il s'accordait complaisamment à lui-même, il y eut toujours au fond de son cœur un mécontentement sourd de lui et des autres, Fhumeur d'un Cotin révolté, le dépit furieux de Fauteur à qui Ton n'a pas rendu justice comme Robespierre, ou du comédien sifflé comme CoUot-d'Herbois. De là une irritation secrète et perpétuelle, dangereuse chez un homme qui avait à sa disposition tant de moyens de la soulager. A chaque effort malheureux deFarliste, l'empereur s en consolait par une cruauté. C'est pourquoi les portrqils de Néron sont de dviux sortes : les uns lui donnent une face grasse et pouparde sur laquelle on ne surprend aucun indice de méchanceté ; dans les autres, il est plus maigre, et il a l'air méchant ; ceux-là nous montrent Néron encore satisfait de lui parce que rien ne la détrompé, ceux-ci Néron que le sentiment obscur de sa médiocrité, joint à une vanité immense, a rendu féroce. Là c'est Néron applaudi par la complaisance de ses admirateurs, ici c'est Néron qui s'est enfin aperçu que le public le sifflait intérieurement.
Il n*y eut qu'un homme de guerre très-remarquable sous Néron, Domilius Corbulon, général de la même trempe militaire que les généraux de la république, 'Ct qui, comme le dit Tacite, avait pensé qu'il était •digne du peuple romain de recouvrer les conquêtes de liicullus et de Pompée. Corbulon n*eut qu'un tort, qu'il expia : servir Néron et se fier à lui. Pour récompense des plus grands services et de la plus loyale abnégation, il reçut de Fempereur Tordre de se donner la mort. Corbulon se perça le cœur en disant : « C'est bien fait ! » Le buste de Corbulon est expressif : on y retrouverait volontiers ce Romain de la vieille Toche égaré au service de Néron. Il y a du dédain dans le coin de sa bouche ; -Corbulon semble baisser sous le joug une tête énergique et intelligente, d'un air tout ensemble résolu et résigné. Malheureusement cette tête petite et fine ne paraît guère avoir pu appartenir au grand corps que Tacite donne à Corbulon.
Rien n'empêche au contraire que le buste attribué
à Poppée, épouse de Néron, ne soit bien réellement le
sien. Ce visage a la délicatesse presque enfantine que
pouvait offrir celui de cette femme, dont les molles
recherches et les soins curieux de toilette étaient cé-
• lèbres, et dont Diderot a dit avec vérité, bien qu'avec
un peu d'emphase : « C'était une furie sous le visage
des grâces. » Sa mémoire fiit maudite avec celle du
» méchant empereur auquel elle avait conseillé le
^meurtre d'Octavie, et ses statues avaient été brisées
du vivant même de Néron. Olhon, devenu empereur à son tour et cherchant à raviver tous les souvenirs de Néron, dont il voulait faire tourner à son profit l'inconcevable popularité, releva les statues de Poppée, qu'il avait aimée. C'est à cette honteuse réhabilitation de Néron que nous devons de posséder un si grand nombre de ses images et le portrait de Poppée.
Nous avons aussi en abondance les portraits de Sënéque, qui fut le précepteur de Néron et sa victime ; Sénèque, que Diderot s'est en vain efforcé de rendre intéressant, et qui restera toujours un type brillant, mais peu recommandable, des faux sages, de ces hommes dont les paroles* et les doctrines sont démenties parleur conduite. Celui qui écrivit tant de choses ingénieuses et quelquefois sublimes sur la modération des désirs, l'austérité des mœurs, la force d'âme, fut l'amant d'Agrippine et d'une autre sœur deCaligula. Par les excès de son usure, il fut près de soulever des provinces- Enfin il avait adressé de la Corse, lieu de son exil, à Claude les flatteries les plus déhontées, qu'il lui faisait parvenir par Polybe, un de ces affranchis tout-puissants sous le faible empereur. Sénéque ne rougissait point de louer la vigilance, l'activité, la douceur de celui auquel, dans une satire posthume faite pour plaire au successeur de Claude, qui le détestait, il devait reprocher sa paresse et sa cruauté. Pour consoler l'affranchi Polybe de la mort d'un frère, Sénèque lui disait : « Tu ne peux te plaindre de la
fortune tant que César vit. S'il est sain et sauf, tous les tiens le sont également. Tu n'as rien perdu ; tes yeux doivent être non-seulement secs, mgis joyeux. » Les bustes nombreux de Sénèque le représentent toujours avec une physionomie sans noblesse, on pourrait dire piteuse, la barbe et les cheveux mal soignés, affectation d'un stoïcisme tout extérieur, mensonge de sévérité qui pourrait nous décevoir si nous ignorions la vie de Sénèque, mais qui, sa vie étant connue, peint la prétention hypocrite de ce tartuffe du Portique. Sénèque a une physionomie renfrognée, ce qui faisait partie de son rôle, et triste, ce qui pouvait être sincère, car, exilé sous Claude, sous Néron sa faveur fut précaire et bientôt annulée par Agrippine, au meurtre de laquelle il concourut peut-être et certainement ne s'opposa point. Sénèque a l'air sombre et soucieux, car il sent son élève lui échapper, et, homme d'esprit, il comprend que les complaisances qui le déshonorent ne le sauveront pas. Un de ses bustes du Vatican semble dire : « Hélas ! je n'y puis rien. » Il s'améliorait en vieillissant, ses lettres le prouvent, et il sut mourir ^
* Diderot dit en parlant de Sénèque : « Tous ses bustes m'ont paru médiocres. Sa figure aux bains est ignoble. Sa véritable image, celle qui vous frappera d'admiration, qui vous inspirera le respect..., elle est dans ses écrits; c'est là qu'il faut aller chercher Sénèque. » Je ne le pense pas, et je regarde ses écrits comme un portrait de son âme peu ressemblant. J'aime encore mieux en croire ses actions et ses bustes. Il y en a, soit à Rome, soit ailleurs, qui ne sont point trèsmédiocres. Quant à la statue qu'on a appelée Sénèque au Bain, Dide-
La littérature romaine sous Néron offre un caractère, particulier. La simplicité noble de Tâge d'Auguste, par laquelle se continuait en s'adoucissant la mâle grandeur des grands écrivains de la république, cette sigiplicité sublime se corrompt alors de deux manières : par la recherche et par l'emphase. La première domine chez Sénèque, et la seconde chez Lucain, ce qui n'exclut pas toujours, chez le second surtout, une véritable élévation de pensée. Lucain, qui avait eu le malheur, au commencement de sa Pharsale^ de prodiguer des louanges hyperboliques à Néron, peut-être pour faire passer les fiers sentiments de liberté si noblement exprimés dans son poëme, Lucain racheta du moins cet instant de faiblesse en tentant, au prix de sa vie, de délivrer Rome de Néron. Un des principaux conjurés était Plautius Lateranus, dont la brillante demeure s'élevait à l'extrémité orientale du mont Cœlius et a donné, son nom à la basilique de Saint-Jean de Latran, construite dans le voisinage du palais des Laterani. Le nom de Plaulins Lateranus se rattache à un autre monument, le tombeau de la famille Plautia,. qui se présente d'une manière si pittoresque au voyageur allant de Rome à Tivoli, près du ponte Lucano. Le pont et le lombeau ont fourni au Poussin le sujet d'un tableau de la galerie Doria. On a
rot a bien raison de ne pas l'y reconnaître, car il est avéré aujourd'hui que ce n'est point Sénèque qu'elle représente, mais probablement un esclâye occupé à pêcher.
trouvé dans ce tombeau les noms de plusieurs personnages de la famille Plautia, dont l'un figure dans la foule des amants de Messaline, mais non celui de Plautius Laleranus. L'acte qui recommande son nom à là postérité Ta fait effacer dans la sépulture de sa famille.
Un autre poète du temps de Néron a, comme Lucain, celte énergie qui sentTefforl. C'est Perse, formé aussi à l'école du stoïcisme. L'effort est naturel aux écrivains qui, dans une époque abaissée, conservent quelque vigueur morale. Les âmes qui résistent alors ne peuvent le faire qu'en se raidissant avec violence. De là ce langage tendu qui se rencontre chez Perse comme chez Lucain. Le premier a de plus pour caractère propre Tobscurité qu'introduisent nécessairement dans le style les ombrages de la tyrannie. Perse, mort jeune, après avoir attaque avec violence un temps corrompu, offre quelque ressemblance avec notre Gilbert, sauf les injustices de celui-ci. Une tête en bas-relief, qu'on voit à la villa Albani, est donnée comme un portrait de Perse ; mais M. Braun fait remarquer avec raison que la barbe est du temps d'Adrien . La poésie de l'âge de Néron a quelque chose de pompeux et de retentissant qui lui est propre, et qu'on trouve dans les vers du voluptueux Pétrone comme de l'austère Lucain. To\il était alors à la magnificence. C'était le temps des embellissements de Rome et des pompes splendidcs de la Maison-Dorée.
L'art avait plus que les lettres conservé sa pureté. L'architecture surtout, le plus vivace et le plus tenace des arts, celui qui reproduit le plus longtemps les beaux types, peut-être parce que ces types peuvent être reproduits, pour ainsi dire, mathématiquement, l'architecture n'atteignit jamais à Rome une perfection plus grande que sous Néron. Quelques piliers en brique de Faqueduc de Néron, qu'on voit près de la Porte - Majeure, sont d'un travail de construction achevé et supérieur à tout ce que les Romains nous ont laissé en ce genre, par la belle qualité des briques, par l'excellence et la petite épaisseur du ciment. Les deux môles de Porto d'Anzo sont aussi un modèle d'architecture. Les restes de la villa que Néron avait fait bâtir dans cet Antium où il était né attestent le goût et la magnificence de ce temps. Les noms latins des deux architectes de la Maison-Dorée prouvent que les arts étaient devenus indigènes à Rome ; le colosse de Néron, dont Tauteur fut un artiste gallo-romain, fit voir que les arts étaient cultivés^ avec succès dans les provinces. Laf statuaire grecque, soit originale, soit reproduite par des copies, ornait les palais de Néron. On a trouvé dans celui de Rome le Laocoon et le Méléagre, et dans les ruines d' Antium le Gladiateur et l'Apollon du Belvédère. Le goût de Néron pour la poésie grecque et son voyage en Grèce avaient donné encore plus de vogue à tout ce qui avait une origine hellénique. L'art devait s'en ressentir, et aussi l'élé-
gance de la vie. Les peintures qui décorent même à cette heure une partie de la Maison-Dorée, et qui ont peut-être inspiré les arabesques do Raphaël, en font foi. II y avait une sorte d*atticisme dans la corruption monstrueuse de cette société qui a produit Pétrone, et que Pétrone a peinte.
Il faut le reconnaître, les arts peuvent fleurir sous la tyrannie. Ils conservent quelque temps Tinspiralion qu'ils ont reçue de la liberté, et même, quand ils ont perdu la grandeur, ils peuvent encore aspirer à Pélégance. L'éloquence, la philosophie, la haute poésie, sont plus atteintes par Tesprit de liberté ; cependant elles peuvent avoir sous les plus mauvais règnes une sorte d*éclat superliciel : Sènèque écrivait sous Néron. Les magnificences de l'art n'étaient pas . seulement pour Fempereur, elles étaient encore pour tous les hommes opulents, et en particulier pour certains affranchis. Les régionnaires du iv* siècle placent près de la porte Tiburtine, aujourd'hui la porte San-Lorenzo, les jardins de l'affranchi Épaphrodifc, un de ceux qui accompagnèrent Néron dans sa fuite. Le monument appelé, sans boime raison, temple de Minerva MedicGy une des belles ruines de Rome, était une dépendance des jardins d'Épaphrodite. Du même côté, mais hors de la ville, se trouvaient les jardins de Pallas, qui fut puissant sous Claude et sous Néron. Pallas s'y était fait bâtir un tombeau magnifique. On y lisait celte inscription : « A cause de sa piété et de sa fidé-
lité envers ses patrons, le sénat lui a décerné les ornements prétoriens et 150,000 sesterces, honneur dont il s'est contenté. » Pline le *Jeune, qui avait lu l'insolente épitaphe, y revient dans deux de ses lettres, et montre, par le sénatus-consulte qu'il cite. Fincroyable abaissement du peuple romain. Ce document atteste que Pallas a refusé d'abord et qu'il s'est fait ordonner par l'empereur d'accepter l'hommage du sénat. Pallas, qui traitait ainsi le sénat romain, ne daignait jamais parler à ses esclaves, et ne leur communiquait ses volontés que par écrit. L'orgueil de Pallas, le faste de ses jardins et de ceux d'Épaphrodite, qui attestent la grande existence des affranchis, me fournissent l'occasion de signaler un trait caractéristique des mœurs romaines à cette époque et une condition des gouvernements absolus à laquelle ils échappent rarement à là longue, l'omnipotence des favoris.
Suétone énumère plusieurs autres affranchis toutpuissants sous Claude : l'eunuque Possidés, auquel il accorda une distinction militaire; Félix, qu'il fit gouverneur de Judée, et qu'on appelait le mari de trois reines; Harpocras, qui fut comblé d'honneurs, et enfin Polybe, attaché au département des études impériales (astudiis). Sous un empereur érudit comme Claude, celte fonction n'était pas une sinécure. Polybe était un homme docte, car il avait traduit Homère en latin et Virgile en grec. Tacite, parlant de ces affranchis, dit que Claude tft leui? pouvoir égal à celui des lois, ce
qui n'était pas grand' chose, et à celui de l'empereur lui-même, ce qui était beaucoup plus.
En effet, on voit ces hommes conduire tous les événemenls. Narcisse fut assez puissant pour perdre Messaline. Deux femmes se disputaient la main de Claude, Lollia Paulina et Agrippine. La première avait pour elle Taf franchi Calliste,- la seconde Pallas, à qui la superbe tille de Germanicus s'était livrée. La protégée de Pallas triompha gr«1ceà lui. Pallas dicta le discours par lequel Claude vint annoncer au sénat qu'il déshé- , ritait son fils Britannicus au profit du fils d'Agrippine. Néron, peu reconnaissant, priva de ses charges l'affranchi qui était comme le maître de TÉtat, velut arbitrum regni agebatj et finit par le faire mourir, parce que « sa vieillesse prolongée gardait trop longtemps ses immenses richesses. »
On croit lire des histoires du sérail. Le despotisme romain prend des allures orientales. Comme les sultans, les empereurs écartent tous ceux à qui Tillus- , tration de la naissance pourrait donner quelque importance et permettre quelque dignité personnelle ; ils s'entourent de fils d'esclaves que leur origine a préparés à être les instruments nés de la tyrannie. Le sénat, qui restait encore à l'état de fantôme, car, dit Tacite, il restait sous Néron quelque image de la république, le sénat voulut faire une loi contre les affranchis, et priver de leur liberté ceux qui ne se montreraient pas dignes de la conserver. Les objcc-
lions qu'on fil à celle mesure sonl curieuses : « Ce corps élait répandu partout... Si Ton mettailàpart les fils des affranchis, on verrait quelle disette il y avait de citoyens libres. » Voilà ce qu'était devenue la population romaine !
Nous avons une peinture satirique d^ l'existence de ces affranchis, de leur opulence, de leur luxe extravagant, de leurs profusions ridicules, dans le festin de Trimalcion, raconté par Pétrone, ce Trimalcion qui se propose d'acheter la Sicile pour pouvoir aller en Afrique sans sortir de ses terres. L'orgueil de ces enrichis s'exprime avec toute son insolence dans le discours de l'un d'eux, invité à la table de Trimalcion. «Pourquoi donc, diras-tu, ai-je servi? Parce qu'il m'a plu de me mettre en servitude. J'ai mieux aimé être habitant de Rome que tributaire ; mais j'espère vivre maintenant de manière à ne plus amuser personne. Je suis un homme parmi les hommes, et je marche la tète haute. Je ne dois un sou à qui que ce soit. J'ai acheté des terres; j'ai des lingots dans mon coffre-fort ; je nourris vingt bouches par jour, sans compter mon chien. » On a voulu voir dans le personnage grotesque de Trimalcion une parodie de Claude ou de Néron : cette opinion me paraît insoutenable. Trimalcion a des prétentions au savoir, mais son ignorance est déplorable : il confond Médée et Cassandre, et parle de Dédale enfermant le corps de Niobé dans le cheval de Troie, de Diomède et Ganymède qui
étaient frères, de leur sœur Hélène qui fui enlevée par Agamemnon, etc. Pétrone n'a pu prêter de pareilles méprises à Claude, qui était réellement trèssavant. Une grossière liberté qu'il donne à ses convives pourrait être une allusion à une burlesque loi sur le même objet, dont la pensée fut attribuée à Claude. Quant à Néron, il est impossible que Pétrone ait pensé au jeune empereur en peignant le vieux débauché. Ce que représente véritablement Trimalcion, c'est un affranchi qui a fait fortune, et qui conserve au milieu de son opulence fastueuse la vulgarité de langage et d'habitudes d un esclave parvenu à la liberté.
Claude avait voulu effacer Caligula, Néron aspire à le renouveler. Caligula est son modèle, il se plaît à imiter ses prodigalités. « Il admirait son oncle Caïus, dit Suétone, surtout pour avoir en peu de temps dissipé les richesses accumulées par Tibère. » Néron admirait aussi et enviait sans doute la gloire que Caligula s était acquise dans les jeux publics. Les palmes du cocher impérial Tempêchaient de dormir ; il voulut les cueillir à son tour, et y joindre celles de l'histrion. On peut rapporter en effet presque tous les actes de son règne soit au cocher, soit au chanteur, aii danseur ou au comédien. I^a scène des premiers est le cirque, la scène des seconds est le théâtre. La vie de Néron se passa dans ces lieux-là .
Il avait commencé par le goût des courses du cir-
que. Enfant, il ne parlait d*autre chose ; dans les commencements de son empire, il allait les voir en cachette. Il s exerça d'abord dans ses jardins, probablement dans ces prairies, situées au bord du Tibre, qui avaient appartenu à son père Domitius, et qui, avant d'être les jardins de Néron, avaient été le champ de Cincinnatus. Après avoir répété sous les yeux de ses esclaves et de la dernière populace, il débuta devant le public, dans le grand cirque; un affranchi, tenait la place du magistrat qui ordinairement donnait le signal.
Néron rêva aussi les succès du gladiateur. Il avait imaginé de venir nu dans Farène étouffer un lion dans ses bras ; mais cet exploit avait son danger, il y renonça et se contenta de voir combattre. Il avait, comme Caligula, fait construire un amphithéâtre en bois. Néron n'y fit mettre ^ mort aucun criminel, mais il y exposa au fer des gladiateurs quatre cents sénateurs et six cents chevaliers romains. On le vit encore figurer dans le cirque commencé par Caligula, de Tautre côté du Tibre, au pied de cette colline vaticane dont le nom s'est attaché dans les temps modernes à une si grande chose, et qui n'est citée par les auteurs latins que pour son mauvais vin. Le vaticanum était le Suresnes de Rome. Caligula avait établi son cirque à Textrémité des jardins de sa mère Agrippine, qui venaient jusqu au bord du Tibre, et où un jourj^ en se promenant^ comme nous l'apprend Sénèn. 4
que, il fil égorger aux flambeaux un certain nombre de personnages consulaires, de sénateurs et de dames romaines. Néron devait imaginer mieux : il devait, près de là, faire servir des corps humains à l'éclairer, barbarie plus atroce et plus ingénieuse ; la première ^.tait d'une bêfe féroce, la seconde d'un diletlante, oujours occupé à varier, par des raffinements étranges, ses cruelles voluptés. Une partie delà place et de Téglise de Saint-Pierre occupe l'emplacement du cirque de Néron et de.Caligula. L'obélisque qui se dresse au milieu de cette place, entre les deux grandes fontaines, s'élevait non loin de 15, dans le cirque, dont il formait la meta. Claude l'y avait fait apporter d'Égyple. C'est •dans ce cirque, en partie son ouvrage, que Néron faisait servir les chrétiens de flambeaux vivants, et c'est là que s'élève aujourd'hui la plus grande église •chrétienne du monde.
Néron, l'ennemi du genre humain, devait attacher son nom à la première persécution des chrétiens. Celte perséculion est attestée par Suétone en des termes •qui ne permettent pas de croire à une interpolation : « Il livra au supplice des chrétiens, espèce d'hommes adonnés à une superstition nouvelle et malfaisante. » ^es deux accusations adressées au christianisme sont bien d'un auteur païen. Tout ce qui est nouveau passe •d'abord pour dangereux, et l'est en effet à ce qui est vieux et doit périr. On a dit avec raison que l'intolérance du paganisme n'était pas religieuse, mais poli-
tique. J*admets la distinction, mais je ne saurais y voir une apologie des persécutions, car punir une secte inoffensive au nom de la politique me parait aussi odieux que la frapper au nom de la religion. Brûler les chrétiens, comme le faisait Néron dans son cirque, parce qu'ils étaient nouveaux et dangereux, c'était faire exactement comme a fait depuis. l'Inquisition, quand elle a brûlé les hérétiques, accusés aussi d'être nouveaux et dangereux.
Mais Néron ne brille pas seulement dans le cirque, comme Galigula ; ce qui lui est particulier, c'est la passion des succès de théâtre. Aussi est-il sans cesse occupé de ce lieu, qui est le champ de bataille où il rêve ses triomphes, et s'il reçoit l'hommage d'un roi d'Arménie, Tiridate, ce jour-là il dore lé théâtre de Pompée. « Non-seulement la scène, mais tout Tintérieur de Fenceinte était doré, dit Dion Cassius... ; les voiles étendus dans l'air pour défendre du soleil étaient de pourpre. Au milieu, on avait brodé Timage de Néron conduisant un char et entouré d'astres d'or. » Quand, au temps de Pompée, le sénat gardait encore assez du vieil esprit romain pour ne >pas vouloir permettre qu'Un théâtre eût des gradins sur lesquels on pût s'asseoir, craignant que par là les citoyens ne fussent amollis, il ne pensait pas qu'un maître absolu y recevrait et y couronnerait un souverain étranger. Néron, du reste, inspira à ce roi d'Arménie, qui venait de recevoir de lui le diadème, un mépris qu'il ne put
cacher quand il vit Tempereur romain chanter en s'accompagnant de la lyre, puis, vêtu d'une casaque verte et portant le casque des gladiateurs, conduire un char dans Tarène. Qu'eût-il dit s'il l'eût vu monter sur le théâtre pour y jouer l'accouchement de Canacé ? II joua aussi Oreste meurtrier de sa mère. Il y avait tant en lui du comédien et de Tauteur nourri des souvenirs classiques, que lorsque je le vois, après la mort d'Agrippine, se croire poursuivi par les furies, je ne peux m'empêcher de soupçonner dans cet appareil de terreurs une réminiscence de la poésie grecque, dont il avait la prétention de s'inspirer, et un souvenir de son rôle d'Oreste.
Le faste de Néron ne se montre nulle part avec plus de magnificence que dans le palais ou plutôt l'ensemble de palais qu'on appelle la Maison-Dorée.
Aujourd'hui, quand on suit le chemin" qui a remplacé le grand cirque, on rencontre à sa gauche une petite porte au-deSsus de laquelle sont écrits ces mots - Ingresso al palazzo dei cesari^ entrée du palais des césars. Une ficelle est suspendue à celte petite porte; on sonne, la portière du palais des césars tire le cordon, on trouve un petit escalier, et l'on monte au premier. Une seconde porte vous est ouverte par une bonne femme qui a quitté ses poules et a posé son panier à salade sur un chapiteau corinthien renversé. Vous pénétrez seul dans un jardin qui est au pied des ruines, et enlre deux carrés de choux, vous
gagnez un second escalier qui vous conduit à ce qui formait le sol du palais de Néron ; au-dessous sont de grands arceaux qui, vus d'en bas, semblent trèsimposants et ne formaient pourtant que les substructions, c'est-à-dire les fondements, de la demeure impériale. Arrivé là, on est au milieu des ruines, des arbres et des fleurs. C'est un labyrinthe de gigantesques débris se dressant parmi la verdure. A ses pieds, on voit d'humbles toits, demeure de quelque famille, ou des granges à ,foin qui ont remplacé les somptuosités de la Maison-Dorée. Tels sont les contrastes que présente Rome, dont on a fait souvent des peintures de convention ; mais la Rome réelle est ainsi. L^ancien et le moderne, le sévère et le riant, le majestueux et le misérable s'y rencontrent pêle-mêle. Ce n'est pas une froide tragédie moderne, c'est un drame de Shakespeare.
Ces ruines solitaires sont les ruines d'un palais qui a vu toutes les magnificences, toutes, les turpitudes de l'empire, et ces festins d'une recherche bizarre dont Pétrone nous a laissé une si vive caricature dans le festin de Trimalcion. Ce personnage grotesque n'a rien à faire^ je l'ai dit, avec Néron; mais plusieurs détails des débauches somptueuses du riche affranchi ont dû se retrouver dans les orgies impériales. Les salles à manger de Néron dont parle Suétone, et dont les lambris d'ivoire s'ouvraient pour laisser tomber sur les convives des fleurs et des parfums, sont exac-
tement semblables à celles de Trimalcion. Chez celuici, «le lambris s'enlr' ouvre, et laisse descendre sur les lêtes de ses hôtes un vaste cercle qui, se détachant de la coupole, leur offre dans son contour des couronnes dorées et des vases remplis de parfums. » Dans le palais de Néron comme dans la maison de Trimalcion, sa Maison-Dorée à lui, où il pouvait recevoir e loger cent personnes, il se trouvait, nous le savons encore par Suétone, des statues précieuses, des orgues hydrauliques pour accompagner les chants pendant les interminables et prodigieux repas. Les scènes lascives du Satiricon se sont reproduites cent fois dans ces salles dont il ne reste plus que des débris abandonnés. Sur ce Palatin, si gravement mélancolique, on peu^ évoquer, Pétrone à la main, les folles et honteuses joies des fêtes de Néron.
Il ^?ut comprendre par le nom de Maison-Dorée, non-seulement des bâtiments magnifiques, mais de grands espaces remplis par des jardins, des étangs, des bois, quelque chose d'analogue aux ptiradis des Orientaux, au sérail de Constantinople, à la résidence* des souverains de Delhi. C'est toujours à l'Orient que ramène le despotisme insensé et colossal de Néron. La Maison-Dorée, avec toutes ses dépendances, commençait sur le mont Palatin, qui avait été envahi progi'essivement par Textension toujours croissante de la demeure impériale, descendait dans la vallée que domine le Cœlius, et où les étangs de Néron remplis-
saient l'espace occupé depuis par le Colisée, remontait les pentes de TEsquilin et allait, toucher Ta^jf^r de Servius Tullius, au delà de Sainte-Marie-Majeure. C'est comme si, à Paris, elle eût couvert la montagne Sainte- Geneviève et se fût prolongée jusque vers les Invalides. A rentrée, du côté du Forum, était placé ce colosse de Néron qui, transporté plus tard devant Tamphi-^ théâtre, lui a donné son nom. Le colosse avait cent vingt pieds. Suétone parle d'un portique immense-
« Les étangs, ajoute-t-il, étaient comme une mer entourée d'édifices, qui semblaient former une ville. Il y avait des champs de blé, des vignes, des pâturages, des forêts remplies de toute sorte d'animaux domestiques et de bêtes sauvages. » — « La maison de Néron, dit Martial, touchait à tous les points de la ville.» Et Pline l'Ancien, renchérissant encore ,^ffirme qu'elle enveloppait Rome tout entière. Pline le Jeune loue Trajan de n'avoir pas, comme Néron dépossédant les propriétaires, fait entrer dans son habitation lacs, bois sacrés, forêts. Pour sortir des exagérations poétiques et oratoires, ce qu'on appelait la Maison-Dorée de Néron avait, selon Nibby, trois milles et demi de tour,, plus d'une de nos lieues, et couvrait un espace de dix millions de pieds carrés. On conçoit que cette exteit- Mon de la demeure impériale ait donné lieu à un plaisant du temps de faire deux vers dont voici le sens : a Rome ne sera plus qu'une maison. Allez à Veies, ô Romains, si Veies déjà ne fait partie de cette maison. »-
Néron n arriva pas* tout d*abord à ce gigantesque résultat ; sa prenwère demeure ayant brûlé dans Tincendie que lui-même avait très-probablement allumé, et qui consuma une partie de la ville, il se bâtit un second palais. L*or, qui était partout prodigué, fit donner à celui-ci le nom de Maison-Dorée. Néron se servit, pour la construire, des ruines de sa patrie, dit sévèrement Tacite, dont la vive description nous permet parfaitement de suivre la marche de l'inciendie. L'incendie commença dans cette partie du cirque qui touchait au Palatin et au Cœlius, du côté de Saint- Grégoire ; poussée par un vent violent qui s'engouffrait dans le cirque, la flamme en suivit rapidement la longueur. Il y avait là des boutiques comme il y en avait aux abords des théâtres et de tous les lieux où les Romains se réunissaient en grand nombre. Ces boutiques contenaient des matières inflammables qui alimentèrent le feu. Ravageant d'abord les lieux bas, le feu gagna les hauteurs, puis redescendit dans la plaine. Des quatorze quartiers de Rome qu'on appelait régions^ quatre seulement furent épargnés, trois furent détruits, sept presque entièrement consumés. Il n'y a dans l'histoire que l'incendie de Moscou qui puisse être comparé à celui-là.
Néron l'avait-il allumé? Suétone et Dion Cassius l'affirment. Tacite hésite à le croire; pour moi, j'incline à l'admettre. L'idée de refaire une Rome nouvelle plus belle que l'ancienne, si irrégulière, si pleine de
petites rues tortueuses, pouvait tenter son goût d'artiste. Il n'est pas impossible que, dans sa prédilection pour tout ce qui se rapportait à Homère et à la guerre de Troie, prédilection qui lui fit récompenser la plate traduction des poèmes homériques par Labéon, il ait dit, mêlant à son enthousiasme classique la ' férocité bizarre de son âme dépravée : « Heureux Priam qui, en perdant Tempire, a vu la destruction de sa patrie I» et qu'il ait voulu faire, après une imitation en vers de quelque poëme cyclique sur Tincendie de Troie, un .plagiat en action. Il était à Ântium quand le feu se déclara ; s'il ne le fit point allumer, il ne se pressa point en tout cas de venir l'arrêter, car il ne reparut dans Rome que lorsque le fléau, après avoir fait le tour de la ville, vint attaquer la demeure impériale sur TEsquilin, jMrès des jardins de Mécène.
Les hommes qu'on vit çà et là jeter des torches allu* mées sur les maisons, en disant' qu'ils avaient reçu des ordres, pouvaient faire d'ordrçs supposés un prétexte au pillage ; mais il est bien difficile de rejeter le récit qui courut alors, selon Tacite, et que ne révoquent en doute ni Suétone, ni Dion Cassius, d'après lequel Néron aurait, soit dans l'intérieur de son palais, soit du sommet de ce palais, soit du haut de la tour de Mécène, chanté l'incendie de Troie. Rien n'est plus dans le caractère de cet homme, toujours préoccupé du chant et du drame, voyant tout au point de vue théâtral. Peut-être était-ce un poème de lui
qu'il chanta, car Juvénal nous apprend que Néron avait composé des Tro'ica. La vanité de Fauteur et celle du chanteur auraient trouvé alors dans le spectacle offert à ses yeux une égale occasion de briller. Quoi qu'il en soit, la tradition de Néron contemplant en artiste la conflagration de Rome est restée populaire dans cette ville, et on appelle encore tour de Néron une tour en briques qui n'est point celle de Mécène, mais qui a été bâtie au moyen âge par les Caetani.
Néron eut donc le plaisir de rebâtir Rome, et de la rebâtir comme il Tentendait : il ouvrit des rues larges et de vastes espaces, et fit placer devant les maisons des portiques dont les plates-formes pouvaient servir à éteindre les incendies. Cependant les changements trop brusques entraînent toujours quelque inconvénient, et il y eut des esprits chagrins qui regrettèrent les petites rues étroites et les maisons très-élevées, disant que la ville était moins salubre depuis qu'on avait moins d'ombre et qu'on était dévoré par la chaleur.
Les constructions projetées par Néron attestent une ambition insensée de grandeur. 11 voulait que Rome s'étendît jusqu'à Ostie, et que la mer vînt jusqu'à Rome, en tous ces projets tourmenté par le besoin de se prouver à lui-même et de prouver aux autres sa toute-puissance. Du reste, Néron avait la rage de bâtir, comme Auguste, et aussi comme Domitien et Ca-
racalla. Ce fut la cause principale de l'épuisement du trésor public : noti in alia re damnosior quant in xdificando, selon Suétone. Il bâtit surtout pour lui-même: s'il construisit un aqueduc, ce fut afin d'amener Peau à son palais, d'alimenter les pièces d'eau de la Maison-Dorée. Néron n'oublia pas non plus de construire des lieux de divertissement pour cette multitude dont le cocher du cirque, le chanteur et le danseur du théâtre sollicitait et parfois obtenait les applaudisse* ments. Il avait bâti des thermes magnifiques, à en Juger par cette épigramme de Martial :
Quid Nerone pejus ? Quid thermis melius neronianis?
« Qu'y a-t-il de pire que Néron? — Qu'y a-t-il de supérieur aux thermes de Néron? »
Le nom de l'église de San-Sahator in Thermis montre que ces thermes, dont il ne reste que des vestiges, existaient encore au moyen âge. Par un singulier hasard, sur l'emplacement des thermes de Néron, qui se confondirent plus tard avec ceux d'Alexandre Sévère, a été bâtie l'église de Saint-Louis des Français. Il était donc dans la destinée de ce lieu, d'abord marqué d'un nom néfasle, que deux fois le souvenir d'un bon prince vînt remplacer et expier pour ainsi dire le souvenir d'un scélérat.
Auguste et Tibère, devenus empereurs, avaient peu fait la gueiTe. Caligula avait singé des batailles et des
60 L'EMPIRE ROMAi:^ A ROME
triomphes, Claude avait paru en Bretagne, Néron eut la pensée de prendre part à une expédition contre les Parthes ; mais il réprima ce désir. On lui vota des arcs de triomphe à l'occasion des triomphe^ de Corbulon en Arménie, et on lui en dressa un sur le Capitole, ce qui était sans exemple. Cet honneur exceptionnel devait être décerné à celui qui n'avait jamais triomphé. Je me trompe, après avoir fini sa tournée d'acteur ambulant en Grèce, pendant laquelle il avait fait mettre à mort son meilleur général, il revint triompher à Rome. Un pan de muraille fut abattu devant les pas du ridicule vainqueur. On vit paraître d'abord ceux qui portaient les couronnes décernées à Néron ; d'autres tenaient des piques, auxquelles étaient attachés des écriteaux indiquant les noms des concours où il avait eu le prix du chant. Puis venait Néron sur un char triomphal, vêtu d'une robe de pourpre brodée d'or, couronné de feuilles d'olivier et le laurier pythiqueà la main. Un joueur de lyre était à côté de lui. U traversa ainsi le cirque, suivi de soldats, de chevaliers et de sénateurs, et monta au Capitole. Toute la ville était illuminée. Les sénateurs criaient : a Bravo, vainqueur olympique! bravo, vainqueur pythien I Auguste ! Auguste ! à Néron Hercule ! à Néron Apollon ! Voix sacrée, heureux ceux qui t'entendent ! » Néron fit porter ses couronnes dans le cirque, et les fit placer sur le grand obélisque. Il y en avait plus de mille. Cet obélisque est celui qui s'élève aujourd'hui sur la place
•iALIGULA, CLAUDE ET NÉRON 61 *
du Peuple, cl dont les hiéroglyphes racontent les conquêtes de Sésostris. Il devait porter les ridicules trophées de Néron !
Ce que Néron construisait ne lui suffisait pas, il prenait possession des constructions antérieures à lui. Non content d'avoir creusé un lac dans la Maison-Dorée, il fit servir à la soniptuosilé extravagante de ses fêles obscènes un bassin qu'Agrippa avait consacré à l'utilité publique. La dépression que le lit de ce bassin a laissée dans le sol paraît avoir donné à l'église de Saint-André son nom de Sauf Andréa délia Valle. Là un festin fut préparé sur un grand bateau que djautres bateaux remorquaient. Les rameurs étaient des infâmes. Le bassin étaij bordé de mauvais lieux remplis de dames romaines. On peut voir dans les historiens ce qui se passa quand vint la nuit, et que les arbres et les toits voisins retentirent de mille chants et brillèrent de mille feux. Le contraste est grand entre une église et le lac théâtre de cette orgie. Il ne l'est pas moins entre les voluptés dont la villa de Néron à Subiaco dut être témoin et les austérités de saint Benoît, qui ont rendu ce lieu célèbre.
Néron, qui prétendait être un connaisseur en matière- d'art, devait prétendre aussi à savoir apprécier les beautés romantiques de la nature. En effet, il s'était fait bâtir une villa dont quelques ruines subsistent encore dans une contrée chère aux paysagistes, à Subiaco. Ce nom même rappelle le voisinage de la
villa de Néron ; il vient de svblacum (sous le lac), le lac arlificiel de la villa impériale. Ce lac a disparu, et il n'en reste que le nom de Suhiaco. Avoir une villa dans les montagnes du pays des iEques, c'était pour Néron ce que serait pour un moderne la fantaisie d'un chalet en Suisse.
Mais tandis qu'il allait de ses palais à ses villas et du cirque au théâtre, se formait le soulèvement qui devait le renverser. A Subiaco, un éclair brisa la coupe dans sa main et renversa la table du festin. C'était un avertissement.
Le soulèvement vint de la Gaule, que les exactions de Néron avaient irritée. On dit beaucoup que l'empire traitait les provinces avec plus de douceur que la république; mais ce bien-être prétendu qu'elles durent à Tempire est énergiquement démenti par Thistoire et par les témoignages contemporains. Suétone nous montre Néron après Tincendie ne recevant pas seulement, mais sollicitant des dons volontaires (collationes) et épuisant les revenus des particuliers et des provinces. On peut voir aussi dans Juvénal une peinture énergique, et trop détaillée pour être une pure déclamation, de la misère des provinces comparée à leur ancienne prospérité : « Quand la province que tu attendais depuis longtemps t'a reçu pour la gouverner, mels un frein à ta violence et à ton avarice. Aie pitié de la pauvreté de nos alRés... Autrefois ce n'était pas un gémissement pareil et une telle blessure, une telle
ruine pour les alliés, alors florissants et seulement vaincus. Leurs maisons éfaienl pleines de richesses. . . Maintenant nos alliés possèdent quelques paires de bœufs, un petit troupeau de juments. On prend l'humble champ et Ton enlève le taureau. » Le poète montre alors le danger dont ces extorsions menacent Rome : « Crains TEspagne, la Gaule, l'IIlyrie; épargne ces moissonneurs d'Afrique qui nourrissent la ville tandis qu'elle est tout entière aux jeux du cirque et de la scène... Prends garde de trop accabler des malheureux qui ont du courage, car, bien que tu leur ôtes tout ce qu'ils possèdent d'or et d'argent, il faudra leur laisser le bouclier et l'épèe, le casque et le javelot ; aux dépouillés restent les armes. » Juvénal parle encore d*une province qui a gagné ison procès sans être indemnisée de ses pertes, victrix provincia plorat. On voit que les provinces n'étaient pas mieux sous Domitien que sous Néron, et cet état de choses avait commencé plus tôt. Voici ce que dit M. Amédée Thierry, très-favorable du reste à l'empire romain : a Auguste mourut léguant Tempire à Tibère. Déjà pillées sous le gouvernement précédent, les Gaules se virent livrées à des excès intolérables sous Tadministration dure et insouciante du nouveau prince. Les impôts croissant, il fallut que les particuliers et les villes empruntassent à gros intérêts ; de là les dettes aC/Cumulées, -les expropriations et une misère sans terme. »
64 L'EMPIRE ROMÂIM A ROME
Quand oit achève de lire la vie de Néron, c*est un grand soulagement de contempler ses derniers moments, de voir ses peurs, ses fuites, ses larmes, ses incertitudes et ses lâchetés devant la mort. Heureusement il y a peu d'événements dont on puisse aussi bien suivre à Rome toutes les phases, et dont la topographie soit plus évidente.
Il était minuit quand Néron apprit que ses gardes l'avaient abandonné. Il se lève de son lit et envoie avertir ses amis : aucun ne parut ; lui-même se décide à les aller chercher : nulle porte ne s'ouvrit. Alors il rentre dans ce palais qu'il avait fait si magnifique, mais d'où ses serviteurs s'étaient maintenant enfuis en pillant jusqu'à ses couvertures et en emportant la boite d'or renfermant le poison que lui avait donné Locuste. Il demande un gladiateur pour se faire tuer ; il n'en trouve pas, et s élance hors^du palais avec l'intention d'aller se précipiter dans le Tibre. Il dut sortir par une porte de derrière du palais et traverser une partie de ce cirque témoin de ses honteux triomplîes. Qu'éprouva-t-il en passant sous la loge impériale, en marchant à travers les ténèbres dans ce lieu qu'il avait vu tant de fois si rempli d'hommes et de bruit, et qui maintenant était si vide et si muet? Changeant d'avis et voulant gagner du temps pour tâcher de se résoudre à mourir, il se laissa entraîner, par son affranchi Phaon, dans une villa voisine de Rome. Il fallait traverser une partie de la ville, de