LES BARBARES
Rome à Constanlinople. — Constance à Rome. — Rome descend dans^ la plaine. — Portrait de Julien, comparé au portrait de Constantin. — Buste de Magnence, art déchu. — Les murs de Rome constuits^ ou réparés par Honorius. — Édifices restaurés, le temple de Saturne. — Aspect monumental de Rome au cinquième siècle, éclat extérieur et misère réelle. — Entretien du Cirque et du Colisée, passion des jeux sous les empereurs chrétiens. — Le monte Testaccio, problème historique. — La colonne de Phocas, l'excès de la servilité. — Venue des Barbares, portes par où ils entrent dans Rome. — Défense de Bélisaire, mur raccommodé à la hâte. — Souvenirs de Bélisaire, porta Pinciana. — Bélisaire mendiant, légende^ — Muro Torto, autre légende. — Le mausolée d'Adrien, statues servant de projectiles, — La destruction des monuments romains par les Barbares fort exagérée. — Les canaux coupés, effet de cette mesure sur Rome et la campagne. — Conclusion et réponse.
Rome a été abandonnée par ses empereurs ; elle a cessé pour un temps d'être le centre du monde ; elle est devenue une de ceâ capitales du passé sacrifiées à la nouvelle capitale qu'on destine à l'avenir, comme
Sy
Man-king, la \iUe chinoise et lettrée, le sera à Pé-kin la ville tartare et guerrière, comme Moscou, le cœur de la vieille Russie, le sera à Pétersbourg, lêle de la Russie renouvelée.
Constantinople aspire à remplacer Rome ; elle veut lui ressembler en toute chose, et prétend même avoir aussi ses sept collines. Constantin, dit Codinus, dans son désir de rendre Byzance plus brillante que l'ancienne Rome, voulut donner à celle qu'il avait créée un cirque qui pût rivaliser avec le Grand-Cirque. Le nom même de Rome, ce nom auguste, Byzance Tusurpe. Cette cité grecque s'appelle la nouvelle Rome, et jusqu'à son dernier jour les historiens byzantins nommeront leurs compatriotes Romaioi, Romains. L'empire grec sera pour les Orientaux Tempire de Roum. Au moyen âge, une partie de la Grèce s'appellera Romanie. Encore aujourd'hui Roiimélie est le nom d'un pachalik de Turquie. Enfin le nom que les Grecs modernes donnent à leur langue, le romoïgue, est un souvenir de cette prétention ie l'empire grec à être romain. Les hommes de Byzance ne pouvaient s'empêcher de conserver pour Rome un singulier respect, auquel se mêlaient parfois de bien étranges réminiscences de liberté. Sous Justin II, un certain Corippus appelait Rome la nourrice de l'empire et la mère de la liberté. Cependant, si Rome, après avoir cessé d'êlre le siège de l'empire, exerçait encore une sorte de prestige, elle avait perdu la réalité de la vie,
et Ton reconnut avec raison un symbole de Tempire dans cet homme accablé de coups, avançant toujours, que Valens rencontra en marchant contre les Barbares. Rome en effet respirait encore, mais combien de coups l'avaient frappée 1
EUe n'enteriflait parler de ses maîtres que lorsque le souvenir des empereurs d^Orient se reportait par hasard vers la capitale déshéritée. Ainsi l'un des fils de Constantin, Constance, fit à Rome Taumône d'un obélisque destiné par son père à orner Constantinopte. Du reste, l'aumône était magnifique : c'était le plus grand obélisque du monde, celui qui décore aujourd'hui la place Saint-Jean-de-Latran. Érigé par un des Touthmosis, dont il porte le nom, à l'époque de la plus grande perfection de l'art égyptien, comme le prouve le style des hiéroglyphes, il ornait depuis environ deux mille ans une ville d'Egypte, quand Con. stantin l'y envoya chercher et le fit apporter par le Nil et la mer à Alexandrie, d'où Constance ordonna qu'il fût transporté à Rome. Il remonta le Tibre, et on le plaça dans le Grand-Cirque, où déjà s'élevait l'obélisque thébain contemporain de Sésoslris, et qui orne la place du Peuple. Ceci montre quelle importance on attachait aux jeux du cirque sous les empereurs chrétiens. Nous en verrons d'autres preuves.
Sur le piédestal de cet obélisque de Constance, on lisait une inscription aussi pleine d'emphase que l'inscription par laquelle Auguste avait dédié le sien au
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soleil étail simple. Après avoir soumis le monde entier à son empire, Constance a voulu,. y élail-il dit, que ses dons fussent égaux à son triomphe ; « mais le dieu, — ainsi est désigné un empereur chrétien, — était dans un grand souci : mouvoir cette masse, au Caucase pareille, semblait impossible. )>*Ce n'était pas cependant le premier obélisque apporté à Rome. « Le maître du monde. Constance, sachant^ que tout cède au courage, a ordonné que celte partie non petile d'une montagne avançât sur la terre et sur la mer, quoique l'on désespérât d'élever une telle masse dans les airs. Maintenant elle brille avec sa cime de mêlai doré, comme arrachée de nouveau au flanc de la montagne, et touche au ciel. » Plus haut il est dit que •Constance a arraché cet obélisque de la roche par lui taillée; cxsa Thebis de rupereveUit. C'est un impudent mensonge, puisqu'on lit dans l'inscription hiéroglyphique le nom du pharaon Toulhmosis, antérieur à Constance de vingt siècles ; mais Tadulation n'y regarde pas de si près. On se fiait au mystère des hiéroglyphes, et on ne s'attendait pas qu'un ChampoUion viendrait le percer.
Constance visita Rome. Ammien Marcellin, qui accompagnait l'empereur, peint vivement l'admiration que tous deux ressentirent en présence du forum de Trajan, et comment Constance « fut frappé d'un profond ctonnement en promenant son esprit sur ce vaste ensemble de merveilles qu'on ne saurait décrire, et
qu'il n'appartient plus au génie de l'homme de produire. » Il est curieux devoir Ammien Marcellin, un soldat du quatrième siècle, exprimer dans un lalin assez barbare l'impression que lui faisaient le Panthéon, qu'il appelle une région voûtée^ le temple de Vénus, le forum de la Paix, qui avait survécu au temple de la Paix, le théâtre de Pompée, le stade de Domitien. C'est, comme je crois l'avoir déjà remarqué, la première fois que s'exprime cette admiration pour Teffet monumental de Rome que l'on a depuis si souvent exprimée. Aucune exagération des touristes modernes sûr le Colisée n'a surpassé celle d'Ammien Marcellin, disant que Fœil humain « a peine à en atteindre le sommet; » mais c'est l'exagération d'un sentiment vrai, car lorsqu'on regarde d*enbas le haut mur de l'amphithéâtre, encore intact, on éprouve une éton- . nante sensation de grandeur. Ainsi se traduisaient déjà par Temphase, il y a quatorze cents ans, les émotions que nous éprouvons encore aujourd'hui, malgré tant de progrès de la destruction depuis cette époque, en présence des antiquités romaines.*
Rome, comme il arrive à toutes les villes, commençait à descendre des hauteurs qu'elle avait d'abord couvertes et à s'étendre à leur pied. Ammien Marcellin montre Constance parcourant les parties de la ville situées entre les sommets des sept collines, sur leurs pentes et dans la plaine- On peut croire que le champ de Mars, dans lequel, à la fin de la républi-
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que, nul n'avait le droit de bâtir, était habité au temps d'Ammien Marcellin. Il semble peindre déjà la . situation de la Rome actuelle répandue sur le penchant des sept monts et occupant la plaine qui avait été le champ de Mars.
Julien ne fit rien pour Rome ; je m'étonne que sa tentative insensée de rétablir le paganisme ne l'ait pas conduit à replacer le centre de l'empire dans la ville où la fidélité au paganisme était surtout vivante. Je me l'explique cependant. Il se plaisait à embellir les cités de la Grèce; son inclination le portait plutôt de ce côté que vers Jlome, car son paganisme était philosophique et non traditionnel : or, si la tradition du . paganisme était à Rome, sa philosophie était en Grèce. Au milieu des guerres qui remplirent le vaillant règne de Julien, il trouva le temps de réparer les villes endommagées par les Barbares, notamment celles de la Gaule. Nous lui devons les thermes de Paris, qu'on regarde à peine, et qui à Rome attireraient l'attention des voyageurs. On sait combien il aimait sa chère petite Lutèce, comme s'il avait le pressentiment que de là sortirait un jour un adversaire du christianisme aussi passionné que lui. Du reste, Julien n'était pas plus un apostat que Voltaire; ni l'un ni l'autre n'avaient jamais cru à ce qu'ils attaquaient, et par ses vertus le premier, mieux que le second, méritait le nom de philosophe.
On a fait une chose sage et digne en plaçant au Ca-
piloleTimage d'un adversaire injuste, mais honorable du christianisme. Julien y figure parmi les empereurs et parmi les philosophes : le sculpteur n'a eu garde d'oublier cette barbe négligée, qu'il disait assez cyniquement être habitée. Il disait aussi, avec une prétention moins grossière à la rusticité stoïque, que cetle barbe était propre à faire des cordes; celle de ses deux bustes fait juger que Julien ne se vantait pas trop en parlant ainsi.
Il est intéressant de comparer la physionomie de Julien avec celle de Constantin : elle est beaucoup plus intelligente, elle est même spirituelle; mais aulieu du regard fixe et profond de Constantin, Julien a un regard indécis et mal assuré ; il semble chercher l'avenir un peu au hasard : c'est bien Thomme qui, en le cherchant, a rencontré le passé. Le buste de Julien est le dernier buste d'empereur dans la série du Capitole. Cette série est doublement instructive; on y lit l'histoire de la décadence politique de Rome écrite au front des empereurs ; on y suit la marche descendante de Fart ; elle est arrivée à son dernier terme dans le portrait de l'usurpateur Magnence. C'est un morceau de marbre dans lequel on a taillé une sorte de nez, pratiqué une fente qui ressemble à une bouche, et tracé des ovales qui peuvent passer pour des yeux ; cette sculpture est tellement grossière, qu'elle pourrait elre prise pour l'œuvre d'un sauvage ou d'un enfant. On faisait mieux sans doute, comme le
prouvent les bustes de Julien, infiniment supérieurs à <:etle tête difforme, dont les traits sont à peine dégrossis ; mais il suffit, pour caractériser l'art d'une époque, que la sculpture y fût capable d'une telle monstruosité.
L'empire d'Occident fut ressuscité par le partage opéré entre Honorius et son frère. Cependant celui des deux empereurs auquel échut l'Occident ne vint pas pour cela habiter Rome. Ce vieux foyer du paganisme ne pouvait attirer un empereur chrétien. La résidence impériale fut transportée à Ravenne, dans le nord de ritalie, près des frdnti^es de la Gaule, toujours menacée, quelquefois à Autun, à Trêves, aux confins de la Germanie. Il semble que l'empire se met en marche pour aller au-devant des Barbares : il veut les surveiller de plus près ; mais encore quelques années, et il aura passé dans leur camp, il sera de fait aux mains d'Odoacre et de Théodoric; encore quelques siècles, et son nom sera l'héritage des descendants de ces Francs qu'on immole dans l'amphithéâtre de Trêves. Ces nouveaux centres de l'empire. Trêves, Milan, Ravenne, se couvrent de monuments ; on n'en construit plus guère à Rome.
Cependant ces empereurs, qui lui sont devenus comme étrangers, ne l'oublient pas entièrement. Un arc de triomphe s*éleva dans le champ de Mars, dédié à Gratien, Valentinien II et Théodose, et peut-être encore un, le dernier, à Honorius. Ce qui est plus sûr,
Honorius répara le mur d'Auiélien ; il est difflcile de délerminer ce qu'a fait Honorius à travers les flatteries de Claudien. Claudien parle de murailles nouvelles, de tours soudainement élevées', et des sept monts entourés d'une enceinte continue. Ceux qui,
comme Nibby, croient à un mur embrassant un espace de cinquante milles construit par Aurélien,puis déiruit et remplacé par le mur moins étendu d'HonoriusS voient dans les vers de Claudien la preuve qu'Honorius a réellement bûti le mur qui existe encore ; mais les flatleries de Claudien expriment seulement, je pense, ce fait, que le mur réparé par Honorius embrassait les sept collines. Une inscription en Fhonneur d'Arcadius et d'Honorius ne parle que des murs restaurés, restaiiratos urbis xternx muros. Je crois plus aux termes de l'inscription qu'aux vers d'un poète courtisan. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Honorius vint à Rome animer par sa présence les travaux qu'il avait fait entreprendre. Cette restauration des murs de JRome porte l'empreinte d'une grande
* Je ne partage point cette opinion, qui s'appuie sur un passage de Vopiscus, dans lequel il est dit que le mur d'Aurélien avait cinquante milles de circonférence, tandis que Fenceinte qui subsiste encore n'en a guère plus de treize. Ce chiffre est de toute inv;*aiserablance, et je le crois inexact ou altéré ; mais je dois dire qu'un des arguments qu'où oppose à l'opinion de Nibby n'est pas sans réplique. Gomment, dit-on, un mur en briques de cinquante mille élevé par Aurélien n'aurait-il point laissé de traces? A cela on pourrait répondre : En Egypte, Thèbes avait une enceinte au moins aussi considérable ; cependant je ne sache pas qu'on ait Irouvé une brique de l'enceinte de Thèbes.
précipitation, ce qui s'explique facilement, car les Goths approchaient, et, comme le dit énergiquement Claudlen, qui, pour célébrer la magnificence de Vour \rage, oublie un moment d'en flatter les auteurs, « la peur fut l'artisan de sa beauté. »
Profecitque opifex decori timor.
C'est la peur, en effet, qui a travaillé à la construction et à la réparation de ces murs, la peur, devenue, grâce à l'empire, l'inspiratrice du peuple romain!
Bien qu'absents de Rome, les empereurs ne voulaient pas la laisser s'écrouler et tomber tout à lait. Gratien rebâtit le pont Cestius, et lui donna son nom. Plusieurs préfets de Rome s'appliquèrent à la réparation des monuments; l'un d'eux, Prœlextatus, avait entrepris de relever tous les temples; un autre, nommé Claudius, restaura plusieurs édifices, et parmi eux un portique prés des thermes d'Agrippa. Les portiques étaient des lieux de promenade et de flânerie chers au peuple romain. Un troisième, Petronius Quadratianus, rendit aux thermes de Constantin leur antique splendeur, comme nous l'apprend une inscription, en ajoutant une grosse somme au peu d'argent que la municipalité pouvait lui accorder à cause de lacUfficulté des temps.
Les réparations elles-mêmes étaient une preuve de
décadence et un témoignage de barbarie. La plus remarquable en ce genre est celle du temple de Saturne, dont huit colonnes sont encore debout. La première origine de ce temple remonte au temps des rois. Le trésor de l'État était là, placé sous la protection du dieu, ce qui n'empêcha pas César, qui avait besoin d'argent et peu de scrupules, de violer le temple et de voler le trésor. Rien, bien entendu, n'est resté de l'édifice primitif. Ce qui subsiste offre un curieux pêlemêle de parties datant d'époques très-diverses. Dans la frise est un morceau du meilleur temps : les chapiteaux, la corniche, le fronton, sont d'une époque de mauvais goût. Parmi les bases, les unes sont ioniques et les autres corinthiennes ; les colonnes, de dimensions différentes, proviennent vraisemblablement de différents édifices. Les tronçons dont plusieurs d'elles se composent ne paraissent pas toujours avoir appartenu originairement à la même colonne ; un fragment d'inscription apprend que le monument détruit par le feu a été reconstruit : on le verrait bien, même sans rinscription. Évidemment, à une date qu on ignore, mais qui ne saurait être bien ancienne, on a réparé ou plutôt refait grossièrement le temple de Saturne, en mêlant quelques débris de la construction antérieure à des matériaux pris là où on les trouvait. C'est déjà le procédé du moyen âge. Ce temple, ainsi recomposé sans art, n en est pas moins ou plutôt il est par cela même un des restes de l'antiquité les plus
curieux et les plus historiques; le vieux temple qu'il a remplacé rappelait le souvenir de la Rome des rois et un souvenir encore plus ancien qui se rapporte aux temps héroïques de la Grèce, car on disait que les os d*Oreste avaient été transportés d'Aricie à Rome et déposés dans le temple de Saturne. Quelques-uns de ces débris grossièrement rapprochés ont peut-être vu César consommer ici Tattentat du Rubicon ; l'incohérent ensemble de ce temple transporte Toeil et Timagination des splendeurs du siècle d'Auguste aux dernières misères de Tempire que cet acte d*audace devait fonder. On suit encore son histoire au moyen âge, où, dans le nom de ceccha (pour ;:.^cco, monnaie), qu'il reçut alors, se trahit une vague tradition de Vxrarium, du trésor public. L'époque de sa ruine définitive conduit jusqu'à la renaissance, la renaissance, qui, en dépit de son nom, fut là mort de tant d'antiquités. Le Pogge assista presque à cette destruction du temple de Saturne. En 1425, il l'avait vu encore presque intact et conservant ses revêtements de marbre ; à un second voyage, il letrouva démoli : les huit colonnes de la façade restaient seules comme elles restent encore aujourd'hui. Tel est le chemin qu'à Rome un monument fait faire à la pensée à travers les siècles.
Rome avait un grand aspect monumental au commencement du cinquième siècle. « Contemple, dil^ Claudien à Stilicon, les sept monts qui insultent aux.
rayons du soleil par Téclat de l'or, les arcs chargés de dépouilles, les temples au niveau des nuages ; » puis à Honorius, qui éiait venu habiter la résidence Jm* périale du Palatin : « Le palais domine de sa cime les Rostres*, qui sont à ses pieds. Que de temples il voit autour de lui! La demeure de Jupiter montre les géants suspendus au-dessus de la roche Tarpéienne. » Le poète indique ici le fronton du temple de Jupiter^ où étaient représentés les géants foudroyés, « et les portes ciselées, et les statues qui semblent voler à traver les nuées, et les colonnes d'airain que décorent de nombreuses proues de vaisseaux; Toeil est ébloui par l'éclat des montagnes et s'étonne de voir Tor étinceler partout. » Cet éclat matériel que Rome conservait sous Honorius fait comprendre comment on peut rencontrer encore dans cet âge de décadence un poète aussi latin et au milieu de sa pompe aussi élégant que Claudien. Glaudien représente dans la poésie cette dernière magnificence de Rome; J'y trouve un éche de la grandeur ronaaine, dont en le lisant on croit en« tendre un sonore et suprême retentisseriient, comme dans la Rome que peignent ses vers apparaît un suprême reflet de cette grandeur.
* Dans un bas-relief de l'arc de Constantin, on voit la vraie forme de la tribune aux harangues, et l'empereur assis sur ce trône de l'antique liberté romaine. Au temps de Claudien, c'était un consul, c'està-dire un serviteur de l'empereur, qui venait y prendre place. Entouré de ses licteurs, il y rendait la justice. La tribune était devenue un tribunal servile.
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; Mais en même temps CJlaudien nous fait comprendre
! le contraste qui existait entre le luxe des monuments et
la misérable condition de Tempire. La confiance que l le poëte affecte de montrer dans les destinées de Rome
n'empêche pas qu'on ne sente clicz lui un pressentiment de sa chute et un effroi de sa ruine. Dans un poème où il dit que l'empire ressuscite, ifnperio sua forma redit, que Rome est aussi grande que le ciel et qu'elle ne peut périr, il la représente comme « une I vieille femme dont la voix est faible, le regard abattu,
dont la maigreur ronge les bras, qui soutient à peine sur ses épaules malades son bouclier souillé de poussière, dont le casque qui ne tient plus laisse voir la chevelure blanchie, et qui traîne une pique rouillée. » Cette peinture est plus vraie que Vautre. La première a été inspirée à Claudien par l'apparence extérieure que Rome lui présentait encore; la seconde, par un. sentiment vrai de son affaiblissement politique, résultat de son épuisement moral. Claudien est bien le poêle de ce temps, où le néant se cache sous la splendeur. On conçoit qu'en présence de cette splendeur, \ après une victoire, la dernière, remportée sur Alaric, il rêve la résurrection de Rome et de l'empire. Dans cette illusion d'une renaissance impossible, il va jusqu'à croire que les suffrages qui, pour la sixième fois, ont nommé l'empereur consul sont des suffrages sérieux, que les votes du champ de Mars ne sont pas une fiction ridicule. Il célèbre avec enthousiasme « le Ti-
bre s'applaudissant de revoir dans Honorius et Numa et Brotus, le Palatin saluant le consul impérial, et des licteurs royaux entourant le Forum de teurs faisceaux dorés. » Singulier mélange d'ivresse monarchique et de réminiscences républicaines ! Ailleurs il évoque les Fabricius et les Scipîons, il invite Caton lui-même à sorlir de son tombeau, et propose Brutus à Tadmiration d'Honorius. Le plus courtisan des poètes a parfois des accès de républicanisme farouche; il s'écrie que « le peuple romain, après que le fier César se fut emparé des droits de tous, est tombé dans le sein d'une paix servile. » Mais tout cela est creux; le patriotisme romain au temps de Claudien est moins solide que les temples, et quand il n'y a pas encore de ruines, il est déjà une ruine.
Claudien n'est point le seul qui nous atteste combien Rome était intacte vers le commencement du cinquième siècle. Thémiste écrivait : « Rome est quelque chose d'immense que le discours ne saurait égaler, c'est un océan de beauté. » En 420, un poète galloromain, Rutilius Numatianus, pouvait encore dire : « Grâce à For qui couvre les temples, le ciel de Rome surpasse en éclat tout autre ciel. Rome se fait à ellemême son jour, un jour plus pur. »
Un peu plus, tard, un autre Gallo-Romain, Sidoine Apollinaire, avait le plaisir de voir sa statue dans la basilique Trajane, où Ton plaçait encore les portraits des littérateurs célèbres, comme au temps de Claudien.
Le même honneur fut accordé à un certain Mérobaude, dont Niebuhr a retrouvé des vers animés de sentiments vraiment romains, et, en dépit de son nom germanique, très-hostiles aux Barbares. Le monument destiné à honorer les derniers continuateurs de la littérature latine subsistait donc toujours, consacré au même emploi, et plus tard encore Fortunat, cet Italien devenu, à la cour des rois francs, poète ordinaire de Childéric et de Frédégonde, dit positivement qu'on récitait des vers dans le forum de Trajan, c'est-à^ire dans la basilique ou dans la bibliothèque Trajane qui en dépendait :
Audit Trajano Roma verenda foro.
Le même Sidoine Apollinaire nous apprend que les thermes d' Agrippa, de Néron, de Dioclétien, subsistaient de son temps. La voie Appienne avec ses tombeaux fit Tadmiration deProcope au sixième siècle,
Rome avait ainsi conservé ses monuments, mais elle n'avait conservé que cela d'elle-même. Tandis que les poètes déclamaient encore leurs vers en public, que les riches formaient des galeries de statues qu'ils s'amusaient à faire dorer, se livraient aux plaisirs de la table, galopaient sur de nobles coursiers à travers la ville presque abandonnée, ou mettaient leur vanité à avoir des voitures très-élevées, les pauvres s'agitaient dans leur misère, et cherchaient à s'en distraire par de fréquentes séditions. Déjà sous Jovien, Symma-
^ue, préfet de la ville, et qui avait fait construire un pont, vit son palais détruit dans une émeute. La cause ^e ces troubles était souvent le manque de pain. Les empereurs n'étaient plus là pour nourrir une plèbe indigente; TÉgypte faisait partie de Tempire d'Orient, •et ses blés étaient réservés pour alimenter la nouvelle capitale. Ainsi les empereurs, après avoir déserté Rome, Taffamaient.
Malgré cette apparence monumentale toujours la tnème, Paspect de Rome dut changer insensiblement, la vie diminuer, les richesses émigrer vers Constantinople, les grandes familles déchoir, et, comme le dit ^Gibbon avec une imagination de style qui ne lui est pas ordinaire, « les faibles restes du peuple romain se perdaient dans Tespace immense des thermes et des jportiques. Les vastes bibliothèques et les basiliques devenaient inutiles à une génération indolente qui s'occupait rarement d'études ou d affaires. Les temples qui avaient échappé au zèle destructeur des chrétiens n'étaient habités ni par les dieux ni par les hommes. » La magnificence romaine, qui ne se produisait plus par des monuments publics, se réfugiait dans la vie privée. Le luxe des demeures opulentes est attesté par les débris de celle qu'on vient de découvrir chez les dominicains de Sainte-Sabine, et dans laquelle un archéologue de premier ordre, M. de Rossi, a reconnu l'habitation des Csecina, famille illustre dans les derniers siècles de Rome.
On ne construit point d'édifices utiles, mais on agrandit le Circus Maximus^ toujours plus digne de son nom, et qui finit par contenir près de quatre cent mille spectateurs. Et cependant la population a diminué, mais Tardeur de cette population oisive et misérable pour le cirque semble aller s'accroissant; populique voluptas drcus^ dit Claudien. Ammien Marcellin dit aussi : « Le cirque est pour eux un temple, une demeure, un lieu de réunion, une chambre à coucher; » et ailleurs : «Le plus grand de leurs plaisirs est, depuis le point du jour jusqu'au soir, exposés au soleil et à la pluie, d'examiner minutieusement les qualités et les défauts des chevaux et des cochers. » Le cirque n'éfait point dédaigné par les empereurs ou les princes chrétiens. Claudien parle des applaudissements qui faisaient retentir la vallée Murcia, située entre le Palatin et TAventin, et que le Grand-Cirque remplissait tout entière, quand on y voyait paraître Honorius ou son beau-père Stilicon.
. La passion de Tamphithéâtre non plus n'avait pas changé. Les préfets de Rome, qui avaient à ménager une multitude turbulente, prenaient soin d'entretenir et de réparer le Colisée. Une inscription qu'on y voit encore atteste qu'un certain Lampadius a mis à neuf l'arène de Tamphithéâtre, le podium et les gradins. Dans une autre, il est dit qu'un préfet de la ville, consul ordinaire, a restauré à ses frais l'arène et le podium, qu'un affreux tremblement de terre avait ren-
versé. Au lieu à'abominandij on lit abontinandi. Un barbarisme dans une inscription officielle, c'est un signe de la barbarie des temps. Il paraît que ce consul n'était pas difficile sur le latin.
On voit par un passage de Claudien que les combats des hommes contre les bêtes féroces étaient en vogue sous le pieux empereur Honorius. L'amphithéâtre était abondamment pourvu d'animaux qu'on apportait dans de grandes cages de bois, les uns sur le Tibre dans des barques, les autres par terre dans des chariots. Au cinquième siècle, l'amphithéâtre militaire servait aussi à des jeux de cette sorte; il fallait amuser les soldats comme le peuple.
Les combats des hommes entre eux durèrent moins longtemps que ceux où figuraient des animaux : ils étaient encore plus contraires à l'esprit du christianisme. Constantin avait publié une loi contre les gladiateurs, et Théodose avait interdit les /Spectacles sanguinaires. Cependant le poète chrétien Prudence, sous Honorius, pouvait encore demander que « les supplices cessassent d'être un plaisir public, que l'arène se contentât des bêtes féroces et ne vît plus du moins les homicides faire un jeu des armes sanglantes. » La gloire d'avoir mis fin aux combats de gladiateurs appartient à l'héroïque saint Télémaque, qui s'élança dans l'arène, eut le courage d'élever la voix contre eux, et fut massacré. C'est un des plus nobles souvenirs de la Rome chrétienne, et cependant on n'y a pas élevé une
église, on n'y a pas, que je sache, consaorô une cha^ pelie à ce martyr de rhumanité*
Durant cette époque stérile, sauf les églises dont il sera parlé ailleurs, il ne s'est éleii(é presque aucunmonument à Rome; mais il s'est formé une monti^ne, une colline au moins : c est la m&ntBgne des Pots- CasséSy Monte-Testaccio. Le Monte-Testacào^ comme son nom l'indique, est uniquement composé àe vases brisés. On ne trouve pas autre chose à sa surface ; les caves creusées à sa base et des tranchées pratiquées à travers sa masse pendant le dernier siège ont permis de s'assurer qu^il en était de même dans toute sa profondeur et dans toutes ses parties. Le MorUe-Testaccio est pour moi des nombreux problèales qu'offrent les antiquités romaines le plus difficile à résoud^. On ne peut s'arrêter à discuter sérieusement la tradition d'après laquelle il aurait été formé avec les débris des vases contenant les tributs qu'apportaient à Rome les peuples soumis par elle. C'est là évidemment une légende du moyen âge née du souvenir de la grandeur romaine et imaginée pour exprimer la haute idée qu'on s'en. faisait, comme on avait imaginé ces statues de provinces placées au Capitole, et dont chacune portait au cou une cloche qui sonnait tout à coup d'elle-même, quand une province se soulevait, comme on a prétendu que le lit du Tibre était pavé en airain par les tributs apportés aux empereurs romains. U faut donc cliercher une autre explication.
FIN fiE LA ROME BIPBRIALE 387
La seule considération qui aide à comprendre la prodigieuse accumulation des singuliers matériaux du Monte-Teslaecio, c'est que les vases de terre servaient chez les anciens à une foule d*usages, qu'on y mettait le blé et divers liquides, non-seulement Thuile, mais encore le vin. En effet, ce que les Romains appelaient (/o/ittm, mot que noBS traduisons par tonneau^ était un grand vaisseau de terre. Un bas-relief de la villa Albani représente Alexandre et Diogène dans son tonneau. Le tonneau de Diogène est un vase de cette nature. On comprend que, les vases de terre ayant des emplois si divers, le nombre en devait être fort considérable. M. Canina a fait remarquer que près du Monte-Testacmo étaient divers dépôts de grains, harea; mais cela encore »erend pa» compte de Tentassement de tant de vases, tous cassés sur un seul point, et surtout ramoncellement de ces débris jusqu'à une si grande hauteur. Qu'on suppose toutes les fabriques de vases établies en ce lieu, car ailleurs on n'a rien trouvé de semblable^ ou bien une mesure de police, dont il n'fôt pas question dans les lois romaines, qui eût forcé les habitants de Rome à venir déposer au même endroit leurs vases brisés, mesure étrange, vu la grandeur de Rome, qu*on suppose l'une de cfô deux éhoses, soit ; mais comment se persuader qu'on acontinuéà faire un semblable dépôt, quand ce dépôt avait atteint une telle élévation qu'il eût élé extrémemfâit pénible de porter des vases brisés au som-
met de ce monlicule, d'où l'on a une des plus belles vues de Rome? La même objection s'oppose à Thypothèse des fabriques de vases réunies en un même lieu, et qui auraient donné naissance nu Monte-Testaccio. Et de plus comment ces fabriques auraient-elles produit une aussi grande quantité de pots cassés, car ils le sont tous? Cette hypothèse est encore moins vraisemblable que Taulre; je déclare ne point pouvoir en inventer une troisième, et je termine cette petite dissertation sur les causes qui ont pu former le Monte- Testaccio par ces mots, qu'on ferait bien de prononcer plus souvent, quand il s'agit d'antiquités et de beaucoup d'autres choses : Je ne sais pas.
Les antiquaires qui, il y a quarante ans, trouvaient tant de suppositions ingénieuses pour rendre compte de la présence d'une colonne isolée au milieu du Forum, colonne que lord Byron, plus sensé qu'eux tous, appelait la colonne sans nom, eussent bien fait d'imiter celte réserve, qui n'eût pas contenté peut-être leur amour-propre, mais qui l'eût sauvegardé. On se disputait sur les explications que chacun donnait de la mystérieuse colonne, quand une femme dont se souviennent avec respect tous ceux qui ont eu le bonheur de. la connaître, la duchesse de Devonshire, qui montra toujours pour les arts un intérêt éclairé, flt faire des fouilles autour de la colonne sans nom. Bien- ' tôt le nom de la colonne fut trouvé ; mais celui-là, personne ne l'avait soupçonné. On reconnut que ce
n'était le débris d'aucun des monumeiUs du Forum, parmi lesquels on avait cherché son origine, mais une colonne dédiée, dans les premières années du septième siècle, par un obscur préfel de Rome, nommé Smaragdus, au détestable usurpateur Phocas. Cette découverte n'en faisait pas un monument bien intéressant; mais nul doute n'était possible, car le fait était attesté par une inscription que porte le piédestal de la colonne. Ce qui excuse et put consoler les antiquaires mystifiés par une pareille déconvenue, c'est que cette colonne n'est point du temps de l'emi^reur Phocas, mais évidemment beaucoup plus ancienne, de sorte que l'inscription n'apprend rien sur sa destination primitive et sur le monument dont elle a fait partie avant d'être érigée en l'honneur de Phocas. Dans ces derniers temps, en la comparant avec trois colonnes voisines qui appartiennent au temple de Vespasien, on a cru reconnaître qu'elle leur ressemblait et trèsprobablement.découvert sa véritable origine.
Ce monument et l'inscription qui l'accompagne sont précieux pour l'histoire, car ils montrent le dernier terme de Tavilissement où Rome devait tomber. Smaragdus est le premier magistrat de Rome, — mais ce magistrat est un préfet, l'élu du pouvoir impérial et non de ses concitoyens; — il commande, non, il est vrai, à la capitale du monde, mais au chef-lieu du duché de Rome. — Ce préfet, qui n'est connu de l'histoire que par ses lâches ménagements envers les Bar-
bares, imagine de voler une colonne à un beau temple, au temple d'un empereur de quelque mériie, pour la dédier à un exécrable tyran monté sur le trône par des assassinats, au meurtrier de Tçmpereur Maurice, à rignoble Phocas, que (out le monde connaît, grâce à Corneille, qui Ta encore trop ménagé. Et Je plat drôle ose appeler très-clément celui qui fit égorger sous les yeux de Maurice ses quatre (ils avant de l'égorger lui-même. Il décerne le litre de triomphateur à Phocas, qui laissa conquérir par Chosroès une bonne part de Tempii^. Il ose écrire : « Pour les innombrables bie«fails de sa piété, po*Mr le repos procuré à l'Ha-lie et la liberté. » Ainsi Thistoire monumentale de la Rome de l'empire finit honteusement par un hommage ridicule de la bassesse à la violence.
Puisqu'on en est venu là, puisque Rome a perdu, avec la liberté, toute vertu, tout courage, tou<e grandeur, tout ce qui pouvait faire désirer qu'elle ne disparût pas du monde, puisqu'elle n'est plus qu'une grande honte étalée aux regards des hotnmes, il vaut mieux qu'elle tombe sous un coup terrible que de traî- . ner ainsi. En piésence de la désorganisation que le pouvoir absolu a fait peu à peu pénétrer au cœur de la société romaine, ne voyant aucun secours, n'attendant aucun remède, je laisse échapper c6 cri désespéré : Eh bien , viennent les Barbares I
Ils sont venus, ils ont paru sous les murs de Rome. Rome avait vu autrefois un danger pareil. Annilal
avait menacé ses portes, les Gaulois avaient occupé le Forum et incendié la ville; mais alors Rome était libre, elle possédait les vertus que donne ou plutôt qui donnent la liberté. Aussi Annibal avait été repoussé, le Capitole avait résidé aux Gaulois. Aujourd'hui, abandonnée par les maîtres auxquels elle s'était abandonnée, livrée par ceux auxquels elle s'était livrée, Rome ne pouvait plus se défendre. L'esclavage avait usé sa force. A la longue, les fers gênent pour combattre, et on ne saurait plaindre un peuple qui expie le crime de la servitude par Topprobre de la défaite.
Il ne s'agit plus pour Rome de conquérir le monde ; elle en est à défendre en vain le Capitole, et par là nous nous retrouvons, comme aux jours de ses premiers développements, sur le théâtre de son histoire. Cette histoire, que nous avons vue commencer dans les fanges du Vélabreetsur l'esplanade du Palatin, est ramenée par la destinée vengeresse des extrémités du monde au point où elle a commencé- Le berceau de Rome serait son sépulcre, si Rome pouvait mourir.
Les Barbares qui attaquaient Rome au début du cinquième siècle avaient eu des prédécesseurs. Les Teutons et les Cimbres, au moins en partie d'origine tudesque, furent un premier flot de l'invasion germanique. César semble avoir pressenti le danger qui menaçait Rome encore de si loin ; il repoussa au delà du Rhin les Germains d'Arioviste, et son plan était, sitôt qu'il serait roi, d'aller chercher à travers l'Asie
les plus lointaines extrémités de l'Europe seplentrionale, et d'en soumettre, comme il avait fait pour la Gaule, les nombreuses nations, qui, bientôt atteintes aussi par la civilisation romaine, auraient de même cessé d'être un danger pour elle. Si César eût exécuté ce dessein, il eût peut-être supprimé les Barbares; mais il n'eut pas le temps de Faccomplir. Il ne lui fut pas donné de racheter par ce grand service rendu à la civilisation son crime envers la liberté. L'empire, qui n'eut des césars que le nom, n'osa point tenter celte immense entreprise; mais,, dès son origine, il commença contre les Barbares une lutte dans laquelle il devait être défait pour le châtiment mérité des Romains.
Germanicus répara le désastre qu'avaient subi les armées romaines sous Auguste, Tibère fit vingt ans la guerre en Germanie, Caligula eut la prétention de vaincre les Germains sans les avoir rencontrés, Claude fit contre eux une expédition peu importante; dans les troubles qui suivirent, or> les oublia. Les Flaviens tournèrent surtout leurs armes vers l'Orient ; mais le premier grand et bon empereur que Rome ait connu, Trajan, employa presque toute la durée de son règne à subjuguer les populations du Danube : sa colonne raconte ses victoires. Marc-Aurèle marcha sur ses traces. Septime Sévère mérita les noms de Germanique et de Dacique, qu'on lit sur son arc de triomphe. Tous les empereurs qui ont quelque intelligence et
quelque vigueur combattent sur le Rhin ou sur le Danube. Le second Claude s'appelle le Gothique. Aurélien, qui triompha de Zénobie, triompha aussi des Francs ; mais la valeur de ces princes, remarquables par leurs talents militaires et Femploi constant qu'ils en firent contre les Barbares, n'empêchait pas ceuxci d'avancer sur Rome. Galiien leur ouvrit l'empire; le mur élevé par Aurélien et réparé par Honorius ne put les arrêter. Constantin avait déserté le poste qu'il aurait dû défendre. En vain seS successeurs d'Occident, comme pour réparer sa faute, reportèrent le siège de la puissance aux avant*postes de l'empire. Il était trop tard, et un jour le Goth Alaric parut à la porte Sa/ara j tout près de la porte Colline, qu'avait menacée Annibal et par laquelle étaient entrés les Gaulois. Cette fois Rome devait succomber; elle n'avait plus le sénat qui faisait mettre en vente le 'terrain sur lequel Annibal était campé et les citoyens qui Tachelaient. Elle n'avait plus ces patriciens qui, ^ assis sur leurs chaises curules, attendaient froidement le fer du Barbare. La porte qu'Annibal n'avait pu franchir fut forcée par Alaric. Les Goths entrèrent dans la ville comme les Gaulois, mais ils ne trouvèrent plus, pour les arrêter, le rocher immobile du Capitole : le Capitale, arraché de sa base séculaire, avait changé déplace; Rome n'était plus dans Rome, elle était à Constantinople. Les Goths y pénétrèrent comme dans une tente abandonnée et la pillèrent. Honorius,
^ aveuglé par une confiance puérile, avait cru le danger passé pour jamais. Les Goths s étant retirés une première fois, its*étail hâté de triompher. Claudien avait célébré ce Iriomphe, et une inscription qui existe déclarait la nation des Goths à jamais domptée, Getarum ^eniem in omne ae^um domitam. Âlaric n'avait pas de poète de coiur pour chanter ses triomphes, il ne mettait pas dans des inscriptions mensongères des victoires anticipées; mais il marcha sur Rome et la prit.
En présefcee de ce mémorable événement, on éprouve quelque chose de la stupeur qui alors frappa le monde. On se sent partagé, comme il le fut à ce moment, entre la compassion qu'inspire un si grand désastre et je ne sais quel sentiment d'équité satisfaite, en voyant celte revanche du genre humain contre le peuple qui Favait asservi et s'était déshonoré par son propre asservissement. Sans doute il est triste de * voir les Huns dans les prés de Cincinnatus, mais on ^ s'en console en pensant que depuis ils avaient été les prés de Néron. Pour naoi, quand je suis près de la \
porte Saiara les pas d'Alaric, je me sufprends à vouloir arrêter le Barbare avant qu'il franeliisse le seuil de la ville qui avait vu de si grandes choses et produit de si grands hommes ; mais je me rappelle ce que cette ville dégénérée avait permis de tyrannie et toléré de bassesse. Alors je courbe la tète et, me rangeant de ^ôté, je dis : Laissons passer la justice de Dieu.
Aiarie entra par la porte Salara ; Totila par la porte Asinaria, dont on voit encore les deux lours, et une autre f(»s par la porte Ostiensis, aujourd'hui porte Saînt-Paul ; par la même porte, Genséric, que la mer apportait, et qui, en s'embarquant, avait dit à son pilote : « Conduis-moi vers le rivage que menace ia colère divine. »
Il y eut pourtant un beau moment dans la défense de Rome contre les Barbares, dans ce dernier et désespéré combat du vieux lion mourant, quand Bélisaire vint prendre en main cette défense. Comme un homme courageux attaqué dans sa maison se barricsKie avec tout ce qui lui tombe sous la main, Bélisaire répara précipitamment les murs entamés dans une première invasion des Goths ; il boudia les ouvertures faites par Tennemi avec de grosses pierres entassée sans ordre et sans ciment. On croit avoir le spectacl de celte vaillante résistance quand on observe certaines parties de muraille rétablies et pour ainsi dire raccommodées »vec des débris empruntés pour la plupart aux vieux murs étrusques de Servius Tullius. L'énergie de la défense est visible dans le désordre et le pêlemêle de ces fortifications improvisées. En voyant ces remparts de Bomc naissante servir à protéger Rome décrépite, on embrasse d*un coup d'œil toute la destinée du peuple romain, on tient pour ainsi dire son histoire par les deux bouts.
Le souvenir de Bélisaire s'attache aussi à la porte
306 L'EMPIRE KOMÀIIS A ROME
Pinciana, aujourd'hui close, qui est de son temps el qui porta son nom. En suivant à Texlérieur les murs de Rome, on est surpris de rencontrer celte porte d'une architeclure imposante el simple. Elle rappelle une trait héroïque de Bélisaire. Attaqué par les Golhs, il voulut rentrer dans Rome par celle porte ; les Romains la fermèrent lâchement : lui alors se retourna et battit les Goths«
C est le dernier monument où soit empreint le caractère romain, comme Bélisaire fut le dernier des Romains. Après lui, la barbarie a vaincu. On le sent bien en voyant à côté de la porte de Bélisaire, qui est du sixième siècle, la construction informe des murailles du huitième, grossier mélange de briques et de petites pierres agglomérées irrégulièrement, œuvre de complète décadence. Évidemment, au huitième siècle, toule trace de la civilisation romaine a disparu; mais au sixième, l'architecture romaine n'était pas morte : elle semble- dans la porte Pinciana faire un effort pour la barbarie, alors que Rome elle-même lutte encore contre elle, un moment ranimée par le général de Juslinien. La croix grecque tracée sur cette porte rappelle en effet que les défenseurs de la métropole occidentale lui étaient envoyés par l'empereur d'Orient.
A côté de la même porte, on lit sur une pierre les paroles célèbres : « Donnez une obole à Bélisaire ; » mais cette inscription est moderne, comme la légende
à laquelle elle fait allusion, et qu'on ne trouve dans nul historien contemporain de Bélisaire. Bélisaire ne demanda jamais l'aumône, et si le cicérone montre encore aux v.oyageurs l'endroit où, vieux et aveugle, il implorait une obole de la charité des passants, c'est que près de ce lieu il avait, sur la colline du Pincio, son palais, situé entre les jardins de Lucullus et les jardins de Salluste, et digne probablement de ce double voisinage par sa magnificence. Ce qui est vrai, c'est que le vainqueur des Goths et des Vandales fut disgracié par Justinien, grâce aux intrigues de Théodora. La légende, comme presque toujours, a exprimé par une fable une vérité, l'ingratitude si fréquente des souverains envers ceux qui leur ont rendu les plus grands services.
Bélisaire était un de ces hommes du sixième siècle en qui vivait un reste de l'ancien esprit romain, comme fut Boëce, plus platonicien encore que chrétien, et qui, accusé d'avoir conspiré contre Théodpric pour rétablir la république romaine, écrivait dans sa prison ces belles paroles : « Plût à Dieu qu'elle pût être rétablie! »
Le MurO'Torto offre aussi un souvenir curieux de cette époque. On nomme ainsi un pan de muraille qui, avant de faire partie du rem part d'Honorius, avait servi à soutenir la terrasse dujardin des Domitius, où fut la sépulture de Néron, et qui, du temps de Bélisaire, était déjà incliné comme il Test aujourd'hui*
Procope raconte que Bélisaire voulait le rebâtir, mais que les Romains Ten empêchèrent, affirmant que ce point n'élait pas exposé, parce que saint Pierre avait promis de le défendre. Procope ajoute : « Personne n'a osé réparer ce mur, et il reste encore dans le même état. » Nous pouvons en dÂre autant que Procope, et le mur, détaché de la colline à laquelle il s'appuyait, reste encore incliné et semble près de tomber. Ce d^ail du siège de Rome est confirmé par l'aspect singulier du Muro-TortOj qui semble tovjmirs près de tomber^ et subsiste dans le même état depuis quatorze siècles, comme s'il était soutenu miraculeusement par la main de saint Pierre. On ne saurait guère trouver pour l'autorité temporelle des papes, au moment où j'écris, un meilleur symbole.
Après Bélisaire, l'eunuque Narsès se montra leaeul homme de l'empire. 11 défendit contre Vitrés le mausolée d'Adrien , qui déjà était devenu ce qu'il a toujours été et ce qu'il est encore aujourd'hui, la citadelle de Rome. Ce fat pour repousser l'assaut de Vitigès que les troupes grecques lancèrent skir les assaillants les statues qui décoraient le magnifique monument sépulcral d'Adrien. Parmi ces statues était un chef-d'œuvre de l'art antique, le fauifô Barberini, qui orne aujourd'hui la très-remarquable glyptoth^{ue de Munich. Cette fois ce n'étaient pas les Goths, mais ,les Grecs qui étaient les barbares, comme avant ce
temps ce n'était pas Alaric qui avait fait fondre des> statues de bronze qui existaient encore dans les temples fermés par Thé<Mlose, mais les Romains, pour payer à Alariela rançon de leur \ie.
Les Barbares ont été caj1<miniés« Les ravages dont ils furent les auteurs ont été fort exagérés; on leur attribue généralement la destruetion de^ statues et des monuments. Les Barbara ne s'amusaient guère à briser des statues ou à les foidre. Si la Vénus du Capitole, qui a été trouvée enfouie dans un mur, a été cachée là par crainte de la destruction, c'est qu'on* a voulu la protéger contre le zèle des chrétiens plutôt que la sauver de la fureur des Barbares ^ Les statues qui n'étaient pas ©fiterrées ou que l'on déterrait par hasard étaient sans doute exposées à être défigurées par ce goût brutal de détruire qui est celui des^ hommes grossiers de tous les temps, et parmi ceux-ci je place au premier rang les touristes qui mutilent une statue pour le sot plaisir d'emporter un doigt ou une oreille : vol stupidedont Rome voit chaque jour, en pleine civilisation, quelque ignoble exemple. A cette rage de destruction sans but un mdtif superstitieux a pu se joindre. Rien né manque plus souvent aux statues antiques que le nez; sans doute cette par-
* Une barbarie d'un autre genre a fait depuis quelques années traiter oôtte belle statue comme une image obscène et inspiré l'idée honteuse de la placer au Capitole dans un cabinet réservé atcc le groupe si pur de l'Amour et de Psyché enfants, au lieu de la montrer à tous^ dans sa chaste et majestueuse nudité.
lie du visage est fort exposée, mais souvent le nez semble avoir été cassé et comme arraché à dessein. Je ne pouvais m'empécher de m'étonner de cette rareté des nez antiques, quand un jour je crus avoir trouvé le mot de l'énigme. M. Dubois me racontait Thistoire de la Minerve d'OIympîe, que l'on peut voir au Louvre : elle fut trouvée le soir presque intacte ; grande joie parmi les membres de l'expédition scientifique de Morée. Le lendemain, on se hâte d'aller la considérer au grand jour; mais, ô douleur! Minerve avait le nez • cassé. Les paysans grecs sont convaincus que les slatues qu'on tire de terre ont le mauvais œil et portent infailliblement malheur à ceux qui les ont trouvées, que le seul moyen de se mettre à l'abri de ce danger est de les mutiler. La croyance au mauvais œil est, comme on sait, commune aux Grecs et aux Romains depuis Théocrite et Virgile jusqu'à nos jours. Ce peut donc être une cause de plus de la mutilation des statues antiques, et qui n'a rien à faire avec les Barbares. Sous Alexandre VII, un pajsan ayant découvert des figures en mosaïque dans un lieu souterrain, un certain prêtre lui déclara que ces figures étaient des démons, et lui persuada de les briser. Le pape le sut et envoya le paysan aux galères. Alexandre Ali aurait dû être plus indulgent, car une mosaïque brisée était un acte de barbarie moins révoltant que la démolition de l'arc de Marc-Auréle.
Quant aux monuments, les Barbares n'avaient ni
renvie, ni le temps, ni les moyens de les renverser. Pourquoi les auraieqt-ils renversés ? Le mot de barbare, qui dans l'origine voulait dire seulement que les peuples auxquels on le donnait n'étaient pas Romains, ce mol, qui par cela même était pris en mauvaise part, a fait illusion à la postérité. On se représente parfois les Barbares comme des légions de diables qui se ruaient sur la civilisation avec une haine furibonde ; il n'en est rien. Les Barbares n'étaient animés d'aucune antipathie violente contre la société romaine; la plupart étaient depuis assez longtemps en contact avec elle. Souvent ils avaient servi dans les armées de Tempire, et ressemblaient plus à des bandes de routiers qu'à des hordes de sauvages. Ils cherchaient un pays pour s'établir et le cultiver ou le faire cultiver. De plus, excepté les Huns, presque tous étaient chrétiens ; le plus grand nombre, il est vrai, avaient embrassé Tarianisme ; ils avaient cela de commun avec plusieurs empereurs. Les Golhs de l'arien Alaric respectèrent beaucoup plus les églises de Rome que ne le firent depuis les soldats du trèsca I holique empereur Charles-Q 1 1 int .
On a fait fort injustement de Goth et de Vandale le synonyme de ravageur de monuments. Les Goths, les plus civilisés et les plus civiluables des peuples qui fondirent sur Tempire romain, ont donné, je ne sais pourquoi, leur nom à la barbarie. L'architecture ogivale, qu'ils n'ont point inventée, a été appelée go-
thique dans un temps où elle était méprisée uniquement parce qu'on la considérait comme une architecture barbare. A la renaissance, ce préjugé injurieux contre les Goths était si fortement enraciné, qu'un architecte de ce temps, Flaminio Vacca, semble croire à leur existence et leur attribue la destruction des monuments, destruction qu'il voyait s'accomplir sous ses yeux par d'autres mains.
Les Vandales ne se montrèrent pas non plus si sauvages qu'on les a dépeints : c'était l'opinion de Louis XYl, qui, comme on sait, s'occupait beaucoup de géographie et d'histoire. Et qu'il me, soit permis à cette occasion de relater un fait qui prouve, chez ce malheureux prince, le plus étrange sang-froid. Au 10 août, Louis XVI, qui s'élait réfugié avec sa famille dans le sein de l'assemblée nationale, regardait impassible défiler les bandes de furieux qui venaient faire retentir la salle des séances de leurs imprécations contre le tyran. L'un de ces misérables Tayant appelé Vandale, le roi, placé dans la loge du logographe, près du siège du président, dit à M. Lémontey, qui occupait momentanément le fauteuil de la présidence, et de qui je tiens cette singulière anecdote : « On se trompe sur les Vandales, ils n'étaient pas si barbares qu'on le croit. >» Je pense que Louis XVI avait raison, et quand de nos jours on a appelé van* dalisme ce que font les gouvernements et les particuliers qui renversent les monuments historiques ou
les mutilent pour les rajeunir, je pense qu'on a fait tort aux Vandales.
Les Goths et lejs Vandales n'eurent pas le loisir de beaucoup ravager; si Ton excepte Totila, ils ne firent guère que passer à Rome. Alaric n'y resta que six jours, selon un chroniqueur, et seulement trois d'après un autre ; il détruisit si peu, qu'Orose, favorable, il est vrai, aux Barbares, a pu dire : « Bien que la mémoire de ce fait jsoit récente..., on penserait que rien n'est arrivé; nihil factura . » Cependant nous savons qu' Alaric saccagea les jardins de Salluste et endommagea le Cotisée, mais il n'incendia que quelques bâtiments, dit Orose; facto aliquantarum sedium incendio. Genseric pilla Rome pendant quatorze jours : le pape avait toutefois obtenu de lui qu'il s'abstiendrait de l'incendie; or c'est l'incendie qui pouvait surtout être funeste aux monuments. Le pillage devait se porter sur l'argent, les bijoux, les vases précieux ; mais on n'emporte pas les temples.
Un médecin, homme d'esprit, qu'impatientaient les mauvaises plaisanteries sur les docteurs qui tuent leurs malades, disait : « Il n'est pas si aisé qu'on le croil de tuer un homme. » Il est encore moins facile à un peuple peu avancé dans les arts de la civilisation de détruire des monuments et surtout des monuments aussi solides que ceux des Romains. Comment les Goths et les Vandales seraient-ils venus à bout de disjoindre des pierres liées par un ciment tenace, et cela
404 L'EMPIRE HUMAIN A itOME
sans nul prolit, de scier des colonnes dont ils n'avaient que faire? La deslruction des monuments ne s est opérée en grand que lorsqu'on a eu besoin de malériaux pour construire de nouveaux édifices. C'est pour bâtir qu'on démolit, et non pour le plaisir de démolir. Les Barbares ne démolissaient point, parce qu'ils étaient des barbares qui ne construisaient poinl. C'est quand on a bâti une Rome nouvelle que la Rome ancienne a presque disparu. Chose singulière et naturelle, c'est la renaissance qui a porté le coup mortel à Tanliquité.
Une opinion fort répandue veut que les Barbares aient jeté beaucoup de choses da^is le Tibre. On répète souvent qu'il faudrait détourner le cours du fleuve et en fouiller le lit. Je ne m'y oppose pas, et je crois volontiers que cette fouille d'un genre nouveau serait fructueuse, car, pendant une longue suite de siècles, divers accidents ont pu conduire des objets précieux dans le lit du Tibre; mais il ne faudrait pas concevoir à ce sujet des espérances exagérées. On ne jette de propos délibéré des statues dans un fleuve que lorsque, mû par un sentiment d'hostilité, on veut les anéantir. Or ce sentiment hostile, les Barbares, comme je l'ai dit, ne l'avaient point pour les objets d'art. El puis, dans ce cas même, on brise sur place l'objet de sa fureur plutôt qu'on ne se donne la peine de le transporter au loin pour avoir le plaisir de le noyer. Les chréliens, qui seuls ont pu en vouloir sérieusement aux
statues antiques, n'avaient pas besoin de prendre tant de peine pour s*en débarrasser : quelques coups de marteau étaient bientôt donnés. Je crois donc que des fouilles faites dans les quartiers de Rome où Ton n*a jamais creusé, parce qu'ils ont toujours été habités, fourniraient une récolte encore plus abondante que les eaux du Tibre, car les colonnes gisantes des temples, plus souvent délaissées que détruites, les statues couchées dans la poussière, plus souvent mutilées qu'entièrement fracassées, peuvent se trouver sous les débris longuement accumulés qui les ont bientôt . recouvertes et n'ont pas tardé à les protéger.
Non-seulement les Barbares n'ont pas détruit à Rome autant qu'on Ta dit souvent, mais ils y ont réparé et reconstruit. Ils eurent parfois honte du rôle de destructeurs. Viligès et Totila obéirent à ce sentiment. L'un voulait faire de Rome un pâturage, mais il y renonça sur une lettre de Bélisaire, et pour l'autre, un roi franc lui ayant reproché d'avoir abattu en partie les murs de Rome, il les rebâtit. Enfin Théodoric, bien que Goth et Ostrogoth, était un barbare à la manière de Charlemagne : il ne se montra jamais l'ennemi de la civilisation romaine; bien plus, il en comprit la grandeur, quoique déchue, et fit tout ce qui était en lui pour la relever, de même qu'il conservait et réparait les monuments romains. Sans doute ses conseillers Symmaque et Bocce furent pour beau^
coup dans ce lèle de Théodoric pour Tantiquité, sentiment qui était au fond de leur âme, et qu'ils surent inspirer au roi barbare ; sans doute, dans ses lettres, c'est souvent son secrétaire Cassiodore qui parle en son nom : il n'en est pas moins certain que Théodoric prit un grand nombre de mesures favorables à la restauration de la civilisation romaine et à celle des monuments de Rome. Théodoric attribua deux cents livres sur la taxe du vin à la réparation du palais impérial. Grâce à lui, ce palais, dont il n'existe plus que quelques grands débris, était encore habitable à la fin du vni* siècle, car Charlemagne y a demeuré. Ainsi Théodoric préparait une demeure à Charlemagne, comme il préparait de loin, en le devançant, son règne," qui fut le réveil de la civilisation et des lettres latines. Théodoric abolit l'impôt sur le papyrus, fit reconstruire en marbre le pont Sublicius, réparer le théâtre de Pompée, les aqueducs et les routes, dessécher les marais Pontins. « Je veillerai sur les monuments, écrit-il, avec un zèle infatigable. » On a trouvé une tuile portant cette inscription : régnante domino Theodorico felix Roma (sous Théodoric, Rome heureuse). Ces paroles ne sont point un mensonge. Amalasonle et Théodat suivirent sbn exemple, et firent venir de Grèce des marbres pour décorer la capitale de leur empire. 11 e^t curieux de voir prescrire par une loi de Théodoric un soin dont on ne s'est avisé que depuis mon premier voyage à Rome. Déjà le mo-
narque goth ordonnait d'abattre les arbustes qui , croissant sur les anciens édifices, pouvaient en hâter la destruction. J*ai pu regretter cette mesure au point de vue du pittoresque ; mais elle montre chez le roi barbare un désir de conserver les monuments romains qui étonne, et qu'on ne peut s'empêcher d'admirer. II voulait même qu'on réparât les ruines ; si quid autem senio procubuerit, pervigili charitate reparetur.
Il faut bien/iue les Barbares n'aient pas autant détruit qu'on le suppose d'ordinaire, car nous avons une statistique monumentale de Rome qui date du milieu du sixième siècle (540), et on va voir qu'à cette époque Rome est loin encore d'être dépouillée; malgré plusieurs invasions, pas un monument important n'a péri.
L'auteur de ce singulier document, découvert par feu le cardinal Mai, s'appelait Zacharia; il commence ainsi : « Ceci est une brève histoire des beautés de la ville de Rome; l'abondance de toutes choses et la tranquillité sont grandes. » On voit que dans Rome, plusieurs fois prise, on vivait tranquille, fermant les yeux au péril et refusant d'y croire. L'auteur continue : «Les délices et les comforts, commoditates^ sont merveilleux et tels qu'il convient à cette admirable ville. Et d'abord la richesse des ornements : je ne parle pas de ceux qui sont dans l'intérieur des maisons, comme les colonnes des portiques, de leur élégance, de leur
408 L'EMPIRE HOMAIN A ROME
hauteur. » Ne croirai(-on pas lire une description de Rome sous Auguste? « Il y a trois cent vîngt-quaire rues larges et spacieuses, deux capitoles, d celui du mont Tarpéien et le capiloleSabin, sur le monl Quirinal ; « quatre-vingts grandes statues d'or (dorées) des dieux, soixante-six statues d'ivoire des dieux. » Les chrétiens avaient donc épargné cent quarante-six statues des dieux, et les Barbares quatre-vingts statues dorées. Aujourd'hui il n'existe plus qu'une statue do dieu qui soit dorée, celle d'Hercule, et pas une slalue d'ivoire. «Quarante-six mille six cent trois maisons, dix-sept mille quatre-vingt-dix-sept palais, treize mille cinquante-deux fontaines. » On voit que le nombre des palais et surtout des fontaines dans la Rome actuelle est petit, comparé à celui des palais et des fontaines (le la Rome du sixième siècle. «Trois mille sept cent quatre-vingt-cinq statues de bronze des empereurs et des autres généraux, vingt-deux grands chevaux en bronze (statues équestres); » aujourd'hui une seule subsiste, celle de Marc Aurèle. « Deux colosses, deux colonnes à spirales^ » la colonne de Trajan et la colonne Antonine, encore debout; « trente et un théâtres et onze amphithéâtres, » plus que nous n'en connaissons par le témoignage des anciens; « neuf mille vingt six bains. » Quand je suis arrivé à Rome en 1824, celte-ville ne possédait qu'un établissement de bains, et dans cet établissement il n'y avait qu'une baignoire. Voici maintenant ce qui concerne les besoins delà po-
FIN DE LA ROME IMPÉIUALE 401i
pulation : « Deux cent soixante-quatorze boulangera qui fournissent le pain aux habitants, sans compter ceux qui circulent dans la ville en le vendant; cinq mille fosses communes, où Ton enfouit les cadavres, » entassés exactement comme de nos jours dans les campi mnti; «deux mille trois cents boutiques de parfumeurs : » cela suppose de singulières habitudes de luxe et de mollesse à cette époque; « deux mille quatre-vingt-onze prisons : » on avait fait sous les empereurs bien du chemin depuis les deux cachots de la prison Mamertine.
N'esl-il pas étonnant de se représenter Rome encore si magnifique par ses monuments après qu'Alaric et Genséric y avaient passé? Et que ne donnerait pas un antiquaire pour vivre une journée dans cette Rome envahie plusieurs fois parles Barbares? Ce témoignage si curieux n*est pas isolé, car Procope nous fait connaître qu'au sixième siècle « le Forum était rempli de statues de bronze, qu'on y voyait les œuvres de Phidias, de Lysippe, et la célèbre vache de Myron. » Cassiodore parle encore sous Théodoric « d'un peuple très-abondant de statues. » Ces statues avaient donc échappé à ce qu'on appelle la rage des Barbares ; d'autres ennemis plus civilisés et plus dangereux les attendaient. Pour les monuments, nous savons maintenant, par un témoignage positif, ce que la vraisemblance nous avait fait pressentir, qu'au sixième siècle les Barbares n'en avaient pas détruit un seul.
* Mais la position topographique de ta Rome du moyen âge et de la Rome actuelle, Taspect que présente la campagne romaine, sont dus aux Barbares. Le jour où ils coupèrent les aqueducs, ils produisirent un grand changement dans Rome et hors de Rome. C'est surtout aux Lombards qu'il faut attribuer la dévastation de la campagne romaine, qu'ils ravagèrent à plusieurs reprises pendant plus d'un demi-siècle. Ce furent eux qui, soit en coupant les aqueducs, soit seulement en empêchant de les entretenir et de les réparer, privèrent les Romains de l'eau qu'ils recevaient du dehors, et par là les forcèrent à quitter les hauteurs et à se presser aux alentours du Tibre. C'est ainsi que le Champ de Mars, inhabité au temps de Cicéron, est devenu l'emplacement principal de la Rome moderne, attirée par le fleuve.
Cette interruption des cours d'eau artificiellement apportés par les aqueducs eut plusieurs résultats déplorables. En même temps que les Romains étaient privés de l'eau salubre des montagnes et réduits à Teau bourbeuse et malsaine du Tibre, ils voyaient s arrêter les moulins qui se trouvaient sur la rive droite du fleuve, là où ils sont encore aujourd'hui mis en mouvement au moyen d'un aqueduc que Paul V leur a rendu. Les Romains furent donc pris à la fois par la soif et par la faim. C'est de ce moment que date réellement la substitution de la ville basse à la ville haute et de la Rome misérable du moyen
âge à la Rome encore magnifique* de l'antiquité.
En même temps les eaux qui n'arri\aient plus à la ville se répandaient dans la campagne romaine, qui cessait d'èlre cultivée, car, grâce aux Lombards, les pèlerins mêmes ne pouvaient plus la traverser. Les eaux stagnantes et la dépopulation préparaient le règne lu* gubre d'un fléau mystérieux, la maVaria. Les environs de Rome, longtemps couverts d'habitations, prenaient cet air de solitude et d'abandon qu'ils ont encore. Les aqueducs brisés achevaient de donner à ce singulier paysage sa physionomie mélancolique. La poésie de la campagne romaine est due aux causes qui ont fait sa misère*
Si les Barbares n'ont pas détruit les monuments de Rome, ils n'en ont pas moins amené sa ruine, car ils ont détruit l'empire romain. Après eux, la Rome antique a cessé de compter dans le monde. Alors les destins de la Rome moderne ont commencé. Je suivrai plus tard ces étonnantes destinées en me plaçant dans le milieu, sombre et agité au moyen âge, brillant et corrompu à la renaissance, où elles s'accomplirent. Je ferai d'après les monuments l'histoire de la Rome moderne, comme j'ai fait l'histoire de la Rome ancienne, histoire dont je trace aujourd'hui les dernières lignes. En écrivant ce livre sur place, en contemplant chaque jour un lieu célèbre, un monument ou un portrait historique, il, me semble que j'ai vu clairement, dans cette succession de faits qui passaient de-
vant moi, la marche vraie des choses el Fenchainemenl des causes et des effets. Voici comment se résume pour moi cette longue et patiente étude : Rome, après avoir dû à la liberté une.fortune incomparable, fatiguée el dégradée, s*esl livrée au despotisme, dans lequel elle espérait un refuge, mais qui ne lui a donné ni la paix ni la force, qui a favorisé la désorganisalion morale au dedans comme au dehors, el a préparé le triomphe de l'invasion. Rome vertueuse et libre a mis cinq cents ans à conquérir le monde; il n'en a pas fallu autant à la corruption el à la servitude pour livrer Rome aux Barbares.
C'est là ce qu'a produit à Rome le pouvoir absolu. Osera-t-on le nier! La main sur la conscience, je ne puis trouver que j'aie calomnié Tempire romain. On m'a accusé de refaire l'histoire romaine; oui, j'ai dû la refaire, car on l'avait défaite. On s'était lassé de la vérité historique; on avait tenté, souvent avec beaucoup d'art, de réhabiliter, comme on dit, cette époque néfaste de l'empiré. L'empire romain, tel que je l'ai peint d'après les monuments et les textes, était celui de tout le monde, jusqu'à ce qu'on en ait découvert un autre qu'il faudrait admirer. Ce que j'ai raconté Ta été par Tacite, et, si on rejette Tacite comme suspect d'indignation, par Suétone, qui ne s'indigne jamais, par Dion Cassius, ce pauvre diable de sénateur qui avait si grand*peur quand Commode lui montrait son glaive teint de sang et la tôle d'autruche qu'il ve-
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liait de couper, par les arides chroniqueurs de l'Histaire Augmte; mais on avait changé tout cela depuis quelque temps. On avait mis le cœur à droite, je Tai remis à gauche; ce n'est pas ma faute s'il ne convient pas à tout le monde qu'il soit à sa place.