DE COMMODE À ALEXANDRE SÉTERE
La décadence aussi ancienne que l'empire. — Pertinax vulgaire comme ses traits. — Didius Julianus, l'empire à l'encan. — Les compétitem*s de Septime-Sévère ; bustes rares, insignifiants comme eux. — Septime-Sévèretype africain^ perfidie, cruauté, énergie impuissante. — Septizonium. — Arc de Septime-Sévère, soudaineté de la décadence dans l'art. — Caracalla et Géta, ressemblance des deux frères. — Le nom de Géta effacé par son meurtrier. ^ Thermes de Caracalla, ce qu'étaient les thermes. — Plan et magnificence de Rome sous Caracalla. — Portraits et règne de Macrin. — Les quatre Julie, leur beauté et leurs intrigues. — Héliogabale stupide et vicieux, son portrait. — Les jardins de Varius, mort d'Héliogabale. — Dès religions orientales à Rome d'après les monuments.
A vrai dire, la décadence de Rome a commencé avec Temprre. La décadence de Ténergie civique et bientôt de la verlu militaire, on en a vu les preuves; mais, quand une société se dissout au dedans, elle conserve encore assez longtemps un air de grandeur et un semblant d'éclat, trompant ainsi ceux qui ne
regardent que la surface. Un mal mortel n'empêche pas toujours le visage d'être coloré et l'œil d'êlre brillant; il arrive même que les couleurs sont plus vives et que le regard semble s'animer ; la mort qui s'ap-
proche revêt, en les exagérant, les apparences de la vie. Cependant le mal interne, pour être dissimulé^ n'est pas guéri ; le cœur, atteint par une altération organique, finit par s'atrophier ; une fièvre de langueur use les forces vitales, et l'agonie paraît au front. •
Il en fut ainsi de la Rome impériale. Des signes de décadence s'étaient déjà manifestés sous Auguste. La facilité avec' laquelle les Romaiiis se laissèrent ravir tous leurs droits était l'indice certain d'un abaissement moral bien profond. Plus tard, le relâchement de l'esprit militaire alla toujours croissant, l'abdication de la dignité de citoyen et d'homme fut toujours plus complète. Au dehors, l'empire semblait encore puissant et assuré; mais il était la proie de cette maladie dont meurent les vieillards qui n'en ont point d'autres, l'impossibilité de vivre.
Le progrès de la décadence, arrêté par quelques bons et grands empereurs, reprit son cours après eux sous Commode. Dès ce moment, le malade ne se relèvera plus que par intervalles, retombant toujours sur son lit de mort, plus faible et plus épuisé, jusqu'au jour où il s'éteindra tout à fait. Celte décadence presque continue date du règne de Commode. Cependant on doit reconnaître que Seplime-Sévère eut encore
des qualités énergiques. Je m'arrêterai sur cet empereur, digne de quelque estime ; mais avant je dois mentionner eu passant les faibles concurrents qui disparurent devant lui, et d abord leur prédécesseur Pertinax, puisque j'ai sous les yeux les bustes de ces hommes, et qu'à défaut d'autres monuments, les lieux qui virent leur élévation rapide ou leur mort non moins prompte me les rappellent.
t^extraction de Pertinax était obscure. Son père, affranchi et marchand de bois, louait aussi des boutiques; lui-même, tour à tour officier et chargé de l'administration des vivres, pendant son exil sous Domitien, fit le commerce par T^ntremise de ses esclaves; il le fit encore étant empereur. Pertinax avait étudié quelque peu et môme enseigné la grammaire ; mais ayant fait, ce semble, à ce métier peu de profit, il quitta l'enseignement pour Tarmée, et s'y distingua. Malgré ses goûts mercantiles, il y avait en lui du soldat. Le premier mot d'ordre qu'il donna fut : milUemuSy combattons. Ce mot d'ordre, remarque son historien, déplut aux prétoriens. Quel signe ! 11 avait, comme Galba, du goût pour la discipline, et lui ressemblait par son avarice; mais il valait mieux que Galba*. Son élection fut fortuite et furlive. Les princi-
* Dion Gassius est très-favorable à Pertinax, mais il avait ses raisons : lui-même nous apprend que l'empereur qu'il loue outre mesure, et dont il tait les cruautés, l'avait comblé d'honneurs, et qu'il lui devait la préture.
paux auteurs du meurtre de Commode, meurtre auquel il avait pris part, lui donnèrent l'idée de se faire nommer empereur, et le conduisirent au camp des prétoriens. Il leur promit une gratification : c'était tout ce qu'ils demandaient. Ceux qui se trouvaient là le proclamèrent. Descendant le Quirinal, il se rendit de nuit à la Curie pour faire ratifier son élection par le sénat : les empereurs créés par l'armée avaient coutume d'observer cette formalité; mais la Curie était fermée, et le portier absent. Pertinax traverse le Forum désert, et va s'asseoir dans le temple de la Concorde, attendant le matin et l'empire. Les magistrats et les consuls se rendent à la Curie, dont la clef s'était retrouvée, et aussitôt qu'il y paraît, Pertinax est déclaré empereur nuitamment.
Pertinax, qui ne régna pas tout à fait trois mois, n'a pas élevé de monuments, et n'a laissé de lui à Rome que ises bustes. Quoi qu'en dise Capitolin, il n'a rien d*un vieillard vénérable ; sa tête est carrée, sa bouche assez fine; sa physionomie commune est bien celle d'un homme d'affaires entendu et d'un soudard déterminé. Il périt dans le palais, tué par les soldats après avoir été élu par eux; trois cents prétoriens vinrent du camp en bon ordre pour égorger l'empereur. Pertinax leur adressa une longue et vigoureuse allocution ; ils semblaient s'apaiser, quand un Germain, un Tongre qui peut-être n'entendait pas bien le latin, ranima leur colère et leurs craintes, et
planta sa pique dans la poitrine de Pertinax. Les soldats lui coupèrent la tête, et, après l'avoir promenée par la ville, la portèrent au camp. Cette tète, ramassée là où on l'avait jetée, fut réunie à son corps, qui gisait sur le Palatin ; Tune et l'autre furent placés dans une sépulture de famille par le successeur de Pertinax-
Les soldats qui avaient tué Pertinax, n'ayant pas un autre empereur sous la main, en prirent un de rencontre. Il s'appelait Didius Julianus. C'était un homme riche, de mauvaises mœurs, jurisconsulte habile, qui avait fait la guerre et avait été gouverneur en Germanie. Le marché s'était ouvert au camp des prétoriens. Didius Julianus s'y rendit, pour acheter l'empire qui s'y vendait. Un autre acquéreur, nommé Sulpicianus, y était déjà et faisait des propositions. Didius Julianus enchérit. Sulpicianus avait promis aux soldats 25,000 sesterces (4,449 francs 50 centimes) par tête. Les soldats dirent à Julianus : a Voilà ce qu'il offre; toi, qu'offres-tu? » Il proposa 30,000 sesterces pour chaque soldat (5,337 francs). Les prétoriens lui donnèrent la préférence. Pour faire cette offre, il était monté sur le rempart du camp; il ejn descendit empereur par la grâce de son coffre-fort.
Selon Hérodien, la femme de Julianus l'avait poussé à faire l'acquisition de l'empire. Le prétendu buste de Manlia Scantilla, qui est au Capitole à côté du buste de Julianus, est un portrait de Julie Mammée.
Le buste du Braccio Nuovo, au Vatican, est celui d'une jeune femme remarquable par sa beauté ; mais je ne lis dans ses traits ni l'ambition, ni Taudace. Cette jolie et douce figure s'accorde mieux avec le récit de Spartien, qui nous montre Manlia Scantilla épouvantée de l'entreprise de son mari et traversant toute tremblante le Forum pour se rendre au palais où elle entrait malgré elle. Un autre buste du Vatican donne à la femme de Didius Julianus un air plus altier et plus résolu : elle regarde en haut. Le nouveau propriétaire prit possession du palais impérial aussi ignoblement qu'il avait acquis Tempire. Avec un empressement de parvenu, il se fit servir le repas préparé pourPertinax, dont le cadavre décapité n'avait pas encore été enlevé, trouva le souper mauvais, en demanda un meilleur, puis, après avoir mangé gloutonnement, joua aux dés et fit danser le pantomime Pylade.
L'opération commerciale de Didius Julianus, qui semblait bonne, ne l'était point. L'acheteur paraît avoir éprouvé des difficultés pour ses payements, ce qui donna de l'humeur à ses créanciers. Quand Didius Julianus était venu sur le mur du camp offrir aux prétoriens un bon prix de leur marchandise, ils l'avaient proclamé empereur; mais quand il voulut les faire rentrer dans ce même camp et leur en faire fortifier les tours, ils se révoltèrent : car, et ceci montre encore ce qu'était devenue la valeur romaine par l'énervement de l'empire, «les soldats; dit Spartien, se
livraient très à contre-cœur aux exercices militaires, et chacun d'eux, dans les travaux qui lui étaient prescrits, se faisait remplacer en payant. »
Quand Didius Julianus eut acquitté de sa dette tout ce qu'il pouvait solder, les prétoriens, n'ayant plus rien à en tirer, regorgèrent. Deux concurrents, outre Septime-Sévère, s'étaient mis sur les rangs pour le remplacer. Par un hasard singulier, l'un s'appelait le noir, Percennius Niger, et l'autre le blanc, Clodius Albinus. Noir ou blanc, pile ou face, c'était le jeu des armées romaines. Chacune avait son prétendant, et jetait son dé pour savoir lequel tomberait le premier. Le coup fut nul pour les deux armées ; une troisième, qui portait Sévère, gagna la partie.
Après avoir considéré les portraits rares, souvent peu certains et sans caractère nettement tranché, des rivaux insignifiants de Septime-Sévère, on s'arrête avec plus d'intérêt devant ceux de cet empereur. Ils sont authentiques, nombreux, et comme lui bien caractérisés. Sévère était Africain et garda toujours l'accent de son pays. Il y a en effet de l^Africain dans ses traits : son nez est assez ouvert et un peu écrasé, sa chevelure est formée de petites boucles qui semblent disposées de manière à déguiser des cheveux crépus. Après des empereurs espagnols et gaulois, Rome avait un empereur quarteron. Septime-Sévère se montra ce que sont souvent les hommes de sang mêlé, intelligent et perfide, courageux et cruel.
Il élait perfide, car il adressa à Clodius Albinus une lettre tout affectueuse, dans laquelle il lui offrait de partager Tempire; mais ceux qui étaient chargés de cette bienveillante missive avaient ordre de poignarder Albinus; il élait cruel, naturâ sœvuSj dit Eutrope, car il fit mettre à mort beaucoup d'hommes sous des prétextes fort variés, les uns parce qu'ils avaient plaisanté, les autres parce qu'ils n'avaient rien dit, punissant la parole et le silence. 11 s'enrichit par des proscriptions, moyen qu'avaient employé les destructeurs de la république, et auquel les successeurs de la république iie renonçaient pas. Par son ordre, on tua la femme et les enfants de chacun de ses deux compétiteurs. Il fit jeter devant sa tente et tailler eh quartiers le corps de Clodius Albinus. Montant le cheval du vaincu, il força l'animal épouvantéii fouler le cadavre de son maître. Enfin il fit périr sans jugement un grand nombre de personnages considérables, ^— Sparlien en cite quarante-trois, — et sans doute un nombre bien plus grand encore de citoyens obscurs. Selon cet auteur, la jeunesse de Septime-Sévère avait été pleine de crimes et de débordements. Cependant Sévère fut regretté et mérita de l'être, par comparaison avec ses successeurs Caracalla et Héliogabale, et parce qu'au moins il défendit l'empire. Rien ne montre mieux à quel abaissement Rome était descendue que la justice de ces regrets.
La figure de Sévère exprime la fermeté. En effet, il
sut faire respecter la discipline. Il étouffa une grave sédition qui avait éclaté presque aux portes de Rome, près des Saxa rubra^ au bord du Tibre, là où le christianisme et Constantin devaient triompher du paganisme et de Maxence. Cependant Sévère lui-même ne put empêcher les soldats de demander au sénat 10,000 sesterces, et il ne sut ce jour-là désarmer la sédition qu'en la payant. Il est vrai que les soldats invoquaient le souvenir d'Octave, qui en avait donné autant à ceux qui Tavaient amené à Rome. On voit que le^ plus mauvaises traditions du régime impérial remontaient au fondateur de l'empire des césars.
Le camp des prétoriens, ce lieu où naguère on débattait les conditions de l'achat du pouvoir souverain, vit un spectacle auquel il n'était pas accoutumé : les gardes prétoriennes, qui étaient les janissaires de l'empire romain, remplacées par d'autres troupes. Le Forum vit passer l'empereur allant du Capitole au Palatin, et faisant porter devant lui, renversés, les étendards qu'il avait enlevés aux prétoriens. On put s'applaudir alors qu'une tyrannie fût détruite par un tyran ; mais cette joie ne devait pas durer. Sévère luimême fut obligé de rétablir les prétoriens et d'en quadrupler le nombre : de douze mille ils furent portés à cinquante mille.
Cet homme ferme et dur ne pouvait rien contre la corruption qui avait atteint l'armée. Une lettre de Sévère au gouverneur de la Gaule contient une satire
GOMMENGEMENi* DE LA DÉGÂDENGE 271
amère de cette corruption. «Tes soldais vagabondent, tes tribuns se baignent au milieu du jour*. Ils ont pour salles à manger les cabarets, pour chambres à coucher les hôtelleries. Ils dansent, ils boivent, ils chantent ; leurs repas sont sans terme, et leur intempérance sans mesure. Ces choses se feraient-elles, si nous avions un reste de la discipline de nos pères? » Ce n'est pas moi qui 16 dis, c'est un empereur guerrier. On croit parfois que le despotisme est favorable à l'esprit militaire ; la défaillance de cet esprit sous l'empire prouve qu'iLn'en a pas toujours été ainsi.
Sévère, né en Afrique, alla mourir en Angleterre. Son dernier mot d'ordre : travaillons ! a eu l'honneur d'être cité par M. le duc de Broglie dans un mémorable discours académique. A côté de l'énergie qu'atteste ce mot, une autre parole de Sévère respire un découragement profond. «J'ai tout été, et à quoi bon? ï> Omnia fui et mhU expedit. Cette appréciation ironique des choses humaines est remarquable chez un ancien. On croit entendre parler Hamlet, ou Macbeth dire après une vie d'ambition et de remords :
Life is a poor player...
« La -vie est comme un pauvre acteur. »
Rome, qui allait à sa ruine après tant de brillantes fortunes, pouvait dire comme Sévère : « J'ai tout été,
* C'était un grand signe de mollesse de se baigner aTant le soir.
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et à quoi bon? » L'amertume de sa décadence est dans ce mot-là .
Septime-Sévère, un des conservateurs et des réparateurs passagers de cet édifice prêt à tomber en ruine qui s'appelait l'empire, montra le même instinct de conservation et de réparation dans le soin qu'il prit d'entretenir les édifices et de rebâtir les ruines. Selon Spartien, Sévère n'avait pas coutume d'inscrire son nom sur les monuments qu'il relevait; Dion dit précisément le contraire. Le Panthéon donné raison à Dion, car une inscription placée au-dessous de celle d' Agrippa nous apprend que Seplime-Sévère et son fils Caraballa ont restauré ce monument et l'ont orné. On le reconnaît aussi à l'infériorité de plusieurs détails et au goût médiocre de certains ornements. Cette inscription nous apprend aussi que le Panthéon était déjà dégradé par le temips^ vetustate corruptum; ces mots auraient pu s'appliquer à l'empire. Sévère restaura même un temple qui remontait à l'époque de la république, celui de la Fortune Mulièbre^ élevé en mémoire du triomphe qu'avait remporté l'ascendant d'une mère et d'une épouse sur l'orgueil irrité de Coriolan, et, parmi les monuments qui dataient des premiers temps de l'empire, le portique d'Octavie. A ces restaurations Sévère joignit des constructions nouvelles. Il bâtit des thermes qui étaient placés non loin de la porte Capène,. et par conséquent voisins du lieu où devaient s'élever les thermes de Caracalla, dont ils
furent peut-être l'origine et pour ainsi dire le germe. 11 donna son nom à une porte qui se trouvait sur la rive droite du Tibre; cette porte, réparée dans les temps modernes et refaite en partie, s'appelle encore porta Seitimiana; il établit une voie, la via Seveiiana, qui, partant d'Ostie, suivait le bord de la mer : produits de l'activité d'un empereur dont la devise eût pu être ce mot d'ordre déjà cité : Travaillons (laboremus) .
Si je suivais l'histoire monumentale de Rome hors de Rome même, j'aurais à mentionner ce mur ou rempart élevé par Septime-Sévère à travers l'île de Rretagne pour protéger les établissements romains contre les populations insoumises du nord de l'Angleterre et de l'Ecosse S grand ouvrage analogue à celui dont Adrien e,t Antonin étaient les auteurs, et qui ne suffisait plus. Rome se retranchait déjà; elle élevait contre ses ennemis des remparts aux extrémités de son empire. Le jour approchait où elle serait obligée de reporter en arrière ses moyens de défense et de se fortifier elle-même, en opposant aux Barbares, devenus menaçants pour le centre de l'empire, le mur d'Aurélien.
11 ne reste rien d'un édifice à sept étages bâti par Septime-Sévère, et qu'on appelait le Septizonium.
* Je suis d'autant moins tenté d'empiéter sur un sujet placé en dehors de ces études, que je le sais en bonnes mains, car il ne peut manquer d'être savamment traité dans l'écrit que prépare M. Noël Des Vergers sur la domination des Romains en Angleterre.
Il Pavait placé devant le palais impérial, vers Tangle méridional du Palatin, pour frapper les yeux de ses compatriotes africains quand ils arrivaient à Rome. C'est peut-être parla même raison qu'il avait construit ses thermes de ce côté. Le sentiment que Spartien prête à Septime-Sévère est un signe curieux de ce patriotisme de province, sentiment nouveau qui venait se mettre à côté du vieux patriotisme romain, et devait Peffacer. L'Africain se retrouve là comme dans les traits de Sévère, comme dans son accent, comme dans son éloquence, qui était carthaginoise. Au sein de Punité romaine, les nationalités commencent à se dessiner; on pressent la diversité des temps modernes.
La disposition particulière qui donna au Septizonium son nom n'était pas nouvelle. Les régionnaires indiquent un autre Septizonium sur le mont Esquiiin, près des Thermes de Titus et de la maison où cet empereur naquit. Sévère parait avoir affectionné ce genre de construction, car c'est dans un troisième Septizonium érigé sur la voie Appienne, et destiné par lui à sa propre sépulture, que fut porté le corps de son fils Géta. Quant au Septizonium du Palatin, trois des sept étages existaient encore au temps de Sixte-Quint, le grand bâtisseur, mais qui, comme ou Pa fait pendant tout le seizième siècle et depuis jusqu'à nos jours, n'a bâti qu'en détruisant beaucoup.
Avant d'arriver à l'antiquité la plus considérable
qui nous reste de Septime-Sévère, à son arc de triomphe, je dois dire un mot d*un autre arc qui date de son règne. C'est un arc nain dont les sculptures sont très-médiocres, et que les changeurs et les marchands de bestiaux qui fréquentaient le marché aux bœufs (forum boarkim) érigèrent en l'honneur de Sevère et de sa famille : pauvre petile platitude pauvrement exécutée. Par un de ses caprices ironiques, le temps, qui, avec le secours des hommes, a détruit tant d'admirables monuments, a épargné celui-là ; ce lourd et disgracieux colifichet de la décadence est à deux pas de la voûte antique et indestructible de Tégout des Tarquins. •
Un arc plus considérable et voisin du premier porte le nom de Janus quadrifrons parce qu'il a quatre ouvertures, et par là quatre façades. C'est un de ces janus près desquels se tenaient les changeurs et les banquiers, qui servaient d'abri aux marchands et de bourse aux Romains. Ceux du grand Forum ont disparu, celui du Marché aux bœufs subsiste. Il n'offre d'autre intérêt que de nous fournir un spécimen du genre de construction auquel il appartient. L'architecture en est pesante. Cànina y voyait un des innombrables janus dont Domitien avait rempli la ville ; mais on construisait mieux sous Domitien . Il est plus convenable de le riqpporter au temps de Septime-Sévère, qui avait aussi élevé plusieurs janus. Peut-être est-ce par reconnaissance pour la munificence impé-
. riale, qui leur aurait donné le plus grand des deux arcs, que les habitués du Marché aux bœufs ont élevé le petit.
Mais passons à Tare triomphal de Septime-Sévère, l'un des restes les mieux conservés de la Rome antique, l'un de ses plus imposants débris. '
Seplime-Sevère, empereur vraiment guerrier, était digne d'un arc de triomphe, et le sort a été juste en laissant debout cet hommage auquel il avait droit. L'arc de Septime-Sévère est intact ; il se dresse au pied du Capilole, en face du Forum. En le plaçant dans ce lieu, Sévère montrait ce jour-là son indifférence pour les souvenirs de Rome libre, car, dominée par lare impérial, l'ancienne tribune aux harangues, devenue inutile, était comme écrasée sous sa masse et perdue dans son ombre. L'arc de Septime-Sévère masquait aussi le temple de la Concorde, dont l'origine remontait à Camille, et que Sévère lui-môme avait réparé. Dresser un arc de triomphe devant Tun des plus beaux temples de Rome, c'était déjà de la barbarie. Quand on s'étonne de l'accumulation des monuments au pied du Capitole,on oublie que cette accumulation fut successive. Sous la république, il n'y avait là que deux temples, celui de la Concorde et celui de Saturne; même quand Domitien eut ajouté le temple de son père Vespasien, i'encombrenient n'existait pas encore. Septime-Sévère vint planter gauchement son arc de Iriomphe devant le temple de la Concorde, et par là,
le premier, troubla le bel effet d'ensemble que ce lieu présentait. C'est une faute de goût sans doute, mais il ne faut pas nous en étonner, car la décadence arrive ; l'arc de Septime-Sévère semble bâti, à son premier avènement, pour la laisser passer.
La décadence parait surtout dans les sculptures. Si on les compare avec celles du temps des Antonins, on sera frappé de leur prodigieuse infériorité. Il y a entre les unes et les autres la plus grande des distances, la distance du beau au laid, et cependant les deux époques se touchent. Ces chutes soudaines se rencontrent souvent dans Fhistoire de l'humanité. De même qu'à certaines heures privilégiées de la vie des peuples le beau semble naître par une éclosion soudaine, de même aux heures fatales le beau meurt de mort subite, comme le jour sous les tropiques commence et finit tout à coup. Cette apparition et cette disparition ne se produisent, il est vrai, que lorsqu'elles ont été suffisamment préparées, mais elles sont parfois presque instantanées. Le lendemain, on ne parle plus la langue de la veille. C'est ainsi qu'en voyage on est souvent étonné dépasser sans transition d'une race à une autre race, d'un idiome à un autre idiome. Les différentes périodes de la civilisation, ^des lettres, des arts, ont aussi leurs frontières, parfois très-brusquement tranchées. Un torrent, un sommet sépare des populations entièrement différentes ; on passe le torrent, on franchit le sommet, et on ne retrouve plus
rien de ce qu'on a laissé de laulre côié. Pareillement tel pas fait dans Thistoire transporte de la région de la beauté ou de la puissance dans celle de la laideur ou de la ruine.
L'architecture de lare triomphal de Septime-Sévère est fort supérieure à la sculpture. J'avais déjà eu l'occasion de faire remarquer que le premier de ces deux arts résiste mieux que le second à la décadence; j'ai eu le plaisir de retrouver cette observation dans une lettre de Raphaël.
Les proportions de l'arc de Septime-Sévère sont encore belles. L'aspect en est imposant ; il est solide sans être lourd. La grande inscription où se lisent les épithètes victorieuses qui rappellent les succès militaires de Tempereur, Parthique, Dacique, Adiabénique, se déploie sur une vaste surface et donne à l'entablement un air de majesté qu'admirent les artistes. Cette inscription est doublement historique : elle rappelle les campagnes de Sévère et la tragédie domestique qui après lui ensanglanta sa famille, le meurtre d'un de ses fils immolé par l'autre, et l'acharnement de celui-ci à poursuivre la mémoire du frère qu'il avait fait assassiner. Le nqm de Géta a été visiblement effacé par Caracalla. La même chose se re^ marque dans une inscription sur bronze qu'on voit au Capitole et sur le petit arc du Marché aux bœufs dont j'ai parlé, où l'image de Géta a été effacée comme son nom. Caracalla ne permit pas même à ce nom
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proscrit de se cacher parmi les hiéroglyphes. En Egypte, ceux qui composaient le nom de Gêta ont été grattés sur les monuments.
Les bas-reliefs de Tare de Septime-Sévère retracent ses victoires en Orient. On y voit son entrée à Babylone et la tour du temple de Bélus. Les armes romaines étaient encore conquérantes, mais ne devaient pas l'être longtemps. Du reste, l'empereur seul et l'armée pouvaient s'enorgueillir de ces victoires, non le peuple romain, qui, lui, était conquis par la servitude. Une nation ne saurait être très-fière de ce qu'un despote accomplit de grand en son nom : c'est l'œuvre du maître, ce n'est pas la sienne. Comme sa volonté ne compte point, elle ne saurait revendiquer sa part de gloire dans des guerres entreprises et conduites sans la consulter. Si les Romains éprouvpiient de l'orgueil en présence de ces tableaux de la gloire de Sévère, cet orgueil était risible, ainsi que le serait l'orgueil d'un esclave qu'on promènerait dans un char triomphal.
Je passe à Caracalla, que l'arc de triomphe paternel a introduit dans cette histoire comme empereur fratricide, et que le moment de peindre est jarrivé.
Septime-Sévère laissa deux fils : Géta et Bassianus, surnommé Caracalla, du nom d'un vêtement long qu'il aimait à porter et à donner au peuple. Caligula avait tué son cousin le jeune Tibère. Caracalla tua
son frère Géta. Ce sont les mœurs fratricides du sérail. Le despotisme oriental, en s'établissant à Rome, y amenait les crimes de TOrient.
A en croire Spartien, Caracalla n^aurait pas eu ces instincts précoces de férocité que trahit Commode enfant. Son enfance fut douce et aimable. 11 pleurait quand il voyait les condamnés livré3 aux bêtes dans Famphithéâtre ; mais la mauvaise figure qu'a déjà Caracalla dans les bustes où on le représente encore adolescent me porte à penser que cette douceur était feinte et cette sensibilité hypocrite. On dit bien aussi qu'après avoir fait périr son frère, toutes les fois qu'il voyait l'image ou entendait le nom de ce frère, il versait des larmes. Qui pourrait croire à la sincérité des larmes de Caracalla ? Caracalla ressemblait aux petits tigres qui jouent avec grâce jusqu'au jour où Tâge a développé leur appétit naturel du sang. Si Caracalla obéit une fois à un bon sentiment, ce fut quand il éleva un portique où étaient représentés les exploits guerriers de son père.
Spartien a dit : Kthxl inter fratres simile^ les deux frères n'avaient rien de semblable. Au physique du moins ils se ressemblaient. Pour juger de celte ressemblance, il ne faut pas comparer aux rares images de Géta les bustes dans lesquels Caracalla est représenté, comme c'est l'ordinaire, le col tordu et l'air furieux, caricature que les artistes n'auraient pas osé se permettre, mais que dans sa démence Caracalla
leur imposait. Il voulait que ses bustes eussent la tête penchée,, comme il affectait de la porter pour ressembler à Alexandre, et qu'on lui donnât un air terrible. Malgré tout le bien que Spartien dit de Géta, j'incline à croire avec Dion Cassius qu'au moral il ressemblait aussi à son frère. C'est parfois une bonne fortune d'être tué à propos. L'horreur que fait éprouver le meurtre inspire souvent à l'historien un intérêt excessif pour la victime. Géta n'a point dans ses bustes ce visage de fou furieux qu'affectait Caracalla, mais il n'a pas l'air bon. Ce qui est certain, c'est que les deux fils de Sévère avaient l'un pour Taulre une haine violente. Ils ne pouvaient se supporter ni même se voir, et ils s'étaient partagé les bâtiments impériaux du Palatin, assez vastes pour qu'ils pussent y vivre sans se rencontrer. Ils avaient supprimé toute communication entre leurs demeures. Pendant ce temps, on frappait des médailles où se voyait la double effigie impériale et se lisaient ces mots : Concordix perpetux^ concordiœ aeternx. Malgré cette assurance de concorde perpétuelle, éternelle, l'un des frères devait à la fin être tué par l'autre. Géta n'ayant point tué Caracalla, Caracalla tua Géta.
Géta fut égorgé dans les bras de sa mère Julie, où, blessé, il s'était- réfugié. Caracalla s'y était pris adroitement pour se débarrasser de son associé. Il était allé au camp des prétoriens, près d'Albe, — là où est aujourd'hui la charmante petite ville d'Albano, qui
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occupe remplacement de ce camp et du palais de Domitien, et dont la position riante contraste si fort avec de tels souvenirs, — affirmant que son frère avait conspiré contre lui et manqué de respect à Julie, leur mère, puis il Tavait fait frapper dans le palais. Ensuite il ordonna qu'on mît à mort plusieurs de ceux qui avaient servi d'instruments à son crime et qu'on rendît des honneurs à la statae de Géta. C'est le meurtre avec la perfidie et Phypocrisie de plus.
Caracalla ne commença donc point par effacer sur les monuments le nom et les images de son frère; mais il semble que bientôt les furies vengeresses le saisirent et que le nom de Géta le troubla. Les auteurs n'osaient plus donner à leurs personnages ce nom, qui est souvent celui d'un esclave dans les comédies romaines. C'est probablement alors qu'il voulut aussi imposer silence aux monuments, et qu'il fit mourir tous ceux qui furent soupçonnés de regretter Géta, au nombre, assure Dion Cassius, de vingt mille. Pour moi, dans celte rage qui poussait le meurtrier à supprimer tout souvenir de sa victime, je vois moins encore Facharnement de la haine que le besoin de fuir l'obsession du remords. Cependant cette suppression impuissante a laissé un vestige qu'on peut reconnaître encore aujourd'hui là où elle s'est accomplie. Caracalla n'a pas si bien fait gratter la pierre des arcs de triomphe que l'on ne retrouve la trace des inscriptions qu'il voulait anéantir. C'est la tache de
sang sur la main que lady Macbeth frotte en vain, la tache que tous les flots de V Océan ne laveraient pas. En cherchant à faire disparaître ces inscriptions, il n'a pu abolir l'histoire; au contraire, il Ta rendue par ses efforts mêmes plus présente au souvenir des hommes. Parfois effacer, c'est écrire.
Nous sommes accoutumés à voir les plus mauvais parmi les empereurs se signaler par le zèle qu'ils mirent à embellir Rome. Caracalla continua les réparations que Sévère avait commencées. Ses préférences devaient èlre pour le cirque ; il agrandit les portes du Circus Maximus. On lui a attribué un cirque encore existant hors de Rome, non loin du tombeau de Cecilia Metella ; mais la maçonnerie en est trop grossière pour remonter au temps de Caracalla, et Topinion qui en place la fondation sous Maxence est beaucoup plus vraisemblable. Il éleva partout des temples somptueux à la déesse Isis ; enfin il construisit des thermes, auxquels conduisait une rue assez large pour être appelée par Sparlien une des plus belles places de Rome.
Caracalla, qui pour Fhistoire n'est autre chose qu'un fou sanguinaire, a laissé les débris immenses d'un gigantesque monument; bien connu sous le nom de Thermes de Caracalla. Il s'appelait Thermes Antoni'' niens ; la rue champêtre qui y conduit aujourd'hui, moins large que celle dont parle Spartien, porte encore le nom de Via aWAntonianaf et rappelle le nom
d'Antonin, que,. par une vanité qui ressemble à une dérision, osa porter Caracalla, — que son père lui avait donné, parce que rien ne pouvait arracher ce nom du cœur des Romains, et que plusieurs empereurs prirent sans en être digne, entre autres Héliogabale. Les thermes de Caracalla sont le plus majestueux reste de Tarchiteclure romaine après le Colisée, et peut-être, pour l'effet pittoresque, l'emportent-ils sur l'amphithéâtre des Flaviens. Quand on pénètre dans ces thermes, on croit voir d'abord un chaos de ruines, du sein desquels des masses confuses s'élèvent comme des tours démantelées, ou des rochers entassés en désordre par un éboulement de montagnes; mais bientôt on voit facilement l'ensemble de ce vaste édifice, et alors rien n'est plus simple et plus régulier.
Si du Palatin ou du Cœlius on embrasse cet ensemble, on s'aperçoit que la partie principale des thermes forme un carré long dessiné par de hautes murailles. Cette enceinte .colossale est d'une parfaite régularité. Pour se former une idée complète des thermes de Caracalla, il faut joindre à ce grand quadrilatère la palestre destinée au jeux athlétiques et terminée au sud par des gradins formant une anse de panier très-évasée, un grand portique qui enveloppait les thermes de trois côtés, et dans les vignes voisines encore quelques dépendances. L'imagination est d'abord étourdie de tant de grandeur. Si l'on
entre' maintenant dans l'enceinle de murailles qui subsiste presque toute entière, on remarque bientôt l'ordonnance et la symétrie des salles qu'elle renfermait. Aux deux extrémités, deux cours entourées de portiques ; dans Fespace qui les sépare, une salle immense, qui était la grande piscine pour les bains froids; du côté de la palestre, une salle ronde; entré ces deux salles, le calidarium pour les bains chauds : telles sont les parties principales de ces thermes, qui comprenaient en outre plusieurs salles plus petites, des chambres de bain, divers lieux de promenade et de récréation. Le tout couvrait un espace dont la circonférence a près d'un mille. L'étendue de ces thermes fait comprendre l'expression hyperbolique d'Ammien Marcellin : les bains qui semblent des provinces. Spartien les appelle très-magnifiques.
Tout ce qu'on sait de ces thermes et tout ce qu'on en Toit encore atteste en effet leur extrême magnificence. La couverture d'une des salles, la cella soleU' risj était formée par des barres de bronze et de cuivre d'jine telle étendue que les plus doctes mécaniciens ne pouvaient concevoir comment il avait été possible de la construire ainsi. Les ornements de Tintérieur ont été enlevés, mais on peut encore en admirer plusieurs dans les divers endroits où on les a dispersés. Deux énormes vasques de granit placés devant le palais Farnèse, et qui servent aujourd'hui de fontaine, furent trouvées dans les thermes de Caracalla, ainsi
que diverses statues célèbres, l'Hercule Farnèse, le groupe appelé Taureau Farnèse, la Flore et la Vénus du musée de Naples. Les curieuses mosaïques représentant des portraits de gladiateurs, qui ont été transportées au musée de Saint-Jean-de-Latran, formaient le pavé de Tune des salles. Au quinzième siècle, lés thermes de Caracalla n'avaient pas été entièrement dépouillés, le Pogge y admirait encore une multitude de colonnes et des marbres de toute espèce. Maintenant les murailles sont nues, sauf quelques fragments de chapiteaux oubliés par la destruction ; mais elles conservent ce que seules des mains de géant pourraient leur ôter, leur masse écrasante, la grandeur de leurs aspects, la sublimité de leurs ruines. On ne regrette rien quand on contemple ces énormes et pittoresques débris, baignés à midi par une ardente lumière ou se remplissant d'ombres à Ja tombée de la nuit, s' élançant à une immense hauteur vers un ciel éblouissant, ou se dressant, mornes et mélancoliques, sous un ciel grisâtre, — ou bien, lorsque, montant sur la plate-forme inégale, crevassée, couverte d'arbustes et tapissée de gazon, on voit, comme du haut d'une colline, d'un côté se dérouler la campagne romaine et le merveilleux horizon de montagnes qui la termine, de l'autre apparaître, ainsi qu'une montagae de plus, le dôme de Saint-Pierre, la seule des oeuvres de l'homme qui ait quelque chose de la grandeur des œuvres de Dieu.
Redescendons dans l'intérieur des thermes de Caracalla, étudions-en les diverses parties, et cherchons à nous faire une>idée vraie de ces thermes des Romains, sorte de monuments qui leur fut propre, et qui, en dépit du nom qu'ils portent, n'étaient pas seulement des bains chauds.
Les thermes romains eurent pour type le gymnase et la palestre des Grecs, xî'est-à-dire des lieux où l'on se livrait aux exercices corporels. Dion Cassius, qui écrit en grec, désigne les thermes par le mot gymnasion. En Grèce, dans les gymnases, il y avait un bassin d'eau froide et des bains d'eau chaude; tout cela était subordonné à l'objet principal, la lutte, destinée à développer la force et la beauté. Après ces exercices violents, on avait besoin de se reposer et de se récréer par le bain et la promenade. Les jardins, les portiques se trouvaient aussi dans les gymnases ro^ mains, c'est-à-dire dans les thermes. Seulement le bain, qui en Grèce était l'accessoire, devint à Rome le principal, et donna son nom à tout l'établisisement; mais la palestre ne fut pas oubliée, et figure dans les thermes de Dioclétien aussi bien que dans ceux de Caracalla. Les thermes renfermaient aussi des objets d'art, comme nos musées. On y trouvait des salles de conversation et de lecture, des bibliothèques, des emplacements pour les jeux de balle el de ballon, en un mot tout ce qui est nécessaire à l'amusement d'un peuple civilisé. C'était, sur une vaste échelle, ce que
sont en petit nos cercles et nos clubs, où il y a de même des salles de lecture et de conversation, où Ton joue, sinon à la balle et au ballon, au whist et au billard. Lés poètes y venaient lire leurs vers, et Martial se plaint de ceux qui l'y poursuivaient. Les mventeurs d'un divertissement nouveau y apportaient leurs inventions. Martial parle aussi d'un certain Ursus Togatus,* qui allait, dans les différents thermes de Rome, montrant l'essai d'une balle de verre. Les thermes se fermaient au coucher du soleil ; une cloche avertissait que l'heure de la clôture était arrivée. Alexandre Sévère fut le premier qui les éclaira toute la nuit.
La passion des Romains pour le plaisir du bain donna un grand développement à cette destination partielle et, dans l'origine, secondaire des thermes. On eut, dans tous, des bains froids, des bains chauds et des bains de vapeur. Les thermes prirent, sous les empereurs, des proportions immenses : Caracalla établit dans les siens seize cents sièges de marbre pour les baigneurs, et on voit encore les restes d'un aqueduc dont le seul objet était de fournir à ceux-ci l'eau dont ils avaient besoin.
Une semblable création était un grand moyen de popularité. Caracalla inaugura ses thermes en s'y baignant avec la foule, qu'il y admettait. Cette familiarité indécente dut lui faire dans cette foule beaucoup de partisans. Je ne doute pas que l'usage de la grande piscine n'ait été gratuit. Bien que divers pas-
sages des auteurs "fassent voir que parfois à Rome on payait pour se baigner, ces passages semblent en général se rapporter à des établissements particuliers. Quelques-uns montrent cependant que l'entrée. dans les thermes n'était pas toujours gratuite. Au temps de Lucien, on payait dans les bains publics un droit d'entrée, très^faible il est vrai, deux oboles (6 sous) : plus anciennement, nous voyons Agrippa léguer en mourant des fonds à Auguste pour que les Romains pussent être admis gratuitement dans les thermes qu'il avait fondés ; mais il y a lieu de croire que ceux de Caracalla étaient ouverts à tous sans rétribution. L'expression de Spartien, populum admittendoj me semble le prouver. Ce plaisir dut être donné gratis, comme ceux du cirque et de l'amphithéâtre, à ce peuple qu'il fallait amuser pour le tenir asservi. Les thermes étaient, on Ta vu, des lieux de divertissement encore plus que d'utilité publique, et il entra toujours dans la politique des mauvais empereurs romains d'acheter la faveur de la multitude par des prodigalités démesurées. Marc-Aurèle bâtissait peu, il ne construisait pas des thermes somptueux, mais il donnait de grands soins aux voies de communication ; il s'occupait de l'utile. Caracalla ne fit rien en ce genre; on lui attribue seulement le pavage d'une rue magnifique, mais c'est qu'elle conduisait à ses thermes ; il n'éleva de temple qu'à une déesse étrangère, Isis. Dans sa prédilection pour un tel culte et pour les
robes longues, qui lui firent donner le nom de Caracalla, on voit se manifester déjà ce goût pour les usages de l'Orient, qui sera une passion chez Héliogabale. Né d'un père africain et d'une mère syrienne, Caracalla n'avait pas dans les veines une goutte de sang européen. Comment eût -il conservé quelque chose de romain? Aussi prodigua-Ml le titre de citoyen, comme il prodiguait tout. 11 ne se montra pas plus avare de ce titre, dont la vieille Rome était si jalouse, que ménager des trésors de l'Ëtat, dont elle était si économe ; mais cette prodigalité était, comme toujours, avide, et pour y subvenir, Caracalla accorda ou plutôt vendit le droit de cité à tous les habitants de Tempire. Grâce dérisoire! s'il déclarait tout le monde citoyen quand personne ne Tétait plus, c'était pour que nul n'échappât à l'impôt du vingtième ou de 5 pour 100, et il le porta bientôt à 10 pour 100. On a dit que le monde était heureux sous les plus méchants empereurs, que leurs caprices sanguinaires n'atteignaient qu'un petit nombre de personnages considérables; mille faits démontrent le contraire : celui-ci est décisif. LMmpôt étendu à tous et doublé, était-ce une mesure qui frappait seulement quelques personnages considérables? n'était-ce pas le fait d'une tyrannie qui voulait être sans exception, comme elle était sans limites?
Toujours la décadence dans l'art finit par suivre la décadence sociale^ mais elles ne marchent pas con-
COMMENCEMENT DE LA DÉCADENCE 29i
stamment du même pas; quelquefois la première retarde sur la seconde. Rome était bien abaissée sous Caracalla, mais l'architecture se soutenait à une grande hauteur. Cette époque de honte fut peut-être celle où Rome étala dans ses monuments le plus de magnificence. Ceux qui dataient des siècles précédents étaient encore intacts ou réparés ; presque tout ce qui devait leur être ajouté de plus remarquable existait d^. Si l'on voulait se faire une idée complète de la Rome monumentale des empereurs, c'est, je crois, à Tépoque de Caracalla qu'il faudrait se transporter.
Un curieux débris qui paraît provenir de cette époque aiderait, s'il était plus considérable, Timagination à reconstruire la Rome d'alors : ce sont les fragments d'un plan de la ville éternelle, où était figurée la disposition relative de tous les monuments. Malheureusement ces fragments, qui ont été trouvés près du Forum, sont peu nombreux par rapport à l'ensemble que le plan tout entier devait offrir. Tels ' qu'ils sont, ils ont servi à njieux déterminer la place et la forme de plus d'un édifice. Quand on monte l'escalier du musée Capitolin, pntre les deux murs que tapissent les lambeaux déchirés de cette carte de marbre où l'ancienne Rome était représentée, et qu'on imagine ce que cette carte devait être quand elle subsistait tout entière, on croit voir dans leur intégrité les monuments que nous connaissons par leurs ruines, et Ton cherche à deviner l'aspect de ceux dont
il ne reste que le nom. Ce plan nous fait apparaître dans une vision vague Rome avec ses temples, ses basiliques, ses théâtres, ses thermes, ses maisons privées, ses rues, ses places. On se perd dans Teffort de cette contemplation imparfaite, mais il en reste une impression immense, bien que confuse, d'admiration et d'étonnement ; puis, quand on songe à ce qu'étaient dans cette ville admirable le gouvernement et les citoyens, ce sentiment fait place au mépris et au dégoût.
Rome nous a montré dans les inscriptions et les images effacées sur les arcs de Sévère les traits du fratricide, et dans les thermes de Caracalla Tœuvre du despote qui voulait amuser le peuple; elle ne nous montrera pas le lieu où le meurtrier de Géta, où le despote sanguinaire fut puni. Cette punition ne s'accomplit ni dans le palais impérial, ni au Forum, théâtres ordinaires du châtiment des mauvais empereurs. C'est en Orient que le poignard devait atteindre Caracalla. Sur la route jd'Édesse, étant descendu un moment de cheval, il fut frappé par un meurtrier subalterne, agent obscur du préfet du prétoire Macrin. La circonstance dans laquelle Caracalla reçut le coup mortel donne à sa fin quelque chose de honteux et de ridicule. Une telle mort couronne convenablement une abjecte et absurde vie. Son cadavre fut porté la nuit dans le sépulcre de ces Antonins dont il avait profané le nom, c'est-à-dire dans le mausolée d'Adrien,
qui élait aussi le leur, et que la cendre de Conunode avait déjà déshonoré.
Macrin, qui avait fait tuer Caracalla, lui succéda. Meurtrier hypocrite, il feignit de le pleurer, l'appela divin^ et jura qu'il avait été étranger à sa mort. Ainsi, dit Capitolin, « il ajouta le parjure à son crime, digne commencement d'un homme tel que lui.» Macrin était de basse condition, il avait vécu honteusement par toute sorte de' moyens. Pour ne parler que des professions qu'on peut nommer en français, tour à tour histrion, gladiateur, tabellion, avocat du fisc, attaché à la domesticité du palais sous Caracalla, la bassesse de ses emplois était moindre que celle de son cœur. Ignoble, sordide, débouté, — ce sont les expressions de Capitolin, — tout cela se peignait sur sa figure impudente comme son caractère, animi atque oris inverecundi. Son nez pointu, son front renflé et plissé au-dessus des sourcils, lui donnent l'air de ce qu'il était réellement, un coquin vulgaire et rusé. Devenu empereur, il eut le désir de valoir mieux que par le passé. Comme Galba, il montra des velléités d'énergie et la prétention de rétablir la discipline, mais il était encore moins que Galba digne de la réformer. Sa rigueur fut de la férocité. Il mérita qu'on appelât le palais impérial une boucherie. Macrin admettait des littérateurs à sa table, mais c'était pour que leur conversation mît une borne à son intempérance : singulier hommage aux lettres! Son règne-
éphémère peut se résumer tout entier dans cette phrase de son historien : a L'empire fut laissé quelque temps à cet homme, qui avait tous les vices. »
Ce procureur fourbe et méchant, Macrin n'était pas autre chose, fut accablé d'épîgrammes, auxquelles il répondait par des vers de sa façon. Macrin périt bientôt ridicule et détesté, avec son fils Diadumène, dont la beauté est célébrée par les historiens. Le peuple, qui a toujours besoin de s'attacher à quelqu'un, avait adopté Diadumène. Ce nom faisait, dit-on, allusion à une circonstance de sa naissance, celle qui a donné lieu à cette locution populaire : il est né coiffé; mais l'oracle fut trompeur, car on le tua avec son père. Ses portraits ne me paraissent pas justilier sa réputation de beauté extraordinaire, surtout sa statue du Vatican; il a l'air assez sombre, et probablement il n'aurait pas valu beaucoup mieux que Macrin. Lampride dit qu'il était luxurieux et cruel. Nous avons une lettre de lui écrite à son père pour détourner celui-ci de la clémence, et une autre adressée à sa mère dans le même esprit. On y trouve ces paroles à propos de quelques personnages compromis dans une conspiration dont les chefs avaient été punis : « Si tu veux être en sécurité, il faut frapper ceux-ci. » Cette lettre^ le témoignage de Lampride et l'expression de la statue du Vatican m'empêchent de regretter beaucoup le beau Diadumène.
Après l'apparition odieuse et burlesque de Macrin
sur le trône du inonde viennent les règnes des deux cousins germains, Texécrable Héliogabale et l'intéressant Alexandre Sévère. L'un et l'autre durent l'empire à des intrigues de femmes. Ici entrent en scène ces princesses sjriennes^ qui portèrent toutes le nom de Julie, qu'on reconnaît d'abord dans la série des impératrices à un certain air qui leur est propre, et à leurs cheveux, qui ondulent gracieusement des âeux côtés de la tête, tels que les portent aujourd'hui les jeunes femmes du Transtévère, coiffure élégante, surtout si on la compare aux toupets monstrueux, à la mode sous les Flaviens et sous Trajan, mais qui souvent est une véritable perruque. Les Julie étaient d'origine syrienne. Être Syriennes à cette époque, c'était être à demi Grecques. Aussi l'inscription funéraire qu'une d'elles, la mère d'Héliogabale, a fait tracer en l'honneur de son mari et de son père, est bilingue, latine d'un côté, grecque de l'autre. La beauté des Julie n^est plus la sévère beauté romaine ; ce n'est pas non plus la pureté grecque. Les trois premières Julie sont de charmantes étrangères dont la grâce est presque moderne. Cela est surtout vrai de Julia Domna, qui, en épousant Septime Sévère, la première rapprocha du trône son obscure famille. Elle a sur le front toutes les élégances de l'Asie. C'était une femme d'Émèse, dont Sévère flésira la main parce qu'un oracle avait promis que son époux aurait l'empire. Ses portraits confirment ce que l'histoii'e dit
de sa beauté. Elle est belle et jolie; il y a dans la bouche de la finesse et de la décision. Sa physionomie intelligente ne trompe point ; elle aimait le savoir : Dion l'appelle Julie la philosophe. Malgré sa philosophie, Julia Domna fut une épouse peu recommandable, et montra une grande ingratitude pour celui qui Tavait choisie, famosa adulteriis; elle prit même part à une conspiration contre lui : c'était vraisemblablement celle qu'ourdit Caracalla. Caracalla était né d*une
' première femme de Septime-Sévère, si l'on en croit Spartien ; mais selon Hérodien et Dion Cassius, écrivain contemporain, il était fils de Julie; il osa l'épouser après avoir fait mourir son autre fils Géta. Plus tard, humiliée de voir un personnage comme Macrin succéder à Sévère et à Caracalla, la fière parvenue se donna la mort.
Les quatre Julie, savoir : Julia Domna ou Pia, femme de Septime-Sévère, sa sœur Julia Mœsa, les deux filles de celle-ci, Julia Soaemis, mère d'Héliogabale, et Julia Mammea, mère d'Alexandre Sévère, ont un air de famille. L'expression des traits de Julia
* Mœsa est sérieuse : au musée du Capitole, son regard a une sorte de profondeur ; au musée du Vatican, son visage respire une assurance hardie. Elle était intrigante et audacieuse. Chassée de Rome par Macrin, Julia Mœsa s'était retirée en Syrie, où elle possédait de grandes richesses. Elle s'en servit pour acheter des légions, et fit proclamer Héliogabale, qui était son pe-
tit-fils. On croit être déjà au temps des Ttiéodora et des Marozia, ces femmes belles, ambitieuses et corrompues, qui dans la Rome du moyen âge faisaient de leurs amants ou de leurs fils non des empereurs, mais des papes. Julia Mœsa répandit le bruit que sa fille avait été aimée de Caracalla et qu'il était le père d'Héliogabale, très-digne certainement d une telle origine. Toutes deux se vantaient peut-être d'une honte à laquelle Julia Soaemis n'avait point de droit, mais les sbldats crurent sur Ja parole de la mère au déshonneur de la fille. Celle-ci avait mené la vie de courtisane. Il n'est pas étonnant que de telles femmes oubliassent la pudeur dans leurs portraits, et que Julia Soaemis y fût représentée en Vénus, comme on la voit au Vatican, à demi nue, sauf sa perruque ; Julia Pia s'était bien laissé voir dans un costume pareil à son fils pour lui inspirer le désir de l'épouser.
Le successeur de Macrin fut encore au-dessous de Caracalla. Il se nommait Varius, et osa de même se faire appeler Anlonin; la postérité le connaît sous le nom du dieu syrien dont il avait été le prêtre. Héliogabak, élevé dans le temple d'Émèse, fut un Asiatique énervé qui donna aux vices romains les proportions et les difformités de l'Orient. Cet empereur eut les passions d'une femme dépravée, monstrueuses chez un homme Lampride dit avoir supprimé dans la biographie d'Héliogabale des détails trop honteux pour être rapportés, et il en raconte d'inimaginables ;
je pousserai la réserve encore plus loin que Lampride. Le portrait d*Héliogabale, qu'on a placé dans la collection des empereurs au musée du Capitole, montre ce que la dépravation peut faire de la beauté. Lejeune prêtre du soleil était beau, et sa figure fut ce qui séduisit d'abord les soldats en sa faveur. Voyez ce qu'est devenu Héliogàbale après quelques années d'une puis* sance sans bornes employée à violer toutes les lois de rhumanité et de la nature ; ce visage, dont les traits sont fins et délicats, a priyune expression stupide que rend assez exactement le mot vulgaire de crétimsme. Héliogàbale a Tair idole et idiot. C'est bien là celui dont l'histoire raconte tant de turpitudes ridicules. H fallait que l'on vît une fois à quels excès de dégradation peut arriver la puissance absolue livrée à ellemême. Auguste l'avait fondée ; elle produisit Héliogàbale.
Un empereur qui dissipait les finances de TÉtat dans les plus foliés prodigalités ne pouvait réserver grand'chose pour élever des monuments ; il bâtit cependant sur le Palatin un temple à son dieu, qu'il avait apporté d'Orient; il ajouta des bains au palais impérial^ mais ce fut dans une pensée infâme» Il ajouta aussi des portiques aux thermes de Caracalla, qu'en tout il s'appliquait à continuer et à surpasser ; enfin il attacha à ces thermes un souvenir d'impudicité. Marc-Aurèle avait défendu que les deux sexes se baignassent en commun ; Héliogàbale, qui encourageait la débàu-
COMMENCEMENT DE LA BÉCADEMCE 'm
che tx)inme un art libéral, supprima cette défense. Alexandre Sévère devait la rétablir. Après^ les lieux de désordre, ce qui intéressait le plus Héliogabale, c'était le cirque avec ses joies tumultueuses, le cirque si cher à cette foule, dont peut-être dans sa stupidité il eût négligé de s'occuper, mais dont sa mère et sa grand'mère, plus avisées que lui, songèrent sans doute à flatter la passion. 11 déploya dans le Circus Maximus une extravagance digne de lui. On remplissait ordinairement d'eau un canal qui le bordait et qu'on nommait FEuripe; Héliogabale le remplit de vin. Cette profusion insensée dut charmer la mullilude qui avait remplacé le peuple romain, et à laquelle Héliogabale plaisait, comme lui avaient plu Néron et'Caracalla. Le bouffon impérial la divertissait par ses folies, par les espiègleries, quelquefois cruelles, que cet enfant imbécile et malicieux faisait subir aux premiers personnages de l'État, et qui humiliaient tout ce qu'une plèbe corrompue aime à mépriser.
Hâiogabale ne fut pas même un tyran, mais un ion, car il ne gouvernait pas assez pour beaucoup opprimer. Julia Mœsa et Julia Soaemis régnaient sous son nom. La mère de Tempereur assistait aux séances du sénat, et signait de s^ main les décrets que ce sénat était censé rendre. On ne s'étonnera pas, d'après cela, qu'Héliogabale ait institué un sénat de femmes sur le Quirinal. On y décrétait des sénatus-consultes ridicules; on y prononçait sur les parures que les ma-
trônes romaines de différentes conditions avaient le ' droit de porter; on y décidait laquelle, lorsque deux d'entre elles se rencontraient, devait céder le pas à Tautre et être embrassée la première. Les susceptibilités de Tétiquetle moderne ne furent donc pas étrangères à Tantiquité : elle a connu des sujets de discussion aussi importants que ceux de la préséance et du tabouret.
Les autres empereurs qui souillèrent le trône conservèrent dans leur démence quelque trace de Thomme. Commode, le plus bestial de tous avant Héliogabale, avait au moins les goûts du chasseur, sinon du guerrier. 11 tuait, sans danger il est vrai, des lions dans Tamphithéâtre. Chez Héliogabale, nul vestige d'un sentiment viril ; il est puéril dans ses infamies. C'est un enfant qui vit comme une brute. Pour former ce prodige de honte et de délire, il fallait que la toutepuissance se trouvât aux mains d'un empereur élevé dans un temple de l'Orient. Héliogabale, le plus impie des hommes, était dévot, dévot à son dieu Soleil, dont il avait été le desservant, auquel il voulait subordonner tous les autres dieux, et qu*il honorait par des sacrilèges. Il y a dans ses turpitudes du mauvais prêtre, et, si j'osais le dire^du séminariste vicieux; puis il avait été élevé en Syrie au milieu des femmes et des eunuques, véritable éducation de sérails sa mère fut une sultane Validé^ et lui-même un imbëéle Ibrahim
Héliogabale avait d'un despote de l'Orient les fantaisies indicibles, le goût du sang mêlé à la rage des voluptés, et aussi le mépris de toute distinction hiérarchique. Il aimait à choisir les magistrats dans la classe la pîus infime : il donna la préfecture du pré- ^ toire à un danseur ; il nomma commandant des gardes de nuit le cocher Gordius ; il nomma préfet des subsistances le barbier Claudius Censor. Cela encore est bien oriental, des pâtres et des matelots sont devenus grands- vizirs. Ceux qui consentent a tout sacrifier à Tégalité, même la liberté, devraient se demander si ce niveau dégradant qui fait descendre les plus hautes fonctions sur les têles les plus basses, pour les courber toutes, relève beaucoup la dignité humaine, et si elle est bien sauvegardée parce que chacun, comme le cocher Gordius ou le barbier Claudius, peut arriver à tous les emplois.
La fin de Néron, de Caligula, de Domitien, de Com. mode, de Caracalla, attendait Héliogabale. Cette fois nous pourirons, sans quitter Rome, où nous avons été témoins de toutes les ignominies de sa vie, assister aux ignominies de sa mort. La première tentative faite contre lui avorta dans un lieu dont remplacement est bien connu, les horti Variani^ jardins de Varius, qui étaient situés là où s'élève à une des extrémités de Rome la tour de Sainte-Croix de Jérusalem, dans la solitude et parmi les ruines. Ces jardins étaient ceux de Varius, père légal d'Héliogabale. Après avoir
3j2 L»EMPIRB ROMAIN A ROME
exercé divers emplois secondaires dans l'administration, Varius était devenu, peut-être grâce à la faveur dont sa femme jouissait auprès de Caracalla, préfet du trésor militaire. Entrant ainsi dans Tarmée par les finances, le fils de Julia Soaemis avait fait des jardins paternels une villa impériale, et c'est de là qu'un jour ^ il envoya Tordre de tuer son jeune cousin Alexandre Sévère, dont il redoutait la juste popularité. Dans la joie que lui inspirait par avance le succès de son crime, il préparait une course de chars, car il y avait des hippodromes dans les grandes villas romaines; nous l'avons vu pour les jardins de Sallmte^ qui furent aussi une résidence impériale, nous le verrons pour la villa des Gordiens. Le cirque d'Héliogabale était, selon l'usage, orné d'un obélisque ; c'est celui qui décore aujourd'hui la promenade du Pincio. Mais les prétoriens, las d'Héliogabale, indignés qu'il eût ordonné de jeter de la boue sur les inscriptions des statues d'Alexandre, venaient de leur camp, peu éloigné des jardins de l'empereur, lui faire en voisins une ta»rible visite. Héliogabale, interrompu dans ses divertissements de cocher, s'échappa, et parvint à se cacher en s'enveloppant dans une portière ; il en fut quitte ce jour-là pour la peur, mais il devait bientôt trouver dans une autre cachette plus abjecte une mort moins sale que sa vie.
On était parvenu à écarter les prétoriens, en petit nombre, qui avaient pénétré dans les jardins de Va-
rius; cependant près delà, dans le camp, Fagitation
n'était pas apaisée. Les soldats demandaient qu'on mit à mort les indignes favoris d'Héliogabale, qu'on préservât avec soin Alexandre des embûches de son cousin, et que celui-ci. changeât son genre de vie. A ces conditions, ils consentaient à l'épargner; mais Finsensé refusa de s'y soumettre ; il osa réclamer ses favoris, s'obstina, comme un enfant qui a de l'humeur, à ne pas vouloir paraître en public avec Alexandre, et enfin essaya encore de le faire périr. Cette fois les soldats, qu'Héliogabale avait trompés, et le sénat, qu'il avait chassé de Rome, perdirent patience. On alla le poursuivre jusque dans un lieu secret où il s'était réfugié. C'est là qu'il mourut. Nous suivons pied à pied l'histoire de la décadence de Tçmpire, voilà où elle nous a conduits. J'ai dit ailleurs ce que devinrent les restes d'Héliogabale..
Le règne d'Héliogabale marque le degré le plus bas de l'avilissement auquel un peuple qui renonce à toute liberté s'expose à descendre. Après cela, l'empire ne pouvait pas se déshonorer davantage, mais il lui restait à périr. Avant de suivre l'agonie de Rome jusqu'au jour où, délaissée par les empereurs, elle sera livrée aux BaAares, à ce moment où nous venons de voir chez^ Héliogabale l'incarnation du despotisme dans un prêtre de l'Orient, nous nous arrêterons un peu pour demander aux monuments des preuves visibles de l'invasion de l'Orient dans la religion ro-
504 L'EMPiaE ROMAIN A ROME
maine, invasion que personnifie l'avènement d'Eéliogabale.
On a exagéré la tolérance des Romains en matière de religion, afin de rendre les chrétiens responsables des persécutions qu'ils subirent. A Rome, Tidée de la tolérance était repoussée par l'énergie de l'orgueil national. Les superstitions étrangères, comme on les appelait, y furent toujours suspectes. Dans TafTaire des bacchanales, sous la république, quand on découvrit avec terreur que des milliers d'adeptes, hommes et femmes, avaient été initiés à ces honteux et sanglants mystères, le consul prononça ces paroles : « Combien de fois, au temps de nos pères et de nos ancêtres, les magistrats ont été chargés d'interdire les cultes étrangers, de chasser les prêtres et les devins, de rechercher et de brûler les livres prophètic^ies, d'abolir toute discipline de sacrifice qui s'écartsil de la coutume romaine, car ces hommes qui possédaient à fond le droit divin et humain, ils ne jugeaient rien plus propre à détruire la religion que de sacrifier, non d'après les usages de la patrie, mais selon les usages étrangers! » Ce qui a pu faire illusion, c'est que les Romains, comme les Grecs, étaient conduits par leur orgutil même à ne voir dans les croyances des différents peuples qu'un reflet de la leur. S'ils reconnaissaient une divinité indigène sous un nom barbare, ils consentaient à lui donner droit de cité ; mais un dieu entièrement différent de leurs dieux, une re-
ligion fondée sur une idée contraire ou même distincte, cela, ils ne pouvaient Tadmettre. C'était quelque chose d'ennemi qu'ils haïssaient et coi^ibattaient avec TÎolence. Ils épargnaient les peuples qui consentaient à se fondit avec eux, et ils exterminaient ceux qui voulaient conserver leur indépendance; ils traitaient les religions insoumises comrtie les races indomptées :
Parcere subjectis et debellare superbos.
De là celte haine que leur inspiraient les Juifs et les chrétiens, avec leur dieu, le vrai Dieu, unique, immatériel, exclusif, qu'on ne pouvait placer à son rang dans rOlympe, et qui ne souffrait aucune idole à ses côtés. Le judaïsme fut moins persécuté que le christianisme, surtout parce que ses sectateurs n'avaient pas de penchant à faire des prosélytes ; mais à Rome on n'aimait point les Juifs. Seplime-Sévère défendit également qu'on se fit juif et chrétien, et sous son règne on voit un juif battu de verges pour sa religion. Les autres cultes venus de TOrient furent souvent proscrits. Ici on est frappé d'un singulier contraste : ils sont embrassés avec passion et repoussés avec sévérité. C'est ce qui est sensible surtout dans les vicissitudes de la religion égyptienne chez les Romains.
Les preuves de la présence de la religion égyptienne à Rome sont nombreuses. Elle pouvait, comme Fart
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de l'Egypte, y arvoir pénétré par Tintermécliaire des Étrusques. L'âme, représentée par un oiseau à tête humaine, symbole égyptien, a été trouvée dans des tombeaux de l'Élrurie. Ce qui est certain, c'est que les divinités et les cérémonies égyptiennes ont laissé à Rome plus d'un vestige dans des bas-reliefs où sont figurées des poulpes isiaques, dans des chapiteaux où parait la fleur sacrée du lotus, dans des tombeaux, comme celui d'une prêtresse d*Isis qu'on remarque sur la voie Appienne, enfin dans des statues d'Isis et de Sera pis. Ces statues nous font voir comment les Romains s'étaient en quelque sorte approprié les divinités qu'ils avaient empruntées à l'Egypte. Le dieu Sérapis était devenu chez eux une sorte de Pluton ou de Jupiter souterrain. Rien ne rappelle sa provenance égyptienne que l'air sombre donné à ses bustes, et quelquefois la couleur noire du basalte dans lequel on les a taillés.. Au Vatican, une de ces hideuses figures égyptiennes qu'on appelle des typhons a été affublée de la peau du lion de Némée, comme Hercule. Il y a dans le même musée plusieurs Isis romaines ; on y remarque facilement les altérations que le type égyptien a subies. Ainsi jamais les Égyptiens n'ont donné de voile à Isis ; mais quand le génie métaphysique des Grecs eut fait de l'épouse d'Osiris le symbole de la nature, ils la supposèi^ent voilée. De là une phrase célèbre placée dans la bouche d'Isis : « Nul n'a soulevé mon voile. » Les sculpteurs romains, qui
étaient sous Fempire de cette conception abstraite, entièrement étrangère à la théologie plus simple de l'Egypte, eurent soin de donner à Isis un voile. La remarquable Isis du corridor Chiaramonli au Vatican est voilée. Il ne lui restait des attributs égyptiens que les colliers qui descendent sur sa poitrine et la fleur de lotus dont sa coiffure était ornée. Dans une autre partie du même musée, une tête dlsis, d'une disposition assez élégante, porte aussi le vmle et la fleurie lotus. Celle-ci est formée ou plutôt indiquée par une touffe de cheveux placée au-dessus du front de la déesse : procédé ingénieux de Fart gréco-romain que Fart hiératique de FÉgypte n'aurait pas imaginé.
Ces transformations montrent combien la religion égyptienne s'était altérée à Rome, et combien on l'y connaissait mal. Les Grecs ne l'avaient guère mieux connue. La marque la plus éclatante de leur ignorance en ce genre est d'avoir inventé un prétendu dieu égyptien du Silence, posant sa main sur ses lèvres, qu'ils nommèrent Harpocrate, et cela à l'occasion "d'un hiéroglyphe représentant un homme portant là n)ain à sa bouche, ce qui* est l'hiéroglyphe de la parole. Les Romains et les anciens en général se firent presque toujours une idée assez fausse de la religion égyptienne. On peut s'en convaincre en comparant ce qu'ils disent avec le témoignage des monuments interprétés par la science nouvelle que ChampoUion a créée. Tantôt les anciens s'exagéraient la
profondeur des mythes égyptiens, et y retrouvaient leâ abstractions philosophiques qu*ils y avaient mises eux-mêmes : c'est ce q.ui est arrivé par exemple à Plutarque ; tantôt ils parlaient de cette religion avec un mépris non moins exagéré, affirmant que les Egyptiens adoraient desanimaux et des plantes, Tail et le poireau. Les Égyptiens n'adorèrent jamais ni l'ail ni le poireau ^ Us n'adoraient pas des animaux, mais des dieux représentés avec une tète ou même un corps entier d'animal, ce qui est très-différent. Bien ou mal comprise, la religion égyptienne, avait de nombreux temples à Rome. Une des quatorze régions portait le nom d'his et Sérapis^ qu'elle devait sans doute à un édifice consacré à ces deux divinités. On sait que Tune et l'autre avaient aussi un temple près du lieu où depuis a été bâtie l'église de San Stephano in Cacco, et dans plusieurs autres endroits de la ville.
Cette religion singulière frappa et attira de bonne heure l'imagination grave des Romains. Dès le temps de la république, Metellus avait dédié un temple à
' Je crois pouvoir expliquer cette assertion si souvent répétée, bien que totalement dénuée de fondement. Nulle trace d^un tel culte n'a jamais été aperçue sur les monuments de l'Egypte. L'erreur est provenue, je crois, d'un hiéroglyphe mal compris, celui qui exprime l'idée de temple par un carré désignant un édillce, et dans lequel est un poireau. Le poireau est le signe de la blancheur, et l'hiéroglyphe tout entier veut dire maison blanche; mais pour les Romains il a pu sembler vouloir dire la maison du poireau. De là l'opinion que des temples étaient consacrés à ce végétal ou à d'autres semblables, et qu'ils étaient adorés.
COMMENCEMENT DE LA DÉCADENCE 3b9
Isis sur le Cœlius, et le sénat, déjà ennemi, comme il le fut toujours, de ce qui était étranger et nouveau, avait fait démolir celui dlsis et de Sera pis parla main du consul. Après la mort de César, un décret des triumvirs, rendu entre deux proscriptions, rétablit ce temple au moment où le désordre prévalait dans l'Etat. Auguste, avec sa mesure accoutumée, interdit le culte égyptien dans Tenceinte sacrée du pomœrium, et le permit à la distance d'un mille. C'est ainsi qu'on permet aujourd'hui aux protestants d'avoir une chapelle hors de la ville. Tibère avait moins de ménagements : il fit jeter dans le Tibre la statue d'Isis et crucifier ses prêtres. Olhon releva le culte proscrit et en célébra les rites, revêtu d'une robe de lin. Les Flaviens, qui avaient besoin de popularité pour s'établir, furent favorables à cette religion populaire. Commode la protégea par la même raison ; il porta dans les processions l'image d'Anubis. Caracalla, nous l'avons vu, éleva des temples en l'honneur dlsis. Tous les empereurs qui voulaient gagner la multitude flat- 4èrent son penchant aux religions étrangères, toujours suspectes de licence, que repoussait la sévérité cruelle de Tibère, et que n'autorisa jamais l'austérité philosophique des deux grands Antonins. Ces alternatives de persécution et de faveur, ces idoles, ces temples successivement abattus et relevés, montrent que les zélateurs du culte égyptien formaient à Rome un parti assez nombreux pour que tantôt on voulût
le détruire, que tantôt on se résignât à lui céder. En dépit des proscriptions plusieurs fois renouvelées qu'il subit, ce culte était difficile à extirper, car on le trouve encore chez les paysans de la Gaule au quatrième siècle. '
La religion égyptienne ne fut pas la seule religion de rOrient que les Romains connurent, et dont tour à tour ils admirèrent ou rejetèrent les pratiques. Aux divinités sévères de TÉgypte, ils associèrent les divinités sensuelles ou sanguinaires de TÂsie. C'est de là que leur vint cette étrange déesse dont la statue n'est pas rare dans les musées, parce que son culte était très-répandu, qu'on appelle Cybèle, et qui est certainement la grande déesse, la grande mère, c'està-dire la personnification de la fécondité et de la vie universelle : bizarre idole qui présente le spettacle hideux de mamelles disposées par paires le long d'un corps comme enveloppé dans une gaîne, et d où sortent des taureaux et des abeilles, images des forces cféalrices et des puissances ordonnatrices de la nature. On honorait cette déesse de FAsie par des orgies furieuses, par un mélange de débauche effrénée et de rites cruels; se» prêtres efféminés dansaient au son des flûtes lydiennes et de ces crotales ^ véritables castagnettes, semblables à celles que fait résonner aujourd'hui le paysan romain en dansant la fougueuse saltarelle. On voit aa musée du Capitole l'effigie en bas-relief d'un archigalle^ d'un chef de ces prêtres
insensés, et près de lui les attributs de la déesse asiatique, les flûtes, les crotales et la mystérieuse corbeille. Cet archigalle, avec son air de femme, sa robe qui conviendrait à une femme, nous retrace l'espèce de démence religieuse à laquelle s'associaient les délires pervers d'Héliogabale. A son costume, on pourrait le prendre pour Héliogabale lui-même. Audessous d'un autre bas-relief qui se rapporte également aux cultes de l'Asie, est une inscription moitié . en langue grecque, moitié en langue palmyrienne ; ce ce mélange indique bien la fusion qui s'opérait alors entre rOrient et l'Occident. Il y est parlé d'un Aglibol qui paraît être le môme que celui dont le nom altéré a fait le nom d'Héliogabale ^
L'alliance des voluptés et du sang était le caractère de ces religions de l'Asie occidentale : un tel caractère semblait les désigner pour être les religions de l'empire. C'est en effet sous l'empire que leur vogue devint très-grande; mais Tintroduction du culte de Cybèle à Rome datait de plus loin. Il y avait été apporté d'Asie avec la déesse du temps de Scipion l'Africain. L'austérité républicaine s'alarma bientôt, et les prêtres de la déesse d'Asie ne tardèrent pas à être chassés. Son culte ne fut cependant point aboli, et c'est celui-là sans doute que les matrones romaines étaient autorisées à célébrer en secret dans
*■ Alagabalus, Èlégabal dans les inscriptions*
ce qu'on appela les mystères de la bonne déesse. Bientôt les prêtres mutilés de Cybèle, les galles impurs reparaissent, les historiens et les poètes en font foi. C'est que, comme je l'ai plusieurs fois remarqué, les mœurs de TOrient entraient dans Rome à la suite du despotisme oriental. Il fallait qu'elles y eussent déjà pénétré bien avant sous Septime-Sévère pour que Plautius ait osé, le jour du mariage de sa fille, faire cent eunuques de cent Romains libres, — comme on Tétait alors. Dans le même temps, le sénat se remplissait d'Orientaux. Ils devaient se trouver là comme chez eux.
Une autre importation de TAsie fut le culte de Mithra. Les monuments mithriaques représentent tous un sujet semblable : l'immolation, par un homme portant un costume asiatique, d'un taureau que mutile un scorpion, et dont un serpent vient lécher le sang. Ces monuments singuliers ne sont pas rares dans les collections de Rome. Ils ont été rencontrés dans "presque toutes les parties de l'Europe, jusqu'au bord du Rhin, jusqu'au fond de la Hongrie et de la Transylvanie, où les avaient portés sans doufe les légions romaines. C'est pendant le troisième et le quatrième siècle de l'empire que paraît s'êlre propagé le culte de Mithra, culte accompagné de mystères homicides remplacés ensuite par des représentations où le meurtre était simulé. Commode y rétablit les meurtres véritables. On a trouvé aussi
près du Vatican, — lieu anciennement consacré par la religion étrusque et où devait être le centre du christianisme, — dans quelques inscriptions, la trace , des sanglantes cérémonies elles-mêmes, bien vraisemblablement d'origine orientale, dans lesquelles on se purifiait avec le sang d'un taureau, et auxquelles se soumit Héliogabale.
Cette époque était à la fois sceptique et inquiète, incrédule et superstitieuse ; elle cherchait le surnaturel dans rinconnu. On se sentait entraîné vers les cultes les plus étranges par le besoin religieux qui remuait sourdement les âmes, tandis que le polythéisme romain s'affaissait avec Tempire romain, et par Fattente d'une foi nouvelle que le christianisme allait apporter. Telle était la cause de cette extension des cultes impudiques ou barbares de l'Orient dans une société dont elle hâtait la chute. La vieille religion romaine, fondement de Tordre politique, était minée sourdement par les religions de l'Orient, qui sapaient sa base. On a découvert une grotte souterraine de Mithra creusée sous les fondations du temple de Jupiter au Capitole.
La religion chrétienne, il faut le proclamer, car c'est sa gloire, concourait à la décadence d'un pouvoir qui méritait de finir : non assurément qu'elle secondât les mauvaises tendances qui devaient le perdre, mais parce qu'en les combattant elle attaquait le principe vicieux sur lequel il était fondé.
Je n'ai pas aujourd'hui à traiter ce sujet, que je me réserve pour d'autres éludes ; mais j'ai dû,, en présence des monuments, parler de l'invasion des religions orientales dans le monde romain, quand je parlais de celui qui fut lui-même une monstruosité de rOrient tombé à Rome, de l'odieux et bizarre Héliogabale.
XTII
d' ALEXANDRE SÉVÈRE A CONSTANTIN
Alexandre Sévère. — Douceur de son âme et de ses traits. •» SarUa Maria m Trastevere, le culte chrétien toléré. — Édifices réparés o\» construits par Alexandre Sévère. ^- Le goût du colossal et le despotisme. -^ Les prétendus trophées de Marins. — Vapta Alexatidrinum remonte à Héliogabale. — Mort et tombeau d'Alexandre Sévère et de Julie Mammée. — Gordien l'Ancien, un ^pereur malgré lui. — Villa des Gordiens. — Portraits de divers empereurs de la décadence. — Honte et crimes de Gallien, son arc de triomphe. — Bons empereurs venus trop tasd. — Aurélien et Zénobie. — Temple du Soleil et murs de Rome construits par Aurélien. — Le Golisée au temps de Carin. — Dioclétien, ses thermes. — Constantin et sa famille, tombeau de sa mère et de sa fille. -^Bataille livrée à Maxence près de Rome, tableau de Jules Romain. — Arc de triomphe de Constantin, persistance du paganisme, spoliation de Tare de Trajan. — Basilique de Maxence dédiée à Constantin. — Abandon de Rome.
Après Héliogabale, il semble qu'on soit arrivé au dernier jour de l'empire. Alexandre Sévère le relève de cet extrême abaissement. Son règne est un de ces temps d'arrêt qui suspendent le progrès de la déca-
dence et prouvent combien ce progrès est irrésistible par leur impuissance à le supprimer. Si lempire ne s'écroula pas soudain, a dit un historien, ce futTœu-, vre d'Alexandre ; il faut ajouter : et de sa mère Mammée, qui dirigea ses premières années, car il fut appelé au trône à douze ans. Seule des quatre Julie, Mammée a laissé une réputation intacte. L'unique vice qu'on lui reprocha fut l'avarice. Cette avarice étail peut-être de la prudence, peut-être était-elle ménagère pour son fils. Mammée est moins belle que les autres princesses de sa famille, mais elle a Tair plus respectable : on découvre sur son visage quelque chose de matronal et de maternel. Alexandre Sévère ûit aussi dirigé par le célèbre jurisconsulte Ulpien, pour lequel il avait une grande vénération. Cette époque est celle des jurisconsultes, et c'est ce qui explique comment tout ne s'est pas abîmé plus tôt. La notion du droit s'était réfugiée chez eux, mais ils étaient hors d'état de le défendre contre Tomnipotence de la force, et quand Papinien avait gêné Caracalla, Caracalla l'avait fait tuer.
On aime à reposer ses yeux de la figure hébétée d'Héliogabale sur le front candide et le doux visage d'Alexandre Sévère. Sa physionomie respire cette simplicité qu'il fit paraître en toute circonstance, et qui contrastait si heureusement avec le faste insensé d'Héliogabale. On y lit la pureté, la bonté, la droiture de Tâme ; la sévérité dont il donna plusieurs exemples,^
et qui lui mérita sou nom, ne s'y montre point, ce qui fait croire qu'elle n'était pas dans sa nature, mais lui fut inspirée par Mammée ou Ulpien. On retrouve bien plutôt dans cette figure ingénue la faiblesse qu'il montra toujours pour sa mère. Celle-ci a des traits assez mâles, un profil énergique et vraiment romain. C'était en effet une femme d'un caractère résolu. Dans une bataille, elle ranima l'ardeur des troupes qui pliaient. On croit voir l'épouse de Germanicus défendre le passage du Rhin contre les Barbares.
Alexandre n'était pas chrétien, mais le christianisme, déjà très-répandu, avait effleuré son âme, et sa mère paraît avoir été chrétienne. Il avait voulu qu'on gravât dans le palais impérial cette maxime : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait à toi-même. » Il avait placé l'image du Christ dans sa chapelle domestique avec celles d'Orphée, d'Abraham et d'Apollonius de Tyane. Le premier il permît l'exercice public du christianisme : chmtianos esse passus est. Il donna de cette tolérance un exemple célèbre que rappelle un des plus remarquables monuments de la Rome chrétienne, la basilique de Santa- Maria in Trastevere. Dans le quartier au delà du Tibre, habité surtout par les Juifs, auxquels s'étendit aussi la tolérance d'Alexandre Sévère, se trouvaient des chrétiens, ce qui était naturel, car les chrétiens devaient se recruter beaucoup parmi les Juifs et se confondaient encore avec eux. Une contestation s' étant
élevée entre les chrétiens et quelques cabaretiers au sujet de certaines boutiques que ceux-ci réclamaient, et dont les humbles sectateurs de la foi nouvelle avaient fait un lieu d^oraison^ Alexandre les adjugea à ces derniers, disant : c( Il est préférable qu'elles soient employées à honorer Dieu, il n'importe de quelle manière. » Ce souvenir augmente encore Tinlérôt qui s'attache à Féglise de Santa*Maria in Trastevere* Les colonnes antiques de granit égyptien de cette basilique et les belles mosaïques qui la décorent me touchent moins que la tradition d'après laquelle elle fut élevée là où de pauvres chrétiens se rassemblaient dans un cabaret purifié par leur piété, pour y célébrer le culte qui devait un jour étaler ses magnificences sous le dôme resplendissant de Saint-Pierre.
Cependant le règne d* Alexandre Sévère vit le martyre de plusieurs chrétiens. Le plus célèbre est celui de sainte Cécile, «dont la chambre sépulcrale a été retrouvée par la sagacité de M. de Rossi, qui a fait dans les catacombes tant de découvertes capitales. L'église dédiée à sainte Cécile et bâtie sur l'emplacement de son opulente demeure montre encore la chambre de bains où elle périt. Dans cette église, on admire la statue de la sainte par Maderne, qui la représente la tête à demi séparée du tronc, telle qu'elle a été trouvée dans son tombeau. Ces souvenirs accusent Alexandre Sévère ; ils étonnent, surtout quand on lit dans Lampride que les chrétiens pouvaient publier les noms des
prêtres qui devaient être ordonnés, car ceci suppose une assez grande liberté. Ce n'est pas le lieu d'approfondir Texplication que peuvent fournir l'absence de Sévère et Tascendant d'Ulpien : je le ferai plus tard ; ici, J'ai voulu seuleipent constater la tolérance incomplète peut-être, mais prouvée cependant par un fait incontestable, d'Alexandre Sévère.
Lampride a été jusqu'à dire que le fils de Mammée avait eu l'intention d'élever im temple au Christ et de l'admettre au rang des dieux. Il n'est pas impossible qu'Alexandre ait eu la pensée de placer en effet le Christ parmi les divinités romaines et orientales que sa piété éclectique honorait. On a dit avec moins de vraisemblance la même chose d'Adrien. En tout cas, il ne pouvait, dans l'une et l'autre circonstance, être question que d'une association avec les divinités païennes, et nul chrétien ne saurait regretter une apothéose qui aurait mis l'objet de son culte à côté d'Antinous.
Malgré ses égards pour le christianisme, Alexandre Sévère était païen et païen dévot. Le matin, il adressait une prière aux dieux, quand sa nuit avait été pure. Le septième jour de la semaine, il montait régulièrement au Capiiole. J'en admire d'autant plus ce qu'il fit pour les chrétiens : ce fut l'œuvre d'une vraie tolérance, non d'une indifférence dédaigneuse pour tous les cultes; il les respectait tous au contraire. Il embellit les temples d'Isis et de Sérapis. Sévère paraît
avoir eu un respect sirfcère pour les diverses formes de la religion.
Alexandre continua, comme Favait fait le premier Sévère, à réparer les édifices publics, entre autres le théâtre de Marcellus. La modestie qui lui fit refuser le titre à' auguste et de grand semble empreinte sur ses traits, et il en prouva la sincérité lorsque, sur Jes ponts que Trajan avait commencés, il inscrivit seul le nom de cet empereur, dont il -achevait les monuments comme il continuait les vertus. Parmi ceux dont il fut l'auteur, il faut mentionner des entrepôts publics, les thermes qu'il construisit sur la rive droite du Tibre, d'autres encore qui touchaient à ceux de Néron, et pour lesquels il fit venir à Rome l'eau qui, de son nom, s'appela Alexandrine. On ne dit pas de Néron qu'il ait, comme Alexandre Sévère, acheté les maisons qui couvraient l'emplacement dont il avait besoin. Sévère avait l'intention de construire une gigantesque basilique qui aurait eu mille pieds de long, environ le double dé Saint-Pierre. A mesure qu'on avance dans l'histoire de l'empire, on voit le goût du colossal dominer toujours davantage. J'ai dit que c'était un caractère de l'architecture sous le despotisme : les monuments de l'Orient, Versailles et l'arc de triomphe de l'Étoile sont là pour le prouver. La liberté vise moins au grand qu'au beau. Voyez les temples de la Grèce et les temples romains de la république : Auguste élève à Rome le premier grand
SUITE DE LA DÉCADENCE 32i
temple, celui de Mars Vengeur ; Agrippine, le temple de Claude ; Adrien, le temple de Vénus et de Rome ; les Flaviens, leur immense amphithéâtre ; Caracalla, ses thermes énormes. Il en est à cet égard de la sculpture comme de l'architecture. L'Egypte, Ninive, Tlnde ont leurs colosses. A Rome, la première statue colossale est celle d'Apollon sous Auguste, la seconde celle de Néron. Alexandre Sévère, despote honnête, mais despote aussi bien que Néron, de même qu'il entreprenait de construire une basilique immense, remplissait Rome de statues colossales.
Il faut rapporter à ce règne deux trophées qui ornaient un château d'eau appelé le Nymphée d'Alexandre Sévère, et qui maintenant décorent la place du Capitole. Ils sont connus sous le nom de trophées de. Marius; mais leur provenance est certaine, le style de la sculpture est évidemment du troisième siècle, et ils n'ont rien de commun que leur sobriquet populaire, soit avec les trophées de Marius, que César releva sur le Capitole, soit avec un autre monument de Marius qui se trouvait là où est aujourd'hui 1^ place d'Espagne.
Il est un monument qui ne date point d'Alexandre Sévère, mais le rappelle doublement : c'est le forum deNerva. Alexandre Sévère, qui accueillait tous les cultes, avait celui des grands hommes, touchant chez un jeune prince. Il fit rassembler, dans le forum de Nerva et dans celui de Trajan les portraits des person-
nages célèbres. Peut-être. devons-nous à ce soin la conservation de plusieurs de ceux que nous pouvons aujourd'hui contempler dans les musées de Rome. Ce fut ^ussi dans le forum de Nerva qu'Alexandre, se mon- -trant jusqu'à la barbarie digne de son nom de Sévère, fit étouffer par la fumée un homme qui avait trafiqué d'une faveur prétendue et vendu de la fiimée^ jeu de «lots encore plus révoltant que la rigueur immodérée >de l'arrêt. A Rome, les plus doux étaient parfois cruels.
Alexandre Sévère, comme Adrien, connaissait et pratiquait les arts, mais il ne persécutait point les artistes supérieurs à lui, et ne se débarrassait point de ses rivaux par un arrêt de mort. Comme Néron, il aimait la musique, mais il ne' chantait pas sur le théâtre, et réservait ce plaisir pour Tinlérieur de sa famille. Alexandre Sévère passe pour avoir été l'inventeur de cette espèce de mosaïque farmée d'un assortiment de porphyre et de marbre de différentes <X)uleurs qu'on appelle opus Alexandrinum^ dont il orna son palais, et qui plus tard fut employé si heureusement danales basiliques chrétiennes; mais Lampride, ^ui lui attribue cette invention, oublie qu'il en a déjà fait honneur à Héliogabale.
Alexandre Sévère, né en Syrie, était plus Grec que Homain ; ses traits ont la délicatesse d'un éphèbe. Il paria toujours mieux le grec que le latin, et se plai- :sait à lire Platon ; c'est un doux disciple de Socrate
comme égaré parmi la barbarie romaine. Cependant ce prince si doux était guerrier, cette tète gracieuse, fuit venustate decorus^ était portée par un corps grand et robuste. J'ai peine à croire, d'après» ses bustes, dont l'expression est si tranquille, à la vivacité de son regard, dont parle Lampride; peut-être était-ce pour le flatter qu'on feignait de n'en pouvoir supporter l'éclat. Sévère fit avec succès plusieurs campagnes importantes. Des fantaisies juvéniles se mêlaient à son goût sérieux pour les armes. Il poussait l'imitation d'Alexandre le Grand jusqu'à une rivalité frivole. On disait qu'Alexandre a^ait une légion formée de soldats qui portaient des boucliers d'argent; Sévère en voulut avoir une composée de soldats aux boucliers d'or. En toute chose, il montra, à côté de qualités énergiques, je ne sais quoi d'enfantin qui se retrouve dans ses traits et dans ce qu'on sait de ses goûts. Il aimait les oiseaux, surtout les pigeons, et avait des volières] pleines de paons, de faisans, de poules, de canards et de perdrix. Les soldats qui se mutinèrent contre lui l'appelaient un enfant, fuer; mais c'était un aimable et généreux enfant, qui dans l'occasion savait faire respecter la discipline comme un vieux guerrier.
Il eut toujours une tendre vénération pour sa mère, et construisit dans le palais des chambres auxquelles il donna son nom . Les soldats la massacrèrent avec son fils. On a cru reconnaître leurs deux statues sur un sarcophage qui est maintenant au Capitole, et qui
était placé dans un grand tombeau romain qu'on appelle aujourd'hui monte del grano. On sait en effet que Sévère, tué en Gaule, eut à Rome un très-vaste tombeau, sejmlcrum amplissimum. Cette désignation conviendrait bien au monte del grano, tumulus en majronnerie dont la base a deux cents pieds de diamètre ; mais d'autres assurent que le tombeau d'Alexandre Sévère n'était pas \h\ que les deux figures couchées ne sont pas la sienne et celle de Mammée. 11 m'en coûterait de renoncer à cette illusion archéologique, de ne plus voir dans le sarcophage du Capitolc un témoignage de l'union du fils respectueux et de la mère dévouée^ union constante pendant la vie et se continuant dans la mort.
Après Alexandre Sévère, on voit se succéder un certain nombre d'empereurs qui régnent peu de temps et font peu de choses, qui n'élèvent guère de monuments, et dont les images sont rares et parfois douteuses. Rome possède cependant les portraits de plusieurs de ces empereurs. J'en dirai donc quelques mots rapides comme la durée de leur puissance.
Il y a au Capitolè, dans un coin sombre de la salle des empereurs, un buste de Maximin. On le reconnaît d'abord à un air sauvage qui devait n'appartenir qu'à ce pâtre golh devenu empereur romain, et dontl'avénement fut un premier avènement de la barbarie. Ce Maxîmin, qui avait sept pieds de haut, dont le poing, disait-on, brisait les jpièrres et fendait les arbres, qui
mangeait quarante, ou, selon d'autres, soixante livres de viande par jour, forme le plus parfait contraste avec Taimable Alexandre Sévère, dont la figure est presque celle d'une jeune fille. Des intrigues de femmes avaient fait monter sor le trône Alexandre Sévère; Maximin y fut porté par les soldats : tout le monde pouvait donner un maître aux Romains, excepté les Romains eux-mêmes. Cet homme singulier, avec les appétits de la brute et Je naturel de la bête féroce, eut aussi quelques instincts de grandeur. Celui dent les cruautés inspiraient une tollé terreur, que les femmes priaient les dieux qu'il ne vînt jamais à Rome, comme on disait au moyen âge : « Seigneur, délivrez-nous de la fureur des Tartares (à Tartarorum furore libéra nos^ Domine) ^ » a prononcé ces paroles d une noble ambition : « Phis je serai grand, plus je travaillerai. » Puis les soldats se dégoûtèrent du Bar- . bare, et, pour changer, voulurent d'un sénateur. Ils forcèrent à la pointe^ de Tépée un vieux proconsul à recevoir l'empire. Gordien eut beau se récrier, se coucher par terre; les prétoriens tinrent bon. Menacé par leurs armes, le fer sur la gorge, Gordien fut revêtu de la pourpre, et le monde vit la comédie de Y empereur malgré lui. Onr lui adjoignit son fils. Le sénat ratifia les deux choix de l'armée. Le jeune Gordien fut tué dans la guerre civile, et son père, craignant d'être défait par un général de Maximin, se donna la mort pour sortir d'embarras ; la dignité impériale était de-
venue une corvée qu'imposait la violence, et dont on s'affranchissait par le suicide.
Le sénat avait accepté les deux Gordiens, élus de Tarmée; eux morts, il voulut opposera Maximin des empereurs à lui : il choisit dans ses rangs Pupien et Balbin, en leur adjoignant comme césar le fils du second Gordien, enfant de treize ans, que les acclamalions des soldais réunis dans le Forum lui imposèrent. Pupien, fils d'un serrurier ou d'un carrossier, était un homme capable. Balbin était noble, riche, ami du plaisir, lettré, faisant des vers. Il a sur la figure toute la satisfaction d'unr homme médiocre. Pupien a cet air grave et sévère dont parle Capitolin, — vultu gravissimiis et retorridus. Pupien partit pour combattre Maximin, et Balbin resta à Rome avec les prétoriens, qui, ce semble, à cette éjpoque, n'aimaient pas à la quitter. Ils se querellèrent avec le peuple, on eut presque une guerre civile. Le sang coula dans les rues, et une partie de Rome fut brûlée, comme au temps de Vilellius. Balbin, qui avait perdu la tête en présence de l'émeute, allait pressant la main à chacun, tandis qu'on lui jetait des pierres ; on assure même qu'il reçut des coups de bâton. Le peuple assiégea les prétoriens dans leur camp et coupa les tuyaux de plomb qui y conduisaient l'eau. On a trouvé un de ces tuyaux. Quand les soldats voulurent rentrer dans la ville, on leur jeta des tuiles du haut des toits, et tous 'es vases qui étaient dans les maisons, ce qui fait pen-
ser au 90m que le grand Condé donnait à la guerre des rues. La \ille souffrit beaucoup, car des bandits^ se mêlèrent aux soldais et les aidèrent à la piller. Telle é(ait la physionomie de Rome sous les empereurs dii sénat, qui n'étaient pas les pkis mauvais. L'ordre qu'ils y font régner ressemble assez à l'anarchie tumultueuse de la Rome du moyen âge. Pupien était allé attaquer Maximin, qui assiégeait la ville d'Aquilée; mais il n'eut pas à le vaincre : ses propres. soldats se chargèrent de délivrer le sénat de <:et ennemi. « Ces soldats, dit Capitolin, avaient leurs affections sur le mont Albain, » c'est-à-dire dansleyr camp d'Albano. En d'autres termes, ils préféraient à la vie des camps la vie de garnison. A midi, pendant que Maximin et son fils faisaient la sieste dans leur tente, ils furent égorgés; leurs têtes, plantées sur des piques, furent portées à Rome, à travers les populations ivres de joie à cet aspect. On s'attendrissait cependant sur la beauté du jeune Maximin, qui était en effet très-beau.. Les deux têtes n'en furent pas moins promçnées dans Rome et brûlées dans le champ de Mars, au milieu des insultes de la multitude.
Pupien et Balbin ayant péri à leur tour dans uneémeute militaire, le troisième Gordien resta seul et fut empereur pendant six ans. C'était un Jeune homen^ faible, mais bien intentionné. Son beau-père, Misi- Ihée, préfet du prétoire, parait avoir joué auprès de lui le rôle d'un maire du palais. Dirigé par cet homme
ferme et intelligent, Gordien III fit une campagne heureuse contre les Perses.
Cette famille des Gordiens se rattachait par $on extraction aux plus beaux noms de la république et de Tempire, aux Scipions, aux Gracques, à "^Trajan^ Elle se montra peu digne de cette origine doublement illustre. Les Gordiens, très-grands personnages, furent de très-petits empereurs. Ils montrent ce qu'était devenu l'aristocratie romaine dégénérée. Le premier, honnête et pusillanime, comme le prouvent son élection et sa mort, était un peu replet et avait dans Tair du visage quelque chose de solennel et de théâtral (pompali vultu). Il aimait et cultivait les lettres. Son fils également se fit quelque réputation en ce genre, grâce surtout à sa bibliothèque de soixante mille volumes; mais il avait d'autres goûts encore que celui des livres : on lui donne jusqu'à vingt-deux concubines en titre, et de chacune d'elles, il eut trois ou quatre enfants. Il menait une vie épicurienne dans ses jardins et sous des ombrages délicieux : c'étaient les jardins et les ombrages d'une villa magnifique que les Gordiens avaient sur la voie Prénestine, et dont Capitolin, au temps duquel elle existait encore, nous a laissé une description détaillée. Le péristyle était formé de deux cents colonnes des marbres les plus précieux, le cipollin, le pavonazetto, le jaune et le rouge antiques. La villa renfermait trois basiliques et des thermes que ceux de Rome surpassaient à peine.
Telle était Topulence d'une habitation privée vers le milieu du troisième siècle de Tempire. Les particuliers avaient chez eux des thermes et des basiliques, mais les maîtres de ces magnifiques demeures étaient des hommes sans énergie qui se tuaient au premier revers, comme Gordien le père, qui vivaient dans un harem à Torientale, comme Gofdien le fils. Ce con~ traste entre le grandiose des existences romaines d'alors et la médiocrité morale de ceux qui en jouissaient nous est rappelé par les considérables débris de la villa des Gordiens, que Ton croit reconnaître dans l'amas de ruines connu sous le nom de torre dei schiuviy bien que Ton n'y puisse retrouver aucun des édifices dont il est parlé dans la description de Capitolin.
Le troisième Gordien avait projeté, probablement sous l'inspiration de son beau-père, un vaste ensemble de con'structions, un square de mille pieds entouré de portiques, et attenant à une basilique de cinq cents pieds avec des thermes d'été et des thermes d'hiver; mais un Arabe, le. préfet du prétoire, Philippe, fit tuer d'abord Misithée, puis le dernier des Gordiens, avec lequel il dédaigna de partager l'empire. Le lâche Gordien demanda à être préfet du prétoire sous celui qui l'avait détrôné. Refusé par Philippe, il supplia celui-ci de le prendre pour général et de lui laisser la vie. Philippe le fit mettre à mort malgré ses •cris et placer au rang des dieux.
Le nouvel empereur était fils d'un chef de brigands. Sa tête est bien russi celle d'un bandit énergique. En voyant ce front dur, ridé, impitoyable, on comprend que Philippe n'ait pas çu pitié de Gordien ; en voyant ce regard sombre et faux, on comprend qu'il l'ait trompé avec cette astuce orientale dont parle Capitolin, peregrina calliditate. Les traits de son fils, qu'il avait associé à Tempire, sont moins romains : on le voit surtout dans un buste en basalte noir, matière qui semble avoir été choisie pour faire allusion à son origine. Il a plus que son père une tète arabe. En supposant chez les Philippes un sang mélangé, le type primitif aurait reparu plus marqué à la seconde génération, comme il arrive pour les ressemblances de famille.
Le règne, du reste assez obscur, de Philippe compte dans les fastes du Colisée, car pendani ce règne Tan 1000 de Rome fut célébré* par des égorgements d'une grande magnificence. Deux mille couples de gladiateurs y combattirent, on tua trentedeux éléphants, dix tigres, quarante lions apprivoisés, trente léopards, dix hyènes, dix girafes, un hippopotame, un rhinocéros, etc. On voit que le massacre des hommes et des animaux n'avait rien perdu de son ancienne splendeur. Il n'y avait point de décadence pour cet ait-là.
Nous arrivons à un temps où l'obscurité qui s'é- « tend sur les misérables héritiers de l'enripire enve-
loppe leurs images. L'art, en se corrompant, rend de plus en plus difficile de démêler à quels personnages appartiennent les portraits que nous avons. Quelques-, uns de ces personnages se font remarquer par un air de férocité. Le buste du Capitole donne à Decius la plus méchante figure qu'on puisse imaginer. Il fait une affreuse grimace, et semble apercevoir un objet effrayant. Je soupçonne un chrétien d'être l'auteur de ce portrait, et d'avoir ainsi représenté Decius eii haine de la persécution. Ou bien peut-être on l'a choisi à dessein pour le mettre dans la collection parce qu'il était ttideux, comme doit l'être aujourd'hui à ftome le persécuteur des chrétiens. Decius n'a point cet aspect sur les médailles, et l'histoire ne Ta pas si mal traité. Vopiscus, en enumérant une suite de mauvais empereurs, a soin de faire une exception pour les Decius, dignes d'être comparés aux anciens,. dit-il, par leur vie et leur mort. Quant aux deux flls de De-
, cius, ils paraissent avoir été de bien méchants garnements, si Ton en juge par leurs bustes. L'un donne l'idée d'un petit serpent venimeux, l'autre d'un grossier et impudent drôle. Un peu plus loin, le jeune Soloninus, fils de Gallien, a une atroce figure d'enfant.
' Decius, comme la plupart des empereurs de ce temps, ne mourut point à Rome. Ils n'y mouraient guère plus souvent qu'ils n'y naissaient. Decius alla finir en Pannonie, au fond d'un marais. L'empire faisait comme lui, il se noyait dans la boue.
Ceci ne s'applique point en particulier au règne de Decius. Si Laclance rappelle un exécrable animal, ïEpitome des Césars dit qu'il fut un souverain affable et un guerrier vaillant, et Zozime assure qu'il gouverna très-bien. Il avait construit à Rome des thermes dont on ignore remplacement. Decius est le dernier empereur romain dont on ait trouvé le nom écrit en hiéroglyphe^ sur les monuments de FÉgypte. Encore un signe de la puissance romaine qui s'en va et du monde qui lui échappe.
Quand on considère les busies des empereurs de cette triste époque, on remarque chez plusieurs une expression tout à la fois ferme et inquiète, bien sensible surtout chez Volusien. Ils semblent voir les Barbares venir, les légions s'apprêter à les immoler, et attendre avec une résolution triste la lin de Fempire et la leur.
Celle fin approchait. On peut dire que l'empire a été frappé à mort sous Gallien. Les Barbares y pénètrent de tous côtés, il se démembre pièce à pièce, et à chaque lambeau qu'ils emportent, Gallien fait une plaisanterie, qu dit : « Qu'aurons-nous deniain à dîner ?» Pendant ce temps s'élèvent partout des chefs militaires qui prennent la pourpre, et qu'on appelle les trente tyrans. Ces tyrans, parmi lesquels on compte deux femmes, étaient en général des hommes énergiques qui, dans la défaillance du pouvoir impérial prenaient en main, là où ils se trouvaient, la défense
de l*empire, assertores romani nominiSy tandis que Temperenr rabandonnait , Galieno rempublicam deserente^ comme dit Trebellius Pollion. La plupart ne firent que passer, et Tan d'eux régna trois jours. On ne peut s'étonner que Rome, qui ne vit pas leur pouvoir éphémère et lointain, n'ait pas conservé leurs images. On y trouve celle de Gallien, auquel l'expression de son visage donne' Tair d'un aussi grand coquin que la ressemblance historique peut le faire désirer.
Gallien, comme tant d'autres mauvais empereurs, avait bien commencé, ce qui expliqué sans doute quelques lignes favorables de Zozime et de Zonaras ; mais bientôt, dit Eutrope avec une certaine éloquence, « s'abandonnant à tous les vices, il laissa aller les rênes de la république par lâcheté et par désespoir. » La biographie de Gallien dont Trebellius Pollion est l'auteur ne permet pas de douter qu il ait été le plus misérable des hommes. 11 gagna la multitude par des distributions de vivres, mais on n'achète pas l'histoire, . «
Il reste de cet homme, dont le règne fut plus, que nul autre funeste à Tempire, et sous lequel Rgme perdit le plus de provinces, un arc de triomphe» Ceux de Trajan et de MarcAùrèle, qui allèrent ; vaincre chez eux les Barbares, ont péri ; celui de Gallien, qui les laissa entrer en Italie, subsiste encore!
Cet arc n'est pas mauvais pour Tépôque. Il fut dédié
à Gallien et à sa femme Salonine par un certain Aurelius Yiclor, qui était probablement un courtisan zélé de leurs majestés, auxquelles il se dit très-dévoué. Ce ne peut être Thistorien de ce nom, car celui-ci parle de Gallien avec le dernier mépris, et d'ailleurs a vécu • plus tard. C'est heureux pour Aurelius Victor, car rinscription qu'on lit sur l'arc de Gallien donnerait une impression peu favorable de sa véracité. Jamais l'adulation n'eut moins de pudeur. L'inscription contient ces mots : c< A Gallien, prince très-clément, dont le courage invincible n'est surpassé que par sa piété. » Voici maintenant le commentaire de l'inscription par les faits.
Il arrivait à Gallien de faire tuer trois ou quatre mille soldats en un jour, et il écrivait des lettres €omme celle-ci, adressée à un de ses généraux : « Tu n'auras pas fait assez pour moi, si tu ne mets à mort que des hommes armés, car le sort de la guerre aurait pu les faire périr. Il faut tuer quiconque a eu une intention mauvaise, quiconque a mal parlé de moi. Déchire, tue, extermirie : lacera, occide^ con- €ide. » Entré dans Byzance en promettant leur pardon aux troupes qui avaient ^mbattu contre lui, il les fit égorger, et ses soldats ravagèrent la ville au point qu'il n'y resta pas un habitant. Voilà pour la clémence. Tandis que Valérîen, son père, était prisonnier du roi des Perses Sapor, qui pour monter à cheval se servait du dos du vieil empereur comme
d'un marchepied, en attendant qu'il- le fit empailler, rindigne fils de Valérien vivait au sein des plus honteuses voluptés, et ne tentait pas un seul effort pour le délivrer. Voilà pour la vaillance et la piété.
. Cet arc de triomphe fat très-probalflement élevé à Gallien après son lâche et parjure exploit contre Byzance, quant il revint à Rome à la suite de ce meurtre pour y triompher. On remarqua dans ce triomphe plusieurs détails ridicules, des chars remplis d'histrions, douze cents gladiateurs habillés en femmes. Le triomphe romain tournait à la mascarade, au carnaval. Dans celui-ci, un farceur allait par la foule, disant qu'il cherchait le père de l'empereur. Gallien le fit brûler vif. L'arc élevé à Gallien en cette circonstance, au moment où il revenait d'une bou- •chérie, est une bouffonnerie de plus. Un arc de triomphe érigé à l'empereur sous lequel commença le démembrement de Tempire, c'est la plus grande dérision monumentale de Rome ^
Le règne de Gallien est néfaste entre tous les règnes des empereurs que Rome a subis. Au moment où la
* Cet arc est sur le mont Esquilin, où Gallien avait ordonné qu'on lui dressât une statue colossale tenant une lance dans laquelle un enfant pût entrer : puérilité gigantesque. Dans le voisinage de l'arc et de la statue de Gallien devaient se trouver les jardins Liciniens, ^'est-àdire les jardins dont parle son histoire et qui portaient son nom; il s'appelait Licinius. L'on voit en effet sur FEsquilki, à peu de distance de l'arc de Gallien, des conserves d'eau et un bâtiment voûté qu'on appelle sottement temple de Minerva medicOt qui ne fut jamais un temple, mais offre très-probablement im reste de la Tilia de Gallien.
puissance romaine est près de se dissoudre par Tineptie et les vices d'un homme, la nature semble vouloir ajouter ses fléaux à ceux que le pouvoir qui régit la société avait attirés sur elle. La terre trembla et engloutit un grand nombre de maisons avec leurs habitants, des villes sont envahies et détruites par la mer, beaucoup d'hommes meurent d'effroi ; des éclipses répandent les ténèbres, une contagion terrible fait mourir jusqu'à cinq cents personnes en un jom\ Il semble que la fin de Rome et du monde soit arrivée. Du sein de ce temps lamentable allaient surgir quelques hommes dignes d'un temps meilleur : Claude le Gothique, Aurélien, Tacite, Probus. Us venaient trop tard pour empêcher la chute de l'empire; ils ne purent que l'ajourner. Malheureusement leurs portraits sont rares et manquent dans la collection dii Capitole. J'aurais aimé à y voir les traits de ce secoîid Claude, qui montra autant de vigueur que le premier déploya de faiblesse. Je voudrais qu'on trouvât le bouclier d'or sur lequel le sénat avait fait graver son image, sa statue en argent, que l'on avait placée sur les Rostres, enfin la statue en or que le peuple romain, hommage sans exemple, avait érigée à Claude devant le temple de Jupiter, parce que les livres sibyllins ayant annoncé que le premier qui parlerait dans le sénat mourrait, et par sa mort sauverait l'État^ Claude avait réclamé cet honneur comme une prérogative de la dignité impériale.
Ce règne et celui d'Aurélien lirèrent Rome de Tavilisseirienloù Gallien l'avait plongée. Aurélien fut dur, cruel même, mais brave, énergique, infatigable. Pendant un règne de quatre années, il reprit presque tout ce que Gallien avait perdu ; il avait le droit de consacrer, comme il le fit, une statue au génie du peuple romain, qu'il relevait. Ses traits n'ont rien d'un Romain, ce qui ne saurait étonner chez un Illyrien; tils d'un paysan, d'une grande taille, d'une force remarquable, toujours sombre, tntx omni tempore, dit Eutrope, Aurélien fut le paysan du Danube empereur. La victoire la plus célèbre d'Aurélien est celle qu'il remporta sur Zénobie, reine de Palmyre. Après la mort d'Odenat, son mari, Zénobie avait gouverné avec fermeté et avec gloire. Vaincue par Aurélien, elle orna son triomphe. On la laissa vivre, et elle alla terminer paisiblement ses jours en grande dame romaine, près de Tivoli, dans le voisinage de la villa Adriana, où son souvenir s'est perpétué dans les noms de diverses localités. Le Vatican possède un buste qu'on donne pour celui de Zénobie, mais à tort évidemment. La sculpture est trop . bonne pour être du temps d'Aurélien, et puis cette femme a l'air spirituel, mais assez laide, ne peut être celle que Trebullius PoUion dit avoir été d'une beauté incroyable, et qu'il appelle la plus belle femme de l'Orient.
Ce fut après son triomphe sur Zénobie qu' Aurélien éleva au Soleil un temple dont on croit reconnaître
quelques restes dans le jardin Coionna ; mais il est bien difficile d'admettre que ces restes aient fait partie d'un temple bâti sous Aurélien : ils semblent appartenir à une époque plus ancienne. Les grandes dimen* sions de ces débris peuvent seules les rapprocher des ruines contemporaines de Palmyre, auxquelles ils sont très-supérieurs par le style, et bien que Tart dût être plus parfait à Rome que dans le désert où Zénoî)ie élevait comme par enchantement la cité des caravanes, on ne saurait comprendre comment il eût pu produire, à la fin du troisième siècle, les fragments ^u jardin Coionna, fragments pour lesquels il est d'ailleurs très-difficile de trouver une autre origine. C'est un des problèmes les plus embarrassants que présentent les antiquités de Rome, et je ne prends pas sur moi de le résoudre.
Aurélien entreprit un grand ouvrage qui caractérise bien son règne, ce règne qu'on peut considérer comme un effort contre la décadence. Il entoura Rome d'une enceinte fortifiée. Rome n'avait pas de murailles. Les anciens murs de l'époque des rois avaient depuis longtemps cessé d'être employés comme des moyens de défense, et avaient disparu au milieu des habitations privées. ïies Romains pensèrent longtemps, comme le dit un ancien, que leur courage était une défense suffisante, et ne voulurent point d'autres remparts pour la ville éternelle; mais un jour vint où cette sécurité superbe se troubla. SousGallien, les Barbares avaient
pénétré en Italie. Sous Aurélien, ils avancèrent sur la voie Flaminia et la voie Aurélia, avec le dessein de prendre Rome. Rome comprît alors qu'elle allait avoir à se défendre chez elle, que le courage de ses légions était un rempart qui ne suffisait plusf et Aurélien éleva cette enceinte qui, refaite en partie par Honorius, réparée successivement de siècle en siècle par les papes, forme encore l'enceinte actuelle de Rome, et ne Ta pas mieux défendue dans les temps modernes qu^au temps des invasions barbares.
Après la mort d' Aurélien, le sénat choisit Tacite et le proposa dans le champ de Mars aux soldats et aux citoyens. Faire Télection d'un empereur en cet endroit et non dans la Curie ou dans les temples, lieux ordinaires des assemblées du sénat, c'était un hommage au peuple et surtout aux soldats, que le sénateur par qui fut proposé Tacite appelait très-saints et très-sacrés, et auxquels Tacite lui-même adressa son premier remercîment. Au bout de six mois, il fut victime d'une conspiration militaire. C'est là qu'aboutissaient les triomphes du sénat. L^honnête vieillard mourut découragé et sans avoir rien fait. Cependant Vopiscus énumère quelques monuments commencés pendant ce règne si court ; malheureusement Tacite n'eut pas le temps de les achever. Ainsi rien ne s'est conservé, ni des theymes qu'il voulait faire construire sur l'emplacement de sa maison, détruite dans une vue d'utilité publique, ni du temple qu'il destinait à
recevoir les bustes des bons empereurs, et qui n'avait pas besoin d'èlre très-grand. Peut-être va-t-on retrouver dans les fouilles d'Ostie, savamment dirigées par M. Yisconli, quelques-unes au moins des cent colonnes de marbre numidique que Tacite avait données à celte ville. Ce qui fait le plus regreller la brièveté de son règne, c'est qu'il avait ordonné qu'on copiât chaque année dix exemplaires des œuvres de son aïeul Thisto-* rien, et qu'on les plaçât dans les archives et les bibliothèques. S'il eût régné plus longtemps, nous aurions probablement aujourd'hui Tacrie tout entier. Il ne reste de l'empereur Tacite ni monuments ni portraits, mais seulement une preuve de plus de l'impuissance du sénat et de la vertu sous l'empire.
Il ne reste rien non plus de son successeur Probus, qui régna six ans avec gloire. Sans dire, coftime Vopiscus, que par lui l'univers tout entier fut romain, qu'il allait, quaqd il mourut, abolir la guerre, établir une paix perpétuelle et ramener l'âge d'or sur la terre, il est certain que pour la valeur, l'énergie, l'intégrité, Probus peut être comparé aux meilleurs empereurs, àTrajan, àMarc-A.urèle.Ilrel'oularinvasion quis'avançait, en Gaule, en Germanie, en lUyrie, en Orient.
Le souvenir des victoires de Probus est lié à l'histoire des monuments romains. Le cirque vit alors une chasse mémorable. On y planta une forêt artificielle, dans laquelle furent lâchées mille autruches, mille ? or's mille sangliers, mille daims, des gazelles, des
brebis sauvages. Le peuple, lancé à leur suite, fit main basse sur le tout. Dn autre jour, ce fut le tour de ramphithéâtre. Cent lions à longues crinières parurent en même temps dans le Cotisée, puis deux cents léopards, cent lionnes et trois cents ours; mais le carnage fut froid, les animaux n'avaient pas ce jour-là d'entrain pour se faire tuer. Trois cents paires de gladiateurs vinrent réchauffer un peu la représentation.
Malgré ses succès militaires, malgré les fêtes somptueuses qu'il donnait au peuple, Probus périt comme Tacite : les vertus, la gloire, la popularité, ne pouvaient rien contre un mécontement de Tarmée. Un jour Probus voulut faire dessécher un marais par des soldats, et ces soldats regorgèrent.
Nous venons de voir que, même aux époques les plus désastreuses, les bons princes n'ont point manqué à l'empire. C'est, comme je Tai déjà dit, l'empire qui a trahi les efforts de ces princes capables et bien intentionnés. Les-^ntonins du troisième siècle^, comme ceux du deuxième, montrent par leurs qualités mêmes combien était foncièrement mauvaise une institution que ces qualités n'ont pu améliorer, car, de même qu'après Marc-Aurèle était venu Commode, après Pro-
* U est à remarquer que Claude le Gothique, Aurélien et Probus venaient tous trois de la région du Danube; aussi leur voit-on sur les médailles un profil barbare qui rappelle celui des prisonniers daces du temps de Tf ajan. Les Barbares, par qui devait se retremper Ténergie du monde romain, communiquaient seuls quelque énergie à l'empire/
3i2 L'EMPIRE ROMAIN A ROME
bus ne tarda pas à paraître Cariii, qui devait renouveler Hëliogabale.
Si Ton en juge par son buste du Capitole, douteux il est vrai, ce scélérat était fort laid. Calpurnius dit bien, dans une de ses églogues, qu'en voyant Carin on croit voir Mars ou Apollon ; mais Calpurnius était un poète de cour, et d'après des témoignages moins suspects rapportés par Gibbon, nous savons que Carln était petit et laid . Lui aussi voulut donner des jeux extravagants faits pour passionner la multitude. Son père Carus et son frère Numérien, assez bons empereurs du reste, avaient fait en ce genre des exhibitions bizarres : ils avaient montré des hommes qui dansaient sur la corde avec des cothurnes, un tichobate, qui pour éviter un ours courait sur la crête d'un mur. Carin les surpassa. Le Cotisée et le cirque, ces monuments dont je fais toujours l'histoire, car ils ont remplacé le Forum et sont Tunique théâtre de la vie publique des Romains, le Colisée et le cirque furent témoftis de divertisse^ments extraordinaires, dont un poète du temps nous a conservé de curieux tableaux faits d'après nature.
Le pasteur Corydon, car Calpurnius se souvient de Virgile, revient de la ville et raconte à un autre berger, Lycotas, ce qu'il a vu dans Famphithéâtre. La poésie n'est pas bonne, mais les descriptions sont d'une minutieuse exactitude. Corydon a vu le velarium soutenu par des poutres, les gradins innombrables ; toutes les autres places étant occupées, il est monté au troi-
sième ét^ge, réservé pour les femmes et les gens du Commun. Les femmes étaient assises, non sur des gradins, il n*en existait pas à cet étage, mais sur des^ chaises, comme nous l'apprennent ces vers :
Tenimus ad sedes ubi puUâ sordida veste Inter fœmineas spectabat turba cathedras.
Corydon compare l'ovale du Cotisée à une vallée partout entourée de montagnes,
Sic tibi planitiem curvae sinus ambit arenae Et geminis médium se molibus alligat ovum.
Dans ce qui suit, rhyperl)ole est forte, mais il fallait bien flatter cet exécrable Carin en mettant tout ce qu'on avait pu admirer au-dessous des divertissements qu'il venait de donner au peuple. Heureu-^ sèment l'éloge emphatique de ces divertissements contient de nombreux détails qui mettent pour ainsi dire sous nos yeux les magnificences de l'arène. Calpurnius nous promène dans toutes les parties du Co. lisée un jour de représentation. Déjà nous sommes montés avec lui au paradis; il fait maintenant étinceler à nos regards le pourtour de larène, orné de pierreries, et les portiques dorés :
Baltheus en gemmis, en illita porticus auro Certatim radiant.
Puis il énumère tous les animaux rares et singuliers qu'il a vus paraître tour à tour : des lièvres.
blancs, des sangliers cornus, des élans venus des forêts de la Germanie, de? bœufs bossus de l'Asie, des veaux marins combattant contre des ours, des hippopotames du Nil. Le poète fait décrire par Corydon, l'apparition des bêtes féroces s' élançant du sein de la terre, qui semblait tout â coup s'ouvrir, et d'où sortait aussi une végétation soudaine; c'était à qui se surpasserait, dans ces sanglants spectacles, par des coups de théâtre inattendus. Ainsi Septime Sévère avait donné à l'arène la forme d'un navire. Dans un enfoncement, on avait placé quatre cents animaux qu'on avait lâchés pêle-mêle, ours, panthères, lions, autruches, onagres, et qu'on avait eii le plaisir de voir égorger dans une agréable confusion.
Après les empereurs aux traits hagards et inintelligents que nous a présentés la série du Capilole, l'œil rencontre un personnage d'un aspect tout différent, au front large, à la tête carrée, et dont l'air posé et réfléchi annonce Tattention et la capacité, un personnage qui rappelle un peu Vespasien, mais avec plus de sérénité, qui a le sourire froid plutôt qu'ironique; c'est Dioclétien. En le voyant, on reconnaît tout d'abord la tranquillité d'un esprit qui se possède et sait ce qu'il veut, celui dont l'histoire a pu dire : « Homme remarquablement rusé, aux desseins profonds^ quelquefois hardis, — toujours prudent, et comprimant par son extrême opiniâtreté les mouvements inquiets de son cœur. >>
Dioctétien fut loin d'êlre un sage sur le trône. En Egypte, il usa cruellement de sa victoire et la souilla par le carnage et les proscriptions. Les chrétiens trouvèretit en lui un atroce persécuteur. Il fut habile, très-habile (sollertissimus)^ qualité qu'il ne faut pas trop admirer quand nulle autre ne raccompagne, car on peut dire de l'habileté ce qu'on a dit de Tesprit : elle sert à tout et ne suffit à rien. Dioctétien tenta de perfectionner la machine usée et détraquée de Fempire ; il eut la passion et la science de la classification administrative. Il fit tout ployer sous le niveau régulier du pouvoir absolu, les prétoriens comme le sénat. Par malheur, en nivelant, on écrase : truncatx vires urHs (Aurelius Victor). Il essaya, non par vanité folle, comme Héliogabale, mais dans une intention politique, de donner au pouvoir impérid le caractère et la pompe des despotismes de TOrient. Il s*aeharna barbarement contre le christianisme, qui ne se révoltait pas, mais portait en lui un principe sous lequel cet odieux empiré romain devait succomber. Tout cela fut inutile. Cet empereur, qui organisait plus systématiquement qu'on ne Pavait fait depuis Auguste l'unité d'administration dans TÉtat, la scinda lui-même, et l'État fut divisé entre quatre et bientôt entre six souverains. Dioctétien perdit ses efforts à ranimer le paganisme par la persécution; il ne put tuer ce qui devait vivre, pas plus qu'il né put faire vivre ce qui devait mourir. Lui et son colk^gue Maxi-
mien, vaincus dans cette lutte, abdiquèrent le même jour comme atteints et détruits par le sentiment de rimpossible.
Je me souviens d'avoir entendu Fiebuhr donner dans ses cours un motif politique de Tabdication de Sylla, dont le célèbre dialogue de Montesquieu ne donnait guère, selon lui, que des motifs poétiques et oratoires. Niebuhr disait que Sylla, dont la pensée fut de réorganiser l'aristocratie romaine, ne trouvant plus sous sa main les éléments^ de cette rèoi^nisation, désespéra de son œuvre, et déposa un pouvoir qu'il sentait impuissant à Taccomplir. De même, je pense, Dioctétien, qui voulait constituer dans l'empire l'unité et la hiérarchie administratives, y faire triompher la religion officielle, entourer le pouvoir impé* rial du prestige monarchique, comme Sylla désespéra de son œuvre, et abdiqua par le même motif que lui» La tentative dans laquelle Diodétien avait échoué^ Fassimilation du despotisme romain au despotisme pompeux de TOrient et au despotisme administratif des grandes monarchies modernes, fut reprise à Con- Stantinople. Là elle réussit, et^ produisit celte décrépitude séculaire qui a porté si justement le nom de Bas-Empire.
Bien que Dioctétien ait été presque toujours absent de Rome, Rome possède les ruines d'un vasle monur ment auquel il a donné son nom ; mais les thermes de Dioclétien fui'ent dédiés par quatre Augustes et deux
Césars. Une inscription trouvée dans ces thermes contient avec le nom de Dioctétien ceux de deux Maximien (le second est Galère), de Constance, de Sévère et de Maximien. On peut donc considérer Tédifice attribué à Dioctétien comme Pœuvre collective de tous ces princes, et par là il exprime assez bien Tétat de morcellement où le pouvoir était tombé, en dépit de la savante organisation de Dioctétien et de l'imité qu'il avait voulu imposer par die à l'empire.
D'après les débris qui en subsistent, on peut reconnaître et me'^urer l'étendue des thermes de Dioctétien. L'espace qu'ils couvraient est occupé aujourd'hui par une place, des jardins, un couvent, des magasins à foin, des maisons, un établissement d'utilité publique. Dans une partie de ces thermes, Michel- Ange a construit le plus grand cloître qui soit à Romer l'église de Sainte-Marie-des-Ânges n'est, comme on sait, qu'une salle des thermes de Diocléti^n. Une autre salle, à laquelle on n'a rien changé, est devenue la petite église de Saint Bernard. Quant à Sainte* Marîe-des-Anges, il y avait peu de chose à faire pour l'approprier à sa destination actuelle, et si après Michel-Ange on a introduit des changements regrettables dans cette belle église, la faute n'en est point au majestueux et grandiose édifice de Dioctétien.
Ces thermes n'étaient pas tout à fait aussi considéxables que ceux de Caracalla. Cependant nous savons qu'ils pouvaient recevoir trois mille baigneurs, ce qui
est le double des sièges de marbres construils par le fils de Septime Sévère ; mais peut-être ce nombre n'était-il pas égal à celui de tous ceux qui se baignaient dans les therçies de Caracalla, et puis il y avait dans ceux de Caracalla une seule piscine, et deux piscines dans ceux de Dioclètien. Les divertissements de tous genres, qui à Rome, autant que les bains mêmes, faisaient partie intégrante des thermes, n'avaient pas non plus été oubliés. On voit encore dans le jardin du couvent de Saint-Bernard les gradins semi-circulaires d'où les oisifs regardaient les jeux de la palestre, et l'on sait que les livres de la bibliothèque ulpienne, fondée parTrajan, furent transportés dans les thermes de Dioclètien. Suivant une tradition qui n'a rien d'invraisemblable, beaucoup de chrétiens, pendant la persécution de Dioclètien, travaillèrent à élever ce vaste monument. Ce serait une belle revanche du christianisme que d'avoir converti en églises deux salles d'un monument bâti pour leur persécuteur par les labeurs des chrétiens opprimés..
L'excès de l'oppression touche quelquefois à l'affranchissement. Après les plus violentes persécutions, voici venir pour les chrétiens la délivrance et l'em-* pire. Après Dioclètien, voici venir Constantin.
Son père. Constance Chlore, remarquable parmi ses collègues impériaux pour son humanité, a au Capitole une bonne grosse tête carrée, et, ce qui est assez rare depuis quelque temps chez les empereurs romains,
l'air dun honnête homme. Sainte Hélène, mère de Constantin, mourut probablement en Palestine, d'où son corps dut être rapporté à Rome, car on a trouvé près de cette ville son tombeau dans son mausolée. C'est un magnifique sarcophage en porphyre, conservé aujourd'hui au Vatican, ouvrage étonnant par la difficulté que présentait une matière aussi dure. Les figures en relief très-saillant qui décorent le sarcophage, et qui représentent des guerriers à cheval et des prisonniers, font voir que si à cette époqiie le style de la sculpture avait dégénéré, l'art de travailler les matières les plus rebelles au ciseau et la patience ne manquaient pas aux sculpteurs. Plusieurs figures qui avaient été brisées ont été remplacées "il a fallu pour cela le travail assidu, continué pendant neuf ans, de quarante-quatre ouvriers. Ce tombeau de sainte Hélène a été trouvé hors de Rome et non dans ses thermes, dont l'emplacement est déterminé par l'église de Sainte-Croix-de-Jérusalem, qu'elle y fit élever pour déposer les reliques du Calvaire. Ces thermes avaient été construits dans les jardins d'Héliogabale, souvenir infâme que purifie à peine le nom de la pieuse impératrice.
On a placé au Vatican,, en face du tombeau de sainte Hélène, celui de la fille de Constantin, sainte Constance, trouvé pareillement dans son mausolée, qui est devenu son église. La matière est semblable, et par conséquent le mérite de la difficulté vaincue est
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le même, ce ménie que, dans les arts comme dans la poésie, on recherche lorsqu'on ne sait plus en avoir un autre ; mais le travail est déjà bien inférieur, Tinfervalle si court de deux générations, qui sépare la grand'mëre de la petite-fille, se marque dans la différence qui existe entre les sculptures des deux tombeaux. Quand Theure de la décadence a sonné, l'art tombe vite.
Le portrait de Constantin ne se rencontre pas dans la série des empereurs romains au Capitole. Il semble qu'on ait pensé que ce lieu appartenait trop aux souvenirs de la Rome païenne pour y laisser Constantin ; mais sa statue, tirée de ses thermes, a été transportée sous le portique de Saint-Jean de Lafran. Elle est trèsconvenablement placée à la porte de la basilique, hélas I trop renouvelée, que Constantin avait fondée. Il semble veiller sur le seuil de cette église qui s'intitule fièrement la mère et la tête de toutes les églises du monde, omnium urbi$ et orbis ecclesiarum mater et caput. On a mis dans la main du premier empereur chrétien la croix, qu'il fit triompher. C'est ainsi qu'il voulut être représenté depuis qu'il eut embrassé le christianisme. Constantin n'est pas grand et majestueux comme l'affirme Eusèbe, son complaisant biographe, flatterie qu'a reproduite Gibbon et que dément la statue impériale. Son corps est court, ramassé, trapu, sa poitrine large, ses jambes grosses : il a une tournure de soldat. Constantin fut en effet un
soldat qui se mit au service de la croix. Une chose est surtout remarquable en lui, c'est ce regard profond qui semble contempler un objet lointain. Constantin regarde en avant. Il dirige un œil ferme sur l'avenir, pour lequel il a pris parti. Historiquement ce fut là sa gloire ; il comprit où allait le monde, et en le précédant il le suivit. Du reste, celui qui fit monter le christianisme sur le trône se montra peu digne d'être chrétien. Meurtrier de son fils, de sa femme, de son beau-père Maximien, de son beaufrère Licinius, il put faire dire aux païens qu'il avait embrassé le christianisme parce que c'était le seul culte qui lui rendit possible Texpiation de tant de crimes ; de plus, Constantin vendit cher à Téglise les services qu'il lui rendit; il fut pour elle un protecteur hautain, tracassier, tyrannique, et même un allié peu fidèle, n allait faire triompher Arius quand la mort frappa l'hérétique, protégé par le persécuteur de saint Athanase. Sans nier sa foi, qui parait avoir été sincère, sans méconnaître ce que lui doivent de reconnaissance le christianisme et la civilisation pour le grand acte qui a justement immortalisé son règne, des voix éloquentes et non suspectes se sont élevées pour signaler par cet exemple les dangers de la protection que le despotisme fait toujours payer à l'église, et que presque toujours il finit par lui retirer. Rome rappelle une autre preuve de la môme vérité. Elle a vu de nos jours un empereur d'abord restaurateur
du culte et faisant bientôt du pape son prisonnier.
C'est près de Rome que la cause du christianisme fut gagnée dans la bataille livrée par Constantin à Maxence. Nous savons que cette bataille eut lieu sur la rive droite du Tibre, à neuf milles de la ville, dans un endroit appelé les Roches-Rouges {saxa rubrà). Les tufs volcaniques dont sont composés les rochers qui de ce côté dominent le cours du Tibre ont une couleur grise qui tire çà et là sur le violet, et Vitruve donne à cerlains tufs le nom de pierres rouges.
Au delà de l'endroit où la Cremera se jelte dans le Tibre, on voit une plaine assez étendue, dans laquelle la cavalerie qui décida la victoire de Constantin a pu se déployer. C'est là qu'il fôut placer le champ de bataille, non loin du lieu qui vit l'Jiéroïque mort des Fabius. La guerre contre Veïes était aussi une guerre décisive, mais seulement pour Rome. Le monde n'était pas intéressé, au moins dans le présent, à ce que la grande nation étrusque écrasât ou non le petit peuple romain ; mais aux Roches-Rouges il y allait de tout le genre humain comme de tous les siècles.
Il y a longtemps que les environs de Rome ne nous ont rappelé une bataille célèbre. A l'époque des rois, aux premiers âges de la république, le théâtre de la guerre était renfermé dans l'horizon romain; mais depuis lors il a été porté en Grèce, en Orient, en Gaule, en Germanie, dans des contrées qui étaient hors de la portée de ces études locales. Maintenant la
guerre est revenue dans la campagne de Rome, Thistoire objet de nos méditations se rapproche encore une fois de nos yeux, et il semble qu'on voie dans cette campagne déserte, près de ces bords solitaires du Tibre, sur ces collines abandonnées, se dresser les fantômes du passé et de l'avenir, intéressés l'un et Pautre dans ce grand duel des deux champions qui les représentèrent ici. L'avenir, comme toujours, triompha.
L'élu de l'avenir battit le défenseur du passé; la cavalerie de Constantin, ei;nportée par un élan îrrésistible, culbuta les troupes de Maxence ; elles s'enfuirent, vaincues par celte impétuosité. Elles voulurent atteindre, non comme on le dit quelquefois, le pont Milvius, trop éloigné du champ de bataille, mais un pont de bateaux que Maxence avait fait construire, et qui se trouva coupé au moment où il comptait le repasser. Tandis qu'il cherchait à gagner la partie du pont qui communiquait avec la ri\^ gauche, il glissa de son cheval et enfonça dans le limon sous le poids de sa cuirasse. Le genre de mort que Maxence trouva dans sa défaite, Fiesque longtemps après devait le rencontrer dans son triomphe ^ Ce fut la déroute et la dé-
* Au moment où Fiesque venait de s'emparer à main armée du pouvoir souverain, il voulut monter sur une galère qui était dans le port de Gênes. En passant sur une planche, le pied lui glissa, il tomba et enfonça dans la vase, d'où le poids de son armure ne lui permit pas de se dégager. C'était la nuit, personne ne s'en aperçut. Il périt ainsi,^ étouffé sans bruit dans le succès de son usurpation: dénoûmcnt plus
bâcle du paganisme englouti dans les flots du Tibre avec Maxence.
On peut \oir au Valican celle grande bataille retracée avec beaucoup de vigueur par le pinceau de Jules Romain. Constantin à cheval y poursuit les fuyards, qu'il pousse dans le Tibre ; la figure du vainqueur semble avoir été inspirée par un bas-relief de l'arc de Constantin .
Cet arc se rattache, aussi bien que la bataille de Saxa rubra^ a» grand événement qui a changé le monde. Ce -fut le jour où il fut dédié à Constantin que Tempereur, faisant acte de chrétien, ne voulut pas permellre aux soldats de monter au Capitole, où ils devaient', selon Tusage, offrir un sacrifice à Jupiter et l'implorer pour le bonheur de l'empire. A défaut d'autre témoignage, cet arc prouverait combien le christianisme de Constantin était imparfait. Dans ce monument, dont il accepta la dédidace, sont encastrés des bas-reliefs empruntés a un arc de Trajan, et parmi les sujets que ces bas-reliefs représentent, il y a des hommages adressés à des divinités païennes ;* on y voit Trajan sacrifiant à Mars, à Apollon, au dieu Sylvain. Constantin, qui ne permellait plus à ses soldais l'immolation^oîennelle du Capitole, n'en était pas encore à se scandaliser des représentations idolâtriques qui figuraient sur son arc de triomphe.
vraiment poétique et plus moral que le dénoûment inventé par Schiller.
SDITE DE L\ DÉCADENCE 355
Au surplus, ce n'est pas la seule U-ace qui reste des concessions du premier empereur chrétien au culte qu'il abandonnait, mais n'interdisait point et même ne répudiait pas absolumenl. On sait qu'il conserva toujours le titre de grund-pontife, lié si étroitement au culte paien, et dans ses rapports avec l'Église, Constantin ne montra «pie trop qu'il se considérait toujours comme le chef de la religion, La prétention qu'il eut constamment de faire prévaloir, en matière de foi, sa volonlé et sa sagesse impériales était un reslç de cette idée toute païenne, — bien qu'on la retrouve chez des souverains qui se disaient chrétiens, soit dans les pays catholiques, soit surtout dans les États protestants, — qu'à l'autorité civile il appartient de régler la croyance. L'inscription gravée gyr l'arc de Constantin est curieuse par le vague de l'expression en ce qui , touche aux idées religieuses, par l'indécision calculée des termes dont se servait un sénat qui voulait évitM* de se compromettre dans i L'inscription porte que c reur parce qu'il a délivré '.
dit encore la république!) et une inspiration de lai Il paraît même que ces i coup pour remplacer une plicitcment païenne. Ce triompliede Constantin, r nettement le triomphe d
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s'en étonner, quand sur les monnaies de cet empereur on voit d*un côté le monogramme du Christ et de l'autre Teffigie de Rome, qui était une divinité pour les païens? Constantin prescrivit de célébrer le repos religieux du dimanche, et publia un édit sur la manière de consulter les aruspices ; à Constantinople,, il faisait promener dans l'hippodrome sa propre statue, portant une image de la Fortune dans la main. Il tenait donc à cette idolâtrie, la plus impie de toutes, qui consacrait l'apothéose de sa fortune.
Lç paganisme, dont l'arc de Constantin porte Tempreinle, se continua longtemps après lui. Quand Théodose vint à Rome, il la trouva opiniâtrement païenne. Après qu'il eut ordonné de fermer les temples, les images des dieux y demeurèrent, et même ces temples se rouvraient quelquefois. Un préfet de Rome sacrifiait à Cérès ; un autre champion obstiné du paganisme érigeait des autels aux douze dieux con^ sentes. On a reconnu les débris d'un temple de ces dieux au pied du Capitole. Les vieilles superstitions étrusques n'étaient pas abandonnées; le témoignage d'un poêle païen, Claudien, et celui d'un évêque chrétien, Maxime de Turin,* font voir également que les aruspices étaient consultés de leur temps, et lorsque Alaric menaçait la ville, le préfet Pompeianus fit appeler, pour la défendre, des prêtres étrusques qui promirent de diriger le feu du ciel sur les ennemis de Rome. Enfin le fanatisme païen fut encore assez puis-
sant pour faire étrangler une princesse chrétienne, Serena, veuve de Stilicon, et dont la fille avait épousé Honorius, j^arce qu'elle avait enlevé le collier d une déesse et avait osé s'en parera De tels faits, qui montrent les résistances obstinées du paganisme vaincu, ses retours momentanés et les hésitations du genre humain dans la voie nouvelle où il était entré, font comprendre la présence de sujets païens dans Tare de Constantin et Fambiguïté de Finscription qui Faccompagne.
Entre les bas-reliefs qui proviennent d'un arc de triomphe élevé en Fhonneur de Trajan et ceux qui ^ont du temps de Constantin, la différence sous le rapport de Fart est manifeste. Les morceaux d'emprunt sont de la belle sculpture romaine, ceux qui appartiennent à Fépoque de Constantin sont pitoyables. 11 y a là des Victoires qui posent le pied sur des bonshommes grotesques. Ceux-ci représentent des Barbares agenouillés. Le pied d'une de ces Victoires couvre tou le la ja nibe du Barbare * . .
^ On trouvera ces faits cités dans le bel ouvrage d'Ozanam sur la Civilisation au cinquième siècle, auquel TAcadémie française a décerné l'hommage extraordinaire d'une récompense posthume, et qui vient d'être traduit en italien sous les auspices d'un des plus généreux citoyens de la péninsule, Gino Capponi.
* Ces Victoires écrivant sur des boucliers sont tout à fait analogues âTadmirable statue en bronze de Brescia, l'une des merveilles de la statuaire antique, sauf la différence qui existe entre un chef-d'œuvre et une monstruosité. Il est curieux de voir la même donnée reproduite par l'art dans sa perfection et par l'art déchu. Jç saisis cette occasion
358 L'EMPIUE ROMAÎN A ROME
Constantin n'est pas le premier qui ait ainsi dépouillé le passé pour décorer le présent; bien longtemps avant lui, Sylla avait enlevé d'Athènes les colonnes du temple de Jupiter Olympien pour en orner le Capifole. Ces spoliations se sont reproduites à toutes les époques,' et c'est à peine si de nos jours on commence à reconnaître que les monuments appartiennent à l'histoire, et que les siècles aussi ont leur droit de propriété.
Quand on a dépassé le Forum, en s'avançant vers le Colisée, on aperçoit, à sa gauche, trois grands arceaux : dans celui du milieu est une vaste crevasse par où l'œil se plaît à voir tomber la lumière du soleil, se glisser la clarté de la lune, ou briller l'azur du ciel. Au sommet se dressent les arrachements d'une voûte qui n'existe plus; à terre gisent des masses pareilles à des rochçrs précipités par une avalanche. Cette vaste ruine, la plus imposante qui soit à Rome après le Colisée et les thermes de Caracalla, .c'est un tiers seulement de la basilîtjue élevée par Maxence avant sa défaite et dédiée par le sénat et le peuple à Constantin victorieux. Ce monument se lie donc, par la succession de ses deux destinations diverses, à la grande transformation qui s'accomplit
de complimenter le conseil municipal de Brescia sur la belle disposition du musée national qu'il a établi dans les ruines du temple où la Victoire a été trouvée, et sur le bon goût qu'il a montré en laissant croître l'herbe, les fleurs et une riante végétation entre les colonnes du temple. Cet exemple serait bon à suivre au Colisée.
alors. Comme Tempire, il passa en quelques années du paganisme au christianisme, et son histoire est celle de la plus grande révolution morale que 4es sociétés humaines aient vu s'accomplir. La métamorphose de ce monument correspond à la métamorphose que subit l'esprit des hommes. Celle-ci est en quelque sorte rendue visible par le changement de direction qu'éprouva la basilique païenne de Maxence, quand elle devint la basilique chrétienne de Constantin. Elle était'd' abord dirigée dans le sens du Foram, du sud-est ail nord -ouest, comme le prouve uu portique que l'on a découvert à Tune de ses extrémités; en plaçant l'entrée principale sur un des côtés du monument, on en changea le sens en même temps que la destiifiation, et il se trouva dirigé du sud-ouest au nord-est, c'est-à-dire à peu près de l'ouest à l'est, selon l'orientation ordinaire des anciennes basiliques chrétiennes; celle-ci se tourna donc vers le soleil levant, comme les âmes se tournaient vers la lumière naissante du christianisme.
C'est surtout ici que Ton est frappé de la persistance ,des Romains à élever jusqu'à la fin de grands monuments, même quand ils ne savaient plus faire de grandes choses. La basilique de Maxence avait trois cent trente pieds de long sur deux cent vingt pieds de large. Ainsi, la veille du jour où Constantin allait abandonner la vieille Rome pour fonder une Rome nouvelle sur les rives du Bosphore, son compétiteur
Maxence construisait celle immense basilique, qui probablement serait encore debout, si un tremblement de terre ne Teût en partie renversée au quatorzième siècle. Maxence, ce dernier empereur de la Rome païenne, pendant un règne agité de six années, a eu le temps de bâlir deux monuments considérables, la basilique dont je viens de parler et un cirque.
Ce cirque est en dehors de Rome, près de la tombe de Caecilia Metella, et de ruines qui ont probablement appartenu à quelque villa impériale dont il faisait partie. C'était l'usage, nous l'avons vu à propos d'Héliogabale et des Gordiens, que les grandes villas continssent des basiliques, des thermes et des cirques. Le cirque bâti par Maxence lut dédié par lui à son fils, qu'il avait appelé Romulus. La Rome païenne devait commencer et linir par ce nom fatal, comme Tempire d'Occident devait commencer et finir par celui d'Auguste, dont Augustule est un diminutif, l'empire d'Orient par celui de Constantin, la vieille monarchie française par celui de Louis, le même que Clovis; ainsi il est arrivé plusieurs fois que le fondateur d'un empire s'est appelé comme le dernier héritier de cet empire. Le jeune Romulus, étant mort, fut placé au rang des dieux, dans cet olympe qui s'écroulait. Son père lui éleva un temple dont la partie inférieure se voit encore, et le cirque lui-même fut peut-être une dépendance de ce temple funèbre, car les courses de chars étaient un des honneurs que l'antiquité rendait
^nx morts, et sont suivent pour cela représentées sur les tombeaux. Ce cirque a environ seize cents pieds de long, et dans la vallée où il s*êtend^ au pied de la tour crénelée qui fut la sépulture de l'épouse de Crassus, dominé à Thorizon par les montagnes d'AIbano, il se présente avec un certain air de grandeur. C'était pourtant un diminutif de cirque, si on le compare au circus maximus^ car il pouvait contenir quinze mille spectateurs, et le circus fffiaximus en contint jusqu'à trois cent quatre-vingt mille. La construction du cirque de JMaxence est misérable comme le temps auquel elle appartient; mais il est intact, et du grand cirque il ne reste que peu de débris. Le seul intérêt qu'il offre, c'est de montrer presque entièrement conservées toutes les parties dont se composait un cirque, et au dernier jour de la Rome païenne la présence d'un de ces monuments, dont le plus ancien remontait aux premiers temps de la Rome des rois. Tout avait changé dans cet intervalle de mille ans, excepté la passion pour le même divertissement. Cette passion était tellement inhérente au génie des Romains, qu'ils devaient l'emporter à Conslantinople et y construire un hippodrome célèbre par les agitations, futiles dans leur motif, souvent sanglantes dans leurs résultats, qu'y produisirent les factions des bleus et des vertSy hippodrome dont le nom, traduit en turc, subsiste encore dans celui de Vat-meidan, Maxence répara le temple de Vénus et de Rome, qui
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alors ne s'appelait plus que le temple de Rome, fanum Vrbis. Le paganisme des derniers temps oubliait la fabuleuse mère d'Énée; mais Rome était une divinité à laquelle on croyait encore, bien que sa puissance fût près de passer dans le domaine des fables.
Constantin, qui vécut peu à Rome, y fit pourtant construire des thermes sur le Quirinal. Ainsi les thermes, celte expression gigantesque de tous les besoins «t de toutes les habitudes de la civilisation impériale de Rome, paraissent depuis le siècle d'Auguste jusqu'à l'époque de Constantin. Tant que l'empire y est resté, ils n'ont jamais fait défaut à l'empire.
Constantin eut la gloire d'en finir avec les prétoriens que Septime-Sévère avait tenté vainement de détruire. Leur camp fut démantelé. Ce lieu, dont l'enceinte existe en grande partie, perdit son importance <lans l'histoire romaine, où depuis Tibère il avait joué "un si grand rôle, et dut prendre dès lors quelque chose de l'air abandonné qu'il a aujourd'hui. La formidable forteresse où se firent et se défirent tant <i'empereurs est maintenant une paisible vigne des jésuites, retraite rurale destinée à la récréation de leurs élèves, et où l'on ne voit,^u lieu de prétoriens iarouches, que de tranquilles néophytes qui s'ébattent discrètement, tandis qu'un religieux se promène au milieu d^eux en lisant son bréviaire. Constantin, qui devait transporter Rome à Byzance, ne voulut pas laisser derrière lui ce fort de la soldatesque, si longtemps
redoutable aux empereurs* même présents. De plus, les prétoriens avaient proclamé et soutenu son rival Maxence. Constantin vengea donc sa propre injure en vengeant tous les empereurs que les prétoriens avaient massacrés.
Je dois parler d'un grand fait de la vie de Constantin, qui est lié à l'histoire de la Rome antique, car on peut le considérer comme une des principales causes de sa fin : c'est la translation du siège de l'empire en Orient. Le jour où Constantin prit ce grand parti, Tarrêt de mort de Rome fut prononcé. Dans un empire où la centralisation politique était ce qu'elle fut toujours dans l'empire romain, ce qu'elle était devenue surtout depuis Dioclétien et sous Constantin luimême, la présence de l'empereur pouvait seule défendre la capitale contre les Barbares, et on peut •croire qu'elle l'eût défendue. Il tint à peu de chose •que Rome ne les empêchât d'entrer dans ses murs. Alaric s'y prit à trois fois pour y pénétrer. Bélisaire en repoussa Yitigès. Les papes protégèrent la cité de «aint Pierre contre les Lombards, qui pendant trente ans en menacèrent les murailles sans pouvoir les franchir, et plus lard contre les Sarrasins. Conslantinople, qui vit de très-bonne heure les Barbares à ses portes, entre autres les Russes, résista huit cents ans à l'invasion. Rome eût fait de même, et au quinzième siècle il ne se serait pas trouvé là des Turcs pour la prendre. Constantin, qu'une inscription gravée sur
36i UEMPIRE ROMAIN A ROME
son arc de triomphe appelle le libérateur de Rome, en fut le premier destructeur. Dès ce moment, l'histoire monumentale de Rome est presque terminée, et je n'aurai plus guère à raconter que l'histoire de ses ruines.
Une seule chose excuse Constantin. La pensée de transporter en Orient le siège de l'empire n'était pas nouvelle. On l'avait attribuée à César. Il existait une affinilé naturelle entre l'Orient et le despotisme. L'Orient avait attiré plusieurs empereurs. Adrien y avait beaucoup voyagé. Caracalla y avait passé douze ans et y était mort. Dioctétien préférait à Rome, où il ne fit que paraître, le séjour de Nicomédie. Il se sentait là plus à l'aise pour son essai de monarchie orientale. Constantin, qui reprit l'œuvre de Dioctétien, voulut aller la continuer dans un milieu qui était fait pour elle, loin de cette Rome où un sénat bien dégradé sans doute faisait vivre un souvenir de la république, et où l'empire n'avait jamais pu devenir la royauté. Il y fut sans doute encouragé par la situation deByzance, situation qu'il avait eu l'occasion d'admirer pendant le siège qu'il avait fait de sa future capitales Je crois qu'il fut décidé surtout par l'idée qu'une nouvelle religion s'établirait mieux dans une ville nouvelle. Rome était l'asile du vieux paganisme, il s'y retranchait dans les débris du vieux patriciat. La foi qui remuait le monde semblait ne pouvoir ébranler Timmobile rocher du Capitole, et cependant c'est là que cette
foi devait s'asseoir et se fonder. Coi)^tantin ne comprit pas cet avenir .du christianisme. Il céda à la papauté rhonneur de maintenir Rome à la tête du monde. En présence du paganisme qui se cramponnait à Rome, il eut peur d'un fantôme. S'il eût regardé en face ce patriciat décrépit, il en aurait coftipris la faiblesse, et par sa présence il lui eût imposé sa foi. Il devait planter bravement son labarum sur le Capitole et défier le monde de venir l'en arracher. Ses successeurs, toujours à Ra venue et à Milan, quand ils n'étaient pas à Constantinople, livrèrent aux Goths le Capitole, que la république avait défendu contre les Gaulois. Cette plainte n'est pas d'hier. Claudien s'écriait déjà : « Pourquoi le pouvoir s'est-il exilé loin de ses foyers? Pourquoi l'empire est-il errant? »
Laribus sejuncta potestas
Exulat, imperiumque suis a sedibus errât.
Et un poëte du moyen âge disait tristement : « Rome, si tu es esclave, c'est que tes maîtres t'ont abandonnée. »
Aujourd'hui celui qui écrit au milieu des ruines de Rome ne peut se défendre de quelque colère contre l'im politique abandon qui a fait le&plus anciennes de ces ruinés. Et encore ici il admire les sévères justices de la Providence. Rome s'était livrée pieds et poings liés à l'empire, elle s'était rendue sans condition au despotisme. D'abord le vainqueur traita bien
sa captive, puis jl lui fit éprouver les rigueurs de sa cruauté et Tignominie de ses caprices; enfin, las de cette vieille esclave, il la quitta pour une plus jeune et la livra... L'empire a successivement asservi, opprimé, enfin déserté Rome. Les Barbares n'auront pas beaucoup à faire pour l'achever. .