D0K4TIEN
sait des âmes aux édifices. Un monument plus vaste encore que ne devait l'être l'amphithéâtre projeté par Auguste existait, il est vrai, sous la république ; c était le Graftd-Girque ; mais d'abord il datait de la tyrannie des rois étrusques, puis, dans l'origine, il ne se composait que d'une enceinte entourée de gradins appuyés à deux collines. jCe fut César qui le premier lui donna toute son extension, toute sa magnificence, et César, c'était l'empire.
Après Auguste, le projet d'élever un grand. am- ^ithéâlre paraît avoir été abandonné. Tibère bâtissait peu, Caligula bâtissait vite : il construisit son amphithéâtre en bois, car il avait le goût des monuments improvisés, et il n'avait pas le talent de Pantagruel, qui, on n'en peut douter, puisque Rafbelais l'affirnne, fit l'amphithéâtre de Nîmes et le pont du Gard en trois heures. Claude, tout Clapde qu'il était, songeait, dans ses constructions, à l'utilité publique : il créait le port d'Ostie et l'émissaire du lac Fucin, il amenait à Rome l'eau Claudia par un aqueduc de vingt lieues. Il y eut là de quoi occuper tout son r^e. Néron ne songeait qu'à sa Maison-Dorée. Puis vint un temps de trouble, vinrent les règnes éphémères et agités de Galba, d'Othon, de Vîtellius. Aucun de ces empereurs de passage n'eut le loisir de bâtir un amphithéâtre. Pendant cette période de guerres civiles ou plutôt de luttes militaires, ce fut l'empire luimême qui fut l'arène où se combattaient, comme des
gladiateurs condamnés à mort, quelques rivaux ambitieux, non pour amuser le peuple, mais pour le conquérir, car il était le prix du combat.
Il fut réservé aux Flaviens d'accomplir le dessein d'Auguste. Une famille nouvelle avait besoin, défaire de grandes choses pour se fonder, et puis il fallait plaire à la multitude^ il fallait lui faire oublier Tîéron, qu'à ^a honte elle aimait toujours, opposer un monument grandiose aux splendeurs de la Maison-Dorée ; on bâtit le Colisée. Martial, le flatteur outré de Domitien et le premier chanlre du Cotisée, ne s'est pas trompé sur la pensée qui l'avait fait construire, quand après avoir insulté, comme on Ta v"u, les œuvres de Néron, et reproché à sa Maison-Dorée d'envahir les propriétés des pauvres citoyens, il s'est écrié : « Que tout cède à Tampliithéâtre de César ! » Le Colisée est l'œuvre des Flaviens ; tous trois travaillèrent à l'élever, et il figure sur les médailles de tous trois. Il s' difipehii y amphithéâtre flavien; c'est son nom historique, son vrai nom. Celui de Colosseui% dont nous avons fait Colisée, qui a l'inconvénient d'être trop doux pour désigner ce monument sanguinaire et cette masse formidable, ne lui fut donné qu'après qu'Adrien eut transporté dans son voisinage le colosse de Néron, déjà déplacé une fois par Vespasien. Je pense avoir expliqué pourquoi le grand amphithéâtre n'a pas été construit avant Vespasien, et pourquoi il l'a été par lui et par ses fils. Le lieu où il fût bâti me fournira la
DOMIXIË^ 145
matière d'une remarque que je crois impartante. « Vespasien, dit Suétone, bâtit Tamphithéâtre au milieu de la ville^ comme il savait qu'Auguste avait eu Tin-
f tentipn de le faire. » Ces mots, au milieu de la ville^
étonnent : le (îolisée est très-loin du centre de la ville
actuelle, on peut presque dire qu'il est à une de ses
j^lrénnités, et ce passage de- Suétone n'est pas isolé.
^ Tile-Live dit que la prison Mamertirie était au-dessus du Forum et au:milieu de la ville; il y place égal^ ment le quartier d^j^'fnes, Denys d'Halicarnasse le' «lont Palatin et MarfBPe temple de la Paix. Le Forum," le lûont Palatin et le temple de la Paix sont très-proche§ les \ms dee, Sulres et voisins (ites Carines et du tloli^ée* Ce fait, qui n'avait, que je sache, Crappë ^sonne, m'a beaucoup l^appé, car il se lie |i un problème curieux et dffitîcile, lé chiffre de la popula-, tion de Rome. ^
Les opinions sur le chiffre vrai de cette population sont très-diverses. JjCS uns la portent à plusieurs millions, d'aigres la restreignent considérablement. Rome, dit-on, s'étendait jusqu'à Ostie, qui est à une distance de sept lieues, ou à Otricoli, qui est encore plus loin. Cela ne peut s'entendre que du prolongement indéfini d'habitations allant des portes de Rome jusqu'à Ostie ou à Otricoli. A ce compte, on pourrait dire aussi que Londres s'étend à plusieurs lieues, parce que rien n'indique aux yeux la limite légale, la seule qui détermine l'étendue de ce qu'on est convenu d'ap-
146 L'EMPItlE ROMAIN A tlOMË
peler la ville dé Londres. Rome était dans le même cas pendant les trois premiers siècles de l'empire ; elle n'avait aucune limite matérielle, et la limite légale, nous rignorons. Sur quoi pourrions-nous donc établir nos calculs relativement à sa population? Rome n'eut point de limites matérielles avant Aurélien, c'est-à-dire avant le moment où elle allait cesser d'être la capitale Je l'empire. Il y avait bien la vieille muraille des rois, et Ton {^ pris en général, ainsi que Ta fait M. de Tournon dans son très-itltôressant ouvrage, cette enceinte comme la . Uase des calculs sur la population rojnaine; mais cette base est entièrement illusoire, car la vieille enceinte étrusque atait, sous les premiers empereurs, entièrement cessé d'être une enceinte véritable, elle ne comptait .pour rien. Denys d'Halicamasse nous apprend qu'elle était comme perdue dans les maisons et le$ jardins, et les deux morceaux du mur des rois que l'on a a depuis peu retrouvé sur l'Aventin ont montré la vérité de ce témoignage. On voit en effet des murs de maison rencontrer obliquement le vieux rempart ou s'appuyer sur lui. Ailleurs des chambres sont situées des deux côtés de la muraille sur laquelle la maison était bâtie. Dans le jardin des dominicains de Sainte-Sabine, on avait fait servir de parois à l'une de ces chambres l'antique mur de Rome, on l'avait percé pour passer d'un appartement à un autre. Évidemment ce mur était comme s'il n'avait pas été^ et
ne pouvait pas plus servir à limiter retendue de Rome que ne limitent l'étendue de Paris les anciens remparts dont on aperçoit des traces en plusieurs quartiers . Il y avait bien à Rome comme à Londres une limite légale et arbitraire, il y avait des fau* bourgs qui ne faisaient point partie de la ville. Nous savons que le champ de Mars était dans ce cas, puisque les triomphateurs, auxquels la loi ne permettait pas ^'entrer dans Rome avant le jour du triomphe, y attendaient ce jour. Nous ne pouvons dire cependant d'une manière générale où finissait la ville et où commençaient les faubourg^. Nous n'avons d'autre renseignement vrai sur l'étendue de Rome qu'un passais de Mine, qui fait voir que sous Vespasien elle avait treize millet de tour : c'est à peu près l'étendue de la Ri^ç actuelle, qut iie contient pas deux cent mille Aies ; mais la population de la Rome afttîque devait être beaucoup plts considérable. L'univers y aCRuait sous l'empire. Au temps de Trajan, il y avait 250,000' places dans le cirque. 11 fallait trouver moyen d'y fgire tenir cette multitude, que la difficulté qu'on avait à la nourrir montre avoir été immense. Or on ne l'aurait pu, si l'enceinte deJa Rome ancienne n'eût pas dépassé l'enceinte delà Rome de nos jours*. En effet, la plus grande partie de la Rome moderne
^ De laquelle il faut encore retrancher la cité Léonine, bâtie par les papes dans YAger Vaticanus. tn lieu qui s'appelle un champ était né* cesseiremênt hors de la yille.
148 L'EMPIRE ROMIIN A ROME
occupe l'ancien champ de Mars, où il ne se trouvait aucune habitation privée, mais seulement des édifices publics, temples, théâtres, basiliques. Des sept collines, quelques-unes, il est vrai, qui ne sont presque point habitées, l'étaient autrefois : nous le savons pour le Cœlius, où il y avait des islesj c'est-à-dire des agglomérations de maisons qui brûlèrent sous Tibère, et qu'il fit rebâtir ; mais d'autres collines étaient dès lors couvertes presque entièrement de jardins, l'Esquilin par exemple, la plus considérable par son étendue des sept collines. L'espafcequi s'étend des pentes de l'Esquilin au Forum était, j'en conviens, très-peuplé, mais seulement dans le quartier populaire de la Suburra , où la foule indigente qui le remplissait n'avait pas besoin da. beaucoup déplace, et s'entassait sans doute comme il arrive dans nos faubourgs de Paris, auxquels ress^blait la Sliburra. Il ne pouvait en être de mâme dans l'élégant quartier des Carines, dont les habitations opulentes devaient occuper plus de place et ne pas contenir autant d'habitants. Le Palatin avait été envahi tout entier par la demeure impériale, qui, sous Néron, s'était prolongée jusqu'à des points fort éloignés. Le quartier toscan, entre le Forum et le Tibre, était fort populeux, mais tout cela réuni ne donne pas encore un espace assez vasle pour pouvoir y placer la population romaine. Cette difficuté m'avait toujours embarrassé à Rome, et comme poursuivi, jusqu'au jour
OÙ tombèrent sous mes yeux les passages des auteurs anciens qui prouvent que le milieu de Rome était dans la région où s'élève le Colisée. Il mç fut alors démontré que la ville devait s'étendre fort loin au sud par delà le mur d'Honorius, où elle s'arrête aujourd'hui, hors des portes Saint- Jean-de-Latran et Saint- 'Sébastien, et se prolonger le long des voies Latine et i&ppienne autant qu'elle se prolongeait au nord,^ la droite de la voie Flaminienne. J)ésormai6 j'étais tranquille, j'avais trouvé le centre de Rome, et je pouvais loger le peuple romain.
Après avoir 'satisfait ma turii^sité par cette recherche topograpbique, je reviens au Colisée et à sa signiïcation dans l'histoire. D'abord il se lie à la prise dftJérusalepfi par Titift, %'il est vrai que des prisonniers juifs ont été employés à le bâtir. Étrange destinée de ce peuple d'avoir mis la main au plus grand édifice de l'Occident, comme ses pères au palais de Thébes ou^e Memphis ! Par une singulière rencontre, qui fut peut-être intentionnelle, un pèlerin du moyen âge a tracé au-dessus de l'entrée actuelle, en dedans de l'amphithéâtre, une espèce de panorama de Jérusalem. Mais c'est surtout le souvenir des martyrs chrétiens qui consacre cette grande ruine et console un peu des barbaries qu'elle rappelle par un souvenir de dévouement et d'héroïsme. Je ne m'y arrêterai pas en ce moment, j'espère retrouver un jour (^tte page touchante et sublime de l'histoire du Colisée
lorsque j'écrirai les annales de la Rome chrétienne, quand ce ne serait que pour me jiélasser de ces tristes peintures de la Rome impériale. Dès aujourd'hui pourtant, je veux faire remarquer que, même à un point de vue purement terrestre et sans sortir de l'hiatoire politique pour entrer dans l'histoire religieuse, les chrétiens, vieillards, enfants, jeunes femnies et jeunes filles, qu'où amenait là sous la àeWk des lions^ étaient^es seules créatures humaines qui résistassent dans l'empire à une tyrannie devant lai quelle tout ployait. Ils ne conspiraient point, ils Idssaient frapper ces lûaîtres du monde, qui en étaient aussi la honte, par la main daleurs soldats et de leurs affranchis, ou du myns, s'ils coQspiiPaieut, ce n'était pas en tuant, mais en mourant, noti ocçidendo std moriehdOj selon la belle expression de saint Hilaire de Poitiers. Obéissant aux lois tant que leur conscience pouvait y obéir, ils attendaient le jour où on leur demandait de brûler un grain d'encefls devant rimage de l'empereur : alors, sans haine, sans violences, que l'empereur fût bon ou mauvais, ils refusaient, et la dignité humaine était sauvée.
Le temple de Mars Vengeur, bâti par Auguste, avait marqué lavénement du grandiose dans l'architecture romaine : le Colisée y montra l'apparition du colossal, encore avec une grande pureté dans les détails, bien qu'avec un soin déjà moins heureux et une perfection moins exquise. Cependant la différence est bien
DOMITIEH ^ m
loin d'être aussi forte qu'entre un ya[»s de Vii^fle et un Yérs de Slace. L'architecture résiste mieux que la poésie à la décadence de l'âme f c'est qu'elle tieftt moins immédiatement à l'âme.
n me reste à considérer l'amphithéâtre des ^viens dans son rapport avec le troisième empereur de cette famille, avec Domitien. C'est lui^i l'inau- ^ra réellement par une foule de spectacles variés et souvent monstrueux. L' amphithéâtre était une œuvre cruelle*: Domitien avait dans ses instincts tout ce qu'il fîdiait pour faire accomplir complètement au Colisée sa destination de cruauté. Le fils de Yespa^ sien était un génie inventif en ce genre. S'il s'amusait parfois à des spectacles qui ne violaient que la pudeur romaine, comme lorsqu'il faisait courir des jeunes filles dans son stade, s'il se contentait des égorgements ordinaîfes de la naumachie et de l'amphithéâtre, exécutés- en grand, il est vrai, car ils ••mettaient aux prises des flottes, des bataillons et des escadrons entiers de gladiateurs à pied et à cheval, il trouvait moyen, même ces jours-là, de raifiner sur sa barbarie accoutumée par quelque ingénieuse espièglerie. Ainsi un jour, pendant un de ces spectacles, une grande pluie étant survenue, il ordonna que personne ne sortit, et, tout en changeant luimême d'habit, interdit aux autres d'en changer, ce qui augmenta un peu le nombre des victimes de Varène. Ou bien il ordonnait à Glabrio, qui avait
été dans une magistrature collègue de Trojan, de combattre un lion moijistrueux, et le faisait ensuite mettre à mort pour s'être déshonoré par ce combat. Du reste, il était bon prince : un jour les spectateurs s'éiant partagés, ceux-ci demandant un gladiateur, ceux-là un autre, Domitien mit tout le monde d'accord en les faisant combatlte tous deux. « Pouvaiton mieux, dit Martial, terminer cette plaisante al-, tercation? » et il jyoute : « doux génie de notse invincible empereur!» Pline le Jeune parle sur un autre ton de Domitien à l'amphithéâtre : « 11 y trouvait à mpissonner det crimes de lèse-majesté ; il se croyait méprisé, si on ne respectait ses gladiateurs ; il disait qu'en les maudissant on le maudissait, qu'on violait sa divinitéi» L'insensé ! il voulait qu'on le traitât comme un dieu, et qu'on traitât ses gladiateurs favoris comme liii-mêmej^» Mais ce qui plaisait surtout à Domitien, c'était de faire représenter en sa présence des scènes dans lesquelles les souffrances et ' la mort étaient vraies. On ne voit pas que personne s'en fût avisé avant lui.
Nous connaissons cette préférence par les louanges que lui adresse à ce sujet Martial, qui a consacré un livre entier de ses épigrammes à célébrer les spectacles donnés par Domitien, et dont l'enthousiasme pour ce^ innovations dramatiques serait comique, s'il n'était révoltant. Martial, par exemple, parle d'un mime où le personnage principal, qui s'appelait Lau-
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reblus, était mis en crqjx. Ordinairement on se bornait à simuler le Supplice. Juvénal, voulant flétrir l'acteur chargédu rôle de Laureolus, déclare qu'il avait mérité d'être crucifié en effet : on ne le crucifiait donc point réellement ; mais Domitien faisait mieux les choses, il était pour l'illusion complète au théâtre, et Martial aussi, car il trouvé admirable « qu'oji ait abandonné aux dents d'un ours de Calédonie'la poitrine du personnage q]ui cette fois était crucifié pour tout de bon. »
Nuda Caledonio sic peclora prœbuit urso, Non falsâ pendans in cinice Laureolus.
Un autre jour, on donnait une représentation à^Orphée. C'était une pièce à machines, il y avait des effets de scène merveilleux : les rochers marchaient, la forêt semblait courir, on avait rassemblé des animaux de toute espèce, des oiseaux perchés sur les arbres paraissaient écouter le chantre du Rhodope. Le plus beau pourtant, c'est qu'à la fin il fut déchiré par "un ours malhonnête. •
Ipse sed ingrato jacuit laceratus ab ursa.
Quel magnifique dénoûment et quelle agréable plaisanterie I Ces représentations fournissent au poète des réflexions piquantes. Dédale ayant été, à la fin de son rôle, livré à une bête féroce, Martial s'écrie finement : « Ah ! Dédale, en ce moment tu voudrais bien
154 L'EMPIRE EOM^fl^ A ROME
avoir eu tes ailes I » Les faits^ héroïques de Thistoire romaine n'étaient pas oubliés dans ces tableaux, tîu plutôt daQs ces drames et ces meurtres vivants, Domitien faisait représenter au naturel Faction de Mucius Scévola livrant sa main au» flammes. Ici Martial célèbre les vieux temps, bien inférieurs, il est vrai, à ceux où ir vit, « car, dit-il, ce qui fut la gloire dé" l'âge de Brutus est un spectacle et un jeu dans l'arène de César. »
Pour reposer de ces drames pathétiques, il y avait des intermèdes. On voyait paraître dans Tamphithéâtre toute sorte d'animaux féroces apprivoisés par les mansetuarii^ dont l'industrie avait devancé les merveilles qu'on admirait il y a quelques aimées à Paris. C'étaient des léopards sous le joug, des tigres' qui recevaient patiemment des coups de fouet, des cerfs souffrant le mors, des ours la bride, des sangliers la muselière, enfin des éléphants qui dansaient. Les animaux eux-mêmes figuraient dans des représentations mythologiques. On fit servir un taureau à mettre en scène d'une manière complète Faventure de Pasiphaé, et Martial transporté s'écria ? « César, tout ce que chante la renommée, tu le trouves dans ton amphithéâtre! » J'en suis bien fâché, mais voilà les souvenirs du Colisée. Heureusement le Colisée est une ruine, et une admirable ruine. Il faut oublier tout ce qui s'y est passé, excepté la constance des martyrs, et le contempler comme un objet naturel,
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« comme une montagne, comme quelque ^ose de grand et de pittoresque qui n'aurait point d'hist^fre. Chaque siècle a feit tour à tour Tessai de. sa barbarie sur g^ monument, qui nia résisté que par sa masse et son immensité. Le CWisée a été une forteresse au moy^ âge* à Fépoque de la renaissafbe
.^ufie'^ÈRrrière où Ton est venu chercher des pierres pour bâtir dès palais : il a même été un magasin, car Sixte-QiJint voulut le transformer en manufacture de lame et placer des boutiques sous les arcades : on ne ferait pas mieux de nos jours. Clément XI y établit une fabrique de salpêtre. 11 n'est pas vrai que ce soit la religion qui Tait conservé, et c'est bien tard qu'on s'est a^sè d'en faire un lieu de dévotion. Benoît XIV,
•le premier, a eu cette idée au dix-huitième siècle. Néanmoins les profanations de la plus grande ruine de l'antiquité romaine continuent de tios jours sous une autre forme. Pendant la saison de Rome, une foule élégante çt désœuvrée va porter là sa curiosité frivole, son admiration de cornmande et ses phrases apprises dans les livres. Certains soirs, quand le temps est beau et que la lune éclaire bien le Co- Ksée, il ressemble tout à fait à un salon, et il y a presque autant de voitures à son entrée qu'à la porte de l'Opéra. Le jQUty autre inconvénient, on a placé tout proche l'école de tambour. Du temps de Sénèque, on essayait là des flûtes : il affirme que ce bruit ne troublait point ses réflexions ; mais je ne sais si elles
auraient été à l'épreuve des tambpurs. Les tambours ^ passeront ; ce qui ne passera point, c'est le luxe de réparations par lequel on ôte au Colisée tout son caractère. Httrs cetqui était nécessaire. pour l'empêcher de tomber, je-ëésapprouve toutes ces constru0tidftô modernes qui font tache*sui: Tantique et le déparent. Vraiment, en procédant ainsi, on sembl^tre. de l'avis du savant et spirituel, mais peu poétique président De Brosses, qui aurait voulu qu'ofl abatlît une moitié du Colisée pour restaurer l'autre ; a car, disait-il, il vaudrait mieux avoir une moitié d'amphithéâtre en bon état qu'un amphithéâtre entier en ruines. » Ceux qui trouvent le Côté délabré le plus pittoresque ne peuvent être de Tavis de FaimaHe président, car ils pensent que le plus grand mérite d'une ruine est de ressembler à une ruine.
On a dépouillé les murs à demi écroulés du Colisée des plantes et des arbustes qui en accompagnaient si bien la vieillesse. En revanche, on vient de planter des arbres le long du Forum pour masquer autant que possible le grand débris. Jusqu'ici ce sont des manches à balai entourés d'épines qui ne font que couper désagréablement la vue; s'ils grandissent, on sera parvenu à la gâter tout à fait. Espérons qu'un jour de bon sens on se ravisera, et que l'on en fera des fagots.
Les étrangers se donnent parfois ramûsemenl d'éclairer le Colisée avec des feux de Bengale. Cela
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ressemble un peu trop à un finale de mélodrame, el on peut préférer fiomm# illumination un radieux soleil ou les dk^uces lueurs de la lune. Cependant j'avoue que la première fois que le Colisée m'apparut ainsi, embrasé de feux rougeâtres, son histoire me revint vivement à la pensée. Je trouvais qu'il avait en ce moment sa vraie couleur, la couleur du sang.
Stalue et caractère de Nerva. — Forum de Domitien terminé par Nenra.
— Bas-reliefs de la colonne et de l'arc de triomphe de Trajan, ses guerres. — Statues de captifs, triomphes de Trajan. — Trajan ami des lettres, ses bibliothèques, la basilique et le forum de Trajan. — Double renaissance. — Autres monuments de Trajan, sa piété, sa modestie. — Le grand cirque, les gladiateurs, tribut payé au temps.
— Figure et caractère de Trajan. — La légende protégé sa basilique et SB colonne. — Adrien succède à Trajan, l*lotine. ^- Adrien spirituel et méchant ; il en a bien l'air. — Temple de Vénus et de Rome, meurtre d'Apollodore. — Monuments dans les provinces, voyages d'Adrien. — Monuments réparés et détruits, politique jalouse d'Adrien. — Portraits de Sabine et d'Antinoiis, l'art égyptien à Rome. — La villa Adriana, la Grèce à Rome. — Crimes, maladie et mort terrible d'Adrien, son mausolée.
Nous sommes arrivés au commencement du second siècle de Tempire. Voici enfin un souverain parfaitement honnête, Nerva ; un souverain honnête et grand, Trajan,— La vertu monte à Rome sur le trône impérial, elle s'y est fait attendre cent ans.
Nèrva' ne régna pas beaucoup plus d'une année, mais il régna bien et adopta Trajan. Son nom doit être prononcé avec respect et avec reconnaissance par la postérité. Les portraits de Ner va, surtout sa statue du Vatican, donnent l'idée d'un vieux sénateur intègre. Sa figure est maigre et longue, calme et digne. Il est assis, ce qui. convient à un vieillard maladif que ses jambes ne pouvaient plus porter. Nerva a Tair sévère et n*a pas l'air dur. Il fit abattre les ridicules arcs de triomphe de Domitien ; il punit de mort les dltateurs du règne précédent et les esclaves qui avaient dénoncé leurs nTaîtres; c'était justice. En même temps il fut humain, et l'on pourrait dire charitable; non-seulement il donna des terres aux citoyens pauvres, mais pour leur venir en aide il vendit, outre ses propriétés privées et une partie du domaine et du garde-meuble impérial, des/ palais; des vêlements de luxe, des vases d'or et d'girgent. On croit presque lire la vie de saint Ambroise vendant les vases sacrés pour nourrir les pauvres ; en agissant ainsi, Nerva ne cherchait point la faveur du peuple, car par une sage et courageuse économie il supprima des jeux, des spectacles, et même des pompes religieuses. On ne voit pas que les prétoriens aient été pour quelque chose dans l'élection de Nerva, ni qu'il ait rien fait pour les acheter. Celui qu'il leur avait donné pour chef voulut les soulever contre lui. Ils demandèrent à Nerva des têtes; le
vieillard leur offrit tranquillement la sienne; découvrit sa gorge et leur dit de frapper : x était sa manière de désarmer les conspirations. D'autres mécontents avaient conjuré sa perte; il le sut, les fil asseoir à côté de lui au théâlre et leur présenta des épéeSj.en leur demandant si la pointe en était bonne. Simple comme Vespasien, mais aussi libéral que Vespasien était avare, il paraît avoir préféré de même aux splendides demeures du Palatin les jardins de Salluste, où il mourut. On croit qu'il fit don aux citoyens de ceux de Lucullus, purifiés p(ir un si noble emploi des crhnes et de la mort de Messaline, et il écrivit sur la porte du palais impérial œdes publicx^ propriété publique. Nerva, dans un règne si court, n*eut pas le temps de beaucoup construire, et d'ailleurs tout ce dont il pouvait disposer appartenait aux indigents. Le forum qui porte son nom fut réellement l'œuvre de Domitien. Nerva ne put que l'achever, mais le nom de Domitien était si exécré, qu'on donna de préférence à son forum le nom justement honoré de Nerva. J'ai voulu m'associer à cette équitable injustice,' et j'ai renvoyé à ce moment le peu \jue j'avais à dire sur ce forum ainsi que sur le temple de Minerve qui s'y trouvait, et le faisait appeler aussi forum palladien.
Le temps a épargné une partie du mur d'enceinte, des bas-reliefs, une statue de Minerve, à laquelle le forum était dédié, et deux colonnes. Au commence-
NEUVA, TUAJAN ET AMIEN 161
ment du dix-septième,siècle, Paul V fit abattre le portique du temple , dont il restait sept magnifiques colonnes et où on lisait une inscription en l'honneur de Nerva. Des marbres qui provenaient de cette destruction, il orna sa fontaine du Janicule ; c'est un des mille exemples du vandalisme des temps éclairés, qui ont fi^t, j'en donnerai la preuve, beaucoup plus de mal' aux monuments que les temps barbares.
Les bas-reliefs sont d'un goût très-pur et supérieurs à la statue de Minerve. La sculpture en basrelief conserva plus longtemps la tradition du beau que la sculpture en ronde-bosse. On le voit dans diverses églises de l'époque barbare. De même la perfection du bas-relief devance au quinzième siècle la perfection de la statuaire. Il en est ainsi des ornements, des arabesques sculptés. Ce qui était le moins difficile est ce qui a duré le plus tard et ce qui a reparu le plus tôt.
Les bas-reliefs du forum de Nerva représentent des femmes occupées des travaux d'aiguille, auxquels présidait Minerve. Quand on se rappelle que Domitien avait placé à Albano, près du temple de cette déesse, un collège de prêtres qui imitaient la parure et les mœurs des femmes, on est tenté de croire qu'il y a dans le choix des sujets figurés ici une allusion aux habitudes efféminées de ces prêtres.
Le forum palladien nous a ramené à Domitien.
Oublions-le cette fois tout à fait, pour nous occuper II. 11
des grands monuments de Trajan, — sa colonne, sa basilique, son forum, t— et de l'excellent souverain dont ils portent le nom. Son monument le plus historique est la colonne, parfaitement conservée, couverte de bas-reliefs qui retracent ses campagnes, dont le sommet portait sa statue, et dont la base couvrait, son lombeau. Trajan était tout entier dans cet admirable monument, piédestal de sa puissance, trophée de sa gloire, gardien de sa cendïe,
La colonne Trajane a donné le premier exemple et a été le type plusieurs fois reproduit des colonnes triomphales, de la colonne Antonine à Rome, de celle de la place Vendôme à Paris. L'idée de ce monument est pleine de grandeur. D*un soubassement sur lequel sont figurés des trophées, s'élance une colonne en marbre autour de laquelle s'enroulent des basreliefs représentant les principaux événements des guerres de Trajan dans la vallée du Danube, et cette suite de bas-reliefs historiques vient aboutir au sommet de la colonne, où était placée la statue impériale. On peut juger de l'effet majestueux que produisait cette statue par celle de saint Pierre, qui l'a remplacée, La spirale continue que forment les bas-re^ liefs moiitait vers l'empereur victorieux comme Fhomage du mondC) et venait mourir à ses pieds* Nous ne connaissons point par les livres les détails de ces guerres, nous n'avons pas les mémoires de Trajan ni ce qu'avaient écrit sur sa vie et ses victoires Marius
Maximus, Fabius Marcellinus, Aurelius Verus, Statius Valens, iii le poëme sur la guerre dacique composé eu grec par Caninius Rufus ; mais les bas-reliefs de la colonne Trajane sont un magnifique . supplément à l'histoire et à la poésie. Ce sont comme divers chapitres de la vie militaire du successeur de Nerva, qui semblent un grand livire roulé à la manière antique, volumenj et contiennent comme un récit monumental de ses conquêtes dans un pays que les armes fran-i çaises ont récemment visité quand elles ont rencontré vers la Dobrouscha le mur de Trajan.
Cette expédition était très-importante. Sous Domîtien, les populations du Danube, gouvernées pas Décebale, avaient méprisé les aigles romaines. Elles apprirent sous Tr^n ti les respecter de nouveau, et uw^-fefiz-iai fermée pour longtemps à l'invasion . Le Danube fut romain. Il se forma là une population qui s'appelle encore roumaine et parle, aux extrémités de r Europe, une langue née du latin, comme l'italien, le français, le provençal, Fespagnol, à tel point que, dans un Mite sur les Origines de la langue française^ j'ai dû m'occuper d'un idiome usité eh Valachie* Le souvenir de Trajan est resté populaire dahs ces contt*éeSj et il y est devenu presque mythologique. Le tonnerre s'appelle la voix de Trajan j et la voie lactée le Chemin de Trajan. C'est la légende de la conquête et de l'apothéose.
Vingt-quatre tableaux sculptés forment comme une
épopée historique en vingt-quatre chants. Us racontent ou plutôt font voir d'abord le passage d'un fleuve; puis les Romains abattent les arbres d'une forêt pour les besoins de Tarmée et pour prévenir les embûches de l'ennemi; Vient ensuite une ambassade des Daces : les ambassadeurs portent la toge, car déjà les mœurs romaines avaient pénétré chez ces peuples par cette infiltration rapide dont on voit tant de preuves dans l'histoire, depuis Marbode, qui voulait introduire chez ses Germains la discipline des conquérants et un simuFacre de Tempire, jusqu'au Goth Théodoric, qui devait se faire le continuateur et le restaurateur de la civilisation et de la culture latines; mais les propositions des Barbares n'ont pas été acceptées, car ils égorgent leur bétail et combattent. Trajan, après une première victoire, fait respecter les femmes et les enfants. Les Daces, que leur revers n'a point intimidés, osent attaquer les Romains dans leur camp fortifié. Deux espions viennent raconter ce qu'ils ont vu. On passe un second fleuve. Un soldat romain amène un paysan, les mains liées derrière le dos, pour avoir des renseignemenls sur les forces ennemies ou pour le faire servir lui-même d'espion. Une grande bataille est livrée. Nouveau passage du fleuve, nouvelle ambassade. Deux têtes sont portées sur des piques, des têtes d'espions ou de traîtres. Peut-être est-ce une allusion à ce Dace qui fut envoyé pour assassiner Trajan, et dont il n'est
feit mention que dans Tabréviateur Zonoras. Les soldats romainSj^ irrités, brûlent les maisons des Daces. Ils font le camp ; ils en soqt sortis, et on les voit attaquer Tennemi dans ses retranchtmenls. T)n reconnaît parmi eux des alliés barbares à leurs pantalons pareils à ceux que portent les statues de Daces prisonniers dont je parlerai bientôt. Cette fois les Romains ont rencontré une ville à laquelle ils donnent Tassant, et dont la résistance est représentée avec une grande énergie. Un ropdace a été pris, il est aux pieds de Trajan ; mais ses sujets ne se rendent pas pour cela, et ils brtjiltnt leur ville. Quelques-uns sem- 4)leiit prendre du poison. Le blé que les Romains ont pu sauver est apporté dans le camp. Trajan fait à ses soldats la distribution de vivres appelée congiaire.
Après cet avantage, les Romains coupent des arbres et se fortifient de nouveau ; ils radoubent leurs bâtiments pour pénétrer plus avant ou se ménager une retraite par le fleuve ; Tennemi fait un dernier effort et vient encore une fois les attaquer dans leur camp': il est repoussé. Découragés enfin, les chefs apportent des présents et demandent la paix, tandis que la cavalerie romaine poursuit les fuyards dispersés dans la forêt. La tête du roi Décebale est montrée aux soldats dans le camp comme elle sera bientôt montrée dans le Forum romain. Enfin une dernière scène, vive et pathétique, représente les Barbares se retirant de-
vant le vainqueur et entraînant leurs troupeaux dans une région de montagnes, comme l'indique un torrent, loin des lieux habiles : oh. en est averti par la présence de diverses bêtes sauvages. Un homme et une femme qui fuient se retournent ; ils regardent sans doute une dernière fois du côté où était leur village détruit, leur maison brûlée, leur pays envahi et asservi ; c'est ainsi que les derniers musulmans exilés de Grenade se retournaient pour contempler la riante vega, de ce point qui s'appelle encore aujourd'hui le Soupir du Maure.
Les bas-reliefs narratifs de la cokune Trajane nous donnent le spectacle d'une expédition romaine, et nous font faire pour ainsi dire celte campagne avec Trajan. Nous voyons comment on jetait sur un fleuve un pont de bateaux liés deux à deux, comment on palissadait le camp avec des planches taillées en pointe, comment on s'avançait à l'assaut en faisant la tortue, c'est-à-dire chaque soldat se couvrant de son bouclier, de manière que tous les boucliers rapprochés formassent un toit qui protégeait les assaillants contre les projectiles de l'ennemi; on pousse contre une muraille un bélier qui a vraiment une tête de bélier; des balistes placées sur des chars lancent des traits ; c'est une véritable artillerie, et même une artillerie à cheval. Les anciens lançaient aussi des globes de feu dont la nature n'est pas très-bien connue, et des balles de plomb au moyen des frondes. Les frondeurs
étaient de vrais tirailleurs*. On exagère donc un peu, sans parler âes flèches et des javelots, quand on dit que dans l'antiquité on se battait toujours corps à an^ps ; ce qui est vrai, c'est que Tarme blanche était Farme importante et décisive, et que le reste était accessoire. Enfin les sculptures de la colonne Trajane sont elles-mêmes une expression puissante de T énergie guerrière ranimée dans Tempife par l'exemple d'un prince vraiment guerrier. Ce n'est point l'exguise pu» reté des cavaliers du Parthénon, mais c'est la vigueur et la sévérité de Fart romain.
Il est difficile de bien apprécier le caractère de cette sculpture, et il est impossible d'embrasser la suite des faits qu'elle retrace, en la considérant d'en bas; mais les bas-reliefs ont été gravés, et, ce qui vaut encore mieux, moulés en plâtre : quelques-uns de ces plâtres se trouvent à l'Académie des beauxarts de Saint-Luc, et dans la salle du Vatican où est la Bataille de Constantin^ peinte à fresque par Jules Romain, un élève de Raphaël. Polydore Caravage a reproduit plusieurs groupes importants de la colonne Trajane. A Rome, on peut souvent compléter Télude des monuments anciens en visitant les monuments modernes; tout se tient dans sa longue histoire. G est
' Dans les sièges représentés sur les bas-reliefs de Ninive, des balles sont lancées avec une espèce de cuiller : celles-là ne devaient pas être bien redoutables ; mais les balles recevaient de la fronde une grande vitesse, et par suite une grande force, puisque les poètes pouvaient oser dire qu'elles se fondaient en traversant les airs.
ainsi que les arabesques des loges vaticanes remplacent pour nofus et nous font connaître les décorations des palais de Néron, restituées et perfectionnées par le génie de Raphaël. De même entrez sous le portique de Téglise des Saints- Apôtres, et vous trouverez là, encadré par hasard dans le mur, un aigle qu'entoure une couronne d'un magnifique travail. Vous reconnaîtrez facilement dans cet aigle et cette couronne la représentation d'une enseigne romaine, telle que les bas-reliefs de la colonne Trajane voua en oiît montré plusieurs ; seulement ce qui était là en petit est ici en grand. »
Pour achever le tableau de la vie militaire de Trajan, il faut aller regarder d'autres bas-reliefe empruntés à son arc de triomphe par Constantin, qui. en a décoré le sien. Les uns se rapportent également à sa victoire sur Décebale, d'autres à ses victoires en Arménie et chez les Parthes. On voit Trajan haranguer ses soldats avec cette attitude simple et digne dont nous parle Pline. Sur ce point, le panégyrique de l'écrivain est confirmé par le témoignage de la sculpture. L'humanité du bon empereur, tant et si justement célébrée par son aimable ami, est aussi attestée par un de ces bas-reliefs qui représente Trajan distribuant des aliments aux nécessiteux, parmi lesquels, le premier, il comprit les enfants pauvres et les orphelins. On y voit encore une chasse, simple et mâle divertissement très-cher à Trajan et digne d'es-
NERVA, TRAJAN ET ADRlfiN 469
time, quand on le compare aux amusements extravagants ou cruels de Domitien.
Constantin a aussi enlevé à un arc de triomphe de Trajan les statues de prisonniers daces que l'on voit au sommet du sien. Ce vol a été puni au Seizième siècle, car, dans ce qui semble un accès de folie, Lo* renzino, le bizarre assassin d'Alexandre de Médicis, a décapité toutes ks statues qui surmontaient Tare de Constantin, moins une, la seule dont la tête soit antique. Heureusement on a dans les musées, à Rome et ailleurs, bon nombre de ces statues de captifs barbares avec le même costume, c'est-à-dire le pantalon et le bonnet, souvent les mains liées, dans une allilude de soumission morne, quelquefois avec une expression de sombre fierté, car l'art romain avait la noblesse de ne pas humilier les vaincus ; il ne les représentait point à genoux, foulés aux pieds par leurs vainqueurs ; on ne donnait pas à leurs traits étranges un aspect qu'on eût pu rendre hideux : on les plaçait sur le sommet des arcs de triomphe, debout, la tête baissée, Fair triste.
Summo tristis captivus iii arcu.
Ce pouvait être une place d'honneur, car c'est celle des soldats qui représentent la gloire de nos différentes armes sur Tare de triomphe du Carrousel. Deux statues de chefs barbares personnifient surtout énergîquement ces races qui luttaient contre la con-
quête romaine et gardaient leur fierté jusque dans la défaite. Ces statues en basalte noir se voient au fond de la cour du palais des Conservateurs, au Capitole ; Fun des deux Barbares a un nez court et écrasé qui le rapproche des races tartares et rend plus farouche encore Texpression de son visage féroce. Malgré l'analogie de ces deux statues avec celles des cafptife daces qui ornaient l'arc de de triomphe de Trajan, je no veux pas croire qu'elles en proviennent, car l'une d'elles a certainement les poignets coupés. Le vainqueur a mutilé le corps sans pouvoir dompter Tâme. Dsyns l'enfoncement obscur où ils sont placés, derrière une grille en fer qui les sépare des spectateurs, ces noirs et terribles personnages apparaissent comme une me* nace du monde opprimé.
Plusieurs arcs de triomphe furent élevés à Trajan, l'un dans le grand Forum, un autre dans le sien. Il les méritait bien, car sa vie fut une suite de guerres presque toutes heureuses. Le sénat lui avait accordé de triompher autant de fois qu'il lui plairait. Trajan n'abusa point de la permission. Pline, qui parle de sa première entrée triomphale dans Rome, a fait dans son panégyrique une vive peinture de l'enthousiasme universel, et elle doit être vraie : après avoir eu Domitien, on avait Trajan. Pendant ses guerres d'Asie, on l'attendait avec transport. Martial, qui avait tant chanté Domitien, célébrait d'avance le triomphe de Trajan. Il voyait déjà tous les arbres dU Champ-de-
Mars et toutes les maisons illuminées, car les illuminations jouaient un grand rôle dans les fêtes de la Rome ancienne comme de la nouvelle. Rome tout entière lui apparaissait danç la \.oie Flaminienne,
Totaque Flaminià Roma videnda via,
ainsi qu'elle y est tout entière en effet de nos jours, non pour voir le triomphe de Trajan, mais pour voir passer le carnaval, car la voie Flaminienne s'appelle aujourd'hui le Corso. Mais cette attente générale et empressée dont Trajan était l'objet, dont Martial était le très^fidèle, quoique assez indigne interprète, cette attente ne devait pas être remplie. Trajan devait mourir en €ilicie, sans revoir Rome, où ne triompha que son image. Sa cendre seule devait y rentrer pour aller prendre sa place sous la colonne à la fois triomphale et sépulcrale qu'il s'était bâtie. La gloire militaire de Trajan nous a conduits à ses arcs de triomphe, sa mort nous ramène à son tombeau.
La colonne et la basilique trajanes, le forum trajan, furent Tœuvre d'un architecte grec nommé Apollodore. On reconnaît la perfection de Tart grec dans la construction de la colonne, à la manière dont se joignent les tambours de marbre superposés, dans rintérieur desquels est taillé l'escalier. L'idée première du monument est peutnêlre grecque, comme l'architecte. Celui-ci peut l'avoir empruntée à une colonne qui portait à Alexandrie le nom de Paneion ;
mais le Paneiou servait seulement à voir ce qui se passait dans la ville, nulle pensée guerrière et triomphale ne s'y joignait, et c'est là ce qui fait si romain le monument d'ApoUodore \
Une inscription qui se lit encore à la base de la colonne apprend que pour créer son forum et sa basilique, Tràjan supprima une colline qui unissait le Capilole au Quirinal, et il voulut t[ue la colonne qu'il élevait indiquât par sa hauteur Tabaissemeut du sol, qui était de 100 pieds. La colonne Trajane a tout juste 100 pieds romains. C'est un gigantesque étalon métrique. On s'en est servi pour déterminer avec précision le mille romain, et par là on a retrouvé des localités voisines de Rome dont la distance était indiquée par les auteurs. Les inégalités naturelles aplanies, une destination utile unie à la perfection des matériaux et à la beauté de Tart, on conviendra que tout cela est bien romain.
Trajan n'était pas un lettré, c'était un patricien et un soldat, mais il aimait et favorisait les lettres. Il mit au pied de sa colonne deux bibliothèques comme sous la protection de sa gloire, consentant même à ce que par là les trophées sculptés sur la base du monument triomphal fussent cachés ; on reconnaît cette modestie, cette insouciance de toute vanité qui le caractérisait. L'une de ces bibliothèques était grecque,
* En Grèce, on plaçait sur une colonne les statues des athlètes victorieux.
NBRVA, TIIAJAN ET ADRIEN 173
et Taulre latine. Trajan y avait fait placer, ou dans la basilique voisine, les statues des écrivains célèbres, et c'était un grand honneur d'y être admis. Cet honneur s'accordait encore au sixième siècle ; on sait qu'il fut décerné à un poète nommé Merobaude et à notre Sidoine Apollinaire. Ces hommes, dont Tun portait un nom qui trahit sou origine barbare, dontl'autre fut un bel esprit et un évêque de la Gaule, eurent tous deux le plaisir de voir leur statue figurer dans la bibliothèque de Trajan avec les écrivains dont ils étaient les derniers descendants.
La basilique dont je viens de parler est la basilique ulpienne. — Trajan s'appelait Ulpius. — Un cerlain nombre de colonnes ont été mises en place et relevées par les Français. C'était un des plus beaux monuments de Rome, remarquable par son toit en bronze, comme nous l'apprend Pausanias, qui l'admirait. Nous savons qu on y prononçait encore des affranchissements au sixième siècle. Était-ce un hommage au souvenir de celui sous lequel lels Romains avaient pour la première fois depuis l'empire respiré librement * ? Pline disait : « Dans le même forum se rencontrent le principal et la liberté. » Pline avait raison jusqu'à un certain point ; cependant cette liberté qu'il vante ne valait pas celle des esclaves affranchis dans la basilique ulpienne» et qui du moins était irrévocable; c'était une concession que l'on pouvait retirer,
* C'était plutôt à cause du voisinage de Vatrium libertatis.
une liberté viagère qui n'avait d'autre garantie que la volonté et la vie du prince : il n'y a de vraie liberté que dans les institutions libres. Le forum de Trajan embrassait la basilique, la colonne, la bibliothèque, un arp de triomphe, et plus tard un temple, celui de Trajan lui-même ; deux portiques demi-circulaires enveloppaient une des extrémités du forum de Trajan. On en voit encore un reste considérable ; mais il faut l'aller chercher dans l'intérieur des maisons du voisinage, où il est caché. Tout cela formait un ensemble d'une incroyable magnificence. Les débris de la basilique et du forum sont d'une beauté architecturale supérieure à ce qu'a produit l'époque des Flaviens. Le style est plus large, les ornements s'épanouissent avec une élégance plus majestueuse. Il semble voir aussi les âmes se dilater et s'épanouir, et la renaissance de la félicité publique se réfléchir dans cette renaissance de l'art qui fut l'œuvre d'ApoUodore.
On est vraiment stupéfait d'admiration quand on recompose dans son esprit cette basilique, ce forum, ces portiques^ qu'on relève ces immenses colonnes de granit dont une est gisante aujourd'hui sur la place trajane, et qu'on se représente ce que devait être cette architecture dont il reste de si admirables dé* bris, quand on réêdifie ces quatre forums qui se touchaient, tous remplis d'édifices ornés de statues, qu'on va par la pensée de celui-ci à ceux de CéSar^ d'Aiigiiste^ de Nerva, à Tanciien forum si magnifique^
et que le forum nouveau de Trajan effaçait, qu'on se promène en imagination à travers un quartier composé de monuments et un labyrinthe de merveilles. Pline, qui, dans son panégyrique de Trajan, abuse de reloge envers un prince qui le mérite, le loue à la fois d'avoir peu et d'avoir beaucoup bâti. Cependant il faut choisir. J'ai grande envie d'admirer Trajan autant que possible, mais je ne puis dire comme son panégyriste qu'il fut réservé dans la construction des nouveaux édifices, et à la page d'après me récrier sur sa diligence inouïe à élever des temples. Les dissipations insensées des Néron et des Caligula avaient rendu leur manie de bâtir un vrai fléau, un tort envers rÉtat, sévèrement relevé par les historiens, et dont Pline veut justifier son héros, qui n'avait pas besoin de cette justification. Par la sage administration deTrajan, Tordre était rentré dans les finances, les impôts avaient été réduits, et il put construire de superbes monuments sans mériter aucun reproche. Piine lui adresse une louange plus vraie, celle d'avoir entretenu les édifices ancietis-tout en construisant de nouveaux, et d'avoir même réparé les maisons des particuliers. C'était là un genre de construction digtie de l'âme paternelle de Trajan. Il en était de même du temple qu'il éleva à son père adoptif Nerva. Pline dit aArec esprit : « Si Tibère dressa des autels à Auguste, ce ne fut que pour avoir un prétexte d'accuser d'impiété ceux qui attaqueraient la mémoire de ce prince ;
si Néron plaça Claude au ciel, ce fut plutôt pour se moquer des immortels que pour l'honorer, enfin si Titus déifia Vespasien, et Domitien Titus, ils ne voulaient que se faire regarder Fun comme fils, l'autre comme frère d'un dieu. » 11 ajoute : « Pour loi, quand tu mets Nërva au rang des immortels... c'est parce que tu es persuadé que les dieux ont rendu cette justice à ses vertus. » Ceci nous fait comprendre ce que les Romains éclairés pouvaient en4endre par l'apothéose. On déclarait que Ton croyait le mort reçu dans le ciel, admis à partager avec les dieux une immortalité bienheureuse. C'était comme une canonisation païenne, mais réservée seulement aux souverains et aux héros. Le catholicisme, et c'est sa gloire, canonise des mendiants et des servantes. Je ne sais pas ce que pensait Trajan du salut de Nerva ; mais dans le temple qu'il lui consacra je vois un hommage de sa piété filiale et reconnaissante, et là encore je retrouve sa belle âme.
Domitien avait réparé la voie Appienne au delà des Marais-Ponlins, Trajan jeta une voie dallée à travers ces marais; aussi, dans un des bas-reliefs enlevés à Tare de Trajan pour orner l'arc de Constantin, on reconnaît la voie elle-même, figurée par une femme qui tient une roue, et à laquelle Trajan tend la main pour la relever. Trajan, plus occupé de Tutilité publique que de sa propre renommée, se plut souvent à continuer ou à réparer ce que d'autres avaient fait;
NEUYA, TRAJiTN ET ADRIEN 177
il étendit les thermes de Titus et restaura un aqueduc construit par Auguste. II ajouta au port de Claude, près d^Ostie, un bassin qui avait un dçmi-gnille de circonférence, et le peuple l'appelle encore il Trajano. La branche occidentale du Tibre est son ouvrage; Trajan ouvrit au fleuve ce lit artificiel en creusant un canal : c*est aujourd'hui 4a principale communication de Rome avec la mer. Juvénal a, exprimé avec un peu d'emphase l'immensité des travaux combinés de Claude cît de Trajan : « Enfin les vaisseaux entrent dans les bassins qu'embrassent des jetées dont les bras prolongés s'avancent au milieu de la mer et laissent loin derrière eux Tltalie. » L'expression est forte,' mais l'exagération môme du poëte montre aussi bien que les restes existants du double port l'impression que devait produire Tœuvre de Claude, encore agrandie par Trajan.
Il agrandit également le cirque, ajouta à sa magnificence, et dans une inscription se félicita de l'avoir fait assez vaste pour qu'il suffît au peuple romain. Le cirque couvrait alors quatre arpents et pouvait contenir deux cent cinquante mille spcclaleurs. 11 devait plus tard en contenir encore davantage, car ce monument de la passion nationale, celle là iimocente, pour les courses a toujours été en augmentant d'étendue depuis les rois jusqu'aux derniers empereurs et a suivi le mouvement de la population romaine, dont aux diverses époques il e^t, pour ainsi dire, la mesure.
Le caractère d'un souverain se manifeste dans tout ce qu'il entreprend ; un changement introduit par Trajan dans la disposition de la loge de l'empereur lui fait honneur, et a mérité le juste éloge que Pline Ivlf adresse* Auguste avait construit cette loge de façon à être, s'il le voulait, à Tabri des regards du public. Trajan fit abattre cette espèce de rempart de la majesté impériale, ^h^anière à Mre constamment en vue du peuple, qui aimait à le voir. Grâce # ce changement, cinq mille personnes de plus purent jouir du spectacle des courses.
On voudrait que la mémoire d'un empereur aussi humain que Trajan ne fût liée au souvenir d'aucun divertissement cruel ; mais il faut payer tribut à son temps, et- les combats de gladiateurs étaient trop chers au peuple romain, ils étaient entré trop avant dans ses mœurs pour qu'un empereur païen songeât à les supprimer ou môme à les restreindre. Trajan ne le pouvait faire et Ifie le fit point. Pline, le plus doux des hommes, le loue d'avoir « donné un spectacle, non de ceux qui peuvent amollir l'âme, mais de ceux qui sont propres à enflammer le courage, à à familiariser avec de nobles blessures et à nous inspirer le mépris de la mort. » C'est l'opinion de Cicéron, qui était aussi humain que Pline et Trajan. Du moins ce dernier n'imita pas Domitien dans la tyrannie que celui-ci faisait peser, même sur les plaisirs sanglants du peuple, et Pline put le louer de n'avoir point
gêné la liberté des applaudissements, de n'avoir point fait un crime aux cîloyens de prendre en aversion quelque gladiateur, de ce que jamais un spectateur n'avait été donné lui-même en spectacle. Où en était-on venu, bon Dieu ! pour qu'il y eût là matière à admirer ?
Il est une classe de monuments élevés par ïrajan qui échappent à ces études, mais qu'il faut signaler parce qu'ils ont une importance historique, parce qu'ils nous font connaître un des traits particuliers de son gouvernement. Ce sont les monuments qu'il éleva hors de Rome dans les différentes provinces et jusque dans les- pays nouvellement conquis sur les Barbares.
Trajan, né en Espagne, était un provincial, le premier qui soit arrivé à l'empire. Aussi fut-il moins exclusivement Romain que ses prédécesseurs. On put dire de lui qu'il avait bâti dans tout l'univers. 11 existe un arc de Trajan à Bénévent et un autre à Âncône. 11 construisit sur le Rhin un pont de vingt arches et un immense rempart au delà du Danube. Trajan comprit qu'il n'était pas l'empereur de Rome, mais l'empereur du genre humain.
Déjà les monuments donl il fut l'auteur nous ont appris a le respecter et à l'aimer. Il a mérité que Dion CassiuB dît de lui que dans aucun d*eux il n'a versé le sang; il ne s'agit pas du sang des gladiateurs, bien entendu, qui, pour l'historien, ne comptait pas.
iSO L'EMPIRE ROMAIN Â ROME
Si dans cette disposition d'esprit nous arrivons aux buste du sage et bienveillant empereur, du guerrier victorieux, notre première impression sera une surprise et un mécompte.
On voit à Rome beaucoup de portrails deTrajan. Pendant un rè^e long et glorieux, Tamourdu peuple dut multiplier sesc images, et à sa mort nul n'eut ridée de les détruire. Il est peu d'empereurs dont les traits soient mieux connus. Eh bien, surtout au premier abord, la figure de Trajan, ce qui est rare, n'annonce pas ce qu'il a été. Il n'a presque point de front, . rien d'héroïque ni de clément dans l'expression du visage. On ne retrouve pas cet 'air de noblesse et de douceur dont parle Pline, décidé d'ailleurs à tout admirer dans celui qu'il célébrait, même ses crffeveux blanchis avant Tâge, où le panégyriste voyait une preuve de sagesse. C'est ainsi qu'il loue Nerva pour avoir rappelé les pantomimes, et Trajan pour les avoir chassés. Utrumque recte^ dit-il, ce qui peut se traduire par la locution italienne : e sempre bene. Un bas-relief de Trajan à Saint-Jean de Latran montre la noblesse unie à la fermeté et à Tintelligence, aucun de ses portraits ne fait voir la douceur dont parle Pline; mais en y regardant bien, on- découvre dans celte ligure, au premier coup d'œil assez ordinaire, quelque chose d'uni, de modeste, qui convient au Trajan de l'histoire, et cette droiture, cette bonne foi qui, au dire de Pline, se voyait dans ses regards, dans son geste, dans
tout son extérieur ; quanta in oculis^ habitUf gestUy toto denique corpore fides. On finit par éprouver une certaine satisfaction chaque fois qu'on se retrouve en présence de la physionomie sans prétention de cet homme qui porta la sagesse dans le pouvoir et la simplicité dans le triomphe. L*instinct militaire et conquérant de la vieille Rome vivait dans cette âme paisible et forte. Comme il le disait, après avoir vaincu les PaVthes, il eût voulu suivre jusque dans Tlnde les pas d'Alexandre. Trajan cependant ne ressemblait point à Alexandre, biçn qu'il en partageât la moins intéressante faiblesse^ car il était trop grand buveur. Du moins, voulant qu'elle ne nuisît à personne, il avait défendu d'exécuter les ordres qu'il donnerait après ses repas. Au resle, il n'y avait pas plus de ressemblance entre le génie de ces deux hommes qu'il n'y en a entre la tète en somme peu remarquable de Trajan et la tête héroïque du demi-dieu macédonien. Trajan, à ses faiblesses près, — l'amour du vin n'était pas la seule et la plus déplorable, et Pline a été mal inspiré quand il a vanté sa continence, — Trajan était un homme de la trempe de Washington, plus guerrier, parce qu'il avait été, avant d'arriver à la puissance, un général romain et non un planteur de Virginie. De même il repoussait par devoir les ennemis de son pays, car la guerre contre les populations qui menaçaient les frontières de l'empire était moins une guerre offensive qu'une défense anticipée. Seulement le nié-
lier lui plaisait, et il serait allé volontiers avec son air modeste et froid jusque dans Flnde, s'il Tavait fallu. Washington, tout modéré qu'il était et ami de la paix, quand il vit, durant sa présidence, son pays menacé à la fois par TAngleterre et par la France, tint Iranquillement tête à la France et à l'Angleterre.
Sans doute, devant les images de Trajan, on regrette que ce modèle des empereurs n'ait pa* un front plus vaste, un aspect plus imposant; du moins ses traits respirent la candeur et rhonnéteté. Pour moi, je le retrouv^ mieux dans le plus médiocre de ses portraits que dans celui que Pline nous a laissé; cette déclamation élégaifle et un peu recherchée va mal à la simplicité de celui qui en est l'objet. Pline peint mieux Trajan dans ses Lettres que dans son Panégyrique. Pline, qui a quitté sa belle maison de l'Esquilin pour aller remplir les fonctions de propréteur en Asie, consulte Trajan sur toutes les affaires qui lui semblent un peu difficiles. C'est dans cette occasion qu'il liy écrivit la fameuse lettre où il demande à l'empereur ce qu^l doit faire des chrétiens. La conclusion de. Trajan, qu'il faut punir ceux qui s'obstinent dans la confession de leur foi, est selon moi de toute iniquité, elle est contraire à la liberté de penser et de manifester sa pensée : or à mes yeux cette liberté est la plus sacrée de toutes; mais je ne puis nier qu'avec la manière de voir des Romains, non-seulement sous Fempire, mais même sous la république, cette iniquité
'nERVA, TRAJAN et ADRIEN 1^
ne fût inévitable. Les anciens ne s'étaient pas éle^vés à ridée vraie de la liberté de Tindiv^du. Leur liberté, c'était surtout le droit pour la cité de ne pas être opprimée. Seulement, si nous avons une idée supé- S^eure de nos droits, ils savaient souvent mieux faire respecter les leurs. Trajan, ses principes romains admis, montra certainement dans cette affaire une grande modération d'esprit et un vrai désir de -ne yas persécuter. On voit que ce qu'il redoutait surtout éans les^^hrétiçns, c'étaient les membres d'une association. H témoigna des inqciié(udes de même nature contre des associations d'artisalS.'Ici se produit le principe de centralisation absdRie qui étaitle principe de l'empire, et Thorreur des* associations indépendantes, propre à tout gouvernement reposant sur la centralisation.
Dans les réponses de Trajan à Pline, qui, du reste, sont toujours des modèles de bon sens, de gravité, de cette noble concision qu'on a si bien appelée imperatoria brevitasy on voit ce qu'était cette centralisation de l'empire romain. Pline s'adresse à l'empereur sur les plus minces jntéréts d'une ville d'Asie ; l'empereur répond et décide toujours, soit qu*il s'agisse d'un bain que les habitants de Prusium voudraient construire, soit que les citoyens d'Amasie demandent la permission de faire pouvrir un ruisseau fétide. 11 est admirable sans doute à Trajan de trouver le temps de prononcer sur tout cela, il fait preuve d'une prodi-
gieufie activité administrative; mais quel périlleux système que celui où il est besoin que le souverain fasse tout, et dont la perfection suppose un empereur parfait I
On peut dire que Trajan fut cet empereur : comme homme public, je ne sais pas s'il est un reproche qu'on puisse lui adresser; mais lui-même pouvait-il accomplir ce qu'il dit à Pline être son dessein, s occuper du sort den hommes dans chaque lieu? Évidemment non, et pendant ses campagmes j'imagine que bien des intérêls lôcaiîx durent deipeurer en souf*" france, bien des villes attendre la construction d'un bain ou la réparation d'un égouf .
Mais c'était la faute du sy^ème, «on de Thomme. Le système était mauvais, l'homme excellent. Il ftit digne dé porter le nom de très-bon, qu'on n'avait avant lui don'né qu'à Jupiter, et qui lui convenait beaucoup mieux qu*à Jupiter; il mérita qu'après lui on adressât aux empereurs qu'on voulait le plus flatter cette louange : « Plus heureux qu'Auguste, meilleur que Trajan. » Le moyen âge, qui a traduit souvent en légendes bizarres les grands souvenirs de Tantiquilé, a consacré celui que Trajan avait laissé par une légende extraordinaire et touchante. Il a cru, et cela honore les consciences de ce temps-là, qu'un si bon empereur ne pouvait être damné. Un instinct de tolérance que je me sens fort disposé à respecter dans sa naïveté a fait attribuer à Dieu un miracle pour ne
pas lui attribuer une injustice. Le pape saint Grégoire, touché des vertus de Trajan, avait demandé qu'il fût sauvé, etTavait obtenu. Des docteurs ont combattu pour i'irrémissibilité delà damnafion; mais des saints ont accepté le pardon de Trajan. L'Église grecque a mis dans-son rituel cette phrase : « Dieu, pardonnelui comme tu as pardonné à Trajan par l'intercession de saint Grégoire. » Vange de l'école, qui est à la fois un saiût et un docteur, a cherché à expliquer comment on pouvait admettre sans hérésie cette tradition charitable, et c'est pourquoi un autre théologien disciple de saint Thomas, qui était de plus un grand poète et un poëte très-orthodoxe, Dante, n'a pashésilé à placer Trajan dans son Paradis.
Je ne suis pas sorti de mon sujet en racontant celle belle légende, car c'est à elle qu'un des plus remarquables monuments de Rome, la colonne Trajane, et ce qui reste de la basilique plpienne doivent peut-être leur conservation. Au douzième siècle, la municipalité de Rome prit, par un arrêté, des mesures pour protéger ce qui subsistait des édifices construits parTrajan à cause des vertus de cet empereur, qui lui avaient mérité le ciel.
Entre Trajan et son successeur Adrien, la différence est grande. Adrien eut des dons brillants et beaucoup d'esprit; mais il ne fut point un bon empereur, et il fut un empereur cruel. On ne Ta pas assez dit, et Gibbon Ta trop oublié. Cependant son biographe nous
apprend qu'il débuta par faire mourir quatre personnages considérables, ce qui le rendit d'abord trèsodieux, et que dans la suite il en mit beaucoup d'autres à mort, soit ouvertement, soit par des moyens cachés. Adrien fut donc loin d'être un bon prince, quoiqu'il ne fût pas dénué de bonnes qualités^ mais il était mobile, divers et ondoyant, comme parle Montaigne, d'un génie envieux, triste, lascif, rusé, dit son historien, et réunissant tous les contrastes. Son .visage lui-même, qui semble mobile comme son âme, ses portraits, d'une expression si diverse, où on lit tour à tour et quelquefois tout ensemble l'intelligence et la méchanceté, la dureté et la finesse, fonl bien comprendre cette nature complexe, où le mauvais dominait. Tel est r Adrien de l'histoire : ce n'est pas tout à fait celui qui a cours dans les livres, mais c'est le vrai. On vient de voir que j'admire volontiers ce qui mérite l'admiration ; Tadmiration toutefois n'a de prix et de sens que lorsqu'elle distingue ce qui doit être distingué. Il ne faut pas que l'histoire ressemble à ces personnes accommodantes qui disent un peu de bien de tout le monde, et ne veulent se brouiller avec personne, ce qui ôte toute valeur à leurs éloges. C'est ce qu'on a fait trop souvent pour Adrien, qui était un assez méchant homme, un souverain assez ordinaire, et que l'on place sur la même ligne que le grand souverain qui Ta précédé, Trajan, et les deux saints du paganisme qui l'ont suivi, Antonin le Pieux et Marc-
Aurèle, fonnant de ces quatre règnes ce qu*on appelle le siècle des Antoriins, quoique Adrien ne soit pas
plus un Antonin que Trajan,.et, ce qui est le plus
important, ne ressemble en rien aux Anlonins.
Trajan ne voulait point adopter Adrien. Dion Cassius dit même qu'il ne Tavait point adopté, et que lorsqu'on apprit a Rome que Tempereur venait de mourir en Asie, Fimpératrice Plotine, qui aimait Adrien, le fit élire. Quelques-uns prétendirent qu'on avait remplacé Trajan mort dans son lit par un imposteur qui désigna le protégé de Plotine, jouant ainsi, longtemps avant Regnard,lafarcedu Légataire unwer-. sel. Ceci doit être une fable. Ce qui est hors de doute, c'est l'influence de Plotine sur le choix du nouvel empereur. Plotine donna le premier exemple de l'intervention des femmes dans les destinées de l'empire ; nous verrons cette influence reparaître au temps d'Alexandre Sévère et d'Héliogabale.
Bien que Dion dise expressément que Plotine avait pour Adrien un attachement amoureux^ il se pourrait que sa prédilection ail été innocente. Adrien était parent de son mari et avait épousé sa nièce; elle n'avait point d'enfant, et son cœur de tante put s'intéresser à ce séduisant neveu. Il en coûterait de mettre une passion coupable sur celte honnête figure, car Plotine a' r.air d'une honnête et bonne femme. Le peu qu'on sait d'elle confirme celte impression et lé tén>oignage de Pline.. En montant pour la première fois l'escalier
(lu palais, elle dit : « Je prie les dieux qu'ils m'en fassent sortir telle que je vais y enirer. »
Pour Adrien, c'est autre chose; il n'a pas l'air bon, et on vient de voir qu'il ne l'était point. Bien que du même pays et delà même famille, il ne ressemble pas plus à son prédécesseur par les traits du visage qu'il ne lui xossemblàit par Tâme. Trajan est tranquille et posé; Adrien est évaporé, inquiet. Espagnols tous les deux, ni l'un ni Tautre n'a le profil romain ni une physionomie vraiment romaine, Adrien encore moins que Trajan. Avec ses moustaches et ses favoris, îl a Tair d'un moderne ; sa figure, sans gravité, est une figure spirituelle. Le premier des empereurs, il porta la barbe pour cacher une cicatrice, comme on l'a dit de François P', auquel il ressemble un peu de visage. François I*^ protégeait les artistes, ainsi qu'Adrien avait la prétention de le faire; mais il ne les jalousait point, ne se donnait point pour les surpasser, et ne fit point mourir Benvenuto Cellini par rivalité de métier, comme Adrien fit mourir Apollodore.
Nous rencontrons tout d'abord ce trait, qui, à lui seul suffirait pour le faire détester. Adrien avait toutes les prétentions, celle de la poésie, de la prose, de la critique, de l'astrologie. 11 faisait des vers obscurs à l'imitation d'un certain Antimaque qu'il voulait qu'on mît au-dessus d'Homère; il affeclait de n'aimer que les vieux auteurs, préférant Ennius à Virgile. 11 s'était exercé dans tous les arts : il peignait, il modelait, il
chantait et jouait de la lyre. Il paraît avoir été un amateur universel, mais il voulait être plus habile que les artistes de profession, et quand il n'y parvenait pas, il se plaisait à les décrier, à les rabaisser, à les écraser; ut doctiorj risit^ contempsit^ obtrivit^ dit Spartien. Cela n'élait pas très-généreux, car ceux qu'il traitai! ainsi auraient pu lui répondre ce que dit le sophiste Favorinus, à qui ses amis demandaient pourquoi il avait changé sur une critique de l'empereur un mot qu'il aurait pu défendre : « Comment voulez-vous que je ne reconnaisse pas pour le plus docte des mortels un homme qui a trente légions? »
Adrien était aussi architecte et architecte distingué, s'il fut réellement rauteur du temple de Vénus et de Rome, le plus vaste et l'un des plus beaux temples romains ; mais ce temple, qui fait honneur à l'artiste, fut pour l'empereur l'occasion d'une action indigne, le meurtre d'Apollodore. Adrien était allé un jour avec Trajan voir les grands travaux que dirigeait l'illustre Grec, et, ayant lâché quelque sottise, ApoUodore lui dit brusquement, faisant allusion à ses peintures : « Jeune homme, va peindre tes citrouilles, car tu n'entends rien à ceci. » Le jeune homme, devenu empereur, exila ApoUodore, puis, ayant construit le temple de Vénus et de Rome, lui envoya le plan et lui denianda son avis; Texilé manqua celte excellente occasion de faire*sa çoùr et d'être rappelé-. C'était une de ces mauvaises têtes que le malheur ne corrige pas.
Il indiqua à l'empereur une disposition qui aurait permis d'avoir les machines dont on se servait dans les jeux à la portée de l'amphithéâtre, et ajouta : « Quant aux sanctuaires des deux déesses, tu ne leur as pas donné assez de hauteur; si les déesses voulaient se lever, elles ne lé pourraient pas. » Adrien, blessé de l'épigramme, envoya tuer ApoUodore. C'est exactement ainsi qu'eût agi Néron, si Ton eût blâmé sa manière de déclamer ou de chanter. Quand on regarde attentivement la figure d'Adrien, on s'explique et ces amertumes contre ses rivaux et cette sanguinaire vengeance d*un bel esprit piqué. Sa bouche, fine et mauvaise, s'entr'ouvre comme pour lancer un sarcasme à qui ne peut répliquer, ou pour rçpondre à un mot dur prononcé autrefois par une sentence de«îort. Il y a au Capilole deux bustes d'Adrien, placés à côté Fun de l'autre, qui résument toute sa conduite avec les artistes : le premier sourit d un air triomphant à ceux qui Tapplaudissent, Tautre va dicter Tarrèt-de mort de ceux qui Vont critiqué.
De ce temple de Vénus et de Rome, dont on reconnaît très-bien remplacement, il reste d'énormes colonnes ^ quelques très-beaux ornements, et les deux sanctuaires adossés l'un à l'autre où étaient placées les statues des deux déesses. Vénus figurait la comme mère d'Énée et prolectrice du peuple romain. On ne saurait nier que la disposition du double édifice, au* quel on montait par deux étages de degrés, qu'entou-
rait un portique immense, soutenu par de magnifiques colonnes de granit dont on peut juger par celles qui gisent aujourd'hui sur le sol, on ne saurait nier que cette disposition ne fût heureuse et originale. Ce qui subsiste du temple de Vénus et de Rome atteste le goût et la magnificence d'Adrien ; mais le meurtre d'ApoUo^ore gâte tout.
Ce temple était vraisemblablement le plus grand de Rome. Toute la plate-forme avait cinq cents jneds en longueur, le temple lui-même trois cent trente-trois. C'est à peu près la longueur de Sainte-Sophie et plus de la moitié de celle de Saint-Pierre. Le colossal envahit toujours de plus en plus l'architecture de Tem pire. Un gouvernement qui ressemble aux gouvernements de rOrient appelle un art qui prend les dimensions de Tart oriental. La situation du temple de Vénus et de Rome était très-bien choisie. D'un côté il dominait la voie Sacrée et le Forum, de l'autre il regardait le Cotisée. Pour construire ce vaste édifice, on fut obligé de transporter le colosse de Néron ; c'est alors qu*il fut placé devant l'amphithéâtre) on y employa vingt-quatre éléphants. La base du colosse se voit encore.
Pour se former une idée de Tactivité d'Adrien par les monuments dont il fut l'auteur, il faudrait faire comme lui, sortir de Rome, parcourir le monde^ aller visiter tour à tour chaque partie de l'empire romain, car Adrien était toujours en voyage, entraîné par une
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humeur inconstante et un esprit curieux ; partout on doit le reconnaître, il laissait des traces de sa présence : des aqueducs, des ponts, des fontaines, des édifices de toute sorte ; à Athènes, le temple de Jupiter . Olympien, qu'auprès du Parthénon Ton regarde à peine parce qu'il n'est que romain ; à Nîmes, une basilique en rhonneur de Plotine, à laquelle il devait Tempire. Il restaurait un temple d'Auguste en Espagne et relevait le tombeau de Pompée en Egypte. A cet égard, Adrien marche d'un pas plus décidé dans la route que Trajan avait ouverte. Celui-ci avait commencé à s'occuper des provinces ; son successeur les parcourut incessamment. Trajan était un provincial empereur, Adrien fut un empereur cosmopolite ; mais Rome étant le seul théâtre de cette histoire, j'y retourne pour y chercher les œuvres et les souvenirs d'Adrien. y
Il y répara et restaura beaucoup. On cite le Panthéon, les thermes d'Agrippa, le forum d'Auguste. A ce moment, les monuments se sont tellement multipliés à Rome, que désormais les réparations tiendront une grande place dans les ouvrages des empereurs, des plus mauvais comme des meilleurs, de Caracalla comme de Septime- Sévère. Adrien élait un esprit vif et ardent qui avait toujours besoin de faire quelque chose, qui aimait à briller ; puis il voulait séduire l'opinion, que les cruautés par lesquelles il inaugura son règne avaient soulevée : il voulait se faire absoudre
en se faisant admirer. Il faut lui savoir gré de cette vanité où entrait quelque grandeur et de ce remords salutaire qui embellit Rome et Tempire. Du reste, si Adrien conserva et répara, il détruisit aussi. Il fit abattre, au grand regret de tout le monde, un théâtre que Trajan avait bâti dans le Champ-de^Mars, et si bien abaltre, qu'on ne sait où était ce théâtre ; il fit aussi démolir un pont que Trajan avait jeté sur le Danube. On voit là des marques du caractère jaloux d'Adrien, et il est permis d'en signaler un autre indice dans une mesure que les modernes ont trop vantée, Tabandon des conquêtes de Trajan sur le Danube et sur TEuphrate. De plus, il y a dans les musées de Rome deux portraits qui accusent sa mémoire, celui de Sabine et celui d'Antinous.
Adrien fut soupçonné d'avoir empoisonné sa femme Sabine. Son union avec elle avait été l'origine de sa grandeur. Sabine, à en juger par ses bustes, avait, au plus haut degré, ce que nous appelons la distinction. Elle diffère en cela de sa mère Marciane et de sa sœur Matidie. Ces princesses, auxquelles on éleva des temples, ont une physionomie assez vulgaire : Matidie, l'air boudeur d'une petite provinciale. Sa mère Marciane, sœur de Trajan, a été louée par Pline pour sa candeur et sa simplicité ; il a dit d'elle que c'était une personne vraie avant qu'on l'eût dit d'une femme célèbre : illa tua simplicitas^ tua veritas, tuus candor agnoscitur. Tout cela se retrouve dans les bustes de
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la sœur de Trajan ; mais, chez toutes ces femmes de l'honnête famille Ulpia, on ne découvre aucune élégance. Leur coiffure n'est pas tout ^ fait aussi laide que cell|B des princesses flaviénnes, mais elle est encore bien singulière. C'est ce que Stace appelle un monticule de cheveux, suggestumque comm^ et que Juvénal a décrit quand il montre les femmes romaines construisant, étage par étage, l'édifice élevé de leur coiffure. Sabine abuse moins que sa mère et sa sœur de cette mode bizarre. C'était évidemment une personne de goût*, aimant Tesprit ; elle s'entourait d'une société familière dans laquelle se trouvaient des hommes de lettres, à en juger par l'historien Suétone, qui en faisait partie. Ils furent puuis par Adrien à cause de cette intimité, qu'il n'avait pas permise. Ces paroles de Spartieh montrent qu'Adrien ne reprochait rien de grave à Sabine, et que c'était à ses yeux un tort d'étiquette, tout au plus de légèreté. Il se plaignait qu'elle fût d'un caractère chagrin et rude, morosa et aspera. L'expression des traits de Sabine dément l'imputation d'Adrien. Cependant il est possible que cette bouche fine et fière ait quelquefois laissé échapper une irritation que la conduite de son époux justifiait. Du reste, elle l'accompagnait dans ses voya-
^ Une statue du Vatican la représente dans un costume qui serait i)ien étrange pour nous, mais qui ne Tétait point tant à Rome, a\ec une de ces tuniques presque transparentes dont parlent Horace et Juvénal.
ges, au moins elle fit avec Adrien celui d'Egypte, car on lit le nom de Sabine sur une des jambes du colosse d'Aménophis, parmi ceux des curieux venus là pour entendre le son que rendait, au lever du soleil, cette statue, à laquelle les Grecs avaient donné le nom du héros homérique Memnon. Si la figure ingrate de la fille de Titus augmente les torts de Domitien, la noble et spirituelle beauté de Sabine rend plus inexcusable OTCore chez Adrien un égarement qu'il faut bien rappeler, car comment parler à Rome des images célèbre qui se rapportent à son. règne sans nommer Ajiiinoûs ?
C'est un mortel étrange que ce Bythinien, à la fig-ure belle et sombre, dont Adrien fit un dieu après ravoir IdSIsé mourir pour lui avec un dévouement qui relève un peu cette honteuse mémoire. Dion raconte qu'Adrien ayant besoin pour ses enchantements, car il avait aussi des prétentions à la magie, de Tàme d'un suicidé, Antinous s'immola pour lui fournir ce qu'il cherchait. La reconnaissance de Temperéur n'eut point de bornes. Un astre nouveau s' étant montré alors dans le ciel, il déclara que c'était Tâme d'Antinoûs qui apparaissait au firmament, appela de son nom une ville d'Egypte, Antinopolis, et, dit Dion Cassius, remplit le monde de ses images. Il y en a plusieurs à Rome qui sont célèbres. Je n'y comprends point le prétendu Antinous du Belvédère, qui est très-certainement un Mercure; je parle de T Antinous
du Capilole, du magnifique buste en bas-relief de la villa Albanif du buste colossal de la salle ronde au Vatican, de T Antinous q«i est au musée dé Saint-Jean de Latran. Antinous est souvent représenté avec un caractère idéal et des attributs divins qui rappellent son apothéose : à Saint-Jean de Làtran, en Bacchus jeuiîe; au Capitole, en Adonis, selon M. Braun*. I^'idéal nous est fort nécessaire pour nous faire accepter le favori d'Adrien divinisé.
Il est naturel qu'Antinous, qui s'était, disait-on, précipité dans le Nil, ait été représenté sous les traits d'un dieu égyptien. -Dans une statue placée maintenant au Musée Grégorien, le sculpteur a su combiner avec une habileté très-remarquable Fart égyptien et Tari grec, dont le caractère est si différent, at, malgré cette différence, les marier et les fondre en un tout harmonieux. La figure conserve quelque chose de la roideur obligée et de la pose hiératique des statues égyptiennes, et cependant le sentiment de la nature et de la vie s'y montrent visiblement. I^a physionomie triste d'Antinous sied bien à un dieu d'Egypte, et le style grec emprunte à ce reflet du style égyptien une grandeur sombre.
Dans la salle du Vatican où est cet Antinous, on a
* La mort vient d'enlever ce savant, que rendent si regrettable sa fin prématurée, des travaux très-variés, parmi lesquels se placent au premier rang sa Mythologie de l'Art et son ouvrage sur les Musées et les Mines de Borne j enfin une ardeur infatigable d'âme et d'étude difficile à remplacer.
rassemblé un cerlain nombre de statues, la plupart du temps d'Adrien, qui n'ont pas, à mes yeux, le même mérite, mais qui sont toutes des traductions de Tart égyptien en art grec. L'alliance, la fusion dela sculpture égyptienne et de la sculpture gréco-romaine est un des traits les plus saillants de ce cosmopolitisme si étranger à d'anciennes traditions nationales, et dont Adrien, par ses voyages, ses goûts, ses monuments, fut la plus éclatante manifestation. L'invasion de Fart égyptien, qui eut lieu sous son règne, est comme le dernier terme de ce long effort de TÉgypte pour pénétrer dans la civilisation européenne, effort d<mt l'origine se perd dans les âges antiques, et dont c'est peut-être l'occasion de tracer rapidement l'histoire.
Si haut qu'on remonte le passé, on trouve l'Egypte à l'horizon de la Grèce, comme un aslre levé depuis longtemps et entouré de nuages, comme un vieux monde antédiluvien dont on a une vague tradition, et qui inspire un certain respect. L'Egypte était pour la Grèce ce qu'éfait pour les hommes du moyen âge l'antiquité classique entrevue à travers la nuit des temps barbares et un peu ce qu'étaient pour eux les souvenirs bibliques. On croyait qu'il y avait eu aux bords du Nil une civilisation qui avait précédé la civilisation 'grecque^ et d'où elle était en partie venue, que là était l'origine des sciences et des arls. L'Egypte pour les Athéniens du temps de Platon^ c'était 1'»»-
tiquité; c'était aussi TOrient, berceau des mythes et des mystères. Jusqu'à quel point les Grecs s'exagéraient-ils ce qu'ils devaient à FÉgypie? C'est ce qui jfi'est pas encore bien éclairci ; mais ils pensaient lui devoir beaucoup.
L'art grec et Tart égyptien se rencontrèrent avant qu'Alexandrie eût été fondée, et quand il n'y avait de grec en Egypte que la colonie de Naucratis ; déjà sous Nectanebo, un peu avant Alexandre, l'art hellénique avait atteint et modifié le vieil art égyptien, et Rome fournit de cette antique influence un curieux exemple dans deux lions de basalte \ sur la base desquels on lit écrit en hiéroglyphes le nom du roi Nectanebo. Dans cette sculpture bien égyptienne, on sent déjà le souffle de Tart grec. La pose de ces lions est la pose roide et monumentale des lions à tête humaine de Louqsor; la crinière est encore de convention, mais la vie est exprimée, les muscles sont accusés avec un soin et un relief que la sculpture purement égyptienne n'a pas connus-
Ce fut dans Alexandrie, ville égyptiennegouvernéepar des rois grecs, ville grecque sur la terre d*Egypte, que se trouvèrent décidément en présence les deux civilisations et les deux arts. Les civilisations ne se mêlèrent point, ni les littératures. Les Égyptiens demeurèrent Egyptiens, et les Grecs, Grecs. Quoi qu'on en ait dit,
^ Ces lions ornaient la fontaine de VAcqaa Felice, sur la place dei Termini, On les a transportés dans le Musée Grégorien.
nbrta; thajan et adrien 199
en philosi^hie recelé d'Alauindrie est purement grecque, ou du moins très-peu orientale. Théocrite et Callimaque ignorent la langue et récriture de TÉgypte, et les prêtres égyptiens continuent de tracer des hiéroglyphes sans se soucier qu'il* y ait au monde un Homère ou un^ Hérodote; mais dans Fart il n'en est pas tout à fait de même, et chose singulière, la présence de Tart grec, qui partout ailleurs, par exemple, est une cause de perfectionnement, un principe de beauté, est en Egypte une* cause de décadence, un principe de laideur. La statuaire égyptienne et la sculpture hiéroglyphique du temps des Ptolémées se reconnaissent tout d'abord à leur infériorité, quand on les compare à ce qu'elles étaient sous les Pharaons. Je ne reviendrai pas sur les causes de cette anomalie. J'ai eu l'occasion de les indiquer en passant dans une autre partie de ces études ; mais on peut constater le fait sans sortir de Rome, en allant regarder successivement les admirables hiéroglyphes de l'obélisque de Thoutmosis III qui décore la place de Saint-Jean-de-Latran, et ceux qui datent du temps des Ptolémées, au Musée Grégorien.
Quand TÉgypte fut devenue province romaine, les Romains se trouvèrent en contact avec elle, et la sculpture qu'ils avaient reçue des Grecs fut appliqu(!ie au bout d'un certain temps, et surtout sous Adrien, à reproduire à sa manière les types égyptiens. J'en ai déjà dit un mot à propos d'une statue d'Antinous : j'y
reviendrai tout à l'heure; mais il faut auparavant indiquer quelles avaient été avant cette époque les importations de l'art égyptien à Rome, et ses influences.
D'abord l'ËgypIe put induer indirectement sur les Romains par l'intermédiaire des Étrusques. Les Étrus- [\omains, étaient en- VÉgyple, Pour la resuffît de parcourir le leur de lotus y repaits des vases en terre u étrusque, dont on a ins ce musée un fac- :ienne, aussi bien que lient dans plusieurs Lijours dans le m'ëmc s sépulcres des Tar- ■e parfaitement semitées dans l'intérieur les ornements sacer- 1 étrusque à Cervetri, le centrale du Musée Grégorien, on reconnnit des figures dont la ressemblance avec cerlaines figures symboliques égyptiennes est trop grande pour être fortuite, entre autres dos femmes avec de grandes ailes éployées qui descendent jusqu'à leurs pieds. Enfin des scarabées, sur lesquels se lisent de véritables hiéroglyphes, achèvent do
prouver les communications de TÉlrurie et de l'Egypte, comme les vases, les portes, les peintures sépulcrales, «^ les bijoux étrusques rendent indubitable l'action de l'art égyptien sur Tart étrusque.
Outre ce qui a pu venir de l'Egypte aux Romains par cette voie indirecte, eux-mêmes ont conquis et gouverné ce pays après les Grecs. Quels produits der l'art égyptien a introduits dans Rome cette conquête ?
Les Romains ne daignèrent prendre aux Égyptiens que leurs obélisques. Ces fortes masses de granit leur plaisaient. Ils s'en servirent pour décorer leurs cirques, une fois pour orner une sépulture impériale", une autre fois pour fournir une grande aiguille à un cadran solaire, une autre enfin pour simuler le mât du vaisseau dont ils avaient donné la forme à Pile Tibérine. Outre leâ obélisques enlevés à TEgypte, les Romains en commandèrent pour leur propre compte, comme le prouve celui de la place Navone, que j'ai mentionnée, et qui porte, écrits en caractères hiérogliphyques, les noms des Flaviens. Quant aux statues égyptiennes, les Romains ne semblent pas s'en être souciés beaucoup. Celles qu'on a trouvées à Rome provenaient en général des temples consacrés à des divinités égyptiennes, et y avaient été apportées avec le culte* de ces divinités par suite de l'invasion *de la religion d'Isis et de Sérapis, invasion tantôt combattue, et tantôt tolérée, dont je ferai plus lard Thistoire*.
* Parmi ces statues, il faut signaler les lions qui gardent Tescalier du
202 L'EMPIRE RaMAIN A ROME
Au temps d'Adrien, la sculpture égyptienne fut l'objet d'une plus grande faveur. Adrien en goûta le mérite, grâce à son éclectisme universel, et, par son ordre ou pour Juî plaire, les artistes firent de Tégyptien comme ils faisaient du grec. On a rassemblé dans une salle du Musée Grégorien une collection de ces contrefaçons romaines de la sculpture de l'Egypte. Sauf TAntinous dont j'ai parlé, les produits de cette sculpture d'imitation, bien, que datant d'une époque encore brillante de l'art romain, ne sauraient le disputer à leurs modèles. Pour s'en convaincre, il suffit de les comparer aux statues vraiment égyptiennes qui remplissent une salle voisine. Dans celles-ci, la réalité dû détail est méprisée et sacrifiée; mais les traits fondamentaux, les linéaments essentiels de la forme sont rendus admirablement. De là un grand slyle^ car employer l'expression la plus générale, e'est le secret ^ de la grandeur du style , comme a dit Buffon. Cette élévation, cette sobriété du génie égyptien ne se retrouvent plus dans les imitations bâtardes du temps d'Adrien. Les divinités de rÉgypte n'ont pas plus conservé leurs types que leurs attributs. En voulant singer l'égyptien, on tombe dans la roideur sans arriver au sublime, et, au lieu de quelque chose de puissant et d'expressif, on produit quelque chose d'insignifiant et de mort : copies ef-
CapHole, et qui, bien différents de ceux dont j'ai parlé, quoique^trèsbeaux ausst, sont purement égyptiens.
facées où disparaissent dans la séoheresse et la froideur la grandeur sévère et la vie énergique, biefh qu'enveloppée, de la statuaire égyptienne.
Tel fut l'art égyptien à Rome sous Adrien. L'art grec, ce modèle constant et jamais égalé de Fart romain, ne pouvait manquer d'être de mode à une époque où, selon Texpression de Juvénal, Rome était devenue une ville grecque, et sous un empereur qu'on * appelait dans sa jeunesse le petit Grec, on devait cherchera le reproduire ; mais la sculpture du temps d'Adrien se reconnaît à je ne sais quoi de poli, de glacé, qui est à Phidias ce que Fléchier est à Bossuet.
Adrien était dans toute la force du mot un touriste. Je l'ai dit, il y avait en lui de i'homme moderne. Sa curiosité était infatigable ; il voulait tout voir et tout lire sur ce qu'il avait vu. Je ne sais nul autre personnage dans Tântiquilé dont on ait raconté qu'il avait gravi une montagne pendant la nuit pour allervoir un lever de soleil. Or c'est ce qu'Adrien fil dent fois : l'une de ces deux ascensions était cellQ de TEtna, que nous' tous qui avons été en Sicile devions faire après lui. Cette passion pour les lieux célèbres qui nous pousse à travers le monde, sans autre but que d'aller voir ce dont nous avons entendu parler, celte passion toute moderne inspira à l'empereur Adrien la pensée de rassembler dans sa villa de Tivoli des imitations et des souvenirs de ce qui l'avait le plus ,
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frappé dans ses voyages, et surtout dans son voyage d'Athènes. Athènes était pour les Romains ce que Rome est pour nous. On voyait dans cette villa le Pœcile, le Prytanée, l'Académie d'Athènes et aussi le temple de Sérapis, à Canope. Adrien y avait placé la vallée de Tempe et jusqu'à la région fabuleuse des enfers. C'était un peu comme le palais de Sydenham, où Ton* passe de la cour égyptienne à la cour grecqpe et à la cour mauresque. On reconnaît encore plusieurs de ces reproductions savantes : le Pœcile avec son double portique, le bassin sur lequel on imitail les fêtes delà ville égyptienne de Canope. M. Canina pensait que les principaux monuments imités dans Içi villa d'Adrien étaient disposés de manière à rappeler la situation relative des monuments originaux dans la ville d'Athènes ; mais il ne faut pas y chercher, je crois, une imitation trop iîdèle. Spartien dit qu'Adrien donna des 7ioms célèbres aux différentes parties de sa villa, ce qui n'indique point lîjiïtention d'une reproduction exacte. La vallée de Tempe et surtout les enfers ne pouvaient être bien ressemblants. •
Aujourd'hui ces imitations, alors modernes, de ce qui était déjà des antiquités, sont devenues Aes antiquités à leur tour. Les curieux vont visiter la villa Adriana comme Adrien était allé visjter Canopa ou le Pœcile. Grâce à lui, on trouve réunis dans un petit espace des débris qui rappellent un double passé. Ces
KERVA, TRAUn ET ADRIEN 3^5
débris, entremêlés de grands arbres et dominés par les montagnes de la Sabine, forment un ensemble plus pittoresque et plus '" ' e, qu'au
temps d'Adrien. Ce qu'il ; ans-cette
collection de copies et d't . Les dé-
tails savants se perdent d e ruines
qui enveloppe tout d'un cl t et indé-
finissable. Enfin ce besoi insi des
souvenirs empruntés à divers climats et à plusieurs âges,qui a donné naissance à la villa Adriana,fait comprendre comment, tandis que s'en allait l'énergique sentiment de la vieille patrie romaine, commençait à poindre dans les âmes ce sentiment collectirqui devait embrasser l'humanité. Chez Adrien, c'était seulement un intérêt d'imagination, un amusement égoïste de la curiosité qu'on ne saurait confondre avec la sympathie universelle, mais qui l'annonçait.
Voici une bien remarquable justice de la Providence. « Après ses voyaces, Adrien, dit Âurelius Victor, voulut se retirer dans sa villa pour jouir de toVt ce qu'il y avait fait. » 11 ne méritait pas d'en jouir, car, repris par la cruauté qui marqua les commence- ^ ments de son règne, il avait fait périr encore deux hommes innocents, et il trouva dans sa villa, œuvre de sa vie, résumé de ses voyages, espoir de. ses deriiière.<^nnées, I* malédiction d'une de ses victimes, qui l'y attendait et le supplice de ne pouvoir mourir. . Ceci mérite d'être raconté.
Adrien avait commencé à souffrir de la maladie qui devait lui être fatale, quand il fit mettre à mort un vieillard de quatre-vingt-dix ans, Servianus, avec son petit-fils Fuscus, qui en avait dix-huit. On ne voit pas ce qui put porter Adrien à cette cruauté, à moins qu'il ne se souvînt après trente ans que Servianus avait fait connaître autrefois à Trajan les désordres de son neveu et ses dettes. Ce serait une bien longue rancune; mais le meurtre d*Apollodore montre qu'Adrien était rancunier. Quand on alla égorger Servianus, le vieillard se fit apporter du feu, et ayant brûlé quelque encens, il s'écria : « Dieux immortels ! témoins de mon innocence, je ne vous demande qu'une chose, c'est qu'Adrien, quand il le voudra, ne puisse mourir I » Servianus fut exaucé, et ce fut dans sa villa de Tivoli qu'Adrien, arrivé à un état qui lui rendait la vie insupportable, éprouva le genre de châtiment qu'avaient appelé surlui les dernières paroles de Servianus.
Citons Dion Cassius, qui avait vu une lettre d'Adrien dans laquelle il disait quel tourment c'est de désirer la mort en vain. Adrien était atteint d'un double mal, Thydropisie et des pertes de sang continuelles. Il crut s'être guéri par des sortilèges, mais bientôt Teau revint, le sang recommença à "couler, et comme « son élat allait empirant et qu'il éprouvait une mort de chaque jour, il voulut mourir et implora souvent le poison et le glaive ; mais il ne put obtenir de personne
qu'on lui obéît, bien qu'il promît des richesses et rimpunité. Alors il envoya chercher Mastor, un barbare de la nation des lazyges qui, ayant été pris à la guerre, lui était utile dans ses chasses à cause de son courage et de sa force ; par offres et menaces, il décida cet homme à lui promettre qu'il le tuerait, et il marqua au-dessous de sa mamelle gauche, avec certaine couleur, un lieu que son médecin Hermogène lui avait désigné, afin qu'étant frappé là mortellement, il pût expirer sans souffrir. Et cela même n'ayant pu lui réussir, car Mastor, troublé de ce qu'il allait faire, s'était enfui plein de terreur, Adrien gémit amèrement sur cette maladie et sur son impuissance à recevoir la mort, lui qui avait pu la donner aux autres. »
Adrien languit quelque temps encore dans la villa qui vit ce long supplice, et dont le charme ne put l'adoucir : supplice mérité, que retracent les beaux débris de cette villa , aujourd'hui en ruines, parmi lesquels croissent de grands cyprès, et que rappellent aussi les portraits d'Adrien. Sa bouche, qui avait dicté d'homicides arrêts, semble encore s' entr' ouvrir pour laisser passer le sang qui devait l'inonder à ses derniers moments. Cette mort, semblable à celle que la tradition attribue à Charles IX, lui aussi ami des arts et faisant des vers, cette mort fut celle de l'aimable Adrien. Le sénat, toujours courageux contre les empereurs défunts, refusait de décerner à celui-ci les'
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honneurs divins ; il ne les accorda qu'aux larmes d'Antonin et aux menaces des soldats. Les cendres de Tempcreur mort à Baies, qui avaient été déposées provisoirement dans une villa de Cicéron, furent apportées à Rome et placées dans le mausolée colossal qu'Adrien avait fait construire pour les recevoir.
Sauf le temple de Vénus et de Rome, conçu dans sa vanité d'artiste et comme un défi adressé à ApoUodore, Adrien n'a point élevé à Rome de monument qui eût un but d'utilité publique, point d'aqueduc, point de basilique, de bibliothèque, de forum, comme Trajan. Presque tout ce qu'il bâtit, il l*a fait dans un sentiment personnel ; j'en excepte le temple de Trajan et celui de Plotine ; il ne pouvait du reste se dispenser de cet acte de reconnaissance, quand il en érigeait à sa tante Marciane, à sa cousine Matidie, à toutes les femmes de sa famille, excepté à Sabine, son épouse. Son mausrfée était une œuvre d'orgueil et d'égoïsme : il voulut, comme Auguste, reposer dans une de ces gigantesques sépultures de l'Orient. 11 avait dû voir dans ses voyages la fameuse tombe de Mausole, une des sept merveilles du monde. Le mausolée d'Adrien était encore un souvenir et une reproduction d'un édifice célèbre, comme les constructions de sa villa.
Le pont qu'il bâtit fut entrepris aussi dans une pensée purement personnelle. Tout à côté était la pont triomphal qui conduisait à la voie Auréliaj le
sien, inutile au public, ne conduisait qu'à son tombeau : c est le pont qu'on traverse pour aller à Saint- Pierre ; à une arche près qui est moderne, rien n'y a été changé que les parapets. Les anges du Bemin ont remplabé des statues probablement d'un meilleur goût qui le décoraient. Les outres ponts de la Rome antique n'ont pas été aussi bien conservés ; mais chaque pont de la Rome moderne correspond à Tun d'entre eux, . et même, quand on a établi un pont en fil de fer, on ^lui a donné pour base les piles du Ponte-Rotto^ élevé "m moyen âge sur les fondements du pons Palatinusy qui fut achevé sous la censure de Scipion l'Africain. Scipion l'Africain et un pont en fil.de fer, voilà de ces £Oï\içastes qu'on ne trouve qu'à Rome ! De même les irois acjueducs qui abreuvent la villa sont trois âque« ducs antiques réparés ; les routes d'aujourd'hui suivent la plupart du temps Iç tracé d'une voie romaine; dans l'intérieur de Rome, sans parler du Corso, que nous savons être la voie Flaminienne, plus d'une rue moderne marque la direction d'une rue antique, comme plusieurs églises indiquent la place d'un temple. Rome, qui a tant changé d'aspect, est pourtant, à quelques égards, la Rome d'autrefois. Il en est surtout ainsi pour les voies de communication, ce qui se continue le mieux à traversées siècles par l'habitude de passer au même endroit.
Du reste, il fallait bien qu'Adrien songeât à se donner une sépulture. Le mausolée d'Auguste était
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rempli, et il ne se souciait pas d'aller en intrus dans le temple des Flaviens remplacer Domitien.
L'œuvre d'Auguste fut surpassée par son imitateur. Le soubassement du mausolée d'Adrien est un carré dont chaque côté a. presque un tiers de plus que celui du mausolée d'Auguste. On a appdé au moyen &ge tout Tédifice la masse d* Adrien {la mole d*Adriano)y C'est en «ffet une masse imposante que cette énorme tour sur laquelle l'œil s^arréte toujours avec admiration, soitqu*on la voie s'élevant sévère et majestueuse au-dessus du lit profond oit coulent les eaux jaunes du Tibre, prêtes à s'enfoncer tortueuses entre les rives abruptes que garnissent des maisons noires et délabrées, soit qu'aperçue d'un autre côté, au bout de grands prés sauvages, elle dessine, en regshrd du dôme de Saint-Pierre, sa silhouette robuste sur le cid enflammé du couchant. Et cependant nous n avons aujourd'hui que le squelette du monument : quand au sixième siècle Procope le vit encore dans toute sa ma* gnificence, il était revêtu de marbre de Paros, entouré de colonnes, et une saillie circulaire portait des statues admirables, au dire de Thistorien ; on peut en Juger par le faune Barberini, qui orne maintenant la belle collection de Munich. Procope vit les premières mutilations de cet édifice, déjà devenu une forteresse, ce qu'il n'a pas cessé d'être jusqu'à nos jours : les troupes grecques qui le défendaient lan* cèrentdes statues sur les assaillants; ces assaillants
* énerva; trajan et adrien 2ti-
ètaient des Goths. Ce ne furent pas les Goths qui furent les barbares ce jour-là,
Oa a dit que le buste colossal d'Adrien, conservé «a Vatican, est un fragment de la statDe impériale qu'on suppose avoir été placée au sommet de Tédifice, de même qu'une statue d'Auguste se dressait au faite de son mausolée ; mais il me semble que cette statue d'Adrien n'eût pas été en rapport avec le monument*. D'ailleurs il parait bien que celui-ci était surmonté par la piyma^ cette énorme pomme de pin m bronze qu'on voit dans les jardins du Vatican. L'emploi d'une pomme de pin pour décorer un tombeau n'a rien d'extraordinaire; la pomme de pin formait Textrémité du thyrse bachique. Un tel ornement rappelait le culte de Bacchus et les mystères où ce dieu jouait un rôle funèbre. J'ai signalé ailleurs le sens des bacchanales représentées sur les tombeaux, et qui font allusion à la vie future révélée dans l'initiation à ces mystères.
Ceci rend raison de cette célèbre pigna qu'au moyen âge l'on avait placée à l'entrée de l'ancienne basilique de Saint-Pierre, comme on le voit dans une curieuse peinture de l'église de Saint-Martin ; elle avait frappé Dante, qui lui compare la tête d'un géant. Ceux qui avaient mis là ce symbole bachique en ignoraient le seny païen; cela n'était pas toutefois aussi singulier
* Ëile était dans la niche placée à l'entrée du mausolée <
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que de'figurer, comme on à fait au quinzième siècle, des sujets mythologiques, tels que Taigle enlevant Ganymède et Jupiter en cygne auprès de Léda, sur la grande porte en bronze de Saint-Pierre, où Ton peut s'en édifier encore. Il semble au moins qu'une telle tolérance aurait dû vendre moins sévère pour quelques nudités beaucoup plus innocentes qu'un zèle bien grand et un peu tardif a fait, dans ces dernières années, voiler par d'affreux et ridicules petits jupons.
L'intérieur du mausolée d'Adrien était massif, saut deux chambres sépulcrales, les corridors inclinés qui y conduisaient et les soupiraux; c'est exactement la même disposition que dans la grande pyramicfê d'Egypte, où il n'y a non plus que deux chambres sépulcrales avec quelques vides au-dessus pour diminuer la pesée de l'énorme amoncellement, des corridors et des soupiraux traversant cette masse et destinés à renouveler l'air, — r analogie des pyramides avec ces grands monuments funèbres, et preuve nouvelle que les pyramides étaient des tombeaux. A côté de la pignuy dans le jardin du Vatican, sont deux paons en bronze qui proviennent également du mausolée d'Adiien. Je pense qu'ils y avaient été placés en l'honneur des impératrices dont les cendres devaient s'y trouver. Le paon consacré à Junon était le symbole de l'apothéose des impératrices, comme l'oiseau dédié à Jupiter celui di3 l'apothéose des empereurs, car le mausolée d'Adrien n'était pas pour lui seul, mais,
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c^me avaient élô le mausolée d'AugusIe et le temple des Flaviens, poui* toute la famille impériale. Des inscriptions placées à Textérieur indiquaient les noms de ceux dont leB restes avaient été déposés dans le Djpusolée. Ces inscriptions e:|dstaient encore à la fin du s^i4ème siècle ; le pape Grégoire XIII les fit arracher, et employa le marbre des table^es à décorer Saint-Pierre. Détruire des inscriptions pour avoir quelques morcescux lie marbre de plus, c'est vraiment une des plus grandes barbaries qu'on puisse commettre, surtout aux yeux d'un menérd4e r Académie ^les inscriptions. Les papes qui ont placé tant d*in$crip- Hons à tous les coins de Rome auraient au -moins dû respecter celles que l'antiquité a laissées.
Un pèlerin allemand du moy/en âge a recueilli les épitaphes des divers personnages de la famille des Antonins qui ont pris successivement place dans le mausolée d'Adrien : injustice du hasard ! celle de Marc- Aurèle avait péri, celle de Commode était conservée.
Le mausolée d'Adrien a, dans les temps modernes, une histoire encore plus importante et plus longue que le Colisée. Depuis le cinquième siècle^ce tombeau gigantesque a été la forteresse de Rome. Bélisaire la défendit contre les Goths. Au dixième siècle, elle fut occupée par Théodora et Marozia, ces femmes qui donnaient la papauté comme Plotine donnait l'empire, et par Crescentius, ce précurseur de Cola Rienzi, qui, quatre siècles plus tôt, rêva aussi la résurrection de la
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république romaine. Clément VII y a été assiégé pst les troupes de Charles-Quint, et si Ton en croit Ben- Tenuto Cellini, de là fut tiré par lui le coup qui termina lès jours du connétable de Bourbon. Aujourd'hui le monument que se disputèrent tous les chefs cks factions romaines au moyen âge est un corps de ^rde français; dépouillé de tout caractère historique, il a perdu même le privilège d'être le théâtre de la girandola, ce feu d'artifice qu'on tire le lendemain de Pâques, et qui, éclairant par intervalles cette masse sombre et faisant resplendir les noire^eaux du Tibre, produisait un effet que rien ne peut remplacer. Le sommet de la ruine antique est déshonoré par urfb habitation moderne : au-dessus des créneaux dont le moyen âge l'avait hérissée, on aperçoit un cadran d'horloge entre des persiennes. Elle a perdu son nom dans l'usage ordinaire et s'appelle le château Saint- Ange à cause de la statue de bronze érigée en mémoire de l'archange Michel, qui de là, pendant une peste, apparut un jour au pape saint Grégoire, remettant son glaive dans le fourreau pour avertir que la contagion allait cesser ; légende poétique, mais moins belle que les paroles du général français qui, sommé de se rendre, répondit : « Je me rendrai quand l'ange de bronze remettra son épée dans le fourreau. » De tous ces souvenirs, le plus touchant est celui des deux premiers Antonins, dont les cendres ont consacré le mausolée d'Adrien. Chaque fois que les yeux s arrê-
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tent sur le plus grand* des édifices romains ^encore debout dans son entier, on se félicite qu'il soit resté un pareil monument de la mémoire de ces deux hommes, mémoire la plus pure et la plus sainte qull ait été donné à des sonverains de léguer aux hommages de l'histoire et aux bénédictions du genre humain.
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