CLAUDE, CALIGULA ET KÉRON
SOUS Néron s'accomplir le plus odieux de ses crimes, le meurtre d'Agrippine* meurtre manqué et repris à plusieurs fois, et qui se termine par un tableau que Ton ose à peine regarder, Néifon accourant vers le cadavre nu de sa mère, le contemplant et le touchant, louant ceci, blâmant cela, toujours avec sa prétention de connaisseur et d'artiste; puis il eut soif et il but! Il y a plus de trente ans, jouissant pour la première fois du spectacle de ces bords incomparables, je ne pouvais, au milieu de leurs enchantements, écarter leurs souvenirs, et sortant des Champs-Elysées de Virgile, qu'on a cru relrouver dans ces lieux dignes d'un tel nom, je m'écriai :
A voir ces frais coteaux, ces bords délicieux. Qu'ombrage le figuier, que le pampre couronne. Ces sommets verdoyants qu'un air pur environne, Ces contours arrondis pour le charme des yeux, Ces flots si doucement roulant leurs plis humides,
Semblables aux plis gracieux D'une robe d'azur qu'à la clarté des cieux Déroule en se jouant une des néréides ;
A voir ce jour si doux, si radieux, Ce jour qui semble fait pour éclairer les dieux,. On se croirait encore au sein de TÉlysée
Mais cette terre, où nous cueillons des fleurs, De sang humain est arrosée, C'est la terre des douleurs, C'est la terre de l'homme, et du crime, et des pleurs. Néron sur cette plage a fait tuer sa mère, Et cette île à nos pieds, c'est l'île de Tibère *.
• Voyage atix Enfers de Virgile.
Galba, son carajcière et ses portraits ; lieu de sa mort et de sa sépulture. — Othon continue la Maison-Dorée, et aspire à continuer Néron. — yilellius> service que son buste a rendue sa renommée. — La guerre civile à Rome, siège et incendie du Capilole. — Fin de Vitellius. — Vespasien, son caractère et sa pliysionomie. — Réaction contre la mémoire de Néron, le colossa de Néron transporté, le temple de Claude restauré, le Colisée remplaçant le lac de Néron.
— Vespasien relève le temple de Jupiter Capitoiin, molif politique.
— Le temple de la Paix, la paix sous l'empire. — Titus, son arc de triomphe, les Juifs à Rome. — A-t-il mérité sa réputation? — Beauté de Titus. — Thermes de Titus construits sur la Maison-Dorée.
C*est par un singulier abus de langage qu'on a appelé les douze premiers maîtres absolus de Rome les douze Césars. César n'a pas fondé une dynastie, il n'a eu qu'un héritier. Tibère, successeur du petit -neveu de César, n'a plus rien de son sang. Caligula descend, il est vrai, par les femmes de Julie, fille d'Auguste; mais Claude" est un neveu de Tibère. Avec lui, Tem-
GALil, 0TH05, TITELLICS, TESPâSIE:^ ET TITUS 71
pii*e sortit une seconde fois de la famille de César ; il rentra dans la ligne féminine de cette famille par ^'éron, anrière-petit-fils de Julie. On voit combien le principe de succession était incertain. Caligula régna^ quoique Tibère eût laissé un fils et lui eût légué Tempire. Caligula, Claude et Néron sont déjà les élus de la soldatesque. Après Néron, la race des Césars fut entièrement éteinte. Dès ce moment, Télection ou Fadoption transmit Tempire, où Thérédilé ne fut jamais permanente. Ce gouvernement auquel, comme dit Dion Cassius, il n est personne qui ne pût prétendre, n'offrait pas les avantages de la succession régulière des monarcbies ; révolutionnaire de sa nature^ il ne connut que Thérédité du despotisme.
Les descendants d'Auguste ont tous quelque chose de ce beau profil césarien que, par un jeu étonnant du sort, deyait reproduire après tant de sièdes le premier empereur des Français ; mais avec Galba commence une nouvelle série de princes, empereurs d'aventure qui n'ont plus une goutte du sang d'Auguste ou de Livie, et dont les traits sont nouveaux comme lorigine. Bien que Galba prétendît descendre de Jupiter et de Pasiphaé, Vitellius de la déesse Vilellia et de l'ancien roi mythologique du Latium Faunus, ils ne durent leur grandeur qu'au choix des armées et à la docilité de la multitude; leur fabuleuse extraction n'y fut pour rien.
Aussi toute ressemblance extérieure avec Auguste
OU Tibère a disparu de leurs images. Galba a ce nez crochu dont parle Suétone. C*est un vieillard chauve, il avait soixante-treize ans quand il monta sur le trône. Son visage, sombre et dur, est sans noblesse, mais ne manque pas d'énergie. En effet, son caractère montra quelques traits de Tancienne physionomie du général romain. Dans le mot adressé par lui au soldat qui se vantait d^avoir tué son rival Olhon : « Qui te Ta ordonné? » on retrouve la tradition de la discipline antique. Galba dit aussi aux troupes qui réclamaient ses largesses : « J'enrôle les soldats et ne les achète point. » Malheureusement l'avarice, qui fut un de ses vices honteux, peut avoir dicté ces mots autant que la fermeté. Cette fermeté est le seul beau côté du caractère de Galba, cl la haine qu'elle inspira aux prétoriens le seul Irait qui honore sa mémoire. C'est sans doute ce qui Ta fait appeler un grand citoyen par Juvénal, hyperbolique cette fois dans la louange comme il Test plus souvent dans la satire ; mais il ne faut pas oublier que chez Galba la fermeté était accompagnée d'une cruauté que les haines qu'elle souleva purent alléguer pour se justifier. Quand les légions d'Espagne l'eurenj proclamé, il marcha sur Rome précédé par cette double réputation de sévérité et de barbarie; on racontait que les commandants de places qui avaient hésité à le reconnaître avaient été égorgés avec leurs femmes et leurs enfants, et qu'il avait fait massacrer des milliers de soldats désarmés.
Il s'élait arrêté en chemin pour mettre a mort sans jugement plusieurs personnages considérables. Sa marche fut ralentie par ses meurtres, taidum Galbx iter et cruentum. Pour son avarice, on en citait des exemples incroyables qui vont bien à la vulgarité de ses traits, comme celte route lente et sanguinaire dont parle Tacite s'explique par leur dureté. On ne peut se défendre d'une certaine émotion en voyant la triste fin de ce vieux soudard cruel et débauché, qui, s'il fut un faible empereur, dominé par ceux qui l'entouraient et dont il toléra toutes les iniquités, montra au moins une certaine vigueur contre les indignes soldats qui commençaient à perdre les vertus militaires au moment où ils usurpaient le pouvoir politique. Déjà Corbulon s'était plaint que leur lâcheté lui était. plus à craindre que le courage de l'ennemi : pourquoi eussent-ils aimé à braver les fatigues et les périls pour une patrie qui n'était plus, ou pour un empereur comme ceux qu'ils faisaient?
Plutarque, qui a daigné écrire la vie de Galba, la termine par ces mots : « 11 ne laissa personne qui regrettât le gouvernement de son empire, mais bien plusieurs qui eurent pitié et compasion de sa mort. »
Pour ma part, j'éprouvais cette pitié peu mêlée d'intérêt, quand, dans mes promenades au Palatin et au Forum, je suivais pour ainsi dire à la trace les incidents de sa chute misérable et de sa mort tragique. Je ressentais en môme temps un profond dégoût pour
ces soldats' qui l'égorgèrent sept mois après l'avoir proclamé, parce qu'il marchandait avec eux sur le payement de l'élection, et pour cette foule qui regarda pendant le meurtre et applaudit après. Tacite nous a laissé de la mort de Galba un récit détaillé dont Texactitude topographique permet, quand on est sur les lieux, d'assister pour ainsi dire à l'événement.
Galba est sur le Palatin, il adresse des sacrifices et des prières à ces dieux qui, selon la forte expression de l'historien,' ont déjà passé à un autre empereur. Galba n'ose affronter l'armée, il envoie vers elle .Pison, cet intéressant jeune homme qu'il venait d'adopter, et qui allait périr cinq jours après son adoption. Pison harangue les cohortes de service du haut de l'escalier par où on descendait du palais dans le Forum. Des messagers sont envoyés vers un corps d'élite de l'armée d'IUyrie qui campait sous le portique Vipsanien, c*est-à-dire le portique d'Agrippa, là où est maintenant le palais Doria, par conséquent à une assez petite distance du Palatin; d'autres, au camp des prétoriens, dont nous connaissons l'emplacement, près de la porte Nomentane, aujoûrdMiui la Porta Pia. Les prétoriens menacent les envoyés de Galba et arrêtent l'un d'eux. Au portique d'Agrippa, ils sont reçus à coups de javelot. Les troupes de Germanie hésitent. On avait été les chercher dans le temple de la Liberté, ce lieu dont le nom figure si étrangement au milieu de ces luttes pour l'empire. Cependant la plèbe
.tout entière, à laquelle se mêlaient des esclaves, envahit le palais où Galba demeurait toujours,* ignorant ce qui se pasisait au dehors. Le palais retentit de clameurs discordantes qui demandaient la mort d'Othon, le supplice des coupables, comme celte tourbe dans l'amphithéâtre aurait, par caprice, demandé la mort d'un gladiateur. Tout cela n'avait rien de sérieux, car, ajoute' Tacite, « le même jour ils devaient demander le contraire avec un égal emportement ; mais c'était un usage reçu de flatter le prince, quel qu'il lut, par des acclamaHons désordonnées et un enthousiasme apparent. » Entouré de sa cour tumultueuse. Galba balance entre deux parlis, sortir du palais ou y rester. Autour de lui, les avis sont partagés et s'expriment avec violence. Tout à couple bruit se répand qu'Othon ^d été tué; c'était un piège tendu à Galba pour Tfirttirer hors du palais. Alors les applaudissements et Tenthousiasme redoublent. « Des chevaliers et des scna* leurs, téméraires depuis qu'ils ne tremblent plus, brisent les portes du palais et s'y précipitent pour se montrer à Galba; » on a reconnu Tacite. Galba se décide à sortir. Il prend sa cuirasse ; mais comme au milieu de celte foule en désordre le vieillard ne peut se tenir sur ses jambes, on le place dans une litière et on remporte ainsi.
Pendant que ces choses se passaient au Palatin,. datis la demeure impériale, Othon, sans que Galba s'en doutât, avait été proclamé empereur dans le Fo-
rum à deux pas de lui ; présent au sacrifice qu'avait offert Galba, Othon s'était retiré, sous prétexte d'aller voir une maison qu'il voulait acheter. Appuyé sur le bras d'un affranchi, il traverse le palais de Tibère, sort par les derrières du Palatin, descend au Velabre, grâce à ce détour arrive au Forum, caché, selon quelques-uns, dans une litière de femme, et gagne le Milliaire d^Oi\ au-dessous du temple de Saturne. On a découvert, il y a peu d'années, la base de cette pierre milliaire, centre de toutes les voies de Tempire, et elle est placée en effet au-dessous du temple de Saturne, dont il reste plusieurs colonnes. A côté du Milliaire d'Or était l'ancienne tribune aux harangues, dont la base aussi a été retrouvée. C'est là qu'Othon fut salué empereur par vingt-trois soldats, qui, le prenant sur leurs épaules, l'emportent, fort^ inquiet du nombre de ses partisans, au camp des prétoriens. Pendant le trajet, qui ne put durer beaucoup plus d'un quart d'heure, une vingtaine de spldats, peu décidés, se joignent à son cortège. Arrivé au camp, les prétoriens, qui avaient besoin d'un chef pour renverser Galba, prennent celui qu'on leur apporte, le font monter sur la tribune militaire d'où ils viennent de renverser la statue de Galba, et rangent les drapeaux et les aigles autour de lui. « Othon étendait les mains vers les soldats, leur envoyait des baisers, se prosternait devant la foule, faisant tout ce qui est d'un esclave pour régner. » On vient dire
alors à Olhon que le peuple s'arme et veut défendre Galba. « Hatons-nous, s'écrie-t-il, el prévenons ce danger. »
Pendant ce temps, Galba était descendu dans le Forum. « Les basiliques et les temples étaient remplis, Taspect du Forum lugubre ; chacun se taisait. Les "Visages étaient étonnés, les oreilles ouvertes à tous les bruits. Ce n'était ni le tumulte ni le calme, mais comme le silence d'une grande crainte et d'une grande colère, » dit Tacite. Pison avait rejoint Galba et venait mourir avec lui. Les mauvaises nouvelles arrivaient de toutes* parts. Les conseils les plus contraires se croisaient. Les uns, les poltrons, disaient qu'il fallait rentrer au palais, le5 autres monter au Capitole, le plus grand nombre s'établir dans les Rostres, c'étaient les nouveaux Rostres établis par César à Textrémilé méridionale du Forum. Les anciens Rostres, placés à l'autre extrémité, au pied du Capitole, venaient de voir Othon salué empereur. Dans ceux-ci, Cicéron avait parlé contre Catilina, dans les autres contre Antoine. Maintenant Catilina s'appelait Othon et Antoine Galba, mais il n'y avait plus de Cicéron. Le fameux il est trop tard^ qui est le mot de toutes les révolutions rapides, échappe ici à Tacite. « Comme il arrive, dit- il, dans les délibérations malheureuses^ on jugeait le meilleur le parti qu'il n'était plus temps de prendre. »
Galba flottait enlre les diverses déterminations
qu'on lui proposai!, tandis que dans sa litière il était poussé çà et là par les ondulations de la foule. Alors parurent les soldats qui venaient du camp avec Ot6on. « Ni l'aspect du Capitole, dit Tacite, ni celui des temples qui dominent le Forum (c'étaient le temple de la Concorde et le temple de Saturne, dont les ruines ou les restes le dominent encore), ne les peuvent arrêter. » Us dispersent le peuple et s'élancent vers Galba, qui était à Tautre bout du Forum. Par suite du trouble de ceux qui le portaient, le vieil empereur est précipité; il roule à terre près du lieu où Curtius avait plongé dans le gouffre : un soldat lui coupe la gorge, d'autres déchirent ses bras et ses jambes, que ne protège pas sa cuirasse, ou frappent le cadavre, déjà décapité. L'infortuné Pison est arraché du temple de Vesta, situé tout près du Forum, là où est l'église de Saint-Théodore ; on l'égorgé, sa tète et celle de Ciralba sont portées sur des piques, à côté des aigles. Cette scène de l'empire romain est encore plus hideuse que les scènes de notre Terreur, qu'elle rappelle, car «i des têtes furent portées par des misérables dans les rues de nos villes, on ne les vit jamais à côté des drapeaux de nos armées.
Voici ce qui surpasse tout : ce peuple, ce sénat, qui i^oulaient défendre Galba, et que ses meurtriers ont chassés du Forum, se précipitent au camp pour leur rendre grâces de ce qu'ils ont fait, pour insulter Galba, pour baiser la main d'Othon ; mais dans ce moment,
<5omtne pour punir c^ lâches citoyens, on apprend que Vitellius a pris les armes. Ainsi tant de bassesse sera perdue. En se prosternarit devant le vainqueur et en outrageant le vaincu, on n'a rien fait; voici un autre <^ncur*rent'qui peut-être l'emportera. Alors viennent toutes les terreurs de la guerre civile, alors on regrette celles mêmes de ces guerres qui ont laissé un souvenir funeste. L'empire s'est maintenu, dit-on, sous Jules César, sous Auguste, la république se fût maintenue sous Pompée et Brutus; mais comment faire des vœux pour Vitellius ou pour Othon ? Voilà où l'on en était venu, voilà la* paix et la sécurité qu'avait amenées Tempire.
Du Forum encore ensanglanté, Othon fut porté, par-dessus les cadavres, d'abord au Capitole, puis au palais impérial, où le premier il arriva par un égor- ^ement. Il permit de brûler les corps de Galba et de Pison, et de leur donner un tombeau. Un certain Argius, autrefois esclave de Galba^ ramassa son corps, «qui avait subi mille outrages, et alla lui creuser une humble sépulture dans les jardins de son ancien maître ; mais il fallut retrouver la tête : elle avait été mutilée et promenée par les goujats de l'armée. Enfin Argius la trouva'le lendemain, et la réunit au corps <léjà brûlé.
Les jardins de Galba étaient sur le Janicule, près de la voie Aurélienne, et on croit que le lieu qui vit le derniier dénoûment de cette affreusie tragédie est
celui qu'occupe aujourd'hui la plus charmanle pro- *menade de Rome, là où inclinent avec tant de grâce sur des pentes semées d'anémones et où dessinent si délicatement sur- Tazur du ciel et des montagnes leurs parasols élégants les pins de la villa Pamphili. •
J'ai peu à dire sur Othon, qui ne régna pas tout à fait trois mois, et dont la mort, l'événement le plus remarquable de son histoire, n'eut pas lieu à Rome. On sait que, sans être réduit aux dernières extrémités, entouré de soldats dévoués, dont un, pour lui prouver leur affection, se tua devant lui, il se décida tranquillement à- mourir j^ar dégoût, dit-il, de la guerre civile, et plutôt, je pense, par dégoût de la vie. Ce dernier sentiment peut s'expliquer chez un voluptueux blasé comme Othon. Ce qui est sûr, c'est que ce voluptueux, cet efféminé montra dans son suicide, précédé d'un paisible sommeil, cette résolution calme, cette préoccupation du sort des autres qui rendent si admirable la fin de l'austère Caton d'Utique. La fermeté qu'il devait déployer dans sa mort, Othon en avait fait preuve, ce qui est plus extraordinaire, dans plusieurs circonstances de sa vie. Parvenu à l'empire, il ne s'endormit pas au sein des délices, il montra de l'habileté et de l'énergie; mais rien ne fut changé dans son extérieur, ainsi que nous l'apprennent ses bustes. 11 conserva pendant son règne rapide cet aspect mulièbre dû au soin qu'il prenait d'effacer sur son visage les signes de la virilité
et à rhabilude de remplacer §a chevelure appauvrie par une chevelure artificielle, adaptée avec tant d'art qu'on y était trompé. Les rares portraits d'Olhon le montrent en effet d'une beauté régulière et douce, sans barbe et avec un arrangement de cheveux qui le fait d'abord reconnaître. Et le même homme savait parfois marcher en avant des aigles, portant une cuirasse de fer, des vêtements et la chevelure en désordre, horridus et incomptm^ bien difEérent de sa renommée, dit Tacite, et j'ajouterai de ses portraits. Il faut avouer que si Othon avait, comme l'assure Juvénal, un miroir dans son bagage de guerre, il ne s'en servait pas tous les jours.
Olhon n'eut le temps d'élever aucun monument ; mais la première signature qu'il donna, l'expression est de Suétone, fut pour consacrer une somme considérable à l'achèvement de la Maison-Dorée. On a peine à le comprendre, se donner comme le continuateur de Néron était un moyen de popularité. Le bas peuple, pour flatter* Othon, rappelait Néron, et luimême joignit ce nom au sien dans ses premiers actes. Oui, il y avait une portion du peuple de Rome à qui la mémoire de Néron resta longtemps chère. Longtemps encore après le jour où il avait péri, il y eut des hommes fidèles à cette exécrable mémoire qui portèrent sur son tombeau les fleurs du printemps et de l'été. Comme je l'ai dit, la populace aimait cet empereur, qui chantait, dansail, déclamait devant elle, et
82 LEMPIRE ROMAIN A ROME
.courait dans le cirque pour Tamuser, qui haïssak le sénat, menaçait de le détruire et de livrer les armées et les provinces aux affranchis. L'alliance de la tyrannie et de la démocratie corrompue est naturelle. Du reste on peut croire que ces fleurs apportées au tombeau de Néron l'étaient par des esclaves et des affranchis aux cœurs d'esclaves, mais que le peuple véritable ne partageait point ces honteux regrets, car la mort de Néron fut une joie publique, el les plébéiens (plebs) coururent toute la ville coiffés du bonnet de la liberté.
Othon, tout dépravé qu'il était, montra quelquesunes des qualités d'un empereur et mourut admirablement; mais Vitellius, qui lui succéda, fut la honte de l'empire. On avait eu des souverains cruels et insensés, on eut un souverain crapuleux, ce qui ne l'empêchait pas d'être cruel. Sur le champ de bataille de Bedriac, Taspect des nombreux soldats morts dans la lutte, triste spectacle qui arrachait des larmes aux légionnaires, ne Témut point. Il fut joyeux, dit Tacite, qu'indigne cette insensibilité, et Dion Cassius nous apprend « qu'il parcourut toute la plaine où gisaient les cadavres, rassasiant ses yeux de cette vue, comme si à ce moment il eût vaincu. » Il ne les fit point ensevelir, car, disait-il, devançant le mot attribué depuis à Charles IX, le corps d'un ennemi sent toujours bon. Il fut accusé de la mort de sa mère et de son fils. Son âme était aussi basse que sanguinaire*
On ne peut dire ce que dans sa jeunesse il avait été pour Tibère à Caprée; le premier il reconnut et adora la divinité de Caligula ; les statues des affranchis de Claude figuraient parmi ses dieux domestiques. Pour gagner la protection de Messaline, il lui avait demandé un Jour la permission de la déchausser, portait un soulier de cette femme sous sa toge, et de temps en temps le baisait. Pour plaire à Néron, il avait chanté sur le théâtre, esclave acheté par celui l'engraissait, saginœ mancipatus emptusque. Yitdlius aurait une réprutation plus exécrée, si le goût effréné des plaisirs de la table, qui Fa rendu célèbre, n'eût servi sa mémoire en mettant dans lombre ses autres vices et ses crimes, et cela est dû, je pense, en partie à un admirable buste de lui qui a été souvent reproduit, et dans lequel l'artiste a pris à tâche de montrer surtout l'homme gras et gourmand. On croit que ce buste pourrait bien ne pas être authentique, et on y voit une œuvre de *la Renaissance, qui a su si bien parfois contrefaire Fantiquité. Te connais, il est vrai, des artistes qui ne sont point de cet avis ; mais quel que soit l'auteur de ce buste, qu'on peut voir au musée du Capitole et au musée de Paris, il est évident que le Vitellius qu'on a voulu représenter est le Vitellius sensuel et ami des bons repas, et non le Vitellius impitoyable et parricide. Il vrai qu'il était grand mangeur, toujours ivre dès le milieu du jour et chargé d'embonpoint. Tel le montre en effet le buste que j'ai
cité, mais il a Tair assez bon homme, tandis que sur les médailles et dans un de ses portraits qui se voit à la villa Albani, Vitellius est moins gras et a l'air trèsmauvais. Au fond celui-là est le plus historique, car il importait assez peu aux Romains d'avoir pour empereur un goinfre, mais il était pour eux beaucoup plus sérieux d'avoir pour maître un méchant homme.
Aussi bien qu'Othon, Vitellius se mbntra continuateur de Néron, et zélateur intéressé de sa mémoire. Il voulait embellir encore la Maison-Dorée, qu'il trouvait indigne de lui, et fit célébrer des cérémonies funèbres en l'honneur de celui qui ne méritait que des malédictions. « Ces cérémonies eurent lieu, dit Suétone, au milieu du Champ-de-Mars*.» Était-ce sur le Pincio, où se trouvait le tombeau de Néron? Peu impoile où s'accomplit cet hommage à un souvenir infâme et infamant pour celui qui le rendait. Plutarque fait celte observation : « A tout le moins avaient les habitants de Rome, qui étaient ainsi op|)rimés, une consolation, c'était qu'il ne leur fallait point d'autre vengeance à l'endroit de ceux qui étaient cause de leur oppression, car ils les voyaient s'entre-tuer eux-mêmes. » En effet,
^ L'expression au milieu serait inexacte quant à la largeur du champ de Mars, dont le Pincio désigne plutôt la limite du côlé de l'orient ; mais ces mots pourraient être entendus de la longueur du Champ de Mars, car celui-ci s'étendait au nord, bien au delà de l'enceinte actuelle de Rome et de la Porte du Peuple, jusque vers le pont Milvius, aujourd'hui Ponte-Molle*
Glhon, qui avait fait tuer Galba, venait de disparaître, et Vitellius allait disparaître à son tour devant Vespasien .
Vitellius, voyant les progrès de l'armée qui a proclamé Vespasien, s'est ré3olu à déposer l'empire, espérant conserver la vie. Il vieçt le déclarer au milieu des clameurs de la foule et du silence des soldats. La foule, touchée de pitié, n'accepte point cette abdicatioïi pusillanime, lui rend un peu de courage et le décide à retourner au palais. Un seul chemin lui est ouvert, la voie Sacrée ; it la suit et regagne le Palatin. Cependant ses soldats parcourent la ville et égorgent ceux qu'ils rencontrent.' Sabinus, frère de Vespasien, était préfet de Rome ; attaqué, il se réfugie avec quelques troupes dans le Capitole. Les soldats de Vitellius, sans chef, entraînés par un mouvement furieux, traversent en courant le Forum. Arrivés au pied du Capitole, ils commencent à monter la pente qui regarde le Forum, dépassent les temples qui le dominaient, et dont, je l'ai dit, deux le dominent encore de leurs débris. Les vitelliens arrivent ainsi aux premières portes de l'enceinte fortifiée. Un portique s'élevait à leur droite; de là les gens de Sabinus jetaient aux assiégeants des pierres et des tuiles. Ceux-ci lancent des matières enflammées, comme c'était l'usage dans les sièges, sur une partie du portique qui faisait saillie. Ils suivaient le feu et allaient entrer par la porte embrasée du Capitole, si Sabinus n'avait improvisé un
rempart avec des statues. Voilà la première mutilation des œuvres de l'art antique, et ce ne sont pas les Barbares qui en sont les auteurs. Les peuples civilisés ont été souvent bien funestes à Fanliquité; Fourmont s'amusait à faire sauter des ruines grecques; une bombe vénitienne a coupé en deux le Parthénon, et j'ai entendu autrefois le brave général Fabvier raconter comment, quand il défendait Facropole d'Athènes contre les Turcs, il fabriquait des bombes très-passables avec des tronçons de colonne. Il faut le dire, c'est dans le dernier siège de Rome par les Français que pour la première fois la guerre a respecté et ménagé les monuments de Tantiquité. Cette première attaque du Capitole se fit sur la droite de ceux qui encore aujourd'hui y montent du Forum par la rampe de gauche, au-dessus de Tancienne voie triomphale. Les soldats de Vitellius, repoussés sur ce point et arrêtés par le mur de statues, tentèrent une autre attaque à gauche, là précisément où conduit la rampe dont je parlais tout à l'heure, vers le bois sacré de l'asile qui existait encore en mémoire de Romulus, — c'est aujourd'hui la place du Capitole, — et au pied des cent marcaes dont l'escalier par où l'on monte à la roche Tarpéienne représente une partie. De ce côté, l'abord de la citadelle était facilité par des maisons que l'on avait bâties pendant la paix jusqu'à la hauteur du Capitole, et sur les toits desquelles, plats comme l'étaient ceux de l'ancienne Rome, et le sont souvent ceux de la
Rome moderne, il était aisé de monter. Dans cet assaut, le feu prit au temple de Jupiter. Les aigles de bois qui soutenaient le faite furent atteints par la flamme, et le Capitole brûla. Les assiégeants, maîtres de la place, saisirent Sabinus, le conduisirent à travers le Forum à Vitellius, qui se tenait sur les marches du palais, et qui parut vouloir épargner le frère de Vespasien ; mais la multitude demanda sa mort. Il fut percé de coups, déchiré ; on lui coupa la tête, et Ton traîna son corps aux Gémonies, situées au-dessous du Capitole. Vitellius, qui du lieu où il était placé put voir cet affreux spectacle, devait dans peu y être traîné lui-même.
Bientôt Tarmée, qui avait proclamé Vespasien, fut aux portes de Rome. On se battit dans les faubourgs, parmi des maisons, des jardins, des chemins tortueux. Les jardins y sont encore. Les maisons n'y sont plus si pressées, à cause de la maVarià. La populace de Rome prit les armes pour défendre Vitellius, et se rangea sur les collines que voient à leur gauche ceux qui viennent de Ponte-Molle. Les troupes du parti du Vespasien s'avancèrent en trois corps. L'un marchait au milieu par la voie Flaminienne, suivant la roule que prennent maintenant les voyageurs qui arrivent de Florence; un second, à la droite de celui-ci, longeait le Tibre, qui fait un coude entre Ponte-Molle et Rome; l'autre avait pris à gauche par la plaine à^Aqua acetosa^ et, tournant la hauteur qui domine cette plaine,
88 L'EMPIRE ROBIAIN A ROME
était allé chercher la via Salara pour entrer par la porte Colline, vers les jardins de Salluste. Il y avait là de petits chemins étroits et glissants. La partie de Tarmée qui s'y était engagée fut fort incommodée par les vitelliens, qui du haut des murs de ces jardins faisaient pleuvoir sur elle des pierres et des Irails ; mais vers le soir ceux-ci furent enveloppés par la cavalerie, qui avait forcé la porte Colline. On combattit aussi dans le Champ de Mars. Celait la première fois que la guerre civile se faisait si près de Rome. Enfin Rome même en fut le théâtre. Les soldats de Vespasien, après y avoir pénétré, étaient arrêtés par une foule compacte qui encombrait les lues étroites, et écrasés par les tuiles qu'on lançait sur eux du sommet des maisons. Pour achever de rendre présents au lecteur ces combats, qu'il peut, grâce à la fidélité descriptive de Tacite, voir de ses yeux, je traduirai quelques lignes du grand historien.
« Les combattants avaient pour spectateurs le peuple, qui, comme s'il se fût agi d'un combat dans l'amphithéâtre, applaudissait ceux-ci ou ceux-là lorsque leurs adversaires avaient le dessous, demandant que les soldats qui se cachaient dans les boutiques ou se réfugiaient dans les maisons en fussent arrachés, puis égorgés, et s'emparait ainsi de la meilleure partie du butin, car, tandis que le soldat était tout entier au carnage et au sang, les dépouilles tombaient aux mains de la populace. L'aspect de la ville était terrible
et hideux. Ici des combats et des blessures, là des bains et des cabarets, du sang et des monceaux de morts, des prostituées et leurs pareils. Toutes les fureurs de la débauche dans une paix dissolue, toutes les horreurs d'une affreuse captivité étaient là, tous les crimes et toutes les joies. » Le camp des Prétoriens fut attaqué et défendu avec rage, avec un acharnement désespéré. Beaucoup moururent sur le mur du camp. Lorsqu'on brisa les portes, on vit ceux qui restaient, intrépides en présence de leurs vainqueurs, rendre blessure pour blessure ; les mourants avaient soin, en exhalant leur dernier soupir, de tourner la face à l'ennemi.
La mort de Vitellius est racontée par Tacite, par Suétone et par Dion Cassius avec autant de détails que celle de Galba, et nous pouvons de même contempler sa fin, aussi laide que sa vie. On éprouve quelque compassion pour Galba, bien qu'il fût avare et cruel, parce qu'il y avait du moins en lui quelque étincelle delancienne énergie romaine; mais il est impossible de s'attendrir J}eaucoup sur ce glouton féroce et bas, qui montra dans le malheur la plus vile pusillanimité. Le lieu de la scène est à peu près le même. Vitellius est au palais; de ce palais, quelques jours auparavant, il avait vu, en dînant, brûler le Capitole ; il s'en échappe pour gagner, à travers le cirque, l'Aventin, où se trouvait la maison de sa femme, espérant de là se rendre à Terracine et y rejoindre son frère, qui y te-
nait avec quelques cohortes. Il n'avait auprès de lui qu'un boulanger et un cuisinier, deux personnages importants pour Vitellius, et dont il ne voulait pas se séparer. Puis, sur un bruit qu'il serait épargné, il se laisse reporter au palais, qu'il trouve vide. Ses deux compagnons de fuite l'abandonnent. Il met autour de son corps une ceinture remplie de pièces d'or, et va"Se réfugier où? Tacite se borne à dire dans une honteuse cachette ; selon Suétone, dans la loge du portier. IJ s'y barricada avec un matelas, après avoir attaché le chien devant la porte. Si Ton en croit Dion Cassius, Vitellius s'était caché dans un chenil, d'où on vint Tarracher vêtu d'une méchante saie et tout déchiré par les morsures des chiens. Nul ne le reconnaissait, et on lui demandait où était l'empereur; lui cherchait par ses réponses à prolonger l'erreur des soldats. Reconnu enfin, il demanda qu'on épargnât sa vie, qu'on le gardât prisonnier, disant qu'il avait à faire des révélations qui intéressaient le salut de Vespasien. Ses bourreaux ne l'écoutent pas, ils déchirent ses vêtements, lui attachent les mains derrière le dos, lui mettent une corde au cou, le traînent le long de la voie Sacrée et à travers le Forum. Beaucoup l'insultent, et personne ne le plaint. L'abjection de sa mort étouffait la pitié, selon la dure parole de Tacite. Pour moi, la pilié, que je croyais ne pouvoir éprouver pour Vitellius, me prend quand je le vois devenir le jouet de cette lâche cruauté de la populace, qui s'acharne éga-
GALBA, OTHON, YITELLIUS, YESPASIEN ET TITUS 91
lement sur sa proie, qu'elle soit innocente ou criminelle, cruauté dont quelques détails rappellent dans • le supplice d'un monstre le supplice du vertueux Bailly. On lui jette des ordures au visage, et quand il veut baisser la tête, on le force avec la pointe d'un glaive à la relever. Cette foule abrutie par le despotisme lui reproche même ses défauts corporels, sa taille démesurée, sa face enluminée, son gros ventre, la faiblesse d'une de ses jambes. Le malheureux trouva sous ces outrages un mot triste et noble. Un tribun l'insultait; Vitellius lui dit : «J'ai été ton empereur! » Enfin, quand il fut arrivé au bout de la voie Sacrée, devant l'escalier des Gémonies, on Tégorgea à petits coups, et on le traîna avec un croc dans le Tibre. En présence de ce long et barbare supplice, l'indignation «et le mépris, si justement dus à la victime, se reportent sur les meurtriers. On détourne les yeux avec dégoût du lieu où ces abominations viennent de s'accomplir. Le regard alors rencontre le temple de Vespasien, dont les ruines sont tout près, Vespasien qui ne méritait pas un temple, mais qui méritait mieux le pouvoir que ses prédécesseurs, et dont le règne intelligent et vigoureux va nous reposer des misérables règnes que nous venons de traverser.
Ce règne meilleur, nous n'avons pu voir à Rome qu'une partie de ce qui Ta précédé et amené. Que de désordres, de calamités, d'horreurs ! Voilà cette paix <ie l'empire que Ton avait payée du prix de la liberté.
On voulait en finir avec les guerres civiles, et la guerre civile élait dans les rues de Rome, et Ton se battait au Capitole; le Capitole brûlait, ce qui n'étais jamais arrivé, même dans l'incendie allumé par les Gaulois. Il périt cinquante mille hommes dans la ville et autour de la ville pendant les combats des partisans de Vitellius contre les partisans de Vespasien, et ce n'était pas seulement Rome qui élait ainsi ravagée : la guerre civile avait fait le tour du monde romain ; Teffroyable destruction de Crémone montre ce que coûtaient aux provinces les luttes des prétendants à l'empire. La guerre civile avait, comme dit Tacite, parcouru toutes les provinces et toutes les armées, et l'on avait pu regretter, selon lui, les luttes si sanglantes, mais moins désastreuses pour l'Etat, de César et de Pompée, d'Octave et d'Antoine.
Au moment d'aborder l'époque terrible d'où nous sortons. Tacite s'écrie de son ton le plus sombre : « L'histoire que je vais écrire abonde en désastres, en combats atroces, en discordes, la paix même y sera cruelle, quatre empereurs périssant par le glaive, trois guerres civiles, des guerres étrangères en plus grand nombre, et souvent en même temps la guerre étrangère et la guerre civile. » L'empire, déchiré au dedans, est menacé au dehors. Tacite continue : «Des succès en Orient, mais des revers en Occident. L'IUyrie se trouble, la Gaule chancelle, la Bretagne domptée est bien vite perdue, les Suèves et les Sarmates se
soulèvent.» En effet, larmée des peuples barbares, que la république avait contenue, dont César avait rejeté Tavant-garde au delà du Rhin, qui avait épouvanté Auguste pour la sécurité de Tltalie, cette armée gronde au loin, de jour en jour plus menaçante. Le Batave Civilis put croire un moment qu'il allait régner sur la Germanie et sur la Gaule. La fortune de Rome, plus que la discipline et le courage de ses légions dégénérées, on le voit à chaque page dans Tacite, devait l'emporter encore. Plus tard quelques princes admirables et guerriers, comme Trajan et Marc-Aurèle, repousseront les Barbares au delà du Danube et les arrêteront pour un temps; mais quand tout dépend d'un coup de dé, on ne saurait gagner toujours, et c'était un coup de dé qui donnait les bons empereurs. Après eux, Fenvahissement et le déchirement recommencèrent. Une société qui ne reposait point sur ellemême, mais sur les caprices d'un chef élu par le caf)rice dune armée, s'affaissait inévitablement, et, sous le double poids des divisions intestines et des agressions extérieures, devait finir, en s*aplatissant toujours, par être écrasée tout à fait.
La famille des Flaviens donne le premier exemple d'une succession dynastique régulière pendant trois règnes; mais l'hérédité, passagèrement introduite dans l'empire, romain, ne lui porta presque jamais bonheur. Marc-Aurèle fut père de Commode, Septime Sévère de Caracalla. De même Vespasien eut Domiticn
pour fils. Quant à Tilus, dont le règne si court fut salué avec un enthousiasme qui était surtout de Tespéliance, j'y reviendrai.
Vespasien est un personnage. Il a de Tactivité, de l'énergie, de l'habileté, de la modération. Avec lui, le bon sens arrive au trône. Il eût été, dit Tacite j l'égal des anciens généraux de la république, sauf Tavarice. Son avarice en effet fut révoltante, et on peut le dire quand on songe aux impôts qu'il imagina. Un jour il prit le pot-de-vin donné à Tun de ses serviteurs pour un emploi qui devait être accordé à la recommandation de celui-ci ; il en partagea un autre avec son cocher. La détresse des financés de TÉtat, par laquelle on a cherché à justifier la varice de Vespasien, n'était là pour rien. C'était une manie. La seule excuse de cet amour de Fargent, c'est que sa famille était une famille de finance ; son grand-père avait été percepteur, son père receveur des contributions et usurier, car Tavénement des Flaviens à Tempire est l'avénemenf de ce que nous appellerions la bourgeoisie. Jusqu'à elle les empereurs étaient ou avaient au moins la prétention d'être de race illustre. Pour Vespasien, il était fort exempt de toute vanité de ce genre, et riait beaucoup de ceux qui voulaient le faire descendre d'un compagnon d*Hercule. Vespasien fut, si j'osais employer ce mot dans son acception moderne, un empereur bourgeois ; il conserva toujours des goûts simples, se déplaisait dans le palais impérial, et habitait de
préférence les jardins de Salluste. Positif et railleur, il se moquait des présages. Une comète ayant paru dans le ciel, il affirma que cela regardait le roi des Parlhes, qui avait une longue chevelure; lorsqu'il tomba malade, il dit : <x M'est avis, que je deviens dieu. »
Jamais portrait ne montra mieux l'homme. Son visage exprime la vigueur et la capacité, sans aucune élévation. C'est une tête ferme et carrée, comme était sa personne; structura quadratâ firmisque membriSj dit Suétone, qui ajoute : « Il avait l'air d'un homme qui fait un effort. » Cette énei^ie constamment tendue lui inspira sa dernière parole : <x Un empereur doit mourir debout. » On voit aussi dans ses petits yeux perçants, dans ses lèvres fines, l'expression sarcastique d'un esprit qui n'était dupe de rien. Vespasien a l'air d'un vieux général retors, bien fait, dans un temps comme le sien, pour monter de très-bas à l'empire et pour s'y maintenir. Rien ne lui coûtait d'ailleurs. Il avait été très-plat sous Caligula, s'était fait protéger par l'affranchi Narcisse sous Claude, avait escorté Néron dans son voyage en Grèce ; mais, s'étant endormi pendant que l'empereur chantait, il avait perdu, par cette faute involontaire, tout crédit. Vespasien avait employé tous les moyens pour parvenir ; au moins se montra-t-il digne d'être arrivé, mais il ne dépouilla jamais complètement l'abjection de sa première fortune, et sur sa toge impériale il y eut
toujours un peu de la boue que Caligula s*étail amusé un jour à lui faire jeter.
U ne faut pas être trop difficile envers les empereurs romains. En voilà un du moins qui a quelques grandes qualités ; d'abord les qualités guerrières. En Angleterre*, Vespasien avait pris vingt villes et gagné trente batailles. Il savait se faire aimer des soldats sans les corrompre. Administrateur vigilant et réformateur sévère de la justice, il montra de l'humanité envers ses ennemis. La seule barbarie qu'on puisse lui reprocher, et elle étonne de sa part, c'est d'avoir fait mourir avec Sabinus sa femme Éponine, qui avait vécu près de lui neuf ans cachée dans un tombeau où elle était devenue mère de deux enfants, et qui, les montrant à Vespasien afin de l'attendrir en faveur de son mari, lui disait : « Je les ai mis au monde pour pouvoir te présenter plus de suppliants. »
Le principal mérite de Vespasien fut de commencer une honnête réaction contre la mémoire de Néron, ce que personne n'avait osé faire avant lui. Cette juste
* u semblerait que Vespasien a laissé un fâcheux souvenir dans notre Normandie, qu'il traversa sans doute lors de son expédition dans la Grande-Bretagne, et qu'il dut rançonner en passant, car encore aujourd'hui son nom y est prononcé comme une injure par les paysans. Dans certains villages de celte province, on a entendu des mères dire à leurs enfants, en manière de reproche: «Tues un Vespasian. » Ces bonnes femmes n'avaient pas lu l'histoire, et le nom de l'empereur romain n'avait pu leur arriver que par la tradition populaire, à moins que ce ne fût un souvenir des romans du moyen âge, où figurait Vespasien, et des cruautés du siège de^Jérusalem.
réaction tentée par Vespasien se continua sous ses fils* Elle se manifeste à Rome d'une manière remarquable dans l'histoire des monuments. Vespasien fit transporter dans le temple de la Paix, qui était une sorte de musée, les chefs-d'œuvre de là Grèce que Néron avait entassés dans son palais. Si son colosse ne fut pas abattu, il fut ôté du moins de la place d'honneur qu'il occupait à l'entrée de la Maison-Dorée, et transporté dans la via Sacra^ où il n'était plus qu'une décoration de la voie publique ; on plaça des rayons autour de sa tête et on en fit un Apollon. Quant à la Maison-Dorée eltemème, cette œuvre gigantesque de Néron que voulaient continuer ceux qui, comme Othon, prétendaient aussi continuer son règne, Vespasien et son fils Titufe, ainsi que iious le verrons plus en détail en parlant de celui-ci, prirent à tâche d'en faire disparaître les traces. Vespasien choisit le lieu où était le lac artificiel de Néron, un des principaux ornements de la Maison- Dorée, pour y jeter les fondements du Colisée. La même pensée fit relever par Vespasien le temple de Claude, que Néron, dans sa haine de son père adoptif, avait pris plaisir à détruire .presque complètement pour faire place aux empiétements de la Maison-Dorée. La réparation de ce temple était un reproche adressé par Vespasien à l'impiété de Néron.
Réparateur de l'Élat après plusieurs empereurs qui avaient ti:availlé à sa ruine, Vespasien voulut aussi réparer les ruines <iue les incendies, et surtout celui de
Néron, y avaient faites. Dans cette intention, il permit d'occuper les terrains vacants et d*y construire, si les propriétaires n'en faisaient point usage. Le Tabulariuniy c'est-à-dire le dépôt des archives, avait souffert dans l'incendie du Capitole, auquel il était adossé. Le monument même n'avait point été consumé, car ses fortes arcades en péperin, du temps de la république, subsistent encore ; mais trois mille tables de bronze, où étaient gravés les sénatus-consultes, les traités de paix, les privilèges accordés aux villes ou aux citoyens, avaient été la proie des flammes. Vespasien fit faire de grandes recherches pour en retrouver des copies, et rétablit cette Collection de documents, qui, si nous l'avions, serait sans prix.
Vespasien restaura le théâtre de Marcellus. Ce théâtre avait déjà brûlé souvent et devait brûler encore. Ve qui brûlait ainsi, c'étaient sans doute les sièges, les planches du théâtre, les décorations, mais non pas le monument lui-même, au moins le monu^ ment tout entier; car ce qui en reste, on peut l'affirmer d'après l'intégrité et la pureté de l'architecture, n'a été ni réparé ni touché depuis le règne d'Auguste. ^. On attribue encore à Vespasien la restatiration du temple de l'Honneur et de la Vertu, dont il fit rafraîchir les peintures. C'était prendre bien de la peine pour un culte dont la mode était passée.
Vespasien, qui, dans sa vie privée, était d'une extrême parcimonie^ n'épargnait rien quand il s'agissait
des divertissements ou des édifices publics. U apporta un zèle extrême à rebâtir le Capitole. On le vit se mettre lui-même à l'ouvrage et placer des pierres sur son dos comme un simple manœuvre. Quelques dé^ bris de muraille cachés dans le couvent des franciscains d^Ara-Cœli sont tout ce qui reste de ce temple fameux. Vespasien avait ses raisons pour le reconstruire. D'abord c étaient ses ennemis, les partisans de Titellius, qui l'avaient incendié lorsqu'ils y attaquaient son frère Sabinus, si indignement égorgé par eux, et puis il était important pour lui de rendre aux Romains le temple de Jupiter Capitolin, temple dont on regardait l'existence comme liée aux destinées de Rome, à tel point que, lorsqu'il fut la proie des flammes, quelques-uns craignirent que ces destinées ne touchassent à leur terme. 11 était habile, en réparant le palladium romain, de paraître lui donner un nouveau commencement associé aux commencements de, la nouvelle famille appelée à l'empire. C'est ainsi qu'on s'explique l'empressement de Vespasien à prendre part aux travaux de reconstriiction, comme l'aurait pu faire un prince plus dévot que lui. Vespasien ne se montrait religieux que parce qu'il était politique*
Comment un homme avant tout pratique comme il l'était eût-il négligé les travaux d'utilité publique? Aussi la Porte-Majeure nous monlre-t-elle au-dessous de l'inscription de Claude une inscription de Vespa-
100 L'EMPIHË ROMAIN A ROME
sien. Elle nous apprend qu'il avait réparé à ses frais Taqueduc de Claude. Loin de Rome, une autre inscription atteste que Vespasien, pour faire passer la voie Aurélienne, a taillé une montagne. L'inscription a bien la simplicité du caractère de son auteur et se termine par la formule ordinaire : faciendum curavit^ comme s'il s'agissait de tout autre chemin.
Enfin Vespasien bâtit le temple de la Paix. Cet avare, qui autrefois avait tout osé jusqu'à extorquer à un jeune homme 40,000 fr. pour le faire nommer sénateur contre la volonté de son père, et qui, devenu empereur, vivait assez pauvrement, éleva un des plus magnifiques monuments de l'ancienne Rome, le temple de la Paix. Il y avait rassemblé un grand nombre d'objets précieux, et entre autres les vases d'or et le chandelier aux sept branches pris dans le temple de Jérusalem. La république, qui avait élevé des temples à tant <ie divinités et même à la Fièvre, n'en avait point consacré à la Paix; car la guerre était Tétat permanent et nécessaire du peuple romain. Auguste ferma le temple de Janus, mais il fallut bientôt le rouvrir. J'ai montré plus haut ce qu'était la paix de l'empire ron[)ain quand Vespasien monta sur le trône : par cela môme, il devait attacher un grand prix à inaugurer l'ère pacifique qu'on attendait de chaque empereur avec un espoir toujours renaissant et toujours bientôt déçu.
Si le grand édifice, en partie conservé, qu'on ap*
GALBA, OTHON, VITELLIUS, VESPASIEN ET TITUS iOl
pelle quelquefois le temple de la Paix, devait garder ce nom, une des plus imposantes ruines de Rome se rattacherait à la mémoire de Vespasien; mais celte ruine majestueuse, formée de trois grands arceaux qu'on voit encore aujourd'hui près du Forum, ne peut être le temple de la Paix. D'abord nous savons que ce temple magnifique brûla sous Commode ^ En supposant qu'on l'ail reconstruit alors, ce que l'histoire ne dit point, Tarchilecture de l'édifice dont on voit encore les ruines ne peut être du temps des Antonitls. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à comparer les ornements du prétendu temple de la Paix avec ceux du beau temple d'Antonin et Faustine, qui esf à côté. De plus, cet édifice n'a jamais été un temple : ce fut évidemment une basilique. Nous la retrouverons quand nous serons parvenus à l'époque de Constantin. La basilique fut construite à peu près dans l'endroit où Vespasien avait élevé le temple de la Paix, ce qui explique comment l'on a confondu ces deux monuments. Un beau fragment de mur qu'on découvre près de la basilique a probablement fait partie du temple de la Paix, œuvre de Vespasien, dont il est le seul reste.
Derrière le temple de la Paix était, ce semble, le quartier des libraires ; du moins c'est là que Martial
* Galien parie de cet incendie, qui consuma ses livres dans sa boutique (àTco0>îx>7), qui était près du temple de la Paix. L'incendie dut être bien yiolent, car Galien mentionne aussi la destruction de grandes bibliothèques sur le Palatin, probablement les deux bibliothèques construites par Auguste, près de sa maison et du temple d'Apollon
donne l'adresse du sien. « Si tu veux, dit-il, avoir mes légers ouvrages pour en faire les compagnons de ta longue route, achète-les dans leur petit format, car ils peuvent tous tenir dans la main ; mais il faut que tu saches où Ton me vend. Pour féviter la peine de courir toute la ville, je vais te conduire de manière à ce que tu ne puisses t'égarer. Demande Secundus, l'affranchi du noble lucens, derrière le temple de la Paix et le Forum-Palladien. » Les éditeurs de Rome faisaient comme les nôtres, ils affichaient à leur porte les titres des livres nouveaux. C'est ce que nous apprend ailleurs Martial en parlant d'un autre libraire qui demeurait non loin du premier, en face du Forum de César. «C'est là qu'il faut m'aller chercher. Demande-moi à Atrectus, c'est le nom que porte le maître du magasin ; il te donnera un exemplaire de première ou de seconde qualité, satiné à la pierre ponce, orné de pourpre; tu peux avoir un Martial pour cinq deniers. » On voit que les livres se vendaient à Rome exactement comme chez nous. Cela étonne, on ne conçoit pas d'abord une vente régulière de livres là où ils ne peuvent être multipliés par l'imprimerie; mais les copistes tenaient lieu d'imprimeurs. Pline le Jeune parle d'un livre tiré à mille exemplaires^ et qui avait été expédié dans toute l'Italie et toutes les provinces. Le même auteur s'applaudit que ses ouvrages se vendent à Lyon. Je crois même que les anciens connaissaient les droits d'auteur. Se-
nèque se pose^ quelque part celte question : « Les œuvres de Cicéron appartiennent-elles à Cicéron, qui les a composées, ou h Dorus, qui les.a achetées? n Plus on étudie la société romaine, plus on trouve que dans les petites choses comme dans les grandes elle ressemblait assez souvent à la nôtre.
Du reste, il était un peu téméraire aux auteurs do faire vendre leurs œuvres dans ce quartier, car près du temple de la Paix étaient les magasins de poivre^ et ils devaient parfois frémir en se rappelant un certain vers d'Horace sur les méchants écrivains dont les œuvres pouvaient servir à envelopper du poivre :
Et piper et quidquid chartis amicitur ineptis.
Maïs retournons au temple de la Paix, d'où nous a un peu écartés Martial en nous conduisant chez ses libraires. Si nous n'avons pu découvrir qu'un débris incertain du gVand édifice bâti par Vespasien, à quelques pas de là, à l'endroit où la voie Sacrée était le plus élevée, in summâ viâ^ sur un petit tertre, dernière trace, dit-on, de la Velia de Collatîn, nous trouverons, mieux conservé qiie le temple de la Paix et ' restauré avec une scrupuleuse exactitude, le charmant arc de Titus, et nous passerons ainsi naturellement de Vespasien à son fils.
Cet arc de triomphe fut élevé en l'honneur de Titus, à l'occasion de la prise sanglante de Jérusalem. On y
voit encore des. bas-reliefs d'un très-beau travail. Dans Tun, qui représente le triomphe, on reconnaît, porté par des soldats, parmi les dépouilles du temple, le chandelier aux sept branches. On prétend que les Juifs encore aujourd'hui évitent de passer sous l'arc de Titus. Ils étaient déjà nombreux à Rome au temps de cet empereur, exerçant de petits métiers, échangeant par exemple des allumettes contre des verres cassés, et vivant sur la rive droite du Tibre. Le Transtevère était leur ghetto. C'est probablement parmi eux que d abord se recruta surtout le christianisme à Rome. Aussi est-ce dans le quartier habité par les Juifs qu'apparaît la première assemblée publique des chrétiens, autorisée par Alexandre Sévère, au lieu où s'élève aujourd'hui la vieille et imposante basilique de Santa- Maria in Trastevere. On sait que les païens confondaient les premiers chrétiens avec les Juifs, et je crois possible que la pauvre Juive de Juvénal, qui, en mendiant, murmure en secret aux oreilles d'une dame romaine quelque chose sur la loi des Juifs, pourrait bien être une chrétienne, car rien n'était plus loin des idées juives que de parler de la loi à des étrangers. Les Juifs sont traités avec un grand mépris par les satiriques romains. On voit cependant par le témoignage de ces poètes eux-niêmes que ce qu'ils appellent la superstition juive était très-répandue dans la ville des césars. Le fâcheux d'Horace parle de sa dévotion au sabbat, et à la fin de la cinquième satire de Perse est
une description curieuse de la célébration du sabbat dans les rues de Rome.
Malheureusement le récit qu'avait fait Tacite de la prise de Jérusalem, à laquelle se rapporte Tare de Titus, est perdu; mais ce qu41 dit de cette singulière nation est remarquable. Si Tacite, en vrai Romain, veut tout rattacher aux traditions du polythéisme, rémigration des Juifs, par exemple, à Tavénement de Jupiter, il sait le nom de Moïse, que connaît aussi Juvénal, le séjour des Hébreux en Egypte, leur fuite dans le désert, et même Teau jaillissant miraculeusement du rocher. Parmi beaucoup d^erreurs et de calomnies, il a écrit sur les Juifs ceci : « Entre eux, une fidélité invincible, une charité toujours active; contre le reste du monde une haine indomptable. » I/histoire morale du peuple juif n'est-elle pas dans cette phrase de Tacite?
Une tradition dont je n'ai pu découvrir Torigine veut que le chandelier aux sept branches ait été jeté dans le Tibre par Maxenca prés de Ponte-Molle le jour de la mémorable bataille qui donna le monde au christianisme. Pour retrouver un tel trésor, il vaudrait la peine de fouiller le Tibre; mais je ne conçois pas pourquoi le païen Maxence aurait emporté de Rome avec lui cet objet sacré. De plus', Procope nous dit que les vases d'or du temple existaient encore au temps de Rélisaire, que Bélisaire les prit à Gélimer, qui les avait enlevés, et le chandelier aux sept bran-
ches était probablement avec les vases d'or. Je ne pense donc pas qu'il y ail espoir de le repêcher dans le Tibre.
Le règne de Titus fut marqué par de grandes calamités; elles lui fournirent l'occasion de montrer du zèle pour la chose publique et une préoccupation bienveillante du sort des citoyens. Alors eut lieu cette celèbre éruption du Vésuve qui engloutit Herculanum et Pompéi, et dont nous voyons encore aujourd'hui plus que les traces, on peut dire la présence, dans la cendre et la lave soiis lesquelles gisent ces villes que le terrible événement a laissées comme elles étaient au moment où il les a frappées. Nulle part on n'observe mieux l'antiquité surprise et saisie pour ainsi dire toute vivante. Une visite à Pompéi est un complément nécessaire au voyage historique que nwis faisons dans l'antiquité romaine. Stace disait : « La race future le croira-t-elle, quand elle verra ici d'autres moissons croître sur des villes et des populations enfouies? » Pour voir ce que Stace doutait qu'on pût croire, il suffit d'aller à Porlici.
En même temps Rome brûlait de nouveau *. Titus se chargea de tous les frais de réparation, et envoya dans
* Cet incendie fut terrible. Il consuma ou du moins endommagea beaucoup les temples de Sérapis , d'Isis, de Neptune, le temple de Jupiter Capitolin, qu'on venait de relever et dont Titus commença la retfonstruclion, les Septa, les thermes d'Agrippa, le Panthéon, le Diribitorium, le théâtre de Balbus et le théâtre de Pompée, la maison d'Auguste avec le temple d'Apollon et les bibliothèques. On voit que
GALBA. OTHON; VITELLIUS, VESPASIEN ET TITUS lOl
les temples et les édifices publics les ornements de son palais. Pendant ce règne si court, qui ne dura guère que deux ans, il trouva le temps de restaurer de nouveau l'aqueduc de l'eau Claudia, que son père avait déjà réparé. Tout cela est d'un prince qui connaît ses devoirs envers TÉtat, et qui mérite l'estime de l'histoire. A-t-il mérité d'être appelé l'amour et les délices du genre humain? C'est autre chose. Qu'est-ce qui resterait pour Trajan,'pour Antonin, pour Marc- Aurèle? Tâchons d'apprécier au juste, sans dénigrement, nnais sans exagération, ce qu'a été et ce qu'a fait Titus pour se rendre digne de la popularité dont lia joui de son vivant et dans l'histoire.
D'abord il est reconnu qu'il était loin d'être comme césar ce qu'il fut comme- empereur. Avant d'arriver au trône, il passait pour vicieux, cruel et avide. Vicieux, je m'abstiendrai des détails. Cruel, il apostait dans les théâtres et dans les camps des gens qui demandaient la mort des personnages qui lui étaient suspects, et en fit périr ainsi plusieurs. Avide, il faisait des marchés avec ceux qui avaient à traiter avec son père et en tirait des sommes. Tout cela était si connu j qu'on s'attendait à voir en lui un autre' Néron. Il fallait que Titus eût une bien mauvaise réputation à cette époque pour qu'on l'ait accusé, pendant qu'il
le fléau frappa surtout le Champ de Mars, le Capitole et le Palatin. Il semble ne s'être pas étendu aux autres collines de Rome, comme avait fait l'incendie de Néron.
108 L'EMPIHE ROMAIN A ROME
était en Judée, de travailler pour son propre compte et de vouloir régner en Orient, au point d'inspirer des inquiétudes à Vespasien, et pour qu on Tait soupçonné, sans fondement, je pense, d'avoir conspiré contre les jours de son père.
Monté sur le trône, on n'eut plus un seul reproche à lui adresser. Il ne fit tuer personne, ce que les historiens remarquent, car c'était un mérite pour un empereur romain. Il se conduisit bien dans les malheurs publics et s'efforça d'y remédier. Il montra de la libéralité, de la douceur, une constante envie de plaire, ce qui n'est point méprisable dans un souverain absolu. Il fut surtout aimable et gracieux. Empereur coquette^ il avait pour maxime de ne renvoyer personne sans espérance. Tout cela est bien, mais est-ce assez? Je cherche des actions vraiment généreuses, des mesures vraiment utiles, des lois bienfaisantes, et je vois plus de paroles que d'actions : j'en trouve deux cependant. Il punit les délateurs, les fit battre de verges dans le Forum, puis après les avoir exposés dans l'amphithéâtre, c'( st-à-dire dans le Cotisée, qu'il venait de dédier, et dont, avant les martyrs chrétiens, c'est le meilleur souvenir, il les condamnait à l'esclavage et à l'exil. Enfin il fit une chose que je préfère aux mots de lui les plus cités. Ayant découvert une conspiration, non-seulement il pardonna aux conspirateurs, mais, ce que j'admire bien plus, il envoya un messager rassurer la mère de l'un d'eux sur le sort de son fils.
GALBA, OTHON, VITELLIUS, VESPASÏEN ET TITUS m
Ce trait, à mes yeux, vaut cent fois le fastueux pardon accordé par Auguste à Cinna . ,
J'ai dit de Titus tout le bien qu'en sait l'histoire, et je n'ai pas, je crois, cherché à l'atténuer ; mais, je le demande de nouveau, y a-t-il là de quoi mériter d'être appelé les délices du genre humain? 11 n'eut pas le temps d'en faire plus, dira-t-on; soit. Une faut pourtant pas trop insister sur la brièveté de son règne, car on pourrait se demander si ce règne, en se prolongeant, aurait tenu tout ce qu'il semblstit promettre. Néron aussi avait bien commencé.
Ce qui me paraît distinguer surtout Titus, c'est la facilité, la bonne grâce, l'esprit. «J'ai perdu ma journée! » est un mot touchant, mais c est surtout un mot spirituel. Titus avait une nature heureuse. Habile à tous les exercices, doué d'une mémoire extraordinaire, il réussissait aux vers, à la prose, à la musique, même il improvisait, art qui commençait à être à la mode, et dont la tradition s'est conservée en Itah'e jusqu'à nos jours. On craignait un Néron, on en fut quitte pour la peur, et on lui en tint compte. Il dompta ses mauvais penchants, il rassura, il séduisit ses contemporains, il a séduit la postérité.
11 ne négligeait pas de flatter les goûts favoris du peuple romain en donnant des jeux magnifiques, en prenant parti pour tel ou tel gladiateur, en faisant égorger cinq mille animaux en un jour. Il y en eut neuf mille de tués en tout à la dédicace du Colisée et
des Ihefmes de Titus, un certain nombre par des femmes. Titus fit combattre des grues pour amuser le peuple, ce qui était nouveau, et donna le spectacle d'un combat naval dans Tamphithéâtre, transformé en naumachie, ce qui était facile, puisqu'on avait à sa disposition les eaux qui alimentaient les viviers de Néron. De tels spectacles, et les billets de loterie distribués au peuple, que Titus n'eut garde d'oublier, purent bien lui compter pour quelqueà vertus. Les Romains lui surent beaucoup de gré de ne pas épouser Bérénice, qui était reine et Juive, deux noms odieux ; Bérénice, l'incestueuse sœur d'Agrippa, moins intéressante dans Juvénal que dans Racine. Il mourut bientôt, il n'eut pas le temps de diminuer, l'admiration et de lasser la faveur publique, et il fut remplace par Domitien. Celui-ci avait tout ce qu'il fallait pour faire valoir son prédécesseur; aussi Titus laissa-t-il une mémoire bénie, et l'on montrait au pied du Palatin, du côté qui regarde le Cœlius, la maison où il était né^ comme on montre à Pau le berceau de Henri IV. Je remarquais, à propos de Claude, que les hfetoriens des bas temps ne savent presque plus rien de ce qu'il a fait de grand et de bon, et ne connaissent que ses ridicules ; de même Aurelius Victor ne connaît que les vertus de Titus. L'histoire, en s'éloignant du temps qu'elle raconte, met toujours plus en évidence le bien ou le mal absolu, le côté dominant d'un caractère. Les tiuances s'effacent par la distance des âges, comme les
GALBA, OTHON, VITELLIUS, VESPASIEN ET TITUS Hl
objets par la distance ; les traits saillants se dessinent seuls, et s'isolent des autres traits qui complétaient le tableau. La version des derniers historiens de Tantiquité a souvent été celle qu'ont reçue les âges modernes, dont ils étaient plus près, et auxquels ils ont transmis le passé tel qu'il s'était altéré en arrivant jusqu'à eux. Pour moi, je pense que Titus était un homme d'esprit dont les passions n'étaient pas trèsfortes. Après avoir trop cédé, dans sa jeunesse, aux plaisirs, à la cruauté, à l'aviditéj il y renonça noblement en montant sur le trône à quarante ans. Il eut un heureux penchant à être aimé, et sut très-habilement faire et surtout dire ce qu'il fallait pour cela. Suétone, qui l'admire sans restriction comme empereur, dit : « Il fut l'amour et les délices du genre humain. Pour gagner tous lès cœurs, soit le naturel, soit l'art, soit la fortune, le servirent. » Tous trois y concoururent, je pense, mais l'art y fut pour quelque chose.
Encore celte fois, ce sont les portraits qui m'ont mis sur la voie d'une appréciation que l'étude de l'histoire a confirmée. En voyant ceux de Titus, je fus frappé d'étonnement. Ce qui domine dans presque touS) c est par excellence la finesse. Je trouvais à Tadorable Titus un air narquois qui me rappelait Yespasien.* Cette expression est surtout marquée dans une statue du Vatican, empreinte d'un caractère d'individualité manifeste. Elle est moins sensible dans quel-
ques bustes évidemment idéalisés. Ceux-ci ont une certaine douceur qu'on peut croire un peu étudiée, et jamais l'expression delà bonté \raie comme ceux d'Antonin le Pieux ou deMarc-Aurèle. Il en est qui donnent à Titus un air légèrement boudeur : c'est qu'apparemment il avait perdu sa journée^ ce qui a bien pu lui arriver quelquefois.
En présence des images de Titus, je n'étais pas moins surpris des termes dans lesquels Tacite et Suétone vantent sa beauté, et même un certain air de majesté et d'autorité qui ne s'accorde guère avec ce qu'ajoute Suétone de sa petite taille et de son ventre un peu proéminent, restrictions que justifie pleinement la statue du Vatican dont je parlais tout à l'heure. La majesté lui manque tout à fait; la beauté même du visage n'est pas remarquable. Les bustes de Titus lui donnent en général une figure bouffie qui fait comprendre les inquiétudes des Romains quand il parvint à l'empire, car celte figure de Titus rappelle assez Néron, Néron jeune et en laid. Je ne puis m'empêcher de croire que l'exagération du mérite de Titiis, exagération dont j'ai cherché à expliquer les causes, a produit sur ses historiens une illusion qui s'est étendue même à sa personne, et que dans l'enthousiasme excessif qu'il inspirait, on en est venu à le croire plus beau qu'il n'était parce qu'on le disait meilleur.
La réaction des Flaviens contre la mémoire de Néron a atteint sous Titus son apogée. 11 est un monu-
ment à Rome qui iponlre aux yeux cette réaction trop peu remarquée par l'histoire, et la fait pour ainsi dii*e toucher au doigt : ce sont les thermes construits par Titus sur une partie de la Maison-Dorée de Néron. Rien n'est plus clair que la relation historique des deux monuments; on reconnaît parfaitement la disposition de Tun et de l'autre. On se promène dans plusieurs des salles du palais de Néron, qui ont été déblayées ; on voit les autres encore encombrées, comme elles l'avaient toutes été pour porter les thermes de Titus, dont on découvre au-dessus les débris. Cçs salles de la Maisort-Dorée conservent les marques d'une grande n^agnificence. Les unes étaient tournées vers le midi pour l'hiver, les autres vers le nord pour l'été. Un gr^nd corridor était décoré d'élégantes peintures, qui ne sont pas entièrement effacées. On reconnaît Templaôement d'un petit jardin intérieur, et au milieu un bassin, au centre duquel était la gigantesque coupe de porphyre qui orne la salle ronde au Vatican. Cette coupe a plus de quarante pieds de circonférence et surpasse tout ce que l'antiquité nous a laissé de plus précieux en ce genre. Çà et là sont des niches préparées pour des statues dont les piédestaux sont debout. Le Laocoon, qui a été trouvé dans une vigne du voisinage, était un des ornements de celte partie de la Maison-Dorée, de ce casino de l'immense et splendide villa de Néron .
L'intention qui a fait bâtir par Titus ses thermes
il4 L'EMPIRE ROMAIN À ROME
au-dessus de ces appariements magnifiques qu^il a comblés, comme Vespasien avait comblé le bassin de Néron pour y bâtir le Colisée, cette intention est évidente. Les Flaviens veulent étouffer enfin la popularité de Néron, encore caressée parVilellius, le dernier des empereurs qui les ont précédés; ils veulent se débarrasser de la concurrence d'un souvenir et d*un fantôme, abolir ce souvenir autant que possible, enfouir sous les décombres ce fantôme qui hante le palais construit par Néron, en faisant servir ce palais de fondement à leurs propres édifices.
Suétone nous apprend que la construction des thermes de Titus fut très-promptement achevée. On avait hâte d'en finir avec la mémoire de Néron, et Tem* pressement était si grand que Ton ne prit pas la peine et qu'on ne se donna pas le temps de retirer des salles que Ton allait encombrer ni des statues admirables, ni cette merveilleuse coupe de porphyre qui n'a pas son égale. Tout cela fut enterré sous les thermes de ïitus. Cette négligence à sauver de tels chefs-d'œuvre, négligence dont on ne s'étonne pas assez, suffirait à démontrer quel motif a décidé le fils de Vespasien à placer ses thermes en cet endroit, et sans ce motif elle serait inexplicable. Ainsi comprise, la superpOsi* lion des deux monuments est une révélation de l'his^ toire : elle atteste et rend palpable une réaction que les historiens n'ont point assez signalée; mais, dans le silence des historiens, les pierres parlent.
Celte réaction peut se suivre dans les lettres comme à travers les ruines. Jusque-là, si quelque voix s'était élevée contre î^ron, elle avait été étouffée sous ses successeurs, qui se portaient pour ses héritiers. En vain on avait écrit l'histoire de tous ceux que Néron avait exilés ou fait mourir. Cette histoire, qui pouvait être longue, ne nous est point parvenue : elle devançait le soulèvement de l'opinion , secondé par le pouvoir ; mais quand vinrent les règnes humains de Vespasien et de Titus, et après Domitien les règnes heureux de Nerva et de Trajan, la littérature s'empressa de condamner une mémoire que les empereurs qui la proscrivaient permellaient de haïr. Ceci se remarque chez presque tous les écrivains de celte époque, chez Tacite d'abord, l'ennemi et leflétrisseur immortel de la tyrannie. Juvénal, âme honnête et vigoureuse, qui eut l'honneur d'êlre exilé par Domitien, a sur Néron un morceau terrible dans sa huitième satire, et il l'a caractérisé d'un mot en l'appelant un prince joueur de lyre, citharœdo principe. Sous Domitien lui-même, qui souffrait qu'on attaquât Néron pour faire croire qu'il ne lui ressemblait pas, on voit les poètes les plus serviles, Stace et Martial, lancer contre Néron des invectives que n'avaient pas le droit de se permettre des flatteurs de Domitien. Stace, en glorifiant les œuvres de celui-ci^ pour les relever encore, les oppose à celles de Néron j à ses lacs artificiels, qu'il appelle de sales marécages. Martial s'attendrit
sur le sort des pauvres gens dont la Maison-Dorée a 'envahi le petit champ ; il fait des épigrammes sur Néron mort, pour plaire à Domitien vivant. Il devait en trouver aussi pour Domitien... sous Trajan. Lui et Stace célèbrent la mémoire de Lucain; Lucain, la victime de Néron, était à la mode sous les Flaviens. On achetait beaucoup sa Pharsale. Martial lui fait dire : «Il y a des gens qui prétendent que je ne suis pas poêle, mais mon libraire croit que je le suis. »
Ainsi s'accomplissait dans la poésie, comme dans Topinion et le gouvernemenl, une juste réaction contre un égarement passager de la foule qui avait admiré Néron ; mais on ne gagna pas grand'chose à être délivré de cette tyrannie posthume de sa mémoire, quand on fut livré à la tyrannie vivante de Domitien.
DOMITIlSN
Air de famille des Flaviens; ce qu'a Domitien de cette famille. — Sa femme Domitia, sa nièce Julie. — Ame et visage de Domitien. — Sa statue équestre, topographie du Forum.' — Les ^J anus et les trophées. — Réparation de la voie Appienne. — Agrandissement du palais impérial. — Temples de Jupiter gardien et de Jupiter conservateur, platitudes de Martial et de Stace. — Monuments de ifamille, temple de Vespasien, tempfe des Flaviens. — Martial, peintures locales de Rome et des environs. — Villa de Domitien, amphithéâtre et collège de prêtres à Albano. — Cirque à Rome. — La place Navone. — Le Colisée, la férocité romaine, les Juifs, les chrétiens, spectacles de Domitien.
Domitien a, dans ses portraits, avec son père Vespasien et son frère Titus un air de famille, quelque indigne qu'il soit de leur ressembler. Cependant il leur ressembla en quelque chose : il eut de son père Tavidité, de son frère Tesprit, — Suétone cite de lui plusieurs mots spirituels, — de Tadroite famille des Flaviens la ruse* Domitien est une béte féroce inteUi-
ng . I/EMPIRE ROMAIN A ROME
gente ; il fut, je crois, le plus pervers des empereurs romains, oui, plus pervers que Caligula et Héliogabale, parce qu'il était moins fou.
Sftns doute, s'enfermer pour tuer des mouches est d'un maniaque de cruauté, donner dans un appartement où tout est peint en noir un festin servi par des esclaves dont on a noirci les traits pour les faire ressembler à des génies infernaux, n'y parler que de mort et s'amuser ainsi de la terreur des convives, c'est une fantaisie extravagante ; mais habituellement Domitien portait un grand sens dans ses atrocités , y mettait même un certain artifice. Je Tai rangé parmi les empereurs insensés, je lui dois une réparation. S'il était d'une cruauté absurde de mettre à mort Pompusianus, parce qu'il avait dans sa chambre une carte géographique du monde, il était plus intelligent de le punir de lire les harangues républicaines de Tite-Live, et de faire tuer l'écrivain Maternus, qui déclamait contre les tyrans.
Domitien était féroce et hypocrite, hypocrite par gi)ût, car il n'avait pas besoin de l'être ; mais il trouvait du plaisir à tromper, même sans profil, à faire accomplir par d'autres les meurtres qu'il eût pu ordonner lui-même, et à leur en laisser l'odieux, qui ne l'eût pas embarrassé pour son propre compte. C'est ce que nous lisons dans Dion Gassius. Nous y voyons aussi qu'il se plaisait à rassurer ceux qu'il allait perdre. Cette comédie l'amusait. Ce qui caractérise Domi-
tien, c'est ce que Suélone appelle callida sdevitia^ la ruse dans la cruauté.
Il avait pour Minerve une dévotion particulière.. Chaque année, il célébrait par des jeux magnifiques la naissance de la déesse ; il lui éleva un temple dans le forum qu'il construisit et que termina Nerva. Minerve n'était pas pour Domitien la déesse de la sagesse, mais la déesse de l'astuce, celle qui, dans l'Odyssée, admire tant Ulysse a\i moment où il vient de lui débiter les mensonges les plus circonstanciés et les plus gratuits. C'est cette Mineî*ve-là que devait honorer Domitien. Si elle inspira souvent ses actes et ses paroles, elle ne lui fit pas éviter une mort tragique, car Domitien périt dans une conspiration subalterne de palais, égorgé par ses eunuques et ses valets de chambre, à l'instigation de sa femme Domitia, qui avait vu son propre nom sur les tablettes où son mari prenait note de ceux qu'il voulait faire mourir. Domitien, moins aveugle que Caligula ou Néron, pressentait sa fin terrible et cherchait contre elle des précautions inutiles ; il avait tapissé les murs des portiques où il se promenait habituellement d'une pierre spéculaire, sorte de miroir où devait se réfléchir tout ce qui se ferait derrière lui ; mais il fut tué dans sa chambre à coucher.
Domitia était fille et fille très-indigne du brave et malheureux Corbulon : c'était la dépravation même. Ses bustes indiquent assez bien la résolution dont elle
fut capable pour se sauver; elle semble en effet ruminer quelque chose ; ses lèvres sont serrées, elle a perdu patience et dit intérieurement : « Il faut en finir! »
Une autre femme, bien peu intéressante aussi, et qui partagea avec Domitia le cœur de Domitien, c'est Julie, fille de Titus, dont la maussade figure vous poursuit dans les galeries de Rome. Cette princesse, de la nouvelle et bourgeoise race des Flaviens, n'offre plus rien du noble profil et de la fière beauté des Agrippines : elle a un nez écrasé et Tair commun. Le meilleur portrait de Julie à Rome est la statue en pied qui, au Vatican, fait pendant à celle de son père Titus; elle a de même un remarquable caractère d'individualité. D'autres bustes, qui du reste ressemblent beaucoup à cette statue, ont évidemment un peu idéalisé les traits de la fill^ de Titus. La coiffure de Julie achève de ^Jl rendre disgracieuse : c'est une manière de pouf assez semblable à une éponge. Comparé aux coiffures du siècle d'Auguste, le tour de cheveux ridicule de Julie montre la décadence du goût, plus rapide dans la toilette que dans l'art, parce que celle-là est plus docile aux caprices de la mode et plus prompte à les suivre.
Il semble qu'avec un tel visage et une telle coiffure, Julie eût dû être à l'abri de la séduction ; cependant Domitien séduisit sa nièce. Il avait refusé de l'épouser ; mais, quand elle fut mariée, il en fit sa maîtresse. Les portraits de Julie ne laissent à Domitien aucune excuse, et son intrigue avec elle ne peut s'expliquer
que par Pen vie de chagriner Tilus.-Domitien détestait son frère ; il fallait haïr beaucoup Titus pour aimer Julie. Au Capitole, le buste de Juliç placé à côté de celui de son oncle semble le regarder d'un certain air penché ; lorsqu'on est si laide, on ne devrait pas être coquette. Dû reste, la pauvre princesse fut bien punie de sa faiblesse : elle mourut des suites d'un avortement exigé par Domitien. Il y a dans Juvénal des vers terribles sur ce sujet, qui flétrissent Todieuse prétention de rincestpeux empereur à venger par la sévérité de ses lois les mœurs que sa vie outrageait. Pour Domitien lui-même, il est beau, il est sans comparaison le plus beau des trois Flaviens ; mais c'est une beauté formidable, avec un air farouche et faux. Je songe surtout à un buste de la collection Campana. Ce Domitien-là est foudroyant ; il a l'air de dire aux Romains : « Misérables, Je vous punirai d avoir fait empereur un monstre tel que moi. »
Sa statue du Vatican est une caricature terrible. Domitien fronce le sourcil; il grince des dents, il va mordre. L'artiste Faura vu dans un de ses moments de fureur, quand, effrayé de la foudre qui semblait le menacer, il s'écriait : « Eh bien , frappe qui tu voudras ! ^ Cette statue porte le costume militaire, car, comme Caligula, Domitien avait la prétention d*être un guerrier, et ne faisait pas la guerre. Après être allé jusque sur les bords du Danube combattre les Daces, il resta dans une ville de Mésie, se livrant à toutes les
débauches,*ce qui ne Tempôcha pas de venir triompher deux fois à Rome, où il fit porter dans la pompe ' triomphale des objets précieux, non point enlevés à l'ennemi, qu'il n'avait pas vu, mais pris dans le trésor impérial, qu il sfvait sous sa main. Nous savons par Martial, qui n oublie rien, qu'un arc de triomphe fut élevé à Domitien près de la porte Flaminienne : on y voyait deux chars pour ses deux campagnes, sa statue en or et des éléphants. Il n'est pas surprenant qu'on ait de nombreuses statues de Domitien : le sénat en décréta, dit Dion, de quoi remplir l'empire. La plus célèbre de toutes était la statue équestre et colossale qui regardait le Forum, placée vers l'endroit où s'éleva depuis l'arc, encore intact, de Septime-Sévère. La pla-, titude est vraiment bonne à quelque chose. Si le poète Stace (le louangeur le plus déhonté de Domitien, n'était Martial) n'avait pas consacré une de ces improvisations ampoulées qu'il a appelées des sylves à célébrer longuement cette statue et celui qu'elle représentait, nous serions moins sûrs que nous ne lé sommes de la place véritable de plusieurs monuments importants et de la désignation à donner aux principales ruines qu'on voit aujourd'hui dans le Forum et au pied du Capitole.
Heureusement encore Stace poussait jusqu^à l'excès le goût du genre descriptif, qui s'introduisait dans la littérature latine depuis qu'elle marchait vers sa décadence. A cette manie de décrire minutieusement, de
faire de la topographie en vers, nous devons des renseignements précieux sur la situation respective des rnonumènls et des ruines. Stace, s adressant à Domitien perché sur son énorme cheval, lui dit : ce Tu embrasses le. Forum, ta tête brille au-dessus des tepiples voisins. » Il y a là un peu d'exagération, quelle que fût la hauteur évidemment prodigieuse du piédestal ; mais il fallait bien rapprocher Domitien du ciel. Le reste est d'une scrupuleuse exactitude. « En face de toi semble t*ouvrir son temple celui qui le premier de nos dieux monta au ciel... » Il s'agit du petit temple élevé à César par les triumvirs, et qui faisait face à la statue de Domitien, à l'extrémité opposée du Forum. Il ne reste rien de ce temple ; seulement les vers de Stace confirment ce que l'on sait de remplacement. Stace continue : «D'un côté, tu vois la basilique Julia, de l'autre l'Emilia. » En effet, en se plaçant près de l'arc de Septime-Sévère et en se tournant vers le Forum, on avait à sa droite la première de ces basiliques, dont le sol a été retrouvé il y a quelques années, et à sa gauche la basilique construite par Emilius Paulus, qu'a remplacée l'église de Saint-Adrien. « Derrière toi, ajoute Stace, s'adressant toujours à Domitien, derrière toi, ton père et lâ Concorde au doux visage te contemplent.» La statue de Domitien avait derrière elle, il est vrai, le temple de la Concorde, dans lequel se rassembla le sénat, à portée, comme je Tai dit ailleurs, dQ la tribune aux harangues, d'où Cicéron pro-
nonça les CaîilinaireSj et dont la base existe encore à côté de l'endroit où s'éleva depuis Timage de Domïtien. Tout le monde est d'accord sur la position de ce temple de la Concorde. Il n'en est pas de même du temple de Vespasien; l'indication fournie par Stace démontre, ce me semble, évidemment qu'il faut le reconnaître dans les trois colonnes voisines du temple de la Concorde et qu'on appelle encore quelquefois le . temple de Jupiler tonnant, bien que ce temple ait été bâli par Auguste sur le Capitole, et non pas au pied du Capitole.
Je me suis un peu arrêté à ces vers de Stace sur la statue équestre de Domitien, car ils sont décisifs pour qui veut s'orienter avec certitude dans la partie la plus intéressante de l'ancienne Rome. Je passe maintenant aux monuments élevés par Domitien et aux souvenirs historiques qui s'y rattachent.
Domitien était un grand bâtisseur. Il embellit Rome, il en élargit les rues. « Germanicus (Martial l'appelle ainsi à cause de ses exploits en Germanie), tu as ordonné aux rues étroites de s'élargir, et ce qui était un sentier est devenu une voie. » Domitien améliora ce que nous appellerions la police de la voirie. Les petits marchands avaient envahi la voie publique : ce n'étaient partout que cabaretiers, cuisiniers, bouchers ; Rome semblait une grande boutique. Domitien fit disparaître ce désordre : cela était sensé. Ce qui l'était moins, c'était d'élever partout
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des arcs avec des quadriges et des trophées, toujours par suite de ses goûts de triomphateur. 11 remplissait aussi la ville de nombreux Janus. Ceux-ci avaient une destination plus pacifique : c'étaient des édifices ouverts et voûtés ; ceux du Forum, autour desquels on se rassemblait pour faire les marchés d'argent, pour prêter et emprunter, étaient célèbres; ils tenaient lieu de bourse. Celui du Marché-aux -Bœufs se voit encore à Rome. Domitien avait construit une si grande grande quantité de ces Janus, qu'un plaisant écrivit un jour en grec sur l'un d'eux : « C'est assez. »
Le frère de Titus fit une chose plus utile en réparant la voie Appienne. La portion de cette voie qu*on trouvait après les Maraîs-Pontins était en très-mauvais état. Sénèque, que la mer avait effrayé, regrettait d avoir pris la route de terre, et disait qu'en la suivant il lui semblait avoir navigué. En effet, il avait pu retrouver les ennuis de la traversée el jusqu'au mal de mer sur une telle .route, car, comme nous l'apprend Martial, « les roues y enfonçaient dans la boue, le Vulturne qui l'inondait forçait à faire un long détour; le voyageur, cahoté, était comme en croix, et au milieu des champs latins il éprouvait les inconvénieris d'une navigation. — Maintenant, ajoule-t-il, ce qui prenait un jour tout entier se fait en deux heures. » Et dans son admiration pour cette œuvre de Domitien, il s'écrie que sur ce
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chemin on pourra désormais égaler la vilesse des oiseaux. Martial anticipait sur Tavenir, il devançait par ses éloges un temps qui n'est pas venu encore. Ces expressions ne seront justes que lorsqu'il y aura, et quand l'aura-t^onîcntreRome et Napïes un chemin de fer.
Les détails sur l'établissement de la roule, dans lesquels Martial entre ensuite, sont très-précis et trèscurieux, et donnent une idée fort exacte de ce que Ion apportait de soins et de travail à bien asseoir une voie romaine. Seulement Domitien eut encore cette fois le tort d'élever là un arc de triomphe. Ici Martial est vrai, mais l'hyperbole l'entraîne quand il parle des additions faites par Domitien à cette demeure impériale du Palatin, à laquelle chacun voulait ajouter. « César I, dit-il, ris des merveilles royales des Pyramides! que la barbare Memphis avec son œuvre orientale se taise I... Ton palais s'élance dansl'éther de manière à s'aller cacher parmi les astres ; le sommet, qui dépasse les nuées, nage dans la lumière et se rassasie de la splendeur du soleil encore caché pour nous, avant que Ciicé ait vu le visage de son père, » c'est-àJire avant que le Monte-Circello ail été éclairé par le soleil. L'exagération est forte dans ce qui précède; Martial ne s'en tient pas 15 ^ il ajoute bravement : « Et cependant, Auguste, celle demeure qui frappe du front les astres, égale au ciel, est moins grande que celiii qui la possède. » On me per-
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mettra de ne pas chercher dans ces vers un renseignement précis sur Télévation à laquelle Domitien porta le palais impérial et de n'y trouver d'autre mesure que celle des énormes sottises que la rage de flatter peut faire dire à un homme d'espril. •
Slace aboutit à la même conclusion que Martial, mais il la fait précéder de quelques considérations qui ont leur prix. « La démeure de Jupiter, voisine de la tienne, est frappée de stupeur; pourtant les dieux se réjouissent de te voir logé à leur niveau, do peur que tu ne sois tenté d'escalader le ciel. » Il est vrai que Stace avait eu Thonneur de dîner dans ce palais impérial sur lequel il écrivait de si belles choses.
Le Palatin ne rappelait rien de glorieux dans la
vie de Domitien, mais le Capitole lui offrait de fâcheux souvenirs. Pendant le siège soutenu contre les Vitelliens par son oncle Sabinus, le futur empereur s'était caché, tandis qu'on se battait, chez le gardien du temple^ y avait passé la nuit et s'était échappé le lendemain déguisé en prêtre d'Isis. D'autres auraient négligé ce souvenir, mais Domitien érigeaj à l'endroit de la cachette, un petit temple qu'il dédia à Jupiter gardien, et où il fit placer un bas-relief représentant sa mésaventure. Il éleva aussi sur le Capitole un édifice plus Considérable et le dédia à Jupiter conservateur, toujours en mémoire de l'incident peu honorable qu'il eût mieux fait de laisser oublier. Son salut
lui tenait au cœur, et il ne croyait pouvqir trop prouver sa reconnaissance au dieu à'qui il le devait après luimême. Les Romains, délivrés des Gaulois, avaient autrefois élevé aussi sur le Capilole un temple à Jupiter conservateur, pour avoir sauvé Rome : Domitien en élevait un à Jupiter qui lavait. conservé. Au sujet de ces temples, Stace, qui s'était déjà signalé à propos du palais, semble avoir voulu se sui^asser : « Si lu redemandes aux dieux, César, ce que tu leur as donné, et si tu veux être leur créancier, quand on ferait dans rOIympe une vente à l'enchère, et quand les dieux seraient forcés de se défaire de tout leur avoir, comment pourraient-ils s'acquitter de ce qu'ils te doivent pour les temples du Capitole? »
Domitien avait élevé ou réparé plusieurs temples : parmi ces derniers, celui de Castor et de PoUux, celui d'Isis et de Sérapis ; parmi les premiers, deux rtionuments de famille, le temple de Vespasien et le •temple des Flaviens.
Auguste et Tibère faisaient encore quelques difficultés pour se laisser rendre les honneurs divins. Caligula, moins timide, s'était bâti un temple, dont il s'était institué le desservant en compagnie de son cheval. Claude avait eu besoin, pour arriver aux honneurs divins, des champignons d'Agrippine. Galba, Othon et Vitellius n'avaient pas eu le temps de se faire adorer. Vespasien et Titus avaient trop d'esprit pour prétendre à ce ridicule honneur. Domitien, qui se fai-
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sait appeler seigneur^ reprit la tradition de Fapothéose où '€aligula l'avait laissée, il se la donna d'abord à lui-même, en daignant, selon l'expression de Stace, s'abaisser jusqu'à prendre les traits d'Hercule dans un temple élevé à ce <lieu, à quelques milles de Rome, sur la voie Latine; puis il érigea un autre temple à son père, et enfin donna ce nom au monument sépulcral qu'il fit construire pour sa faille. Auguste s'était contenté d'un mausolée, il fallut à Doraitien un temple* Vespasien, se sentant malade, s'écriait : « Voilà que je deviens dieu ! » Il aurait ri de ce rire ironique qui semble toujours près d'éclore smr ses lèvres, s'il avait su qu'il disait si vrai 0| qu'un temple lui serait consacré, à lui, ancien maquignon et fils d'usurier.
Dpmitien transforma l'humble demeure paternelle en temple des Flaviens. Les maisons des particuliers obscurs étaient souvent désignées parle voisinage d'une statue, d'un édifice remarquable, ou d'une enseigne de boutique. Domitien était né dans le quartier de /a Grenade, sur le mwit ftuirinal; c'est là qu'il construisit le temple de sa famille. On sait que les cendres de la fille de Titus, Julie, y furent déposées avec celles de son père et de son grand-père. Pour Domitien, il nQ devait pas reposer dans le temple qu'il avait destiné à ses restes. Après qu'on l'eut tué, les soldats, furieux de sa mort, voulurent immédiatement le faire déclarer dieu. Le peuple était indifférent, mais les sé-
nateurs, ces sénateurs qui avaient respectueusement délibéré sur le plat qui pourrait contenir le turbot impérial, montrèrent une lâche joie. Ils se rassemblèrent aussitôt, et déchirèrent par les plus violentes invectives celui qu'ils avaient flatté. Ils firent abattre ses trophées, renverser et briser ses statues, et déclarèrent sa mémoire abolie. Ce fut là son apothéose. Sa nourrice Phyllis, pour lui donner une sépulture cachée, fut obligée, Dion le dit expressément, de voler son cadavi-e.
Il faut parler des deux poètes qui ont si brillamment figuré dans cette histoire des monuments érigés par Domitien. Sta«e nous a donné peu de détails sur lui-même, si ce n'est sur sa manière de composer par ordre, dans un très-court délai, des pièces de vers pour lesquelles le maître ne Itri donnait souvent qu un ou deux jours, et Ton ne pouvait faire attendre Domitien. Nous savons par Juvénal que les lectures de la Thébàide de Stace étaient fort courues, mais qu'après il ne s'en trouvait pas plus riche, et ne se tirait d'affaire qu'en vendant une tragédie à Paris, l'auteur à la mode et le favori de Domitia ; ce qui prouve, pour le dire en passant, que les pièces de théâtre s'achetaient comme les livres. Cette pauvreté de Stace n'est pas une excuse de ses bassesses, mais c'est une circonstance atté* nuante.
Il en est à peu près de même pour Martial/ on le
voit par les lettres';^ Pline le Jeune. Martial adressait des vers, - dont le ton est très-respectueux, à Pline, qui lui donnail: quelque argent. Celui-ci ne rendait pas assez de justice au talent de son protégé, et en parlait un peu légèrement. « Ces vers quil a faits sur mpî n'iront pas à l'immortalité, dites-vous? Peut-être bien (Pline se trompait); cependant il les a écrits comme s'ils devaient y arriver. » Martial pourtant n'était pas tout à fait pauvre. Si à Rome il demeurait au troisième étage, et dans une rue lell^nent étroite, qu'il pouvait toucher la main au locataire d'en face, il avait une petite maison de campagne ou ferme à quelques milles, prés de Nomentum, dans un canton, il est vrai, peu fertile. 11 nous a donné assez de renseignements sur ce qui4e concerne pour que nous puissions facilement retrouver son habitation de villç. Martial nous a laissé son adresse, aussi bien que celle de ses libraires : il logeait dans le quartier du Poirier ou de la Poire, sur le Quirinal, près du temple de Quirinus et du cirque de Flore, et depuis son arrivée à Rome il y avait toujours vécu. Aujourd'hui l'habitation du poète s-élèverait dans les environs du palais Barberini, un peu plus haut que ce palais sans doute, car Martial semble aussi avoir été voisin du temple des Fia viens, et il voyait par sa fenêtre du troisième les lauriers qui croissaient autour du portique d' Agrippa, près de la voie Flaminienne, à présent le Corso.
152 L'ËNPIUË KOMÂlN A R6NË
Outre ce que Martial nous apprend de sa propre demeure, il nous a laissé quelques vers précieux sur la villa d'un de ses amis qui avait le même surnom que lui, Martialis, mais qui n'était pas pour cela son parent, car le nom de cet ami était Julius, rt le sien Valerius. Ce Julius était possesseur d'une villa sur le Janicule; elle devait être à peu près où est aujourd'hui la villa Mellini, au sommet de ce prolongement du Janicule qu'on appelle le Monte-Mario, et du haut duquel on a une vue de Rome dont, avant* tous les touristes, Dante paraît avoir été frappé. Cette vue admirable, et qu'on ne saurait oublier, est décrite par Martial. « Les toits élégants de la villa, dit-il, s'élèvent doucement vers le ciel. De là tu vois les sept collines souveraines, et tu embrasses l'opulente Rome toute entière, les montagnes d'Albe, celles de Tusculum, la campagne qui domine Rome, Fidènes, l'antique Rubrse, et les voitures des promeneurs sur la voie Sacrée et la voie Flaminienne. » Martial, continuant sa description, place dans le paysage le pont Milvius et les bateaux qui descendent le Tibre. Tout cela est indiqué avec une extrême fidélité dans des vers bien faits; mais, il faut le dire, on n'y trouve point la grandeur, la sublimité, la poésie de ce spectacle incomparable. Moi aussi, comme tous ceux qui ont vécu à Rome, je suis allé bien des fois, là où était la villa de Julius Martialis, embrasser de mon regard
et Rome et surtout cette campagne, si imposante dans sa solitude, si majestueuse dans son abandon. Je voyais Jes calèches des promeneurs sur les routes dont parle Martial, et qui existent encore; je voyais comme lui les bateaux sur le Tibre et, ce qu'il n'a point vu, un bateau à vapeur s'avancer, singulier spectacle, à ti*avers ce désert, venant de la Sabine. Je voyais Fidènes et le pont Milvius. Seulement moi, moderne, je recevais de ce spectacle une impression que lô poète romain ne parait pa§ avoir soupçonnée. Ce qu'il indique brièvement par ce vers :
Âlbanos Tusculosque colles,
les collines albaines et tusculanes, ce sont les deux groupes de montagnes qui forment l'admirable fond du paysage romain, Tun arrondissant ses%uaves contours que domine la cime volcanique de Monle-Cavo, et qui, par une pente insensible, vont mourir vers la mer; Taulre, d'un aspect abrupt et fier, quoique enchanteur aussi par la pureté des lignes et les prcsliges de la couleur, étalant sous un soleil radieux, de Tivoli jusqu'au mont Soracte, ses masses sombres et lumineuses, l'azur, la pourpre et la neige de ses sommets. Martial aimait à regarder cela comme nous, mais, on le voit, il ne le sentait pas comme nous. La nature, que 4es anciens savaient goûter sobrement et rendre d'un trait rapide, plein de précision et de vérité, nous l'adorons, nous la péné-
Irons, elle nous dit mille choses qu'elle ne leur disait pas. Voilà ce que je comprenais en présence de la campagne romaine ; alors je fermais Martial, et je relisais dans Chateaubriand la lettre à M. de Fonlanes.
En présence de la campagne de Rome, que m*ont rappelée les vers de Martial, j*ai eu le bonheur d'oublier un moment Domitien. Cependant même cette charmante montagne d'Albano que je contemplais si délicieusement aurait pu évoquer son souvenir, car c'est à Albano qu'il avait institué des jeux annuels où figuraient et concouraient, singulier mélange ! des orateurs, des poètes et des gladiateurs. Stace triompha dans ces concours à côté d'un rétiaire armé dq^on trident, ou de quelque Germain qui venait d'étouffer un ours mpnstrueux. Néron en était encore à la sévérité classique, il séparait les genres ; Domilietl las confondait et faisait figurer à la fois dans ses plaisirs les vers, l'éloquence et le sang. Il était le romantique de l'amphithéâtre.
Domitien avait en effet à Albano un amphithéâtre qui dépendait de sa villa. Les particuliers même eurent quelquefois des cirques dans leurs maisons de campagne. La villa de Domitien parait s'être étendue sur la colline occupée aujourd'hui par le couvent des capucins, d*où l'on a une si ravissante vue de la campagne et de la mer. Ces capucins sont certainement de beaucoup plus honnêtes gens que les singuliers
prèlres de Minerve, transformée par Domitiejfi en Cybèle, qu'il avait établis à Albano. Ces prêtres efféminés se peignaient les sourcils, portaient des colliers, emprisonnaient dans un: réseau d'or leurs longs cheveux, et n'avaient de commun avec les capucins qu'une chose : ils ne permettaient pas aux femmes d'entrer dans leur couvent.
Albano é(ait la, résidence favorite de Domitien : il demandait au lac charmant un repos que les agitations dç son âme violente et ténébreuse n'y pouvaient trouver. Quand, par un be^u jour de printemps, on contemple le lac endormi dans une coupe de verdure et réfléchissant les gracieuses ondulations de ses bords, à la pensée de Domitien, on voit apparaître le bateau où Pline le. Jeune nous le montre troublé du bruit des rames, dont chaque coup le fait tressaillir. Il fallait cesser de ramer et le remorquer. « Alors, dit Pline, immobile dans ce bateau muet, il semblait traîné comme à une expiation . »
Ce fut dans la villa impériale d' Albano qu'eut lieu cette mémorable discussion si comiquement racontée par Juvénal, dans laquelle, sous la présidence de DomiticQ, opinèrent, sur le fameux turbot, les faîjoris d'un maître qui les faisait trembler :
In quorum facie miserse magnseque sedebat Pallor amicitise.
« Et plût aux dieux j s'écrie avec raison le poëte,
qu'il eût donné à de telles puérilités tout le temps qu'il donna à ses barbaries ! 11 put frapper impunément bien des tètes illustres que personne ne vengea; mais il périt le jour où les derniers des citoyens commencèrent à le craindre. »
Domitien ne se contenta pas des plaisirs sanglants de ramphithéâlre assaisonnés de littérature. Il y voulut joindre les amusements plus innocents du cirque, et pour cela il en construisit un dans le champ de Mars, et lui donna le nom grec do Stade. La figure de ce cirque est encore aujourd'hui indiquéA^ 1
par la configuratipn de la place Navone, un des endroits de Rome qui ont une physionomie à eux. C'est un marché de ferrailles et d'herbages, de vieux pots et de vieux livres. Tout différent qu'est ce lieu de ce qu'il était quand les diverses factions s'y disputaient la palme de la course en char au milieu des cris d'une multitude passionnée, plusieurs détails en rappellent la première destination. On voit très-clairement, à Tune des extrémités de la place Navone, la courbe formée par les maisons qui la bordent s'infléchir et dessiner le contour du cirque. Au milieu se dreise un obélisque que le Bernfn, avec cette témérité de goût^ui arrivait parfois à un cerlain grandiose, a planté sur les rochers artificiels de sa bizarre fontaine. On croirait que cet obélisque est celui qui servait, selon Tusage romain, de meta au cirque de Domitien, d'autant plus que, par un singulier hasard,
S€^ nom s*y lit, écrifen hiéroglyphes,- aussi bien que les noms de Vespasien el de Tilus. Cependant on sait que cet obélisque a été apporté là du cirque de Maxence; mais il n'est pas impossible qu'il ail été pris par Maxence dans le cirque de Domitien et y ait été reporté. Ce qu^il y a de sûr, c'est qu'il y est très à sa place.
^Les maisons de la* place Navone sont assises sur la base des anciens gradins du cirque. Sous ces gradins étaient des Voûtes habitées par des femmes perdues. Je ne dirai pas quel mot biblique et devenu français tire son étymologie de ces voûtes {fornices)^ mais je citerai un fait assez curieux qui se rapporte à Thist0ire du cirque de Domitien. Un des antres hideux qui se cachaient sous les gradins passe pour avoir été le ' théâtre du miracle qui préserva la pudeur de sainte Agnès, qu'on avait condamnée à subir les derniers outrages. En mémoire de ce miracle, on a conservé avec soin el Ton montre sous Téglise de Sainte- Agnès un reste du lieu infâme que le cicérone liomme très-crûment par son nom italien. Dante, au reste, a employé le mot.
A Rome, pendant Tété, l'usage veut que tous les dimanches on «se promène en voiture dans la place Navone remplie d'eau. Cette habitude bizarre seraitelle un souvenir d'anciens divertissements imaginés par Domitien? « Tu nous as fait voir, dit Martial, des chars courir au milieu des eaux. »
158 L'EMPIRE ROMAIN A ROMP
C'est à propos de Domitien ^ne je parlerai <hi Colisée : il ne l'a point bâti, mais il l'a terminé. Commencé par Vcspasien, le Colisée fut dédié par Titus ; Domitien, qui l'acheva, mérite seul qu'on rattache à son nom ce monument admirable, car c'est, héks ! un monument de férocité. Il est triste que la plus grande, la plus imposante ruine de Rome soit un amphithéâtre. Les peuples et les temps se peignent, je lai dit, par leurs monuments; le passé nous est enseigné par ses débris: Que nous a laissé la vieille Egypte ? D'abord les pyramides^ c'est-à-dire des tombes royales, puis d'autres sépultures gigantesques creusées dans les montagnes, des temples souterrains,' des palais immenses, des édifices à la fois temples et palais, comme il convenait à un peuple dont la grande occupation était l'existence après la mort, et pour qui ses rois étaient des dieux. La Grèce antique vit dans la merveille du Parthénon, celte expression sans rivale du beau; le moyen âge, dans ses religieuses cathédrales ; la renaissance, dans ses élégants palais, créés pour célébrer au milieu des fêtes le réveil radieux de l'esprit humain. Si Paris n'était plus qu'un monceau de ruines, sur ces ruines s'élèverait notre colossal Arc-dé-Triomphe, symbole de cette grandeur militaire, la seule à laquelle nous ne renonçons jamais. Le plus magnifique reste Ae la civilisation romaine est un amphithéâtre, c*est-à-dire une boucherie.
Oui, le Colisée est un monument gigantesque de la férocité romaine, et la férocité fut, il faut le reconnaître, un trait fondamental et permanent de la physionomie du peuple romain. Aucun peuple civilisé ne méprisa plus la douleur qu'il infligeait et n'eut moins pitié ^e la mort. La loi des douze tables permettait aux créanciers d'un débiteur insolvable de le couper en morceaux. On égorgeait les vaincus pendant le triomphe. Un Gaulois et une Gauloise furent enterrés vivants dans le Forum. Quand le maître était tué, on mettait à mort tous ses esclaves. Celte dureté farouche est incarnée daos la tradition romaine. Si l'on remonte jusqu^aux fabuleuses origines de la cité de Mars, une louve allaite son fondateur et sera son symbole et son image. Un fratricide brutal, et qui ressemble à ces coups de couteau qu'on s'y donne encore aujourd'hui avec tant de facilité, ouvre sa légende. Il y a du sang dans le sillon qui fut lenceinte sacrée de la Rome primitive, et le Capitoledoit son nom à une tête coupée. Puis vient Tépoque de l'histoire, et l'histoire est aussi sanglante que la légende. Chacune des phases de la république romaine est marquée pnr un meurtre accompagné de drconstances sinistres. On voit intervenir à chaque révolution tour à tour la hache qui abat sous les yeux de leur père la tête des enfans de Brutus, le couteau de boucher que Virginius plonge dans le cœur de sa fille, les vingt-trois poignards dont les uns frappèrent
140 L'EMPIilE ROMAIN A ROME
le corps de César debout, les autres le cadavre de César lombé ; mais tant que la liberté subsiste, la gi'andeur se mêle à la férocité : quand la liberté n'est plus, la férocité paraît* seule.
L'avènement de cette férocité sans grandeur s'annonce par l'assassinat des Gracquis, elle se continue par les proscriptions plébéiennes de Marins et les proscriptions patriciennes de Sylla ; elle sera le génie de l'empire. Le premier empereur romain a commencé par se baigner dans le sang, le second s'y complaît, le troisième s'y vautre. La scandaleuse barbarie de Caligula, de Néron, de Domiliên, n'a pu se produire que chez un peuple foncièrement cruel. Le pouvoir absolu permettait à cet instinct sanguinaire de se développer sans limites, et avec un excès dont nous nous étonnons plus que ne semblent s'en être éfonnés les Romains eux-mêmes.
Chez un tel peuple, les amusements aussi devaient être féroces, et dès les temps de la république les Romains se divertirent à voir combattre des hommes contre des hommes, ou des hommes contre des animaux. J'ai parlé, dans la première partie de ces études, des mosaïques du palais de Saint-Jean-de- Lalran et de la villa Borghèse, qui nous représentent dans toute leur hideuse vérité ceux qui étaient voués à ces ignobles combats et ces combats mêmes '. Quel- * ..
* J'ai dit aussi qu'on y voyait la preuve que les combats de taureaux jivaient une origine romaine. Ce qui achève de le démontrer, ce sont
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quefois aussi on faisait combattre les animaux entre eux : c'était moins intéressant, mais cela avait son prix ; on voyait souffrir et mourir. Nous pouvons nous former une idée de ces luttes bestiales par un groupe expressif dont le sujet est un cheval dévoré p.ar un lion, et qu'on a placé dans la cour du palais des Conservateurs. C'est probablement une scène de l'amphithéâtre d'après 4[iature et rendue avec fidélité: le lion mord bien.
Quant aux gladiateurs, ils étaient de deux sortes. Les uns avaient embrassé librement ce métier. Ils étaient dressés dans des établissements qu'on appelait, comme les écoles littéraires, /wdi. Le professeur portait le nom de lanista, voisin de lauiusj boucher, et de laniOy bourreau. C'est là qu'on préparait et, si j'ose ainsi dire, qu'on entraînait les futurs concurrents de .l'arène. Une de ces écoles de gladiateurs était située sur le Cœlius, dans le voisinage de lamphitliéàtre. Une inscription qu'on a trouvée en ce lieuJà parle d'un médecin attaché à l'établissement. La santé d'hommes destinés à amuser le peuple par le spectacle de leurs blessures et de leur mort était précieuse et méritait qu'on en prit soin. Il y a des vétérinaires pour les ménageries et les haras; dans*
des épigrammes de Martial, qui les mentionne parmi d'autres divertissements de l'ampliitbéâtre. On sait aussi que des cavaliers thessaliens poursuivaient des taureaux furieux dans Tarène, et finissaient par les atteindre et les abattre.
les planlations d'Amérique, des médecins pour les esclaves.
D'autres gladiateurs figuraient dans les jeux seutemenl pour y mourir : c'étaient les condamnés, qui n'étaient pas toujours des coupables. Le plaisir du peuple romain ressemblait aters tcrtit à fait à celui qu'en tout pays une partie de la population trouve aux exécutions capitales. Ainsi le Cotisée est une manifestation dans Tari de l'un des instincts les plus profonds et les plus durables du peuple romain : tçl est son sens historique général. Suivons maintenant son histoire particulière, du moins le commencement de cette histoire, car nous la retrouverons plus lard et la suivrons à travers celle de l'empire, à laquelle elle est liée, à travers les annales du moyen âge et jusqu'à nos jours.
La première pensée du Cotisée fut conçue par Auguste. Jusqu'à son temps, les combats de gladiateurs avaient eu lieu dans le Forum. A son instigatipn, Statilius Taurus construisit un amphithéâtre en pierre, mais d'une médiocre grandeur. Élever iin édifice assez vaste pour recevoir la multitude toujours croissante du peuple romain, c'était une immense entreprise, dont l'idée ne pouvait venir qu'à l'époque où l'architecture prenait à Rome ces vastes proportions que la république n'avaient pas connues, et qui allaient mieux à un pouvoir maître de tous les bras comme de toutes les volontés, quand la grandeur pas-