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CHAPITRE V

La crise du troisième siècle. L'anarchie militaire et la dislocation de l'Empire (180-268).

§ 1. Commode Periinax. Didius Julianus (180-193). L'Empire aux enchères. — g 2. Septime Sévère et Caracalla (193-217). L'Empire militaire, anti-sénalorial, anti-italien. — § 3. Macrin (217-218). Élagabal (218-222). L'invasion des idées orientales. Alexandre Sévère (222-235). La réaction sénatoriale. — g 4. Maximin (235-238). La revanche de l'armée. Pupien et Balbin. La revanche du Sénat. Gordien III f238-244). Faiblesse du Sénat (248-253). — § 5. Les invasions. Valérien et Gallien. La dislocation de l'Empire. Les empereurs provinciaux. Decius. Les empereurs illj'riens. La mêlée des prétendantg (253-268).

§ 1. — L'Empire aux enchères. Commode. Pertinax. Didius Julianus (180-193).

Nous entrons, après la mort de Marc Aurèle, dans nne période désastreuse où se répètent les mêmes phénomènes morbides que nous avons déjà observés lors du grand ébranlement causé par le règne de Néron. Ils reparaissent cette fois avec une gravité et ëes conséquences autrement redoutables. Les terribles événements qui avaient signalé les deux années tragiques de 69 et 70 avaient passé comme une tourmente. Le désordre va maintenant se prolonger, avec quelques intermittences, pendant un siècle. Les compétitions des prétendants, les révoltes militaires sévissent à l'état presque continu, laissant le soldat démoralisé, la frontière dégarnie et ouverte à l'invasion, amenant la dépopulation, la misère, la

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crise éeononvique, le relâchement des liens sociaux, le brigandage et les jacqueries, et, comme suite, un abaissement sensible dans le niveau de la vie intellectuelle. Seuls les grands juristes poursuivent leur œuvre sans se troubler, et achèvent d'édifter l'impérissable monument du droit romain.

A la faveur de ces catastrophes les forces latentes qui travaillent à la dissolution de l'unité romaine, et dont nous avons saisi la manifestation locale, cent cinquante ans plus tôt, dans la Gaule récemment conquise, se réveillent sur tous les points et prennent le dessus. Les groupes disparates, dont l'assemblage constitue l'empire, se détachent sous la direction des généraux rebelles, sous la poussée des populations abandonnées par le gouvernement central, liîrées à elles-mêmes, obligées de pourvoir par leur propre effort à leur sûreté. Le mouvement de dislocation a beau être combattu, enrayé et finalement arrêté, il laisse des traces. Non seulement il familiarise les générations avec l'idée d'un premier partage réalisé par la tétrarchie de Dioclélien, non seulement il les prépare de loin à la séparation plus radicale, consommée sous les successeurs de Constantin, mais, d'autre part, la réaction de l'élément provincial, devenu prépondérant, a pour effet d'altérer profondément la physionomie de l'Empire. Il ne sert de rien que tous les sujets de Rome soient gratifiés du titre de citoyens, l'esprit national s'oblitère et s'efface sous l'influence de princes étrangers, africains, syriens, illyriens, quelques-uns déjà mi-barbares, dans la mêlée et l'assaut victorieux des religions exotiques, détrônant les vieilles divinités latines. Et enfin l'armée elle-même, recrutée au dehors, cesse d'être romaine. C'est en vain que le Sénat, gardien attitré des souvenirs de la République, essaye de sauver ces deux choses, la primauté du pouvoir civil et les débris de l'ancienne constitution, il est vaincu dans

cette lutte inégale. Dès lors il n'y a plus, en présence que deux pouvoirs, l'armée et l'empereur, le second dépendant du premier, et s'efTorçant encore de maintenir son ascendant en le fondant sur les principes et les formes de la monarchie orientale, la parfaite image et le modèle classique du despotisme.

Comment cette décadence a-t-elle pu suivre de si près cette ère de paix et de prospérité? Un historien, Duruy, reproche aux Antoninsde n'avoir pas fait, dans la plénitude de leur puissance el dans les heureux loisirs ménagés au monde parleur sagesse, ce qu'aurait dû faire déjà le fondateur de l'Empire : asseoir le régime sur une base solide en lui donnant les institutions qui eussent assuré l'avenir. Affirmer l'hérédité par la naissance ou l'adoption, ce n'était rien si l'héritier ne trouvait pas ailleurs que dans cette vaine démonstration sa garantie contre les révolutions. Ce qu'il eût fallu, c'était autre chose. Au lieu d'un maître absolu, isolé en face de quatre-A^ngls millions d'hommes, et dont la vie, toujours menacée, était le seul obstacle entre le trône et les ambitions en éveil, une série d'intermédiaires intéressés à la stabilité dont ils eussent été les bénéficiaires et les soutiens. Plus précisément, au lieu d'une poussière de cités repliées sur elles-mêmes, indifférentes aux intérêts généraux, une hiérarchie de corps politiques reliant du bas en haut de l'échelle, dans des rapports définis et dans une étroite solidarité, tous les organes de la conscience publique, de manière à établir entre eux cet accord de sentiments et de volontés qui fait une nation. Tout cela existait en germe et pouvait être appelé à la vie par des hommes d'Etat avisés et prévoyants. N'avait-on pas les curies des villes, les assemblées des provinces et, au sommet, le Sénat? Et cela est si vrai que l'Empire, dans son agonie, songea à cette suprême ressource quand, par un édil célèbre. Honorius ordonna aux notables de la Novempopulanio

et de l'Aquitaine d'envoyer chaque année à Arles des députés chargés de soumettre au préfet du prétoire des Gaules leurs vues touchant les besoins de leur pays; Mais il était trop tard et, de même que la notion de l'État fédératif, qui eût pu sauver la Grèce expirante, ne se fît jour qu'à la dernière heure, et sans aboutir, de même l'idée d'une sorte de gouvernement représentatif n'apparut que tardivement, partiellement, obscurément, dans lapenséedu chef del'Empire, au moment où l'Empire était en train de sombrer.

Une autre mesure devait compléter la précédente. Au lieu de cette armée permanente, devenue par la force des choses une armée de mercenaires, et à la longue de mercenaires étrangers, toujours prêts à marcher pour le plus offrant, une armée vraiment nationale, conformément au vieux principe en vigueur dans la cité antique, qui imposait à tout citoyen, comme le premier de ses devoirs, la défense du territoire. Astreindre les Italiens, les provinciaux, au service régulier en faisant passer périodiquement toute la jeunesse sous les drapeaux, c'était obtenir un double résultat, insuffler une même âme à des populations diverses rapprochées dans cette obligation commune, et entretenir en elles la pratique de ces vertus viriles sans lesquelles il n'y a pas d'Etat qui ne soit voué à la ruine. Ainsi l'on n'eût pas vu des multitudes immenses, déshabituées du métier des armes, trembler devant quelques bandes d'émeutiers et quelques hordes de Barbares.

Le rêve est beau, et sans doute on ne saurait marquer d'un trait plus juste les vices fondamentaux de l'institution impériale, ni imaginer d'une vue plus sûre les remèdes qui auraient pu guérir le mal et changer le cours du destin. Mais pour les appliquer, pour en concevoir même l'idée, pour éclairer le présent à la lumière d'un avenir inconnu, il eût fallu 'une prescience quasi-divine et, en tout cas, un homme

L£JIPIK£ ROMAIN

de génie ou pour mieux dire, une succession d'hôimmes de génie tels que l'histoire n'en a pas encore rencontrés. Les Antonins avaient tiré le meilleur parti de ce qui existait. Ils ne surent pas ou ne purent pas arrêter l'Empire sur la peate où l'entraînait la fatalité de ses origines, et il arriva ce qui devait arriver dans ce régime où, le souverain étant tout, il suffisait qu'il fût inférieur à sa tache pour que tout périclilât.

Par un jeu cruel de la nature le fils de Marc Aurèle était un brutal, passionne pour les spectacles de l'amphithéâtre au point de s'exhiber lui-même comme gladiateur. De plus, né dans la pourpre, habitué dès l'enfaiice à considérer l'empire comme sa propriété, il eut, au même degré qu'un Caligula, le vertige de sa grandeur. Son orgueil était dailleurs d'une espèce trop basse pour se complaire dans l'exercice du pouvoir. Les affaires furent pendant cinq ans entre les maiiîi du préfet du prétoire Perennis. Les appréciations diffèrent sur le compte de ce personnage, suivant les passions des contemporadus. Ce qui est notoire, ce sont ses dispositions hostiles à Pégard du Sénat. 11 en donna une preuve quand il osa substituer dans l'armée de Bretagne des officiers tirés de l'ordre xjquestre à ceux qui étaient de rang sénatorial. Cet acte, préludant à une mesure d'ordre général qui devait être prise plus tard, fut l'occasion de sa perte. Les lé-gions bretonnes, froissées dans leur vanité, poussées sans doute par leurs anciens chefs, envoyèrent à l'empereur une députation de quinze cents soldats qui, la menace à la bouche, exigèrent la chute du favori, et l'empereur terrorisé le livra à leur vengeance avec tous les siens. Il avait été prévenu contre lui par l'affranc'ai Cleajider, son grand chambellan (cuùùularius) : cette charge de cour était devenue une puissance. Cleander, préfet ù son tour, succomba lui aussi sous les haines accumulées par trois

ans de rapines et de cruautés. Lâchement Commode le livra à l'émeute, comme il avait livré Perennis.

La frontière était gardée par de bons officiers dont quelques-uns devaient arriver à l'Empire ou y prétendre. Pourtant, dans le détraquement général, l'armée se désorganisait. Un certain Maternus, à la tête d'une troupe de déserteurs, put parcourir la Gaule et l'Espagne, massacrant et pillant. Se sachant incapable de résister à des forces régulières il conçut un plan audacieux. Avec ses compagnons, déguisés comme lui, il pénétra dans la capitale, espérant s'en emparer par un coup de main. La trahison le fit échouer.

Un complot avorté fut suivi d'exécutions nombreuses où périrent la plupart des amis de Marc Aurèle, devenus odieux à son indigne fils. Le Sénat n'osa plus bouger. Jamais il n'avait été plus avili. Ce fut dans l'entourage immédiat du tyran que se levèrent les vengeurs. Il avait frappé ses proches. Nul ne se se-ntait à l'abri de ses caprices sanguinaires. Sa concubine Marcia s'entendit avec le chambellan Electus et le préfet du prétoire Laetus. Les conjurés le firent égorger par un athlète (janvier 193).

Laetus présenta aux prétoriens un officier de fortune, arrivé par la force du poignet aux plus hautes dignités, Helvius Pertinax. Ils n'avaient personne et la gratification était alléchante. Mais le vieux soldat était ferme sur la discipline, économe, honnête. Il mit contre lui les soldats qu'il soumettait à la règle, la populace qu'il sevrait de ses plaisirs, et tout le personnel taré dont il débarrassa le palais. Au bout de quatre-vingt-sept jours il fut assassiné. On vit alors une chose inouïe : l'empire aux enchères. Il trouva un acquéreur d.ins la personne d'un riche sénateur, Didius Julianus, qui avait fourni jusque là une carrière honorable et dont l'ambition sénile ne résista pas à la tentation. Il régna moins longtemps encore que son prédécesseur et fut tué au bout de soixante

jours : il avait trop promis pour pouvoir tenir. Cette fois on était tombé si bas qu'une réaction devait se produire. Comme en 69, elle partit des armées provinciales soulevées contre la tyrannie des prétoriens.

Le soulèvement éclata simultanément sur trois points. Les légions de Syrie proclamèrent Pescennius Niger, les légions de Bretagne Clodius Albinus, ks légions d'Iilyrie, bientôtsuivies par celles de Germanie. Septimius Severus. Septime Sévère, placé au centre et profitant de l'avance, marcha sur Rome. Il n'eut qu'à se montrer. Pais il se tourna contre Niger, et ensuite contre Albinus qui furent défaits l'un et l'autre.

§ 2. — Septime Se'vère et Caracalla (193-217). L'Empire militaire, anti-sénatorial, anti-italien.

Il était dit que jamais, au moment où il semblait perdu, l'Empire ne manquerait d'hommes pour le retenir au bord de l'abîme. Le sauveur cette fois fut Septime Sévère. Mais il ne se borna pas à restaurer l'Empire. Il précipita sa transformation.

La lutte contre ses deux compétiteurs ne se réduisait pas à un simple conflit d'ambitions personnelles. Il y avait entre eux et lui une opposition de principe. Le peuple de Rome avait fait des vœux pour Niger, général et administrateur estimé, et Italien de naissance. Il en avait fait de plus vifs pour Albinus. Le Sénat surtout, ouvertement ou en secret, avait souhaité sa victoire. Il saluait en lui l'homme qui devait le rétablir dans ses droits. Bien que né en Afrique, il appartenait à la haute noblesse dont il partageait les goûts et épousait les griefs. Septime Sévère au contraire apparaissait comme l'étranger, comme l'ennemi. Il avait contre lui, outre sa réputation de dureté, ses tendances bien connues. Africain, comme son rival, mais plus exclusivement, plus apparemment africain, il laissait entrevoir, sous le vernis de la culture latine,

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le fonds persistant de l'éducation indigène. On raillait son accent pnnique et l'on afTectait de voir dans son avènement la revanche d'Hannibal auquel il éleva des statues. Son mariage avec la Syrienne Julia Domna semblait le détourner encore de la tradition nationale.

La vérité, c'est qu'il comprit et aima comme nul autre l'œuvre accomplie par le génie de Rome. Seulement il avait conscience qu'à cette œuvre les provinces maintenant, et de[)Uis longtemps, contribuaient autant et plus que Rome elle-même. 11 trouvait équitable qu'elles en eussent le bénéfice. S'il honorait le héros cartliaginois, c'est qu'il revendiquait pour l'Empire et réconciliait dans son unité toutes les gloires du passé. Son gouvernement eut donc pour objet essentiel une sorte de nivellement général. Hadrien était entré dans cette voie : il y marcha plus avant, plus résolument. Mais une telle politique, entraînant avec la déchéance de l'Italie celle du Sénat, portait une nouvelle e^l profonde atteinte au système dualiste institué par Auguste, c'est-à-dire à tout ce qui subsistait encore du régime républicain. Scptime Sévère ne reculait pas devant ces conséquences.

Il rentra à Rome au milieu d'un appareil formidable, décidé a achever son triomphe par l'écrasement du Sénat. Il avait cru prudent de le ménager avant la victoire ;il se montra terrible après : c'étaient là, dans la curie, qu'étaient les vrais vaincus. Un grand ■nombre de séucileurs payèrent de leur vie leur complicité avec Albinus, ou leurs sympathies pour le prétendant malheureux.

Il s'était posé dès le début en vengeur de Pertinax. Il ne se contenta pas de punir ses assassins et de faire à leur victime des funérailles solennelles suivies de l'apothéose. Les prétoriens cernés, désarmés, furent renvoyés honteusement, sous les huées des légions. La garde futreconstituée.Elle n'avait admisjusqu'alors que des Italiens, avec quelques recrues originaires de

L EMPIRE BOMAIN

l'Espagne, de la Macédoine, du Norique. Elle s'ouvrit désormais à tous les légionnaires. Le Sénat n'avait guère eu à se louer de cette soldatesque. Néanmoins il sentit l'ofTense. Les anciens prétoriens du moins étaient des Romains, des compatriotes. Les nouveaux étaient des Barbares, tirés pour la plupart de ces légions illyriennes qui avaient porté leur chef à l'empire. Sa mesure avait un précédent : elle était renouvelée de Vitellius, mais cette fois elle fut définitive. On ne peut pas dire qu'elle fût mauvaise. Il était juste d'offrir aux plus valeureux la prime d'un service plus avantageux, et il y avait intérêt aussi à unifier l'armée en effaçant l'antagonisme entre ces deux éléments hostiles. En fait, on ne saisit plus la trace de leur opposition. Mais le despotisme militaire ne fut pas pour cela supprimé. Il fut déplacé et transféré aux armées provinciales. Les nouveaux empereurs, acclamés par leurs troupes, n'eurent plus à se préoccuper de l'assentiment des prétoriens. Autre coup porté à la primauté de l'Italie.

Septime Sévère rompit avec la théorie constitutionnelle qui faisait de Rome et de l'Italie le domaine exclusif du Sénat. Ce n'était qu'une fiction, dont Auguste lui-même avait su s'affranchir dans la pratique, mais une fiction qui s'était imposée telle quelle à ses successeurs et à laquelle les conservateurs restaient attachés. Septime Sévère y coupa court. Le premier parmi les empereurs il introduisit dans sa titulalure, même en Italie, ce titre de proconsul qu'ils s'étaient toujours abstenus d'y porter, affirmant par là, ostensiblement, l'extension de son imperiuni à la péninsule. Le premier encore il installa à demeure, en pleine paix, dans le voisinage de la capitale, sur le mont Albain, une légion, la II Parthica, composée elle aussi de Barbares, commandée cpmme les cohortes prétoriennes par un préfet de rang équestre, et formant comme un complément à ces dernières, en

mesure, suivant les circonstances, de les renforcer ou de neutraliser leur action. Commode, dans iexcès de son orgueil, avait voulu faire de Rome sa chose, sa colonie, colonia Antoniniana Commodiana, prétention dont les monnaies portent témoignage. Septime Sévère n'alla pas aussi loin. Mais la formule de Borna sacra apparaît maintenant dans les documents officiels. Or, cette épithète sacer commence à désigner les objets appartenant en propre à la personne de l'empereur.

Les provinces furent comblées. Ce n'est pas que Septime Sévère ait négligé la capitale. Il la décora de monuments somptueux et s'appliqua à gagner la faveur populaire par des fêtes magnifiques et de larges distributions. Mais il ne fit pas moins pour les provinces, et de plus, dans la mesure où cela était alors possible, tendit à leur assurer l'égalité des droits. Il étendit aux villes provinciales l'exonération des frais du service postal concédée par Nerva aux villes italiennes. 11 octroya à beaucoup de cités le droit colonial, et à plusieurs le jus ilalicum qui comportait l'exemption de l'impôt foncier et de la capitation personnelle, privilège réservé jusqu'alors à peu près exclusivement à l'Italie. Ses bienfaits touchèrent plus particulièrement l'Afrique, son pays natal, et cet Orient d'où l'impératrice Julia Domna était originaire et auquel elle conservait sa prédilection. La ville d'Alexandrie fut dotée du régime municipal, et pour la première fois on vit un Egyptien siéger dans le Sénat. L'honneur était grand, mais ce Sénat qui lui ouvrait ses portes n'était plus guère qu'une assemblée d'apparat.

Rien ne montre mieux son abaissement que le principe énoncé par les juristes de ce temps : « Ce que le prince a décidé a farce de loi ». « Quod pnncipi placuit legis habet vigorem, utpote cum lege regia, qu;e de imperio ejus lata est, populus ei et in eum omne suum imperium et protestatem conférât ». Plusieurs de ces juristes étaient Syriens, de mentalité

©rienlale, et il n'est pas sûr que cette expression lege regi<i, qui nous semble au premier abord avoir été introduite au temps du Bas Empire, n'ait pas été dès lors employée par eux, comme répondant à la réalité telle qu'elle leur apparaissait, l'empereur étant à leurs yeux le roi, le ^z'rileù;. Lorsque le préfet du prétoire Plautien, après avoir reçu les insignes consulaires, les ornamenta consularia. fut promu au consulat, il s'intitula cos. II, comme si la différence était devenue purement illusoire et négligeable entre la possession des insignes de la plus haute magistrature et son exercice effectif.

Septime Sévère conçut l'Etat comme reposant sur l'aitaée et sur l'ordre équestre, deux organismes solidaires qui devaient se prêter un mutuel appui.

L'heure n'était pas venue d'éliminer les sénateurs des fonctions que leur réservait la tradition séculaire. Mais un nouveau pas fut fait dans ce sens. Le pouvoir fut de plus en plus concentré entre les mains du préfet du prétoire, du vice-empereur. La province reconquise de la Mésopotamie fut administrée par un gouverneur de rang équestre. Les trois légions nouvellement créées, les trois Parthiques, furent confiées à des préfets du même rang, ainsi que Perennis avait tenté de le faire pour les légions de la Bretagne. Le sénateur légat censitaire des trois Gaules fut remplacé par un chevalier. Le fisc s'enrichit des revenus de Vaerarium qui allait s'appauvrissant. Les fonctionnaires sénatoriens furent flanqués de procurateurs qui devaient leur servir de collaborateurs et qui accaparèrent leur besogne.

Les faveurs furent prodiguées à l'armée. La solde fat relevée. Les gratifications se multiplièrent. Les soldats eurent l'autorisation de se marier et d'habiter arec leurs femmes en dehors du camp. Ils reçurent le droit de porter l'anneau d'or, ce qui releva leur dignité. Les centurions, du moins les plus élevés--

dans leur grade, les primipiles obtinrent la qualité de chevalier. Ils formèrent, avec les officiers déjà pourvus de ce titre, les tribuns légionnaires et les préfets d'aile et de cohorte, l'élite désignée sous le nom de a militiis^ et ainsi les plus humbles soldats, introduits par le centurionat dans la deuxième classe de la noblesse, purent passer de là dans le service civil des procuratèles et parvenir par leur mérite aux plus hauts postes de la hiérarchie. L'armée devint la pépinière du personnel équestre et fournit à l'empereur des serviteurs dévoués, exacts, pénétrés de l'esprit militaire.

On prête à Septime Sévère mourant celte parole: « Enrichissez le soldat et moquez-vous du reste ». Il est douteux qu'il ait émis cet axiome sous cette forme brutale, mais au fond il rendait assez bien sa pensée. Hérodien d'autre part lui reproche d'avoir détruit la discipline, et cette accusation surprend tout d'abord portée contre ce maître inflexible. Elle est justifiée néanmoins. Le Sénat, dans sa décadence, représentait tout ce qui restait du pouvoir civil. S'attaquer au Sénat, consommer son discrédit et sa ruine, c'était supprimer le faible et dernier obstacle qui s'opposait à la toute-puissance de Farmée et, par une conséquence inévitable, c'était préparer la ruine de l'armée ellemême. Se considérant, avec raison, comme l'unique support de l'empire, le fonctionnarisme équestre n'étant qu'une émanation et un dédoublement de l'armée, elle se crut plus que jamais le droit d'en disposer à son gré, et l'abus croissant des largesses, du donativum, acheva de la corrompre en exaspérant ses convoitises. Le péril n'apparut pas tout de suite, mais il éclata dans toute son intensité quand disparut l'homme qui, assez imprudent pour le créer, s'était trouvé assez fort pour le contenir.

Septime Sévère voulut donner à sa dynastie une sorte de légitimité en la rattachant à la lignée glorieuse et populaire des Antonins. Il avait déjà pris

le nom de Pertinax. Par une fiction légale sans précédent, par une adoption posthume dont il n'existe pas d'autre exemple, il se proclama le fils de Marc Aurèle, le petit fils d'Antonin, et ainsi de suite en remontant jusqu'à Nerva, 11 devint ainsi le frère de Commode auquel, pour braver le Sénat, il fit accorder les honneurs divins que le Sénat avait refusés à sa mémoire. Son fils aîné Bassianus reçut le surnom d'Antoninus. Pour l'avenir, il y pourvut en nommant Bassianus Auguste avec l'attribution de la puissance tribunicienne, en 198. Le nouvel Auguste n'avait que doure ans. Son cadet Geta qui n'en avait que neuf fut nommé César et placé, dix ans après, sur le même rang que son frère.

Sévère mourut en 211, à la tête de son armée, dans une expédition en Bretagne. De longtemps on ne devait plus voir un empereur mourant autrement que de mort violente, sous le fer des assassins.

Partager le pouvoir, à titre égal, entre deux frères à peu près du même âge et animés déjà l'un contre l'autre d'une haine mortelle, était une combinaison plus que risquée. Il n'est pas possible qu'un esprit aussi avisé n'ait pas vu le danger. Sans doute il avait pensé qu'il ne serait pas moindre s'il écartait le cadet au profit de l'aîné. Peut-être aussi s'élait-il persuadé que l'influence de l'impératrice JuliaDomna, que les conseils du préfet du prétoire, Papinien, l'illustre jurisconsulte, réussiraient à maintenir du moins l'apparence de la concorde. S'il s'était flatté de cet espoir, on ne tarda pas à reconnaître combien il était chimérique.

L'empereur M. Aurelius Severus Antoninus, plus connu sous le nom de Caracalla, était des deux jeunes gens le plus intraitable. La violence de sa nature s'était manifestée déjà du vivant de son père, dans ses démêlés avec Plautien, un de ces préfets du prétoire dont la puissance était à peine inférieure à celle

de l'empereur. Son crédit portait ombrage à la famille impériale. Au cours d'une altercation Caracalla s'était jeté sur le favori et l'avait fait tuer en présence de Sévère. On ne s'explique guère la faiblesse de ce dernier en cette circonstance, sinon par la raison d'Etat qui iui commandait d'éviter un éclat. Une scène plus atroce signala la première année du règne des deux frères. Ce fut le meurtre de Geta égorgé par Caracalla dans les bras de leur mère Julia Domna. Les âmes étaient si endurcies que le fratricide ne fit pas l'impression qu'on pourrait supposer. Le meurtrier prétexta d'un complot dont il essaya de démontrer la réalité en faisant mettre à mort un grand nombre de complices prétendus. La mère elle-même se résigna. Ambition ou, encore une fois, raison d'Etat, elle resta auprès du fils criminel, associée, tant qu'il vécut, au gouvernement. Seul Papinien fit entendre la protestation d'un honnête homme: il lui en coûta la vie.

II n'y a pas entre Septime Sévère et son successeur le même contraste monstrueux qu'entre Marc Aurèle et Commode. C'est bien le type paternel qu'on retrouve dans le fils, grossi, dégénéré, déformé par des instincts brutaux et pervers. Ce sont les mêmes goûts, c'est la même politique : une prédilection marquée pour l'armée, pour la guerre, une aversion prononcée pour le Sénat. Et le fameux cdit par lequel il étendit le droit de cité à tous les sujets de l'empire n'était que la mise en application définitive des principes professés sous le règne précédent.

L'existence d'un empereur, au milieu de ses soldats, était devenue une chose si précaire qu'il suffisait d'un mécontentement léger, exploité par un ambitieux, pour faire la révolution. C'est ainsi que Caracalla fut assassiné par quelques émeutiers sous les excitations du préfet du prétoire Macrin.

Septime Sévère était fils d'un chevalier de Leptis, mais il comptait des consulaires dans sa famille, et

il avait parcouru toutes les étapes de la carrière sénatoriale. Pertinax, malgré son humble origine, avait suivi la même filière. Macrin, M. Opellius Macrinus, de plus basse extraction encore, n'avait exercé que les fonctions équestres. Il fit effort pour satisfaire à la fois aux revendications du Sénat et aux exigences de l'armée, mais cet effort timide, incohérent, mal soutenu, n'aboutit qu'à le rendre suspect aux deux partis. Il tomba lui aussi, au bout d'un an, victime d'un mouvement militaire.

§ 3. — Elagal)al (218-222). L'invasion des idées orientalei. Alexandre Sévère. La réaction sénatoriale (222-235).

Septime Sévère avait épousé la fille d'un prêtre du dieu du Soleil, du dieu Elagabal, dans le grand centre religieux d'Émèse, en Syrie. Julia Domna, belle, intelligente, ambitieuse, ne s'était pas contentée de présider à une cour de littérateurs et de philosophes, elle avait prétendu exercer sur les affaires publiques une action qui d'ailleurs avait été contrecarrée parle préfet du prétoire Plautien. Après le meurtre de Caracalla elle n'avait pas voulu survivre à la ruine de sa famille. Les princesses qui lui avaient fait cortège, sa sœur Julia Maesa et les deux filles de cette dernière, Julia Sœmias et Julia Mammaea, s'étaient retirées dans leur patrie. Julia Maesa était une femme de tête, non moins intelligente et non moins ambitieuse que la défunte impératrice. Elle conçut le projet de relever sa dynastie, 11 ne lui fut pas difficile de réveiller par l'appât des récompenses et les prestiges de la superstition les sympathies de l'armée pour la maison des Sévères. Le fils de Sœmias fut proclamé empereur. Il prit les noms de M. Aurelius Antoninus. L'usage lui a laissé le sobriquet d'Elagabal, du nom du dieu dont il était le ministre.

Ce fut Qiie chose extraordinaire : le triomphe des religions orientales prenant possession de Rome. Elagabal était un bel éphèbe de quatorze ans, corrompu dans les moelles par la sensualité effrénée des cultes syriens, religieux à sa manière, resté prêtre dévot de son dieu, de sa pierre noire d'Émcse, sous la pourpre impériale, pratiquant assidûment et avec conviction les rites bizarres et impudiques importés de son pays. Ses extravagances, ses vices, ses cruautés ne doivent pas nous faire méconnaître l'intérêt que ce règne étrange présente pour l'historien. Il y avait au fond de cette bacchanale cette pensée, de plus en plus répandue, qui groupait autour d'un être suprême, comme autant de satellites, les dieux de toutes les nations. Mais ce syncrétisme avait aux yeux des Romains, même les plus ouverts aux idées nouvelles, le tort inexpiable de subordonner à une divinité étrangère le vieux Jupiter Gapitolin, et de plus il était déshonoré par l'infamie de l'empereur. Une réaction devait se produire. Elle fut précipitée par cette même Julia Maesa qui avait élevé son petit fils à l'Empire, et qui maintenant s'inquiétait au spectacle de ses folies. Elle réussit à lui persuader d'adopter son cousin, le fils de Mammaea, adoption bientôt suivie du meurtre d'Élagabal et de sa mère Sœemias qui avait partagé son ivresse.

Cette dynastie des Sévères est riche en contrastes. De Septime Sévère et Caracalla à Elagabal, d'Elagabal à sou successeur l'opposition est frappante. Et pourtant les deux derniers, nés d'une mère et d'un père syriens, se ressentent, chacun à sa façon, de leur commune origine. Tandis que chez l'un elle se traduit par un débordement furieux de passions ignobles, chez l'autre elle se manifeste par un syncrétisme, non plus grossier, mais épuré, associant et conciliant dans une sympathie égale toutes les formes de la piété, tous les bienfaiteurs de l'humanité, tous

les saints du passé, Orphée et Jésus. Un nouveau Marc Aurèle, plus mystique que philosophe, d'un esprit plus libre, avec une plus large compréhension des choses religieuses.

M. Aurelius Severus Alexander n'était âgé que de treize ans quand il fut proclamé Auguste. Son aïeule Maesa mourut un an après son avènement, mais il lui restait, pour suppléer à son inexpérience, sa mère Mammaea. Elle l'avait élevé avec une tendresse vigilante, le tenant à l'écart des mauvais exemples, et il ne cessa de professer pour elle une déférence absolue. C'est un fait curieux dans l'histoire de ce troisième siècle que le rôle politique joué par les femmes. Nous verrons bientôt ce que furent dans la Gaule Victoria, et dans l'Orient Zénobie. A Rome les mœurs, non la loi, leur avaient interdit longtemps la participation au pouvoir suprême. Mais depuis longtemps elles y aspiraient, comme à un complément du titre d'Augusta. Tibère avait dû résister aux prétentions de Livie, Sénèque et Burrhus à celles d'Agrippine. Séjan avait promis de s'associer Livilla quand il aurait revêtu la pourpre. Galigula, dans sa folie, avait voulu faire de sa sœur Drusilla l'héritière de l'empire comme de ses biens. Maintenant les ambitions féminines étaient satisfaites. ^lammaea Augusla, mère de la patrie, mère du Sénat, mère des camps, comme l'avait été Maesa, put s'assurer, grâce à la jeunesse de son lils, la haute main qu'elle conserva jusqu'à la fin et qu'elle exerça conjointement avec le grand jurisconsulte Ulpien dont elle fit le préfet du prétoire. A eux deux ils furent l'âme du nouveau gouvernement.

Nouveau en effet, car il prenait exactement le contrepied du système inauguré par le fondateur de la dynastie. St^ptime Sévère avait voulu faire reposer l'Etat sur l'armée appuyée sur l'ordre équestre. Le gouvernement d'Alexandre Sévère se proposa

comme but la restauration du pouvoir civil. Aucune décision ne fut prise sans l'assentiment du Sénat, après avoir été soumise au préalable à une commission de seize sénateurs. Aucun magistrat, aucun fonctionnaire, aucun gouverneur de province, aucun sénateur ne fut nommé sans son approbation. La distinction entre Vaerarhim et le fisc, tombée en désuétude, fut rétablie, La distinction entre les provinces sénatoriales et impériales fut observée, La police de Rome, confiée au préfet de la ville, fut transférée au Sénat, en ce sens que le préfet, désigné par cette assemblée, fut de plus assisté par quatoi"ze curateurs consulaires. Si la situation du préfet du prétoire fut maintenue et-^mème encore relevée, ce fut à l'avantage du Sénat, non à son détriment. Il put rendre des ordonnances générales, à condition de ne rien modifier au droit existant. C'était lui attribuer une part de l'initiative législative. Mais le vice-empereur dut, comme les autres fonctionnaires, être agréé par la haute assemblée et, contrairement au principe établi par Auguste et resté après lui en vigueur, sauf quelques rares infractions, il dut lui-même être un sénateur. Par là semblait résolu, dans sa personne, le vieil antagonisme entre les deux ordres. Enfin, en mettant à la tête de la garde prétorienne, non plus un soldat, pénétré de l'esprit militaire, dans la mauvaise acception du mot, mais un juriste ferme sur la discipline, on espérait soustraire les pouvoirs légaux à la dépendance humiliante où les tenait cette soldatesque. L'empereur poussa les égards envers le Sénat jusqu'à renoncer en Italie au titré de proconsul, revendiqué par Septime Sévère, ce qui voulait dire qu'il entendait ne pas empiéter sur l'administration de la péninsule. Et on le vit prononcer des harangues au Forum, évoquant ainsi l'image de l'ancienne République.

Il était bien tard pour rendre son prestige à un

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