I. t-MPIRE ROMAIN
corps discrédité, pour soumettre à la loi une armée corrompue par l'usage du donativum et habituée aux coups de force. Encore eût-il fallu, pour tenter cette œuvre surhumaine, une main de fer. Or le noble idéaliste que les événements avaient porté au trône était un faible, et sa mère, malgré ses grandes qualités, n'était pas, pour son autorité chancelante, un soutien. L'avarice qu'on lui reprochait n'était vraisemblablement qu'une sage économie, mais il est trop certain qu'impérieuse et accoutumée à tenir son fils en tutelle, elle obtenait de lui une obéissance passive qui ne contribuait pas à former son caractère et n'ajoutait rien à sa considération. Il dut assister impuissant à une bataille de trois jours entre la population delà capitale et les prétoriens. Il dut abandonner à la vengeance de ces derniers Ulpien, massacré en sa présence. Il dut éloigner de Rome !e consul Dion Cassius, rendu impopulaire par sa sévérité envers les troupes de Pannonie. Et l'épilogue ce fut son assassinat et celui de Mammaea par la garnison de Mayence. Il avait vingt-sept ans et en avait régné treize.
Sa politique avait échoué. Il faut dire que, même dans les milieux sénatoriens, elle n'avait pas rencontré que des approbateurs. Nous avons là-dessus un curieux document dans le discours que Dion Cassius prête à Mécène au cinquante-deuxième livre de son histoire. Le conseiller d'Auguste y expose tout un plan de gouvernement qui est, à beaucoup d'égards, une critique indirecte des idées chères à Alexandre Sévère. Dion Cassius en veut à son maître de n'avoii pas su le défendre contre les rancunes des soldats, et il n'est pas douteux qu'il n'ait remanié ce morceau sous cette impression, alors que, du fond de sa retraite, il achevait son grand ouvrage commencé plusieurs années auparavant. C'est un mécontent, et qui n'en voit que mieux ce qu'il y avait de chimérique dans
LA CBISE DU TROISIÈME SIÈCLE i77
'^ette restauration du passé. Aristocrate de tempéranrient, et partisan décidé de l'autocratie, il veut conserver au Sénat la première place dans l'Etat, assurer sa dignité et sa sécurité, mais il ne veut pas que l'empereur lui livre une parcelle de son autorité. Les fonctionnaires doivent être nommés par lui, par son initiative exclusive et, pour rester dans son entière dépendance, tous salariés. Toutes les provinces doivent lui être soumises. Donc, plus de distinction entre les provinces sénatoriales et les impériales, entre Vaerarium et le fisc. L'Italie elle-même doit être assimilée aux provinces. Toutes les villes doivent être régies parles mêmes lois. Bref, un gouvernement despotique puissamment centralisé. A côté de cela, certaines suggestions se sentant de la réaction contre certains abus passés et présents. Ce maître tout-puissant est un homme. Il ne doit pas être un dieu. Entendez un Caligula, un Domitien, un Elagabale. Plus de vice-empereur : la préfecture du prétoire dédoublée, conformément à l'usage, et ramenée à n'être plus qu'une fonction équestre. Il n'est pas difficile de reconnaître dans ce programme une divergence profonde avec les vues dominantes dans l'entourage impérial et, à divers points de vue, une orientation marquée vers les principes qui ne cesseront de s'affirmer par la suite, et finiront par prévaloir dans le système de Dioclétien.
§ 4. — Maximin (235-238). La revanche de l'armée.
Pnpien et Balbin. La revanche du Sénat.
Gordien III (238-244). Les empereurs illyniens.
Decius et la mêlée des prétendants (248-253).
Faiblesse du Servit.
Les légions rhénanes avaient proclamé Maximin. Par ses défauts, comme par ses qualités, le nouvel empereur était fait pour plaire à cette armée déjà à
moitié barbare. Barbare lui-même de naissance, il s'était élevé des derniers rangs de la hiérarchie jusqu'au sommet. C'était une sorte de géant, à l'aspect terrible, à l'humeur violente et joviale, brave soldat d'ailleurs et officier capable. L'avènement de ce soudard, qui ne daigna même pas demander à Rome la confirmation du titre ramassé dans l'émeute, était pour le Sénat un affront auquel il dut d'abord se résigner. Mais il n'allait pas tarder à prendre sa revanche.
Tous les sénateurs n'étaient pas, il s'en faut, dans les sentiments de Dion Cassius. Tous ne considéraient pas la tentative d'Alexandre Sévère comme avortée et définitivement condamnée. Elle avait suscité des espoirs, elle avait réveillé des ambitions qui n'étaient pas à la merci d'un accident. Au surplus, elle répondait à un état de l'opinion qui tendait à devenir général. On était las du despotisme militaire et de ses conséquences néfastes. Il est remarquable que ces dispositions commençaient à devenir celles des chefs, et même, à certains moments, des soldats. Nous verrons des empereurs issus de la rébellion s'efforcer de réagir contre les mœurs auxquelles ils devaient la pourpre. Nous verrons l'armée elle-même, renonçant à ce qu'elle tenait pour son droit, réclamer et attendre du Sénat le choix d'un empereur. Car le Sénat restait, malgré tout, le point d'appui vers lequel se tournaient les regards. Son autorité avait grandi en raison du besoin qu'on en avait, et les circonstances, la marche des événements, avaient fortifié son action et étendu son influence. 11 n'était pas seulement la tradition vivante, le symbole de l'unité romaine. Depuis qu'il s'était peuplé de provinciaux il représentait l'élite du monde civilisé, par la richesse et la culture. Et depuis que sur le Sénat, assemblée politique, s'était greffée une noblesse sénatoriale répandue par tout l'empire, il n'était plus isolé, il était soutenu dans ses prétentions par les aristocraties
locales, et par la foule des clients répartis dans les immenses domaines que la concentration croissante de la propriété foncière avait partagés entre ses membres. C'étaient là les éléments d'une grande force morale. Malheureusement la force morale était impuissante contre la force matérielle et, dans la lutte qui allait s'engager, c'était la dernière qui finalement devait l'emporter.
Un incident local, une révolte de paysans africains, poussés à bout par les exactions du procurateur, aboutit à la proclamation du proconsul Gordien, un octogénaire, peu disposé à se lancer dans cette aventure, mais qui se laissa forcer la main, trop compromis pour reculer et ne voyant de salut pour lui que dans l'empire. Par sa grande fortune, par sa haute naissance, par ses goùLs de lettré paisible, Gordien était un empereur selon le cœur du Sénat qui s'empressa de le reconnaître et de déclarer Maximin ennemi public. L'intervention du légat de la légion africaine, la III Augusta, motivée par des ressentiments personnels, mit fin en moins de trente jours à cette équipée. Le fils de Gordien, qu'il s'était associé, périt dans la première escarmouche, et Gordien lui-même se donna la mort.
Le Sénat ne perdit pas courage. Tout au contraire il déploya dans cette crise une énergie surprenante. L'empereur de son choix était mort; Maximin était loin, le pouvoir était vacant. Il s'en empara résolument. Il ne pouvait être question de rétablir la République, mais il imagina comme une contrefaçon de l'ancien consulat dans la personne de deux empereurs, placés dans son étroite dépendance, Clodius Pupienus et Calvinus Balbinus, le premier désigné par ses aptitudes militaires, le second plus spécialement compétent dans l'administration civile. Une commission de vingt consulaires, les vigintiviri reipublicée curandae, fut munie de pleins pouvoirs pour
180 l'empire bomain
organiser la défense et chargée de présider aux levées par toute l'Italie. Des députations furent envoyées aux gouverneurs, des adresses furent expédiées aux principales cités. Les provinces en général répondirent à rappel. Mais en Italie surtout l'adhésion fut enthousiaste. Les Italiens étaient conscients de leur solidarité avec la cause sénatoriale, et, comme au temps de Vitellius, ils se dressaient contre l'invasion barbare. Aussi quand Maximin se présenta sur la frontière, il se heurta à la résistance héroïque de la ville d'Aquilée, et comme le succès était la condition de sa popularité, il fut tué par ses soldats, humiliés de leur défaite.
La partie cette fois semblait gagnée, mais plus les circonstances se montraient favorables, plus s'accusait l'irrémédiable faiblesse du Sénat, Il était incapable de dominer la situation. Il n'avait pas su maîtriser la réaction violente contre les partisans de Maximin. Il ne sut pas davantage faire obstacle à la contre-réaction qui ne tarda pas à se produire die la part des impérialistes. Une bataille terrible entre les deux factions mit la capitale à feu et à sang. Elles se réconciliaient dans le pillage. Les dissentiments entre les deux empereurs ajoutaient au désordre. La combinaison dont était issu le collège impérial n'avait eu d'autre résultat que d'ouvrir un nouveau conflit. Les prétoriens se saisirent de l'arme que le hasard leur fournit. Un petit-tlls de Gordien était demeuré à Rome pendant que son grand-père gouvernait l'Afrique avec son père pour lieutenant. Ce n'était guère qu'un enfant dont on fît un troisième empereur, .M. Antonius Gordianus. Pupien et Balbin étant soupçonnés de vouloir se débarrasser de ce collègue imprévu, on les massacra.
On retombait dans le chaos. Avec un empereur de treize ans, créature des soldats, on pouvait tout craindre. Par bonheur un homme se rencontra dont la sagesse et la fermeté prévinrent le mal. Ce fut le préfet du prétoire Timésithée qui assuma la tutelle
du jeune prince et en fit son gendre. Un nouveau Plautien, mais moralement très supérieur à l'autre. Evidemment, sous ce régime, c'en était fait des ambitions du Sénat. Il dut se contenter des égards qui d'ailleurs ne lui furent pas ménagés. Une mort prématurée enleva Timésithée au cours d'une campagne victorieuse contre les Perses, et la série des pronunciamientos recommença. Gordien, très aimé de l'armée, mais jugé trop inexpérimenté pour exercer le commandement, dut se laisser imposer comme préfet du prétoire et puis comme collègue l'officier réputé le plus habile, Julius Philippus, et Philippe réussit par ses intrigues à le renverser et à prendre sa place.
Philippe était un Arabe et c'est à lui qu'échut l'honneur de célébrer à Piome le millénaire de la ville éternelle. Tant de secousses n'avaient pas ébranlé la foi dans les destinées de l'Empire, mais c'est un témoignage frappant de ses transformations que cet étranger venu de si loin pour présider à cette fête nationale. Philippe n'était pas un Maximin. Comme presque tous les empereurs de cette période, il était pénétré de la nécessité de vivre en bons termes avec le Sénat. Mais les révolutions militaires n'avaient pas dit leur dernier mot.
On peut dire de Decius qu'il fut prétendant à son corps défendant. Placé à la tète de l'armée du Danube malgré ses résistances, car il prévoyait ce qui allait arriver, il parut à cette armée plus capable qu'un autre d'arrêter la poussée des Barbares et se vit contraint d'accepter la pourpre qu'elle lui offrait. En vain il écrivit à Philippe qu'aussitôt à Rome il la déposerait. Philippe n'en voulut rien croire, et la guerre s'en étant suivie, il succomba dans la bataille de Vérone.
Decius, né à Sirmium. capitale de la Pannonie inférieure, est le premier de ces empereurs illyriens dont
182 l'empibe romain
la vaillance et les talents maintinrent l'empire debout, malgré tous les maux qui le rongeaient et le conduisaient à la ruine. Ce sont eux maintenant qui entrent en scène, après les empereurs espagnols, gaulois, africains et syriens. Les armées dont ils sortaient étaient les plus nombreuses et les plus aguerries de la frontière depuis que le danger s'était déplacé et transporté du Rhin sur le Danube. Les régions dont ils étaient originaires étaient les plus récemment romanisées et les plus directement menacées, et devaient à cette double circonstance un caractère à part. Les populations y étaient habituées au métier des armes, et leur vigueur s'était conservée intacte, loin des raffinements de la civilisation.
Quand il partit pour la guerre contre les Goths Decius donna au Sénat une preuve éclatante de sa faveur en exhumant, pour le confier à un de ses membres les plus distingués et les plus recommandables, Licinius Valerianus, la vieille magistrature de la censure. Le nouveau censeur n'héritait pas seulement des attributions de Tancien, surveillance des mœurs, recrutement du Sénat et de l'ordre équestre. Ses pouvoirs étaient infiniment étendus. 11 avait l'initiative législative, la juridiction sur les plus hauts fonctionnaires, à l'exception — le fait est à noter — de ceux qui appartenaient à l'ordre sénatorial, le droit de fixer l'impôt, de nommer aux grades militaires. Somme toute, c'était un véritable collègue que l'empereur se donnait, un collègue sans le titre, et sans doute sans l'inamovibilité, mais concentrant dans ses mains une large part du gouvernement et appelé, on peut le supposer, à réaliser de profondes réformes administratives.
Ce qu'aurait donné celte conception, les événements ne permirent pas d'en juger. La trahison du gouverneur (le la Mésie, Trebonianus Gallus, amena une défaite où Decius perdit la vie après deux ans de
LA CRISE eu TROISIÈME SIÈCLB 183
règne. Alors ce fut l'anarchie. Gallus était entré à Rome après avoir conclu une paix humiliante. L'armée irritée proclama à sa place Aemilianus, qui lui avait succédé dans son gouvernement. Aemilianus aussitôt se mit en marche sur l'Italie. Une promesse d'argent suffit pour détacher les troupes de Gallus qui fut tué à la bataille de Terni. Mais Aemilianus lui-même tomba sous les coups de ses soldats, en expiation de ses avances au Sénat. Et enfin Valerianus, celui-là même que Decius avait choisi pour lui conférer les pouvoirs de la nouvelle censure, entra, lui troisième, dans la mêlée. Il apprit bientôt la disparition presque simultanée de ses deux compétiteurs et qu'il n'avait plus de rival à combattre.
§ 5. — Les invasions. Valérien et Gallien.
La dislocation de l'Empire.
Les empereurs provinciaux (253-268).
Le conflit des prétendants avait accru l'audace des ennemis de Rome. Les Francs se précipitèrent sur la Gaule et poussèrent jusqu'en Espagne. Les Alamans jetèrent leurs bandes sur l'Italie du nord. Les Goths envahirent la Macédoine et l'Asie Mineure. Les Perses pénétrèrent en Syrie et s'emparèrent d'Antioche. Valérien jugea que la tâche était trop lourde pour les épaules d'un seul. Il prit pour lui l'Orient et laissa l'Occident à son fils Gallien. Mais en 259 il fut fait prisonnier par les Perses. Gallien resta seul pour dominer cette crise effroyable, sans précédent.
Les populations livrées à elles-mêmes durent pourvoir elles-mêmes à leur salut. Ce fut la cause qui fit surgir cette fo-ule d'usurpateurs que l'on a appelés si étrangement les trente tyrans. C'étaient en général d'excellents officiers, et quelles que fussent leurs
convoitises, d'excellents patriotes. La force des événements, autant que l'ambition, les avait portés à un poste de combat où beaucoup rendirent des services, où quelques-uns firent preuve de qualités éminentes. Leur élévation était due aux armées, mais l'intervention des armées était légitime dans un péril où elles apparaissaient comme la suprême ressource. Depuis longtemps elles ne faisaient qu'un avec les pays où elles étaient cantonnées et formées. Leur initiative ne pouvait guère se heurter à l'opposition de l'élément civil, et le plus souvent elle entraîna son adhésion. Ainsi les empereurs des soldats furent en même temps ceux des provinces.
Quand on considère ce spectacle, il semble que, cette fois, mieux qu'après Néron, on assiste à la dissolution de Tunité romaine. Le fait est que des tendances séparatistes se manifestèrent, mais très différentes aux deux extrémités de l'empire. L'antagonisme irréductible entre le monde latin et le monde gréco-oriental s'accusa avec une force singulière. Dans l'Occident au contraire, la pensée ne pouvait venir de répudier Rome et son héritage. C'était pour le sauver qu'on s'était réveillé et ressaisi. Mais puisque Rome se montrait incapable de le défendre, on se sentait en mesure de le préserver à sa place. Et puisque, d'autre part, entre les divers pays, il n'y avait jamais eu de fusion réelle, il était permis à chacun de souhaiter son gouvernement propre, non pas indépendant, mais distinct du gouvernement central. Telles sont les idées, les aspirations vagues qu'on voit poindre dans le tumulte. Elles n'étaient pas tout à fait chimériques. Qu'on attende une trentaine d'années, elles seront recueillies pour une bonne part et mises en œuvre dans la tétrarchie.
Les empereurs provinciaux avaient à soutenir un triple effort. Ils devaient tenir tête aux ennemis du dehors, se défendre contre l'empereur de Rome, et
trop souvent ils se faisaient la guerre entre eux. Aussi les voit-on disparaître les uns après les autres dans une mêlée confuse. Parmi ces monarchies éphémères il en est deux plus durables et]mieux connues : ce sont celles fondées en Gaule par Postume et en Orient par Zénobie.
C'est en l'an 257, lors d'une nouvelle invasion plus désastreuse encore que les précédentes, que Postume, M. Cassianus Latinius Postumus, se fit proclamer empereur pour le plus grand bien de la Gaule. Ce n'est pas sans raison qu'il s'intitula le restaurateur de ce pays. Pendant dix ans il lui assura un retour de prospérité, une tranquillité relative, toujours menacée et souvent troublée, qui n'en tranchait pas moins avec le désordre où étaient plongées d'autres parties de l'empire.
Il ne faut pas s'y tromper. La monarchie de Postume n'était rien moins que gauloise si l'on veut dire par là anti-romaine, se réclamant des vieilles traditions nationales et visant au rétablissement de l'antique indépendance. Deux cents ans plus tôt, on avait vu les druides intervenir, pour le tirer à eux, dans le mouvement suscité par la chute de Néron et prêcher la guerre sainte contre l'oppresseur étranger. Tout ce passé maintenant était bien mort. Postume empereur ne se distingue en rien de Gallien. Il est Auguste et souverain pontife. Il revêt le consulat et compte les années de son règne par le renouvellement de ses puissances tribuniciennes. Que voulait-il au juste ? Devenir seul empereur, maître unique du monde romain? Rien n'autorise à lui prêter cette pensée. 11 pouvait, comme tant d'autres, marcher sur l'Italie. Il ne l'essaya point et se borna à la défensive. Il était donc décidé à limiter ses ambitions et, s'il est permis de juger du présent par l'avenir, tout porte à croire qu'il se fût accommodé d'un partage, et que tel était le but où il tendait. Cette conception
186 l'empire domain
commençait à se faire jour, et elle ne devait pas tarder à se réaliser. Somme toute, abstraction faite du conflit avec Rome, et en supposant un rapport de subordination avec le gouvernement central, la situation de Postume ressemblait assez à celle qu'aura Constance dans le système de la tétrarchie. Ce qui achève la ressemblance, c'est que leur domination eut la même extension. Ils régnèrent tous deux sur les contrées dont le rapprochement devait survivre à la tétrarchie et qui continuèrent de former, jusqu'à la fin, le vaste ensemble désigné sous le nom de préfecture des Gaules. L'union de la Bretagne et de l'Espagne avec la Gaule, amorcée déjà par Albinus, le compétiteur de Septime Sévère, fut donc en réalité l'oeuvre de Postume, et sur ce point encore il apparaît comme un précurseur.
On peut regretter que Gallien ne se soit pas prêté à une combinaison qui tenait compte des faits accomplis tout en sauvegardant l'unité de l'empire. La lutte engagée par lui avec l'usurpateur se prolongea plusieurs années sans résultat.
Depuis la capture de Valérien l'Orient était à l'abandon. Une famille princière de Paimyre, les Septimii Odenath, rêva de faire de cette ville le centre d'un nouvel empire des Séleucides. Odenath commença par se poser en allié de Rome. Il reçut le titre de diix Orientis, chef de toutes les armées d'Orient, et bientôt après celui d'imperator qu'il fut autorisé à partager avec son fils aîné, ce qui le mettait presque au niveau de la puissance impériale. Cependant l'unité de l'empire était sauve, ou à peu près, en théorie. En fait elle était déjà plus que compromise.
On en était là quand Gallien disparut. Les historiens anciens, et après eux les modernes l'ont jugé avec une sévérité qu'on peut trouver excessive. A s'en tenir aux faits, il ne semble pas avoir été l'homme
méprisable, le souverain indolent et insouciant qu'on nous dépeint sur la foi des rancunes sénatoriales. Il avait vu avec déplaisir la vigoureuse initiative déployée par le Sénat lors de l'invasion des Alamans, et il lui avait témoigné sou hostilité en décidant qu'à l'avenir aucun sénateur ne serait pourvu d'un commandement militaire ni même autorisé à se montrer dans les camps. Précaution contre les prétendants? Il se peut, mais il y avait autre chose. Les généraux étrangers au Sénat n'étaient pas, l'expérience l'avait démontré et devait le démontrer encore, des prétendants moins redoutables que les sénateurs. Le vrai motif paraît donc avoir été différent. Il était d'ordre militaire et d'ordre politique. D'ordre militaire : les officiers sortis du rang étaient mieux préparés à leur tâche que les fils dégénérés de la noblesse, plus instruits dans leur métier, et passionnés encore pour l'honneur du nom romain. D'ordre politique : à tort ou à raison il estimait que les circonstances réclamaient plus que jamais la concentration du pouvoir, et qu'elle ne pouvait s'opérer que par la mise à l'écart du Sénat, en quoi il procédait d'Hadrien et de Septime Sévère et anticipait sur Dioclélien. Il faut croire pourtant qu'il y a quelque chose de fondé dans la version courante puisque les généraux les plus dévoués à l'empire jugèrent qu'il fallait, pour le gauver, un chef plus capable, en vertu de quoi ils se débarrassèrent de lui par l'assassinat (268).