Je cite d'après L'Européen du 8 mars
Parmi nos hommes publics, il existe un groupe très considérable, très compnet si extrêmement influent de partisans d'un régime constitutionnel. Il est hors de doute que ce groupe ne manquera pas <l«' faire valoir ses idées dans des réunions publiques et emploiera tous les moyens possibles pour donner aux réformes qui se préparent une direction rigoureusement constitutionnelle.
Les théories constitutionnelles de l'Europe occidentale se présentent sous un jour particulièrement attrayant et comme un remède expérimenté, avec lequel ils pensent pouvoir plus facilement guérir le mal dont souffre le pays. Mais nous estimons que les formes du gouvernement adoptées en Europe, pour excellentes qu'elles soient, n'excluent pas la possibilité d'un régime différent, car il serait absurde d'affirmer que le génie politique des peuples de l'Europe ait dit son dernier mot en fait d'organisation politique.
L'orgueil russien ne perd jamais ses droits :
Nous sommes d'avis que le pays le plus vaste du monde peut et doit créer une forme de gouvernement qui lui soit propre, conforme à ses besoins et à ses conditions historiques, techniques et géographiques. Nous affirmons que, pour être solide, le régime futur devra correspondre à la mentalité de la majeure partie de la population et être établi par le développement naturel des bases existantes, et non par l'implantation artificielle, peut-être même violente, de bases nouvelles.
Cette noblesse ne peut oublier que ses intérêts de caste sont liés au sort de l'autocratie : elle voudrait concilier — tache difficile — l'autocrate et le peuple, aux dépens de la bureaucratie, par l'établissement d'une représentation nationale et des libertés indispensables, liberté de conscience et de parole, liberté personnelle.
Nous sommes fermement convaincus qu'à l'heure actuelle, seule, l'autocratie avec une représentation nationale esl à même de répondre aux multiples besoins de la population disparate «le ce pays et de toutes les classes, surtout aux besoins de la classe paysanne.
Pour mettre fin à l'agitation, pour donner une légitime satisfaction aux besoins de la population et pour assurer au pays une administration meilleure, la représentation nationale devra tenir le souverain au courant des idées du peuple et de l'opinion publique. Elle ne devra pas, à l'instar des parlements européens, chercher à limiter le pouvoir autocratique; mais elle aura pour tâche de supprimer l'arbitraire. Cette représentation nationale sera nécessairement élective.
Outre le droit de discussion de tous les projets de loi élaborés dans les ministères, les représentants du peuple devront avoir l'initiative des lois nouvelles ou de modifications des lois existantes. Pour prévenir les abus et sauvegarder la liberté des consciences, des personnes et de la parole, ils auront le droit d'interpeller les ministres qui demeureront, toutefois, responsables devant le souverain. Ils auront également le droit de discuter le budget et de contrôler les comptes des exercices précédents.
Cette extrême-droite des réformateurs et son chef, M. Chipof, arrivent au projet de constitution que voici :
I. La représentation nationale doit être organisée par voie de suffrage et consister dans une assemblée dénommée Assemblée nationale d'empire (Gosoudarstvennyi zcmskii soviet).
II. La compétence de cette assemblée s'étend aux objets suivants : 1° examen des projets de loi ; 2° vote du budget; 3° contrôle de l'emploi des deniers publics; 4° droit d'initiative en ce qui concerne l'édiction de lois nouvelles.
III. L'Assemblée nationale d'empire a le droit d'interroger (es ministres; maisceux-ci ne sont pas responsables devant
la représentation populaire; ils ne relèvent que de l'empereur.
IV. Le président de l'Assemblée est choisi par l'empereur parmi les candidats que l'Assemblée soumet au choix impérial; toutes les résolutions prises par l'Assemblée sont portées par le président à la connaissance de l'empereur.
V. La représentation populaire doit être constituée non par le moyen du suffrage universel direct, mais sur les bases qui seront fournies par la représentation locale (zcmslvos et doumas], quand celle-ci aura été réorganis
il est à désirer que cette réorganisation ait pour effet d'étendre autant que possible la représentation locale à toutes les parties de l'empire.
VI. L'échelonnement général de l'organisation élective présente les degrés suivants :
Les unités territoriales élémentaires et les villes de district sont représentées collectivement par les zemstvos de district;
Les zemstvos de district et les villes de gouvernement, par les zemstvos de gouvernement;
Les zemstvos de gouvernement et les villes dont la population excède un chiffre fixé, par l'Assemblée nationale d'empire.
VII. La représentation populaire au sein des assemblées locales doit être conçue non pas sur la base de la population par « classes » {soslovié), mais doit au contraire être organisée de manière à faire entrer dans les conseils d'administration locale les forces effectives de la population.
La grosse bourgeoisie des villes, — capitalistes, industriels, commerçants, etc. — qui forme le centre droit du parti réformateur, ne cache pas mieux ses vifs désirs de changement radical. Réunis officiellement pour « délibérer sur la situation actuelle de leurs industries et sur les mesures que comporte
la situation ouvrière », les grands ingénieurs et autres fabricants répondent au minisire des Finances (8 lévrier 1905) :
L'appel fait aux représentants de l'industrie en vue des satisfactions à accorder aux réclamations ouvrières semble vouloir accréditer l'opinion que l'agitation serait due principalement à la déplorable situation des ouvriers. Mais ce sérail là une opinion complètement erronée : alors même que l'on accorderait entière satisfaction aux exigences des ouvriers, on ne doit pas s'attendre à voir renaître un calme durable, car le mouvement ouvrier, évidemment provoqué et soutenu par le milieu ambiant, ne saurait s'expliquer par l'aggravation subite de l'existence des travailleurs.
Le gouvernement n'ignore pas le très vif sentiment de mécontentement qui a pénétré dans toutes les classes de la société russe : presse, corporations, zemstvos et municipalités, écoles supérieures — ces dernières représentées non seulement par les étudiants mais aussi par les professeurs, — en un mot, toutes les classes de la société sont en proie à un profond malaise. C'est l'organisme tout entier, ce sont les organes centraux qui souffrent, et cela peut donner une idée de toute l'étendue du mal.
Si, à l'heure actuelle, l'agitation ouvrière semble absorber toute l'attention des sphères dirigeantes, c'est uniquement parce qu'elle revêt une forme plus brutale, mais en réalité l'agitation est partout et, loin de diminuer, clic ne fait que progresser. Le gouvernement a le grand tort de céder devant les démonstrations des ouvriers, tout en restant indifférent au mécontentement général, bien plus grave malgré les apparences douces et correctes sous lesquelles il se manifeste.
S'émouvoir outre mesure des démonstrations ouvrières est loin d'être un moyen d'apaisement. Car l'intervention de la police et de l'administration et surtout celle du ministère des Finances entretiennent parmi les ouvriers cet espoir énervant que des concessions leur seront faites sous
la pression des organes gouvernementaux. Il aurait mieux valu que les ouvriers sussenl que leur seul salut el leur point d'appui doivenl résider dans la loi, dont ils ne doivent jamais franchir les limites. Or la dernière grève esl une pure négation de la loi.
Tout ce qui précède nous amène à la conclusion que l'apaisement complet de la classe ouvrière ne saurait être obtenu ni par des concessions particulières ni par la revision de la législation du travail, et que, seules, des réformes (Tordre général, aussi radicales que possible, mettront fin à l'agitation ouvrière ou, tout au moins, lui enlèveront son acuité actuelle.
La pelite bourgeoisie et les intellectuels, médecins, avocats, professeurs, ne voient de salut que dans un régime franchement démocratique. Ce « parti démocrate » ou « constitutionnalislc » a son programme complet de réforme immédiate et future, que M. Pierre Slruve publiait dans YOsvobojdémé du 18 mars 1908 :
Une Assemblée constituante, élue par le suffrage universel, direct et égal pour tous, et secret, devra s'occuper exclusivement de la Constitution. Mais avant la réunion delà Constituante et en attendant la Constitution définitive, certaines réformes devront être introduites sous forme de lois provisoires :
Premièrement, égalité absolue de tous devant la loi, et plus particulièrement : suppression du régime spécial pour la classe paysanne, abolition des privilèges de la noblesse, abrogation des lois restrictives concernant les Polonais et les Juifs. En outre, les droits de l'homme et du citoyen devront être reconnus et proclamés, surtout l'inviolabilité de la personne et du domicile; nul ne pourra subir une perquisition, ni être arrêté ou puni autrement que dans les formes de la procédure établie, laquelle garantira au prévenu tous les moyens de défense.
LE TSAHISME 349
Deuxièmement, liberté de la presse; abolition complè'.e de la censure et droit de Taire paraître des périodiques ou
autres sans autorisation préalable, ni caution ni autres mesures restrictives, sous réserve de la responsabilité judiciaire. Toutefois, nulle opinion exprimée dans la presse
ne saurait donner lieu à des poursuites judiciaires, si cette opinion ne constitue, de par sa nature même, un délit de droit commun.
Troisièmement, liberté de la parole et des réunions publiques. Droit pour tous les citoyens de prononcer un discours, faire des conférences, organiser des réunions. Droit de former des associations permanentes, sans autorisation préalable, dans tout but non contraire à la loi.
Quatrièmement, droit de pétition.
Enfin, cinquièmement, liberté de conscience : toutes les persécutions religieuses devront cesser. Nul ne poura être contraint à professer telle ou telle religion : chacun aura le droit de pratiquer librement le culte de son choix, d'en changer ou de n'en avoir aucun.
Après la promulgation de ces lois provisoires, un délai de quatre mois sera accordé au pays pour préparer les élections à la Constituante. La Constitution établira d'une façon inébralable la participation des représentants du peuple aux travaux législatifs, à l'élaboration du budget et au contrôle sur les actes du pouvoir exécutif. La représentation du peuple devra être organisée sur la base du suffrage universel, direct, égal pour tous et secret.
Les ministres seront responsables devant l'Assemblée, laquelle aura le droit de critiquer leurs actes, de les interpeller et, dans certains cas, de les mettre en accusation.
La Russie émancipée devra rompre résolument avec le système oppresseur de centralisation bureaucratique envers les pays annexés. Ainsi La Constitution de la Finlande, garantissant sa situation d'Etat séparé, sera rétablie et solennellement reconnue par les lois fondamentales de l'Empire russe. Toutes dispositions ultérieures, communes à l'Empire et au (iiand-l)uché de Finlande, feront l'objet
d'une entente entre les organes des deux pays. Les rapports entre la Russie et la Pologne seront établis sur les bases de la Constitution octroyée en 1 <s t :> par Alexandre Ier, après entente entre l'Assemblée constituante de l'Empire el la Diète polonaise.
Une large autonomie locale, sur la base du suffrage unir versel, devra rire introduite dans tout l'Empire : autonomie communale, cantonale, d'arrondissement et départementale. En outre, trois réformes essentielles s'imposeront dès le début du nouveau régime : réforme scolaire ; réforme judiciaire; réforme sociale et économique.
Réforme scolaire : instruction primaire gratuite, obligatoire et laïque; liberté plus grande à l'enseignement secondaire et supérieur.
La. réforme judiciaire, commencée sous Alexandre II, n'avait pas pu être poussée jusqu'au bout, et la réaction des deux derniers règnes effaça les derniers principes libéraux du Statut Alexandre II. Il est indispensable de rétablir ce Statut dans sa forme primitive et de le réaliser jusqu'au bout. La compétence des Cours d'assises (avec assistance du jury) devra être étendue à toutes les affaires actuellement jugées par les représentants de classe, avec publicité des débats et indépendance des juges. Le Code pénal sera revisé et ses dispositions, contraires aux principes de la liberté politique, abrogées.
Toute la vie économique du pays est radicalement faussée. La Russie libre s'empressera de mettre fin à une politique économique qui favorise certaines classes et groupes d'entrepreneurs au détriment de la masse du peuple. Le protectionnisme à outrance, contraire aux intérêts des agriculteurs qui constituent la grande majorité du pays, ne sert qu'à enrichir quelques gros industriels. L'abaissement rationnel et progressif des droits de douane non seulement relèvera l'agriculture, mais aussi contribuera grandement au développement de l'industrie ellemême. La délivrance politique de la Russie devra avoir pour effet immédiat l'achèvement de l'œuvre de l'émancipation paysanne. Pour cela, les lots de terre des communes
rurales insuffisamment pourvues devront être augmentés aux frais de L'État. Pour les ouvriers agricoles, droit de grève et d'association. Ensuite, refonte générale du droit foncier par un compromis rationnel entre les systèmes communiste et individualiste.
L'agriculture et l'industrie ont un égal intérêt à voir s'établir une législation libérale qui favoriserait la formation de toutes sortes d'associations ou de coopératives. En ce qui concerne l'industrie proprement dite, les réformes suivantes s'imposent :
1° Droit de grève pour les ouvriers et liberté absolue de former des associations ouvrières avec personnalité juridique;
2° Développement de la législation ouvrière et son extension à toutes les formes du travail;
3" Assurances ouvrières obligatoires.
Aux réformes économiques, doit correspondre la réforme de l'impôt. Les annuités de rachat qui grèvent les terres paysannes devront être supprimées. Ensuite : abolition de la solidarité communale devant l'impôt, diminution des contributions indirectes et établissement d'un impôt progressif sur le revenu.
A l'extrême-gauche, les socialistes, démocrates et révolutionnaires, dont le programme politique (en laissant de côté leurs revendications sociales) comprend :
L'établissement d'une république démocratique, avec une large autonomie des régions et des communes tant urbaines que rurales;
L'application la plus large possible du principe fédératif aux relations entre diverses nationalités;
La reconnaissance pour elles du droit le plus absolu de se gouverner suivant leur désir;
Le suffrage universel, avec le vote direct, secret, égal pour !dus les citoyens n'ayant pas moins de vingt ans, sans distinction de sexe, religion et nationalité;
La représentation proportionnelle;
La Législation directe du peuple (référendum et droit d'initiative);
L'élection de fous les fonctionnaires, à chaque moment amovibles et justiciables;
La liberté pleine et entière de conscience, de parole, de presse, de réunion, de grève et de coalition;
L'égalité universelle et absolue des droits civils;
La séparation complète de l'Église et de l'État et la reconnaissance de la religion comme une affaire de conscience rigoureusement privée;
L'instruction obligatoire, universelle et laïque aux frais de l'État;
La parité légale de diverses langues nationales;
La justice gratuite;
L'abolissement de l'armée permanente, remplacée par les milices populaires.
Entre ces différentes tendances de réformes ou de révolution, les populations russiennes sont tiraillées, ajoutez les partis nationalistes ou autonomistes au sein des peuples annexés : l'Empire en arrive à posséder dix-huit ou vingt partis de régénération sociale, nationale, ou politique. Une entente serait nécessaire pour grouper tous les mécontentements contre l'ennemi commum , le tsarisme bureaucratique. Le Parti finlandais de résistance active a pris l'initiative de cette conciliation; huit partis seulement répondirent à son appel :
1° Le parti socialiste révolutionnaire russe;
2° Le parti socialiste polonais ;
3° Le parti social-démocrate de Lithuanien
4° La fédération socialiste révolutionnaire de Géorgie ; 5° La fédération révolutionnaire arménienne; 6° La ligue nationale polonaise; 7° Le parti finlandais de résistance active; S" L'union d'Osvobojdénie (couslitutionnaUstrs-fléinocraies russes).
Une conférence aboutit à ce proces-vcrbal d'union :
Considérant :
1° Que le régime autocratique se présente comme un obstacle fatal au progrès et au bien-être du peuple russe et .le toutes les autres nationalités opprimées par le gouvernement tsarist»; et que, dans l'état présent de la civilisation, il constitue un anachronisme absurde et néfaste;
2° Que la lutte contre ce régime aurait été conduite avec plus de force et de succès, si les actes des dilférents partis d'opposition et révolutionnaires, russes et non russes, avaient été coordonnés;
3° Que le moment présent est particulièrement favorable pour la coordination des actes de tous ces partis contre le régime autocratique, discrédité et épuisé par les effets terribles d'une guerre causée par sa politique aventureuse;
Les représentants des partis réunis en une conférence, ont voté à l'unanimité les résolutions suivantes. Sans abdiquer leurs programmes particuliers et leurs méthodes tactiques, tous ces partis déclarent accepter les principes et revendications suivantes :
1° Suppression de l'autocratie, révocation de toutes mesures par lesquelles a été supprimée la constitution finlandaise;
B« Substitution au régime autocratique d'un régime démocratique sur la base du suffrage universel;
3° Droit pour les différentes nationalités à leur libre développement; garantie par les lois de cette liberté. Suppression des mesures d'oppression gouvernementales à l'égard des diverses nationalités.
l'empire husse. 23
Au-dessous <lc cc< partis, dans l'immensité de la terre russe, le paysan continue son agitation séculaire, avec ses crises de vagabondage et de rebellions. Le tsarisme met en ce paysan toute sa confiance. Parfois la dévotion paysanne semble à jamais acquise au représentant de Dieu. Parfois, au contraire, le moujik semble perdre tout autre sentiment que le féroce besoin de piller, de brûler, de se soûler à plein ventre aux dépens du seigneur. Les famines, les épidémies, les impôts et les mangeries le réduisent à la misère : il s'en va aux villes chercher dans les grandes usines un salaire qui le nourrisse durant la mauvaise saison; il en revient grisé de théories et de rêves communistes, dont il ne retient qu'un mot : c'est que la terre doit être, sera à lui : comment? quand ?
Il croit volontiers qu'un « bon tsar » va bientôt achever l'œuvre de 1861 et, d'une main paternelle, distribuer à tous ceux qui souffrent bois, grains, bétail, provisions, outils, richesses. Aussi, qu'un faux envoyé de ce bon père vienne annoncer que la distribution commence : quarante mille paysans envahissent les terres et les châteaux des riches, les domaines des princes et de l'État, coupent les arbres, vident les granges et les étables, chargent leurs femmes ou leurs chariots de tout ce que l'on peut emporter, défoncent les tonneaux, se grisent d'alcool et, pour se réjouir, allument en une belle flambée maisons, bûchers et meules de paille.
Les partis réformateurs, après avoir mis leur espoir
en cet armiak, s'en étaient un peu détournés : il leur semblait impossible de dresser à une besogne légale celle l'oule de brutes cl d'enfants. Les socialistes eux-mêmes en arrivaient à une sorte de « paysanophobie », et les social-démocrates à la mode allemande n'avaient de confiance que dans le prolétariat des villes.
Mais la guerre mandchourienne et les souffrances de la mobilisation firent éclater un tel mécontentement à travers toute la Russie paysanne que les socialistes-révolutionnaires reprirent quelque espérance. Puis les ruines de l'industrie et les fermetures d'usines et de chantiers, qu'entraîna bientôt la continuation de la guerre, rejetèrent aux villages une foule d'ouvriers sans travail; la police accéléra cet exode par les expulsions, loin des capitales, de tous les travailleurs suspects.
Une armée de missionnaires socialistes se répandit ainsi dans les campagnes; ils n'avaient qu'une vague notion peut-être des principes et théories socialistes; mais leur foi en la révolution prochaine et leur confiance en la justice de leur cause n'en étaient que plus profondes. Le P. S. R. (parti socialiste-révolutionnaire) s'attacha à fédérer ces prédicateurs isolés et donna à la « question paysanne » le premier rang parmi ses revendications, et ce socialisme agraire essaya de combiner les traditions russiennes et les théories communistes. Au congrès d'Amsterdam, le P. S. R. exposait ce chapitre de son programme :
Dans les questions de la politique agraire et des cojidilicns
rurales, le parti sorialisle-révolulionnaire se propose de mettre à profil les idées, les traditions et les formes de La vie paysanne russe, basées sur la possession communale du sol et sur le travail direct du cultivateur en général, cette conception qui considère la terre comme le patrimoine commun de tous ceux qui travaillent. Partant de la, le parti soutiendra la socialisation de toutes les terres appartenant aux propriétaires privés, c'est-à-dire leur sortie du domaine privé et leur retour à la communauté, de façon qu'elles soient exploitées par les communes et les unions de communes organisées démocratiquement, en observant autant que possible la répartition égalitaire des terrains entre ces diverses unités.
Au cas où ce point principal et essentiel du programme agraire minimum ne pourrait être réalisée immédiatement i l révolulionnairement, le parti sera guidé toujours dans sa politique agraire par des considérations ayant en vue la réalisation la plus proche et la plus complète possible de cette revendication, en soutenant toutes les mesures transitionnelles, telles que l'extension des droits des communes et de leurs unions territoriales sur les terres à exproprier des propriétaires privés, la confiscation des biens des couvents, églises, apanages de la famille impériale et le retour de ces biens, ainsi que des propriétés de l'État, à la communauté pour servir de fond à la distribution des terres entre les communes existantes ou à l'établissement des nouvelles, aux besoins de la migration et de la colonisation intérieure, etc.;
La réduction du prix du loyer des terres au revenu net de l'exploitation (défalcation faite, du revenu brut, des frais de production et de la rémunération normale du travail);
Au cas de changement de possesseur, la restitution des dépenses faites pour l'amélioration de la terre par le possesseur précédent;
La transformation de la rente, sous forme d'un impôt spécial, en une source de revenu des communes et des organes de l'administration autonome locale.
LE TSARISME 3o7
La foi religieuse et la soumission aux ordres divins sont encore le grand moteur de celle vie paysanne, et le tsarisme, par l'organe de son Saint-Synode, pense rallier tous les dëvoûmenls chrétiens à sa cause. Mais les « socialistes chrétiens » lancent leur Appel aux Chrétiens Orthodoxes :
Le Synode vous exhorte à ne pas troubler l'ordre, à ne pas vous solidariser avec les « ennemis intérieurs » qui, alïirme-t-il, font le jeu des Japonais. Ce n'est point là le langage qu'attendaient tous les vrais orthodoxes à cette heure douloureuse. Personne n'ignore que les serviteurs du Tsar se rendent journellement coupables des crimes de concussion et de prévarication. Ce sont eux qui ont affaibli le pays en torturant le peuple. Et lorsque les ouvriers de Saint-Pétersbourg allaient supplier le Tsar d'écouter leurs justes doléances, des soldats ont tiré sur leurs frères chrétiens, en ont tué près de 3 000 et blessé plus de "» 000... Et après cela c'est à vous que le Synode, oubliant le vrai dogme apostolique, adresse ses admonestations non pas à ceux qui vous ont poussés à cette extrémité et qui ruinent le pays et tuent nos frères.
Dans un pareil moment, tout le monde s'attendait à voir l'Eglise élever sa voix autorisée contre le pouvoir affolé qui oublie qu'au-dessus du Tsar il y a Dieu, le Uoi des Kois, — comme jadis le métropolite Philippe n'hésitait pas à maudire le Tsar Ivan le Terrible :
« 0 tsar, lui disait-il, pendant qu'ici nous faisons le sacrifice divin, on répand, derrière l'autel, le sang de chrétiens innocents. Depuis que le soleil brille sur la terre on n'a vu ni entendu d'exemple d'un tsar pieux troublant son propre pays d'une façon si atroce. Môme dans les royaumes païens, il y a une loi, il y a une vérité, il y a aussi des sentiments de miséricorde, — toutes choses qui n'existent pas en Russie. La vie et la fortune des citoyens demeurent Bans défense. Partout, ce ne sont que pillages et meurtres commis au nom du tsar. Ton trône est élevé, mais le Très-
Haut est noire juge à nous tous et à toi. Gomment te présenteras-tu devant son tribunal, toi qui es souillé de tant de sang innocent? »
Chrétiens orthodoxes! Il est écrit qu'à l'époque de l'Antéchrist « la corruption et l'abjection tiendront les lieux saints », c'est-à-dire que la majeure partie de l'Église chrétienne passera du côté des ennemis du Christ. La proclamation du Synode qui soutient les bourreaux du peuple chrétien contre leurs victimes démontre que les temps sont proches! Demeurez donc sourds à la voix du Synode et restez indifférents à son appel, car il porte manifestement le sceau de l'Antéchrist.
Une « Confrérie chrétienne de combat » s'organise pour « la prompte réalisation du christianisme universel » :
Les principes introduits par le christianisme dans la vie individuelle n'ont pas encore été pris comme base des rapports sociaux : en particulier, la « vérité sur la possession de la terre », qui fait partie intégrante du dogme chrétien, est toujours restée lettre morte. Les circonstances exceptionnelles de l'heure présente indiquent d'ellesmêmes les devoirs immédiats de la Confrérie :
1° Lutte contre l'expression la plus impie du pouvoir temporel, c'est-à-dire contre l'autocratie qui se couvre criminellement de l'autorité de l'Église, fait cruellement souffrir le peuple et enchaîne ses meilleures forces;
2° Lutte contre l'attitude passive de l'Église envers le pouvoir;
3° Aux points de vue social et économique, affirmation du principe de l'amour chrétien, en contribuant à la transformation du système individualiste de la propriété en une organisation collectiviste.
La Confrérie s'adresse à tous les chrétiens sans distinction de confession ou de nationalité, la lutte contre le scélérat pouvoir temporel ayant un caractère plutôt universel que national.
LE TSAH1SME 359
Cette « attitude passive de l'Église envers le pouvoir », que dénonce la Confrérie chrétienne, longtemps le tsar en espéra faire l'inébranlable appui de son autorité divine. 11 comptait sur tout son clergé noir et blanc pour ramener le peuple aux vérités éternelles, pour détourner surtout le paysan et le prolétaire des erreurs socialistes. Par l'intermédiaire de ce clergé, ses agents essayaient dans les villes, à Pétersbourg surtout, une « organisalion indépendante » de syndicats et de cercles ouvriers. En toute ferveur, une partie du clergé citadin crut possible cette réconciliation du tsarisme et du prolétariat. A Pétersbourg, un prêtre, le P. Gapone, fondait une « Association des travailleurs », qui se tenait en dehors des organisations socialistes et cherchait l'allégement des misères sociales dans la collaboration du gouvernement et de la religion. Un Russe raconte aux lecteurs de L'Européen (4 février 1905) :
J'ai fait la connaissance de Georgi Apolonoviteh f.apone il y a quelques années. Détaille moyenne, maigre et svelte, une superbe chevelure encadrant un visage pâle et expressif, il ressemblait dans son habillement de prêtre au Christ ou à un sévère ascète. 11 y avait dans l'intonation de sa voix, dans son visage, dans tout son être tant de tranquillité, de soumission môme que l'idée ne me serait jamais venue que cet homme fût capable de quelque chose de violent. Mais l'impression changeait lorsque (iapone vous jetait un regard; deux pupilles brûlantes comme des charbons ardents vous pénétraient et un sourire subtil
parcourail son visage : le Christ était changé en Méphisto. Lorsque, ayanl fait plus amplement connaissance avec Gapone, je lui dis l'impression ambiguë qu'il m'avait faite, il me jeta un regard malin sans rien me répondre.
En parlant de la question sociale il se déclarait partisan du gouvernement, et disait que les plaies qui rongent actuellement la société russe ne peuvent être guéries que par des mesures gouvernementales. Il déclarait même que tout changement imposé par la voie révolutionnaire ne serait que périlleux pour la Russie.
Décrivant en sombres couleurs la situation des classes laborieuses (qui semblait lui être bien connue), il exprimait la crainte que, si le gouvernement n'agissait pas comme il le devait, le pouvoir ne tombât aux mains d'éléments indignes de conliance qui se préoccuperaient plutôt de la lutte pour l'organisation politique que de l'amélioration des conditions économiques.
Un jour on posa devant moi cette question à Gapone : « Croyez-vous que le gouvernement se rend compte de la situation critique du pays et désire vraiment l'améliorer par des mesures sérieuses? » Tout confondu, il sourit énigmatiquement et porta la conversation sur le défunt ministre de l'Intérieur, Plehve, qu'il considérait comme un grand homme politique, en dépit de son impopularité dans la société russe. « Plehve, disait-il, connaît la situation actuelle, et j'ai tout lieu de croire qu'il fera son possible pour la changer, autrement que par des mesures rigoureuses. »
Dans ses conversations il rappelait souvent ses relations avec Plehve, avec le préfet de Moscou, avec le directeur de la police et d'autres hauts personnages officiels. Ces relations, le mystère de la personne de Gapone, ses voyages fréquents à Moscou, où il disait aller pour se familiariser avec le mouvement ouvrier (lequel, comme on se souvient, a été organisé par la police elle-même), ou dans d'autres lieux de l'Empire, ses allusions à « quelque chose » et ses réticences, tout cela faisait penser, parfois, que Gapone était un mouchard; se disant ami du peuple,
combattant pour ses intérêts, il ne se permettait jamais de critiquer ouvertement les actes du gouvernement, même dans le cas où ces derniers riaient critiqués par tous, comme par exemple lors des désordres de Kichinef.
Il est vrai que parfois, malgré sa réserve, il se trahissait, lorsqu'il parlait du clergé russe par exemple. Il le blâmait ouvertement parce qu'il n'agissait pas pour les besoins du peuple, mais pour les mauvais desseins du gouvernement, qui voulait maintenir l'ignorance dans le peuple. Il attaquait surtout la Société, bien connue à Pétersbourg, de la Propagation de F instruction religieuse et morale, gouvernée par les représentants du clergé.
« Cette société, disait Gapone, s'est donné pour but de préserver le peuple des influences dangereuses et d'organiser des conversations et des lectures religieuses, niais elle n'atteindra rien par cette voie-là. Le peuple n'a pas besoin de lectures religieuses, qui n'intéressent plus personne : il a besoin de connaître ses droits et les moyens d'améliorer sa position. Au lieu de bourrer le peuple de conversations religieuses et morales, il serait mieux d'organiser à son profit des conférences populaires sur l'économie politique et autres sciences sociales. »
Parmi le clergé (auquel il attribuait le rôle de précepteur du peuple), il ne trouvait naturellement pas de sympathies. Il aurait sans doute dû renoncer à l'action sociale, s'il n'avait eu un appui considérable dans la personne du métropolitain Antony, qui le connaissait depuis de longues années et appréciait son esprit et ses capacités.
(iapone tenait beaucoup à son rang sacerdotal, non seulement parce qu'il y voyait un moyen de rapprochement avec le peuple, mais aussi parce que, d'après ses paroles, qu'il faut croire sincères, il était serviteur convaincu de l'Eglise, bien qu'il n'en suivit pas strictement les prescriptions; dans la vie ordinaire, il n'observait pas les jeûni -, Fumait, ne refusait pas de boire du vin, en un mot, ne se m ntrail pas bigot.
I unie le Christ de tout monxœur, disait-il volontiers, et souvent je m'adresse à lui en pensée. Ces paroles du
302 L'EMPIRE RUSSE ET Li; TSARISME
Christ: Sacrifie ta vie pour ton prochain! doivent être la devise de chaque homme s'il veut être utile à autrui. »
Le 22 janvier 1905, Gapone, porlant les saintes icônes, amenait pacifiquement ses ouvriers au pied du trône. Il demandait humblement au tsar d'écouter un peu les doléances de son peuple : Nicolas II se lui montré à cette foule dévotieuse, qu'à genoux elle eût imploré la bénédiction impériale. Mais Nicolas II sciait enfui de Pétersbourg et les grands-ducs qui le représentaient, firent mitrailler à bout porlant ce peuple désarmé.
Au lendemain de cette fusillade, Gapone écrivait à Nicolas II une lettre ouverte :
Plein d'une foi naïve en toi, comme père de ton peuple, je marchais vers toi pacifiquement, accompagné des enfants de ton peuple. Tu devais le savoir, tu le savais. Le sang innocent des ouvriers, de leurs femmes, de leurs enfants en bas âge séparera dorénavant pour toujours, toi, leur assassin, et le peuple russe. Jamais ne sera renoué le lien moral entre lui et toi. Tu ne pourras plus enchaîner le fleuve populaire, furieusement gonflé, par aucune demi-mesure, ni môme par la promesse des États Généraux. Les bombes et la dynamite, la terreur collective et la terreur individuelle et l'insurrection populaire attendent ton engeance et tous les assassins du peuple dénué de droits, — je le dis et ce sera. Des flots de sang, comme nulle part ailleurs, seront peut-être versés. A cause de toi, la Russie elle-même périra peut-être. Tache de le comprendre une fois pour toutes et liens-le-toi pour dit.
Renonce donc le plus vite avec toute ta famille au trône de Russie et apparais devanL le tribunal du peuple russe. Aïe pitié de tes enfants, aie pitié des pays de l'Empire, ô
toi qui offrais la paix aux autres peuples, et égorgeas le
tien.
Georges Gapone.
Le 20-7 février 1005.
En même temps, par un Appel aux ouvriers de l'élersbourg et à tout le prolétariat russe, ce prêtre adjurait le peuple entier, « au nom de la liberté, du bonheur de la patrie, du sang de vos frères, de vos femmes, de vos petits enfants», de ne jamais pactiser avec les « chacals » de la bureaucratie, de tenir le serment de vengeance et de liberté, de « ne plus écouler les prêtres qui savent piller le peuple, mais qui ne savent pas le servir, cl qui pansent vos plaies réelles avec des toiles d'araignées célestes », de mépriser le Saint- Synode, « ces métropolitains et ces évéques qui mentent humblement, servent les assassins, les dilapidalcurs du fisc, les voleurs du peuple russe, et calomnient et maudissent tous ceux qui versent leur sang pour la liberté du peuple ».
11 semble que cette journée du 22 janvier ait ému, non seulement la nation tout entière, mais les chefs de l'Église eux-mêmes et jusqu'aux membres du Saint-Synode. Les représentants du clergé demandent au Comité des Ministres le rétablissement du patriarcat, l'abolition de ce Synode, dont M. Pobiedonostsef avait fait la pièce maîtresse du gouvernement autocratique. L'archevêque Michel déclare à un rédacteur des Novosli :
L'Église lusse est impuissante dans tous les domaines de la vie publique; la plupart des gens ne considèrent les
serviteurs de l'Eglise que comme des fonclionnaires, n'ayant aucune attache avec leurs paroissiens; il ne peut donc y être question du travail commun pour le bien des ouailles.
Dans notre administration ecclésiastique, règne le même arbitraire bureaucratique que dans les chancelleries civiles. Dans nos tribunaux, l'instruction et la procédure ne se font que par écrit; le prévenu n'assiste pas au procès, et la sentence des juges ecclésiastiques n'est pas susceptible d'appel.
Le Synode lui-même est complètement asservi au pouvoir civil; toutes ses décisions ne sont exécutoires qu'à la condition d'ère ratifiées par un fonctionnaire laïque. Cette situation servile de l'Église lui enlève tout prestige, la condamne à l'inaction et lui aliène les sympathies de la société.
Le régime du Synode a exaspéré les divisions intestines entre clergé noir et clergé blanc, entre prêtres et moines. Le prêtre de paroisse doit être marié ; mais l'évêque devant être célibataire, le Synode enferme et dresse en ses couvents ses futurs élus de l'épiscopat. Ainsi, le pope ne peut devenir évoque; le moine par la grâce du Synode dispose de l'Église entière. Faut-il s'étonner que le pope ne soit pas irréductiblement fidèle au régime présent? Le Synode, d'autre part, n'est que l'instrument du procureur général et, depuis vingt ans, M. Pobiedonostsef a exercé cette magistrature suprême avec une dureté, dont i'épiscopat aujourd'hui espère la revanche. L'archevêque Michel termine son interview, en réclamant l'indépendance du clergé envers l'État, la suppression de la tutelle administrative sur le Synode et le rétablissement du patriarcat de Moscou.
Il reste au tsar sa bureaucratie et sa police, dont la fidélité ne fut jamais assurée que par l'intérêt personnel, et son armée, dont la guerre de Mandchourie neutralise un peu la puissance et ruine de jour en jour le dévoûment. La plus haute noblesse, dans les assemblées de zemstvos, sépare sa cause du tsarisme. Le prince Troubetskoy écrit au ministre de l'Intérieur :
La Russie traverse en ce moment une époque d'anarchie et de révolution. Ce qui se passe à l'heure actuelle n'est pas seulement la manifestation d'une effervescence junévile, mais bien plutôt l'aboutissement logique de la situation générale clans laquelle se trouve aujourd'hui la société. L'état de choses actuel est extrêmement dangereux pour la société tout entière et particulièrement menaçant pour la personne sacrée de l'empereur. Aussi est-ce le devoir de tout sujet lidèle de s'opposer par tous les moyens à un pareil malheur.
Ces jours-ci, j'ai eu le bonheur de me présenter devant l'empereur et de lui rendre compte, autant que j'ai pu, de la situation actuelle de la société. J'ai essayé de lui faire comprendre que ce qui se passe actuellement n'est pas une simple émeute, et quelles sont les raisons qui poussent le peuple russe à une révolution dont il n'a pas envie. Sa Majesté a le pouvoir d'empêcher les choses d'en arriver là, mais il n'y a qu'un moyen : c'est que l'empereur ait confiance en la nalion et en ses corps représentatifs.
Du fond de mon cœur, je suis convaincu que si l'empereur, animé «l'une entière confiance, permettait à ces éléments de se rapprocher dr lui, la Russie serait délivrée de la menaçante perspective d'un soulèvement sanglant et
3G6 l'empire russe et le tsarisme
donnerait son appui à son empereur, à son autocratie, à sa volonté. Pour tous ceux qui songent avec effroi aux perspectives que j'ai signalées, il n'est plus en la puissance humaine de leur interdire et <1<: les empêcher d'exprimer à l'empereur ce qui pèse sur leurs cœurs, ce qui les oppresse douloureusement. Ce n'est pas le moment de se taire alors que la patrie est en danger. On ne doit pas oublier la situation dans laquelle se trouvent actuellement ceux qui ont une femme et des enfants. Même si l'on me déclare coupable de parler ainsi en ma qualité de président de l'assemblée du zemstvo, ma conscience est calme et pure.
Veuillez agréer l'assurance de ma considération parfaite et de mon dévouement.
Voire serviteur,
Prince Troubetskoy.
Moscou, le 28 décembre 1904.
Seul ou presque seul, M. Pobiedonostsef, gardant sa foi en la mission et devoir du tsar orthodoxe, prophétise la victoire mandchourienne et le retour de la nation aux éternelles vérités : faut-il admettre sans discussion l'authenticité de cette lettre au tsar, que certains journaux russes lui ont attribuée?
A. S. M. l'Empereur Nicolas IL
Notre-Seigneur et Dieu Jésus-Christ T'a imposé la mission sacrée d'ériger la Croix orthodoxe en Extrême-Orient, au milieu des populations qui croient aux idoles et non pas en Dieu. Certes, elle n'est pas facile, cette mission de porter la Croix et encore moins facile celle de l'ériger parmi les ennemis de la Foi. Cependant de dures épreuves furent supportées non seulement par Notre-Seigneur et Dieu Jésus-Christ, mais aussi par ses apôtres et par les Tsars, Tes ancêtres. L'heure de la victoire est proche!
Par Ta volonté souveraine, des centaines de milliers de fils de l'Église orthodoxe qui Te son! sincèrement dévoués sont envoyés à la défense de la pairie et de l'orthodoxie,
et là aussi s'empressent tous les jours, toutes les heures, des armées innombrables de Tes fidèles sujets. Et c'est d tns ces minutes que Tes serviteurs, ô Tsar, et que Tes nobles qui T'approchent osent troubler Ton âme sacrée et véritablement orthodoxe par leurs machinations insensées pour affaiblir Ton pouvoir autocratique et pour former les États Généraux. Toutes ces machinations viennent de ce que Tes ennemis pressentent — et Te portent pour cela une manifeste envie — qu'à Toi incombe l'heureuse mission historique d'établir la Foi orthodoxe en Extrême-Orient.
Tu as le droit, comme autocrate et comme Oint de Dieu, de faire tout selon Ton intelligence et selon le désir de Ton cœur; Tu as le droit de mettre à mort et de gracier Tes fidèles sujets; Tu as le droit de faire sentir Ta grâce ou Ton courroux à qui Tu voudras ; Tu règnes pour la gloire de la Russie et pour terrifier Tes ennemis.
Mais, Toi, ô notre Tsar, Tu n'as pas le droit de violer le serment sacré que Tu as donné, devant Notre-Seigneur et Dieu, de garder les promesses de Tes ancêtres, de conserver l'Autocratie et Ta foi orthodoxe qui y est intimement liée. N'oublie pas, ô Tsar, que Tu es l'Oint de Dieu. Rappelle-Toi comment brillait Ta face auguste dans la cathédrale de l'Assomption, quand Tu prononçais Tes promesses sacrées à Noire-Seigneur et Dieu, pendant que Tu portais Ta couronne, Ton sceptre et Tes insignes du pouvoir, qui T'ont été donnés en tout premier lieu par Tes ancêtres, ensuite par tout le peuple orthodoxe. Ne crois pas les conseils de Tes proches, ne viole pas Tes serments. Car si, <. Autocrate, Tu violes Ton serment, tous Tes proches commenceront à le violer et alors tombera tout le prestige de l'Eglise, de l'État, du Saint-Synode, de toutes Tes hiérarchies sacrées; enfin alors tombera la Foi orthodoxe et triomphera l'étranger.
Signé : POBIEDONOSTSEF.
Authentique, ou fabriquée, celle lettre est digne de la signature qu'elle porte : sûrement, elle résume toute la pensée du vieil homme d'État et elle explique les étranges contradictions où depuis six mois nous voyons le malheureux Nicolas II se débattre. In Alexandre III eût mis son poing terrible sur ton le rébellion, et n'eût écouté que les ordres du Seigneur. Un Alexandre II aurait compris que le tsar n'existe que pour la nation et que les besoins de la natien satisfaits sonl la seule garantie du tsarisme maintenu. Nicolas II flotte d'une conviction à 1'aulrc. Le même jour (18 février 1905) il publie un Manifeste et un Rescrit qui se contredisent et s'annulent.
Le Manifeste, adressé au peuple entier, annoncé et lu dans les églises, répandu par l'administration, semble maintenir à jamais le régime autocratique :
Il a plu à la Providence, dont les desseins sont impénétrables, de soumettre notre patrie à de pénibles épreuves. La sanglante guerre d'Extrême-Orient, dans laquelle est engagé l'honneur de la Russie, qui intéresse cà un si haut point notre domination sur les eaux de l'océan Pacifique et qui est d'une nécessité si impérieuse pour assurer, dans les siècles à venir, la paix et la prospérité non seulement de notre nation, mais de toutes les nations chrétiennes, a exigé du peuple russe une extraordinaire tension de ses forces, et a englouti quantité de victimes chères à notre cœur.
Tandis que les glorieux fils de la Russie combattent avec bravoure et abnégation, et exposent leur vie pour la foi, pour le tsar et pour la patrie, des troubles ont éclaté dans notre patrie même, pour la joie de nos ennemis et pour notre profond chagrin.
Aveuglés par l'orgueil et animés de mauvaises intentions,
1rs chefs du mouvement révolutionnaire ourdissent des machinations audacieuses contre la sainte Eglise orthodoxe et contre les lois qui sont les piliers de l'édifiée de l'État russe. Ils pensent qu'en détruisant les liens naturels qui nous unissent au passé, ils pourront ruiner l'ordre existant de l'État, et arriver à le remplacer par une nouvelle administration reposant sur des bases non conformes aux traditions de notre pays.
L'attentat commis contre le grand-duc Serge, qui affectionnait tant la vieille capitale, dont il avait fait sa résidence, et qui a trouvé une mort prématurée au milieu des monuments sacrés du Kremlin, blesse profondément le sentiment national de tous ceux à qui sont chers l'honneur du nom russe et la gloire de la patrie.
Nous supportons d'un cœur soumis ces épreuves qui nous sont envoyées d'en haut. Nous trouvons une consolation dans la ferme confiance que nous avons en la clémence dont Dieu a toujours fait preuve à l'égard de la puissance russe et dans le dévouement que notre fidèle peuple a toujours eu pour le trône et qui nous est connu de longue date.
Grâce aux prières de la sainte Église orthodoxe, et unie sous la bannière de la puissance autocratique du tsar, la Russie a déjà triomphé dans bien des guerres et surmonté bien des crises, sortant toujours avec une force nouvelle et indomptable de ces difficiles épreuves.
Quoi qu'il en soit, le désordre intérieur constaté dans ces derniers temps et la perturbation des esprits, qui ont favorisé l'extension de la sédition et des troubles, nous obligent à rappeler aux autorités gouvernementales et à toutes les autres leur devoir et leur serment, à les inviter à redoubler de vigilance pour sauvegarder la loi, l'ordre et la sécurité eu s'inspirant de la ferme conviction qu'elles sont responsables administrativement et moralement envers la patrie.
Songeant sans cesse au bien-être du peuple russe < t étant convaincu que Dieu, après avoir éprouvé sa patience,
LEMPIRE HUSSE. ~i
accordera la victoire à nos armes, nous invitons les Russes bien pensants de toutes les classes à se joindre à nous pour coopérer d'une façon unanime, chacun dans sa position et chacun à sa place, par ses paroles et par ses actions, à l'œuvre grande et sacrée qu'il nous faut accomplir pour triompher au dehors d'un ennemi acharné et faire cesser la révolte dans le pays en réprimant avec sagesse le désordre intérieur.
Nous rappelons à ce sujet que l'apaisement des esprits, dans toute la population, peut seul nous permettre de réaliser nos intentions en vue de l'augmentation du bienêtre du peuple et de l'amélioration des institutions gouvernementales.
Que tous les Russes qui, fidèles au passé de la Russie, ont, comme nous, loyalement et consciencieusement souci de toutes les affaires de l'État, se serrent étroitement autour du Trône! Que Dieu donne au clergé la sainteté, au gouvernement la vérité, au peuple la paix, aux lois la force, et à la foi la prospérité pour la consolidation du pouvoir autocratique et pour le bien de nos chers sujets!
Le Rescrit, adressé au seul ministre de l'Intérieur, destiné seulement à la presse des grandes villes et de l'étranger, semble promettre un avenir de réformes :
Fidèles à la coutume ancienne de la nation russe de porter vers le trône l'expression des sentiments de joie et de tristesse ressentis pour la patrie, les assemblées de la noblesse, les zemstvos, les associations commerciales et municipales, les paysans de tous les points du pays russe m'ont apporté leurs félicitations nombreuses à l'occasion de la naissance de l'héritier du trône; en même temps, ils ont exprimé le désir de sacrifier leur fortune pour achever la guerre et consacrer toutes leurs forces pour m'assister à perfectionner l'ordre de l'État russe.
Au nom de Sa Majesté l'Impératrice et au mien, je vous prie de remercier les assemblées et les associations qui
nous avaient adressé l'expression de leurs sentiments de fidélité : dans ces temps pénibles, leur empressement manifesté nous causé une joie d'autant plus grande que sur mon appel, ils vont m'aider à réaliser les réformes que j'avais annoncées, en pleine conformité avec le désir de mon âme. Ce désir consiste, par un travail commun du gouvernement et des forces sociales, à atteindre la réalisation de mes intentions dirigées vers le salut public.
Continuant, à l'exemple de mes ancêtres augustes, l'unification des institutions du pays russe, j'ai décidé dorénavant, et avec l'aide de Dieu, d'appeler les personnes les plus dignes, élues par le peuple et investies de sa confiance, à participer à l'élaboration préparatoire des projets législatifs.
En raison des conditions spéciales de notre vaste Empire, de la diversité des nationalités et du développement peu avancé de la culture civique dans quelques districts, les souverains russes, dans leur sagesse, ont toujours accordé les réformes nécessaires, suivant un programme longuement mûri, et avec opportunité, en assurant l'indissolubilité des liens historiques avec le passé; celle-ci est un gage de sécurité et de la solidité de ces réformes dans l'avenir.
Aujourd'hui en faisant cette réforme, je suis sûr que la connaissance des besoins locaux, l'expérience de la vie et la parole prudente et franche des personnes élues comme les plus dignes assureront la fécondité des travaux législatifs pour le vrai salut de la nation, mais je prévois que la réalisation de cette réforme sera compliquée et difficile, devant se faire sous la condition expresse de l'inviolabilité de l'unité de l'Empire.
Connaissant votre expérience administrative, acquise par de longues années, et appréciant la rectitude de votre caractère, je décide d'instituer sous votre présidence une conférence spéciale pour discuter les moyens de réaliser ma volonté. Que Dieu bénisse cette bonne intention, qu'il vous aide à accomplir cette tâche avec succès pour le salut de la nation qui m'a été confiée par Dieu. — Nicolas.
Nicolas II ne semble pas voir que, de toutes les politiques, celle de l'hésitation est la plus dangereuse; qu'il faut choisir nettement entre les théories de M. Pobiedonostsef el les désirs de la nation; que lesl attentats se rapprochent du trône; qu'après \eé satrapes et scribes, Bobrikof, Johnson, Galitzine, etc. la bombe ou le revolver supprime son ministre Plein < (août 1904), son oncle et beau-frère, le grand-du'' Serge (février 1905); que cette année le peuple et 1 tsarisme se sont rencontrés un 22 janvier et que 1 peuple a fait les frais de cette première journée, mai qu'une autre année, une année toute proche, c'est 1 21 janvier peut être que pareille rencontre peut gl renouveler; et le 21 janvier — Louis XVI en si quelque chose, — ce ne sont pas les têtes du peup qui tombent.
Janvier-mai 1905.