‹ L'emploi des temps en français; ou, Le mécanisme du verbeChapitre 1 sur 15 · PREFACE DE LA PREMIERE EDITION · texte numérisé non relu

PREFACE DE LA PREMIERE EDITION

Nous autres, gens de langue française, nous employons les temps de notre idiome par habitude, sans • avoir besoin d'en étudier le mécanisme. Les étrangers qui apprennent le français éprouvent, au contraire, une grande difficulté à se servir du verbe dans ses diverses modifications. Pour se guider, ils n'ont que les graftimaires françaises en usage dans les écoles; or, malheureusement, la plupart de ces ouvrages, bien faits du reste à d'autres points de vue, ne renferment, sur l'emploi des temps les plus difficiles, que des indications très incomplètes, fausses même à certains égards (*)• Voici, par exemple, la grammaire de Larive et Fleury ; à la page 170 de la Deuxième année se trouvent les règles suivantes :

Passé défini. On em[)loie le passé défini pour indiquer qu'une action a eu lieu dans un temps passé complriemeiit écoulé.

Ex. ; Je le vis hier, la semaine passée, l'année dernière.

(') 11 faut évidemment attribuer cette étrangeté au fait que ces grammaires ont été écrites par des professeurs qui n'ont jamais donné de leçons à des étrangers et ne se rendent pas compte des difficultés que ceux-ci rencontrent sur ce point. Certaines grammaires, comme celle d'Aj'er, qui traitent le sujet en question, sont d'autre part beaucoup trop subtiles, beaucoup trop savantes pour qu'un étranger puisse en tirer une utilité pratique. Du reste, elles présentent aussi bien des lacunes.

Passé indéfini. On emploie le passé indéfini pour indiquer qu'une action a eu lieu dans un temps passé, qu'il soit ou non complètement écoulé.

Ex. : le printemps a commencé le vingt et un mars.

J'ai reçu ce mois-ci des nouvelles de mon père.

Avec des règles de ce genre, il est absolument impossible à un étranger de savoir quand il devra employer le passé défini, par exemple. L'expression complètement écoulé est tout ce qu'il y a de plus vague et s'applique aussi bien à l'imparfait qu'au passé défini. Dans la phrase : « Les Romains aimaient les jeux de cirque », le temps est complètement écoulé, et cependant le verbe est à l'imparfait; comment un étranger pourrait-il s'y reconnaître?

A la page suivante, la même grammaire prétend donner la règle du passé antérieur et du plus-que-parfait, mais elle se borne à dire que « le passé antérieur est ordinairement en relotion avec le passé défini, tandis que le plus-que-parfait est en relation avec l'imparfait », sans indiquer le moyen logigue de distinguer ces deux temps.

La grammaire de Brachet et Dussouchet, pourtant bien supérieure à celle de Larive et Fleury, renferme sur ce temps les mêmes erreurs.

Nous croyons qu'il est parfaitement possible de formuler des règles assez claires, assez précises et assez complètes pour qu'un étranger puisse comprendre le mécanisme des temps de notre langue, même sans le secours d'un professeur. Une pratique de vingt années nous a montré que les jeunes Anglais ou Allemands, qui viennent en France et en Suisse étudier le français, emploient certains temps de notre idiome absolument au hasard, en tâtonnant, lorsqu'ils se servent des règles de nos grammaires classiques, d'ailleurs très incomplè-

tes, tandis qu'ils apprennent assez vite à les employer rationnellement, si on se donne la peine de les leur expliquer d'une manière logique. La constatation de ce fait nous a amené à écrire ce petit livre, dans l'espoir qu'il pourra rendre quelques services aux étrangers désireux d'apprendre notre langue et à tous ceux qui l'enseignent pour la première fois('). Pour en comprendre l'utilité, il faut se rappeler que l'emploi des temps est, pour les étrangers, l'une des parties les plus difficiles de la syntaxe.

Nous n'avons pas voulu faire ici œuvre savante, visant simplement à être aussi complet que possible, sans entrer dans de trop longs développements. Chaque fois que nous avons dû citer des faits de grammaire historique, c'est qu'ils nous ont paru indispensables pour rendre plus claires nos explications. L'ancien français fait comprendre bien des particularités du français actuel, qui semblent des anomalies si on en ignore l'origine.

Nous croyons avoir trouvé pour l'emploi de certains temps des indications nouvelles. Cependant, comme il s'agissait avant tout de faire une œuvre utile, nous n'avons pas cherché l'originalité cà tout prix en mettant systématiquement de côté les opinions courantes. Chaque fois que l'explication de tel ou tel temps nous a paru bonne dans les grammaires officielles, nous l'avons conservée à peu près telle quelle. Mais, en général, nous avons cherché à substituer, autant que possible, le raisonnement logique aux simples affirmations dogmatiques qu'affectionnent certains auteurs. Enfin nous n'avons eu garde d'oublier qu'une langue s'apprend beaucoup par la pratique, c'est pour cela que nous avons

(*) Il n'existe, croyons-nous, aucun ouvrage de ce genre.

ajouté de nombreux exercices à l'exposé théorique de l'emploi des temps.

Ce livre est, en grande partie, une œuvre personnelle, comme on pourra s'en convaincre en le comparant avec le chapitre, très écourté, sur l'emploi des temps des grammaires en usage. Pour quelques points, la lecture de celles-ci nous a été cependant très utile. Parmi les auteurs que nous avons consultés avec le plus de fruit, nous devons citer : Littré, Léon Clédat, Eugène Borel, Delbœuf et Rœrsch. Un professeur très compétent en ces matières, M. Jaccard, du collège d'Aigle, a eu l'obligeance de relire notre manuscrit et de nous signaler quelques lacunes. Sur bien des points, nous ne partageons pas les idées de M. Jaccard, mais nous avons tiré un réel profit de ses objections, qui nous ont amené à mieux préciser nos vues personnelles.

Lausanne, janvier 1896.

J'ai revu très attentivement mon ouvrage avant de publier cette dernière édition, beaucoup plus développée que la première. M"« J.-H. Bonjour, qui enseigne le français d'une manière si distinguée à l'Ecole supérieure des Jeunes filles de Lausanne, a eu l'obligeance de me communiquer des notes très précieuses relatives à l'emploi de l'infinitif avec les prépositions. Je les ai utilisées pour compléter le chapitre V. C'est donc pour moi un agréable devoir d'expimer ici à M"<^ Bonjour ma cordiale gratitude.

Lausanne, octobre 1907.

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