‹ L'emploi des temps en français; ou, Le mécanisme du verbeChapitre 2 sur 15 · PRÉSENT · texte numérisé non relu

PRÉSENT

Le présent s'emploie :

1° Lorsqu'il s'agit d'une action actuelle ou d'un état actuel au moment où l'on parle.

Ex. : Il vient. Nous lisons. Vous êtes malade.

2^ Lorsqu'on veut exprimer, même dans une subordonnée, après un premier verbe au passé, une chose (') (action ou état) toujours vraie ou permanente. C'est le présent absolu.

Ex. : Les grandes pensées viennent du cœur. (Vauvenargues.) — Je vous ai dit que le soleil est plus grand que la terre. — Il nous a annoncé que votre ami est malade.

8° A la place du passé défini, dans une narration, quand on veut exprimer une suite d'actions rapides, ou tout simplement varier le style. Dans ce cas, il prend le nom de présent de narration.

0) Pour éviter d'employer les mots action ou état, qui rendent la phrase lourde, nous nous servirons du mot chose dans le sens de « ce dont il s'agit » qui est l'une de ses acceptions usitées.

Ex. : Lo voleur entre dans la chambre, prend l'argent oublié sur la labié et s'enfuit (au lieu de : Le voleur entra, prit et s'enfuit).

Remarque Certains auteurs emploient le présent de narration, non seulement pour varier le style, mais pendant tout un récit. La littérature contemporaine est pleine d'exemples de ce genre. Il y a un roman de Jean Aicard, Bimnani noir, écrit ainsi. En thèse générale, les étrangers feront mieux de se servir du passé défini.

4° A la place du futur, mais plus rarement, lorsqu'on parle d'une chose prochaine ou bien lorsque l'action future est déjà indiquée par un mot dans la phrase.

Ex. : Il vient ce soir (pour : Il viendra ce soir). — Il part l'année prochaine (pour : Il partira 1 année prochaine). (')

5° Le présent de l'indicatif est le temps toujours employé dans Vanalyse littéraire. Ainsi, lorsqu'on raconte une pièce de théâtre, même hisiorique, et par suite se rapportant à des faits passés, on emploie le présent, parce qu'alors on est censé remettre sous les yeux du lecteur le déroulement de la pièce, dont les actions consécutives deviennent ainsi présentes. Voici les premières lignes de l'analyse du Gid de Corneille par Gustave Larroumet, qui feront bien comprendre cette manière d'écrire : « Don Rodrigue, fils de Don Diègue, et Don Sanche aiment dona Ghimène, fille du comte de Gormas. Rodrigue est préféré par Ghimène et Don Diègue, au moment où commence l'action, est sur le point de demander pour son fils la main de Ghimène... »

Remarque. Dans une analyse de ce genre, tous les verbes marquant l'antériorité se mettent au parfait indéfini qui est le passé rattaché au présent. (Voir plus loin le chapitre consacré au passé indéfini.)

(') Voir au chapitre II l'emploi du présent avec ^^j.

6° Avec le verbe vouloir, le présent remplace quelquefois l'impératif.

Ex. : Voulez-vous bien vous taire ! (c'est-à-dire : Taisezvous donc !)

Exercices sur l'emploi du présent.

Mettez au présent absolu les verbes soulignés.

L'enlizenient ('j c'ètre le sépulcre qui s'est fait marée et qui monter du fond de la terre vers un vivant. Chaque minute est un ensevelissement inexorable. Le misérable essayer de s'asseoir, de se coucher, de ramper, tous les mouvements qu'il fait Venlerrer; il se redresser, il enfoncer; il se sentir engloutir; il hurler, il implorer, crier aux nuées, se tordre les bras, désespérer... Le sable monter, le sable atteindre les épaules, le sable atteindre le cou; la face seule être visible maintenant. La bouche crier, le sable l'emplir : silence. Les yeux regardent encore, le sable les fermer : nuit. Puis le front décroître, un peu de chevelure frissonner au-dessus du sable; une main sortir, trouer la surface de la grève, remuer et s'agiter, et disparaitre, — sinistre effacement d'un homme. Victor Hugo.

Mettez au présent les verbes soulignés.

Un jour je voyageais en Calabre. C'ètre un pays de méchantes gens, qui, je croire, n'aimer personne, et en vouloir surtout aux Français. De vous dire pourquoi, cela serait long ; suffit qu'il nous haïr à mort et qu'on passer fort mal son temps lorsqu'on tomber entre leurs mains. J'avais pour compagnon un jeune homme d'une figure... ma foi ! comme ce monsieur que nous vîmes au Rincy, vous en souvenezvous? et mieux encore peut-être. Je ne dire pas cela pour vous intéresser, mais parce que c'ètre la vérité. Dans ces montagnes, les chemins être des précipices ; nos chevaux marchaient avec beaucoup de peine ; mon camarade allant

(') En allemand: £'in?mAen; en anglais: Droicning in quick sands.

devant, un sentier qui lui parut plus praticable et plus court nous égara. Ce fut ma faute; devais-je me fier à une tête de ving-t ans? Paul-Louis Courier.

Mettez au présent de narration les verbes au passé défini soulignés.

La nuit s'était passée presque entière assez tranquillement, et je commençais à me rassurer, quand sur l'heure où il me semblait que le jour ne pouvait être loin, yentendis au-dessous de moi notre hôte et sa femme parler et se disputer; et, prêtant l'oreille, par la cheminée qui communiquait avec celle d'en bas, je ^/w^m^wai parfaitement ces propres mots du mari : >< Eh bien ! enfin, voyons, faut-il les tuer tous deux? ') A quoi la femme répoyidit : " Oui.-» Et je n'entendis plus rien.

En quelle peine je me trouvais, imap-inez-le si vous pouvez. Au bout d'un quart d'heure qui fut long, yentendis sur l'escalier quelqu'un, et, par les fentes de la porte, je vis le père, sa lampe dans une main, dans l'autre un de ses grands couteaux. Il montait, sa femme après lui, moi derrière la porte : il ouvrit; mais, avant d'entrer, il posa la lampe que sa femme vint prendre; puis il entra pieds nus, et elle du dehors lui disait à voix basse, masquant avec ses doigts le trop de lumière de la lampe : « Do'icement! va doucement! •> Quand il fut à l'échelle, il monta, son couteau dans les dents ; et, venu à la hauteur du lit, ce pauvre jeune homme étendu, offrant sa gorge découverte, d'une main il prit son couteau, et de l'autre... Ah ! cousine... il saisit un jambon qui pendait au plancher, en coupa une tranche, et se retira comme il était venu. La porte se referma, la lampe s'en alla et je restai seul à mes réflexions.

Dès que le jour parut, toute la famille à grand bruit vint nous éveiller, comme nous l'avions recommandé. On apporta à manger; onservit un déjeuner fort propre, fort bon, je vous assure. Deux chapons en faisaient partie, dont il fallait, dit notre hôtesse, emporter l'un et manger l'autre. En les voyant, je compris le sens de ces terribles mots: Faut-il les tuer tous les deux ? Et je vous crois, cousine, assez de pénétration pour deviner à présent ce que cela signifiait.

Paul-Louis Courier

Faites ['analyse littéraire, après avoir relu la règle de la page It), de la scène suivante, empruntée au Ciel de Corneille.

Don Diègue.

Rodrigue, as-tu du cœur ?

Don Rodrigue.

Tout autre que mon père L'éprouverait sur l'heure.

Don Diègue.

Agréable colère !

Digne ressentiment a ma douleur bien doux! Je reconnais mon sang à ce noble courroux : Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte. Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte. Viens me venger.

Don Rodrigue.

De quoi ?

Don Diègue.

D'un afïront si cruel Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup mortel : D'un soufflet. L'insolent en eût perdu la vie. Mais mon âge a trompé ma généreuse envie. Et ce fer, que mon bras ne peut plus soutenir, Je le remets au tien pour venger et punir. Va contre un arrogant éprouver ton courage : Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage ; Meurs ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter, Je te donne à combattre un homme à redouter. Je l'ai vu, tout couvert de sang et de poussière, Porter partout l'effroi dans une armée entière ; J'ai vu par sa valeur cent escadrons rompus, Et, pour t'en dire encor quelque chose de plus, Plus que brave soldat, plus que grand capitaine, C'est...

Don Rodrigue.

De grâce, achevez.

Don Diègue.

Le père de Chimène.

Don Rodrigue.

Le...

Don Diègue.

Ne réplique point, je connais ton amour; Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour : Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense. Enfin tu sais l'affront, et tu tiens la vengeance, Je ne te dis plus rien ; venge-moi, venge-toi, Montre-toi digne fils d'un père tel que moi ; Accablé des malheurs où le destin me range; Je vais les déplorer; va, cours, vole et nous venge.

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