CL.\UDE
Est-ce que tu as besoin de ma permission à ton âge?
ANTOXIX
Vous savez que je ne faire rien sans votre consentement.
CLAUDE
Et où aller-{\\ ?
AXTONIX
A Paris.
CLAUDE
Qu'est-ce que tu aller y faire ?
.\XTOXIX
J'irai demander une audience au ministre de la guerre et lui soumettre mon fusil si vous l'approuver complètement.
A quoi bon te déranger ? Tu éprouver cette arme aux nouvelles expériences de tir que nous faire avec le comité de l'artillerie. Ce ne sera pas long.
ANTONIN
J'ai besoin d'un peu de mouvement.
CLAUDE
Hier tu ne vouloir plus bouger d'ici : lu l'y trouver l'Iiomnie le plus iieureux du monde! El, af»rès avoir vu le ministre, tu refen^r?
AN TON IN
Je ne crois pas, maître. Si vous me pernïettre/]e vouloir voyafj^f^r pendant quel(]ut's mois, aller en Angleterj-e. on Améri(]ue, étudier les travaux qui s'y font.
Les miens ne te suflisenl [las? VA qu'est-ce que je devenir pendant ton absence, moi (]ui n'ai que toi pour me comprendre, m'aimer et m'aider?
ANTON IN, avec effusion.
Est-ce vrai ?
CLAUDE
Tu en doutes :*
ANTONIN
Ob ! non! je être le plus à plaindre des bommes si je ne vous adorer pas après tout ce que vous /V/^re pour moi ; car c'est votre mère et vous (]ui me recueillir, nourri, instruit depuis dix ans, moi orplielin, vagabond, presque mendiant. Vous me mettre au collège, et voilà quatre ans déjà que vous m'avez associé à vos travaux. Ce que je suis, je vous le dois; croyez-le bien, je vous adore et je vous vénère.
CLAUDE
El tu avoir des secrets ?
ANTONIN
Je n'ai pas de secrets.
CLAUDE
Pourquoi pleures-tu alors?
ANTONIN
Parce que je vous quitter.
Pourquoi me quittes-tuf
ANTOKix, ne sachant plus que répondre.
Je suis bien maliieureux.
CLAUDE
Tant mieux. On ne savoir commencer trop tôt. A ton âge ce n'est qu'un exercice préparatoire; tu voir plus tard.
ANTOKIN
Et puis je suis nerveux, impresssionnable.
CLAUDE
Trop de misères dans la première enfance. Tu te refaire peu à peu. Reste ici. J'ai besoin de toi et tu as besoin de l'air de ces montagnes. D'ailleurs l'espèce de chagrin que tu avoir ne se guérit pas par le changement de lieux. On Ve/i'ijjorter avec soi, on le remporter tel qu'on Vemporter ou plutôt accru et fortifié par la distance, et lorsqu'on se retrouver en face de la personne qui cause cette préoccupation, on s'aperçoit qu'on voyager pour rien.
(Dumas fils, La femme de Claude.)
le domestique, à inadame de Rumières qui entre. Madame la duchesse sortir, mais elle rentrer tout de suite. Elle a^/er jusqu'à l'église.
madame de rumières C'est bien, je l'attendre.
RÉMOKix, qui a entendu les derniers mots, à madame de Rumières.
Nous Vattendre ensemble, si vous vouloir.
MADAME DE RUMIÈRES S'aSSlCd.
Je ne demande pas mieux.
RÉMOXIX
Vous veni)' comme moi, savoir des nouvelles de notre héroïne.
MADAME DE RUMIÈRES
Oui, elle être très bien cette petite, hier au soir. Qui estce qui se douter qu'elle venir du faubourg Saint-Denis ?
J'avoue que quand Septmonts, qui est un peu mon parent, m'annoncer son mariage avec la fllle des Trois-Sultanes (c'est comme cela que je baptiser sa fiancée, à cause de l'enseigne des magasins du père), j'avoue que je trouver l'alliance un peu risquer pour un Septmonts. Il est vrai qu'il être tellement ruiné et tellement compromis, qu'il falloir être du faubourg Saint-Denis pour lui donner sa fllle. Peu à peu, je me prendre d'amitié pour la pauvrette. Elle être modeste, douce; elle se tenait à sa place, et je j^resse^i^^r qu'elle être si malheureuse avec le personnage, qu'elle m'attendrissait. La scène de hier lui conquérir ses galons (')'. Il n'a pas été mal non plus, ce petit drôle. Il avait, en aller chercher cette femme et en l'introduire ici, un certain air qui donnait à cette impertinence une allure chevaleresque. La coquine faire aussi bonne figure. Ce banquier qui dînait avec nous et qui payera son mandat, déduction faite du courtage, probablement, tout cela faii^e tableau. Le mouvement de la tasse cassée, l'ordre donné d'ouvrir la porte à tout le monde, pour qu'on changeât l'air, c'était original, c'était amusant. J'être enchantée de ma soirée. D'où peut-elle tenir ces grands airs ? Le père Mauriceau est d'une vulgarité qui dépasse?- la moyenne. Est-ce que la mère?...
RÉMONIX
La mère êti-e une femme très distinguée, très intelligente et irréprochable.
MADAME DE RUMIÈRES, SC ICVaUt.
Elle contre-balancer l'influence du père. Vous croyez à ces choses-là, vous autres savants! Nous, nous appelons cela la grâce ! Mais pourquoi, puisqu'elle être intelligente, a-t-elle laissé sa fille épouser Septmonts ? Elle pouvoir prendre des informations, et le premier huissier venu l'aurait renseignée. Pourquoi elle ne pas faire cela?
RÉMONIN
- Elle avoir une excuse : elle était morte.
(M La veille, le duc a introduit, malgré elle, dans le salon de sa femme, une étrangère de conduite douteuse, qui passe pour une aventurière et que personne ne reçoit dans la société. L'aflfront a été intligé à Catherine de Septmonts devant tous les gens de son monde.
MADAME DE RUMIÈRES
Vous m'en direz tant! Ces mariages-là m'étonnent toujours. Le grand avantage qu'il y a à être un bourgeois, le seul même, c'est qu'on 2)ouvoir se marier par inclination. Il est tout naturel qu'une demoiselle Duval épouser un monsieur Durand, tandis qu'il est absolument défendu à une fille de grande maison d'épouser un Duval, si beau, si célèbre qu'il pouvoir être. Voyez-vous cette carte de visite : « Madame Duval, née Montmorency! »
RÉMONIN
Mademoiselle Mauriceau î;oM^orr aussi se marier selon son origine et son inclination; mais le père se fourrer ùqs idées de noblesse dans la tète, et le jeune homme que Catherine aimait, bien qu'il s'appeler Gérard tout court, ce qui est l'équivalent de Durand et de Duval, était le plus honnête garçon du monde. Or, il y a des roturiers qui ont le culte de l'honneur, comme il y a des nobles qui ont l'amour de l'argent; seulement l'honneur conserve encore cette infériorité par rapport à la noblesse, qu'on ne peut pas le vendre, parce qu'une fois qu'il être vendu, il ne serait plus l'honneur et ne valoir plus rien.
MADAME DE RUMIÈRES
Allez, allez, plaisantez-moi, c'est à votre tour, et ça ne me gêne pas.
RÊMONIN
Quand Gérard apprendre que Mademoiselle Mauriceau être quinze ou vingt fois millionnaire, lui qui n'rtfOJ'r que son intelligence, sa volonté, son travail, il être très triste, très malheureux, car il Vadorer; mais il se retira et ne la vit plus. Les femmes ne comprendre pas, quand on les aime, qu'on ne passe pas par-dessus tout. Le père Mauriceau profiter du dépit de sa fille pour lui faire épouser le duc, qu'il rencontrer comme nous Vapprendre hier, chez cette énigmatique mistress Clarkson.
MADAME DE RUMIÈRES
Et la petite se dire : <■<■ Malheureuse pour malheureuse, autant être duchesse. »
RÉMONIN
Et elle est devenue duchesse, et elle est restée malheureuse. (Dumas fils, L'Etrangère.)
Mâtho se tenait derrière les balustres. Avec le zaïmph, le manteau de la déesse, qui Venvelopper, il sembler un dieu sidéral tout enî/?ronner du firmament. Les esclaves s'allaient jeter sur lui. Salammbô les arrête?^.
— N'y touchez pas! C'est le manteau de la déesse!
Elle se recule?^ dans un angle ; mais elle fit un pas vers lui, et, allonger son bras nu :
— Malédiction sur toi qui dérobe?'' Tanit! Haine, vengeance, massacre et douleur! Que Gurzil, dieu des batailles, te déchirer! que Mastimam, dieu des morts, Vétouff'e?" et que l'Autre, — celui qu'il ne faut pas nommer —le ?yrw/er!
Mâtho pousser un cri comme à la blessure d'une épée. Elle répéter plusieurs fois : « Va-t-en! va-t-en ! »
La foule des serviteurs s'écarter et Mâtho, baisser la tête, passer lentement au milieu d'eux ; mais à la porte il s'arrêta, car la franf?e du zaïmph s'accrocher à une des étoiles d'or qui paver les dalles. Il le tirer brusquement d'un coup d'épaule et descendit les escaliers.
...Le soleil s'était levé; et, comme un lion qui s'éloigner, Mâtho descendre les chemins, en jeter autour de lui des yeux terribles.
Une rumeur indécise arriver à ses oreilles. Elle était partie du palais et elle recommencer au loin, du côté de l'Acropole. Les uns dire qu'on prendre le trésor de la République dans le temple de Moloch; d'autres parlaient d'un prêtre assassiné. On s'imaginer ailleurs que les Barbares enti^er dans la ville.
Mâtho, qui ne savait comment sortir des enceintes, marcher droit de\ani\n\. On l'apercevoir ; alors une clameur s'éleva. Tous comprenaient ; c'ètre une consternation, puis une immense colère.
Du fond de Mappales, des hauteurs de l'Acropole, des catacombes, des bords du lac, la multitude accourir. Les patriciens sortir de leurs palais, les vendeurs de leurs boutiques ; les femmes abandonner leurs enfants ; on saisir des épées, des haches, des bâtons; mais l'obstacle qnl empocher Salammbô, les arrêter. Comment reprendre le voile ? Sa vue seule être un crime ; il était de la nature des dieux et son contact faire mourir.
Sur le péristyle des temples, les prêtres, désespérer, se tordre les bras. Les g-ardes de la Légion galopaient au ha-
sard : on montait sur les maisons, sur les terrasses, sur l'épaule des colosses et dans la mâture des navires. lis'avancer cependant, et à chacun de ses pas la rage augmentait, mais la terreur aussi. Les rues se vider à son approche, et ce torrent d'hommes qui fuyaient rejaillir des deux côtés jusqu'au sommet des murailles. Il ne distinguait partout que des yeux grands ouvrir comme pour le dévorer, des dents qui claquaient, des poings tendus, et les imprécations de Salammbô retentir en se multiplier.
Tout à coup, une longue flèche siffler, puis une autre, et des pierres ronflaient; mais les coups, mal dirigés (car on avait peur d'atteindre le zaïmph), passer au-dessus de sa tête. D'ailleurs, se faire du voile un bouclier, il le tendre à droite, à gauche, devant lui, pas derrière; et ils n'imaginaient aucun expédient. Il marchait de plus ea.'^lMsyMe, s'engager par les rues ouvertes. Elles étaient barrées avec des cordes, des chariots, des pièges ; à chaque détour, il revenir en arrière. Enfln il entrer sur la place de Khamon, où les Baléares périr; Mâtho s'arrêta, pâlir comme quelqu'un qui va mourir. Il être bien perdu cette fois ; la multitude battait des mains.
Il cowr/r jusqu'à la grande porte fermée. Elle était très haute, toute en cœur de chêne, avec des clous de fer et doublée d'airain. Mâtho sq jeter contre. Le peuple trépignait de joie, voir l'impuissance de sa fureur ; alors il prendre sa sandale, cracher dessus et en souffleter les panneaux immobiles. La ville entière hurla. On oubliait le voile maintenant, et ils aller l'écraser. Mâtho promener sur la foule de grands yeux vagues. Ses tempes battaient à l'étourdir; il se sentir envahi par l'engourdissement des gens ivres. Tout à coup, il apercevoir la longue chaîne que l'on tirer pour manœuvrer la bascule de la porte. D'un bond il s'y cramponner et roidir ses bras, en s'arc-boutant des pieds ; et, à la fin, les battants énormes s'entr'ouvrir.
Quand il fut dehors, il retirer de son cou le grand zaïmph et l'éleva sur sa tête le plus haut possible. L'étoffe, soutenue par le vent de la mer, resplendissait au soleil avec ses couleurs, ses pierreries et la figure des dieux. Mâtho, le portant ainsi, traverser toute la plaine jusqu'aux tentes des soldats, et le peuple, sur les murs, regarder s'en aller la fortune de Carthage. (Gustave Flaubert, Salammbô.)
Je ne conçois pas qu'une âme élevée ne souffrir pas en voyant la plus f^rande partie de l'humanité exclue du bien qu'elle possède et qui ne demander qu'à se partager. Il y a des gens qui ne conçoivent pas le bonheur sans faveur exceptionnelle, et qui n'apjyrécier plus la fortune, l'éducation, l'esprit, si tout le monde en avoir. Ceux-là n'aimer pas la perfection en elle-même, mais la supériorité relative; ce sont des orgueilleux et des égoïstes. Pour moi, je ne comprends le parfait bonheur que quand tous êt?^e parfaits. Je n'imagine pas comment l'opulent peut jouir de plein cœur de son opulence, tandis qu'il ètt^e obligé de se voiler la face devant la misère d'une portion de ses semblables. .Ma plus vive peine est de songer que tous ne pouvoir partager mon bonheur. Il n'y avoir de bonheur que quand tous seront égaux, mais il n'y aura d'égalité que quand tous c'/re parfaits. Quelle douleur pour le savant et le penseur de se voir, par leur excellence même, isolés de l'humanité, ayant leur monde à part, leur croyance à part ! Et vous vous étonnez qu'avec cela lis èti^e parfois tristes et solitaires! Mais ils posséder l'infini, la vérité absolue, qu'ils devraient souffrir de la i»osséder seuls et regretter les rêves vulgaires qu'ils savourer au moins en commun avec tous. Il y a des âmes qui ne pouvoir souffrir cet isolement et qui aimer mieux se rattacher à des failles que de faire bande à part dans l'humanité. Je les aime... Toutefois le savant ne peut prendre ce parti, quand il le vouloir, car ce qui lui être démontré faux est, pour lui, désormais inacceptable. C'est sans doute un lamentable spectacle que celui des souffrances physiques du pauvre. J'avoue pourtant qu'elles me toucher infiniment moins que de voir l'immense majorité de l'humanité condamner à l'ilotisme intellectuel, de voir des hommes semblables à moi, avoir peut-être des facultés intellectuelles et morales supérieures aux miennes, réduits à l'abrutissement, infortunés, traverser la vie, naître et mourir sans avoir un seul instant levé les yeux du servile instrument qui leur donner du pain, sans avoir un seul moment respirer Dieu.
(Renan, U Avenir de la science.)