‹ L'emprunt, projet financier présenté A.M. Humann suivi d'un catéchisme populaire financier mis à la portée des prolétairesChapitre 4 sur 6 · IV" LETTRE A M. HUMANN · texte numérisé non relu

IV" LETTRE A M. HUMANN

Monsieur le Ministre,

Votre dépêche du 30 juin dernier, permettez-moi de le dire, est trop obligeante pour un simple reçu de mon projet financier et de mes deux lettres à l'appui, et un peu trop laconique pour une réponse catégorique à un fiuancier qui doit se justifier devant ses mandataires, et devant l'opinion publique qu'il a déjà mise cil éveil par un nouveau principe politico-économique.

Lorsqu'il s'agit d'une combinaison financière, basée sur un principe mathématique et sur des faits, on ne peut guère s'en dessaisir sans laisser le droit aux parties d'en appeler par la presse à un juge supérieur , à l'opinion.

Vous auriez eu le droit de me traiter de visionnaire, si vous m'eussiez prouvé que le 5, le 4 1/2, le 4 et le 3 pour 0/0 existant,

on ne pouvait créer le 1 p. 0/0 à 25 fr. de capital. Vous auriez pu même m'accuscr d'indiscrétion, si je n'étais sujet d'un gouvernement qui , dans un projet de conversion présenté par vos compatriotes, MM. Guitard et Lefebvre, poussa la condescendance jusqu'à entretenir plusieurs fois les auteurs, et, après maintes explications répondit par une brochure écrite par le président môme de la Consulta di stat», M.Joseph Ccva-Grimaldi , marquis de Pietracatella, aujourd'hui président du conseil des ministres, pour leur prouver toute l'inconséquence d'un projet qui n'aurait produit qu'une substitution de noms de reutiers et une provision d'un million de francs en rente à ses auteurs. Moi, sans vous demander de provision , je vous ai prié d'avoir l'obligeance de m'apprendre en quoi mon projet serait faux, inexécutable, ou contraire à l'ordre actuel des vues politiques du gouvernement.

Il est vrai pourtant, M. le ministre, que vous auriez pu me dire que lorsqu'on a besoin d'argent on ne doit pas se hasarder dans une nouvelle combinaison financière. A quoi j'aurais répondu que si les grands banquiers n'étaient pas sûrs de placer votre rente à un taux plus élevé que celai de l'adjudication, ils ne s'en rendraient pas les soumissionnaires. Mais pourquoi, en laissant de côté les banquiers, ne ferait-on pas appel aux petits capitalistes et au peuple? Pourquoi la presse ministérielle n'éclairera it-ellc pas le peuple sur ses véritables intérêts, et ne lui parlerait- elle pas d'une opération qui rendrait le ministère très-populaire? D'ailleurs vous possédez, Monsieur le Ministre, le moyen le plus efficace pour assurer la réussite de votre opération. Vous retirez 100 millions par mois sur les impôts, et vous vous en servez pour solder le passif de l'état. Créez la rente au porteur de l'un pour cent pour 25, 50, 75, 100, 200, etc. jusqu'à 1,000 fr. de capital, et payez le passif avec cette rente, qui vaudrait au moins les bons du Trésor.

En supposant que pendant les premiers mois il se présentât de la nouvelle rente au remboursement, prévenez quelques agents de change et quelques changeurs, pour qu'ils la retirent au cours du jour, et vous rembourserez ces derniers avec le numéraire que vous aurez retenu au Trésor pour faire face, s'il y a lieu, au mouvement de cette nouvelle rente. Mais vous verriez la confiance s'accroître de jour en jour, et le peuple finir, après quelques mois de routine, par vous demander 2 millions par jour de votre nouvel 1 p. o/ 0 à 25 fr.

Vous vous rappelez, M. le ministre, les billets à ordre Laffitte dont j'ai donné l'idée le premier. Reçus par des huées, ils furent en peu de mois considérés aussi bons que tout autre papier eu circulation , quoiqu'ils n'offrissent pas de garantie et l'intérêt que donnerait le gouvernement. Ce fut à un moyen semblable qu'eut recours le chevalier de Medici pour réhabiliter le papier de la banque de tapies, après avoir été mise à sec par Championne!, les patriotes, le cardinal Ruffo, Joseph Bonaparte et Murât.

Enfin, M. le ministre, je vous fais respectueusement observer que mon projet, quoiqu'il rentre par incident dans votre emprunt, renferme intrinsèquement un nouveau principe économique qui doit donner la paix au monde, la sûreté aux trônes, du pain au peuple. La démocratie de la rente est la seule œuvre de salut pour ne plus retomber sous l'esclavage ou dans les révolutions. Lorsque vous aurez créé le 1 p. "/ e , par chaque prolétaire porteur d'un franc de reutc, vous pourrez, licencier un soldat, un garde national, un sergent de ville, un agent secret de police, parce que ce prolétaire devenu rentier fera disparaître ces tristes nécessités de la politique à la Machiavel. Par chaque 25 fr. de capital du prolétaire > vous épargnerez vingt-cinq pierres aux fortifications de Paris, et vous forcerez par la loi d'équilibre financier les autres puissances au désarmement pour la sûreté de votre capitale. Et certainement celles-ci ne se feront pas prier pour exécuter une mesure qui les rend esclaves des banquiers, et ne peut manquer de les conduire à la banqueroute.

J'espère, M. le ministre, que vous voudrez bien prendre en sérieuse considération le contenu de cette lettre, troisième supplément à mou projet, qui paraît avoir mérité votre attention par les négociations que d'après l*s journaux, vous auriez entamées avec MM. les receveurs généraux. Vous atteindriez, je crois, plus facilement votre but en créant les nouveaux certificats au porteur de 1 à 40 fr. de rente, et en vous appuyant sur le patriotisme de MM. les receveurs. Ceux-ci pourraient plus aisément les faire accepter aux caisses d'épargnes, en les substituant aux livrets, qui ne sauraient valoir ces certificats. — Agréez, etc. etc.

Paris, 43 juillet 18 ÏU

Signé . CORVAÏA.

II e LETTRE A M. JAMES DE ROTHSCHILD.

Monsieur le Baron.

Le sage refus de vous mettre à la tête et de couvrir de votre influence toute-puissante l'emprunt des 450 millions me 'fait espérer que ma première lettre et les réflexions que j'ai eu l'honneur de vous soumettre à l'entrevue que vous avez bien voulu m'accorder n'ont pas peu contribue à vous faire mesurer l'abîme dans lequel le désastreux emprunt des bastilles pourrait entraîner votre renommée financière et votre grande fortune.

Mais ce refus, qui n'est qu'un acte de prudence politique, fournit aux causeries de Bourse l'occasion de répondre* que ce n'est là qu'un prétexte pour obtenir de M. Humann des conditions plus avantageuses, et les plus médisants des agioteurs croient que vous ne tiendrez pas la parole que vous m'avez donnée de ne pas interveuir dans un emprunt qui pourrait être fatal aux préteurs et aux débiteurs. Monsieur le baron, les moyennes mesures ont toujours été fatales. Il est temps enfin que tous ceux qui vivent du travail du peuple se décident à une honorable transaction. Le système des emprunts et l'infâme marché de la dette du peuple que l'on fait à la Bourse doivent disparaître de la terre et sera stigmatisé par l'histoire comme la plus funeste des utopies que pratiquèrent les monopoleurs de la politique. Les agioteurs , en trafiquant scandaleusement de la première et plus sacrée propriété du peuple, ou du crédit, fruit des énormes contributions par lesquelles le peuple le produit, ils ont aussi vendu les chefs de l'état, comme le prouvent les événements politiques de 1815 et de 1830. Aujourd'hui , ces monopoleurs politiques veulent fortifier la sainte alliance en se coalisant avec les tories et avec le parti des bastilles. Mais ils se trompent étrangement, et ils jouent un gros jeu, en cherchant à abattre ce fantôme de liberté qui a coûté tant de sang et tant de milliards au peuple, et qui peut encore être fatal aux coalitions.

Monsieur le Baron, votre famille est la seule dans l'histoire des temps qui ait su forcer tour à tour les rois et tous les héros à la Ma-

chiavel, sans exclure le Vatican, à venir déposer a vos pieds leur mordue hautaine et railleuse. Vous les avez vaincus. Ils sont tombés, mais votre règne de vingt-cinq ans dure toujours; comme en 1815, les empereurs, les rois, les papes et leurs ministres, sans excepter les velléités napoléoniennes du ministère du 1 er mars, tous doivent s'enjendre pour assurer votre couronne financière, s'ils ne veulent pas voir rompre la corde de Tare, après Pavoir trop fortement tendue, comme il advint à Napoléon. Alors vous pourriez vous-même finir par le ridicule; car la crise financière et les banqueroutes qui se multiplient sont un funeste présage contre les fortificationistes.

Tranchez, Monsieur le Baron, le nœud gordien du jour. Voyez comme ceux qui avaient eu la bonhomie de considérer les bastilles comme un gage de la sûreté de l'Etat, désertent leurs premières opinions. Soutenez le moyen que je propose à M. Humann, c'est le seul qui puisse mettre un terme à cette fatale déception ; vous le pouvez d'autant plus que M. le Ministre paraît vouloir le mettre à exécution en traitant avec les petits banquiers et les receveursgénéraux. Mais il ne saurait réussir en scindant ainsi mon projet et en sortant de la routine que je lui propose; car il n'obtiendrait que la substitution des noms de ces messieurs au vôtre, en rendant les effets de l'emprunt plus désastreux. Ces petits prêteurs revendraient à un taux plus élevé que vous, et ils finiraient par introduire le jeu fatal de l'agiotage dans les départements. Je comprends parfaitement pourquoi l'honorable ministre se refuse à créer la rente populaire. Peut-être ne veut-on pas perdre les espérances que l'on avait placées dans les fortifications? Peut-être aussi la crainte que la légitimité ne puisse se servir de ce puissant moyen de conciliation , qui doit conduire toutes les opinions à se mettre d'accord sur les intérêts matériels du pays, tient en suspens la main du ministre pour signer l'ordonuanec du 1 p. %> au 25 fr. de capital.

Personne mieux que vous, M. le Baron, ne peut faire pencher la balance en faveur du peuple. Votre intérêt vous l'impose, votre amonr-propre vous le conseille. En appuyant mon projet vous sauvez votre immense fortune, et votre honorable famille se trouvera la première de toutes les aristocraties qui aient apparu dans le monde; les générations reconnaissantes la signaleront à la postérité comme celle qui donna au monde le Messie économiste qui

sut fonder la démocratie du crédit ou de cette foi sociale qui ne s'établira jamais par les théories évangéliqncs. C'est le seul moyen d'arriver à l'époque fortunée prédite par Isaïe, que la dernière épée sera changée en charrue.

J'espère, Monsieur, que vous voudrez bien combler toutes les preuves de bienveillance dont j'ai été honore àNaplcs par M. votre frère le baron Charles, en vous prononçant par un écrit catégorique sur les bases de mon nouveau mode d'emprunt. Votre éminente position financière vous le conseille, parce que je serais forcé de dénoncer votre silence comme la seule cause du retard à l'acceptation de 'mon projet. Je devrais alors perdre le respect que j'ai pour toute votre honorable famille, en l'indiquant comme la cause des maux dont les peuples et les rois sont la proie depuis vingt-six ans.

Si je me suis fait illusion , si je n'ai pas été un financier assez logique par formuler le principe de X unité de la rente, je vous promets franchement de me rétracter. Mais si vous trouvez en moi l'homme de la routine et non pas le financier et l'économiste idéologue, alors prononcez- vous catégoriquement et appuyez la création de la nouvelle rente populaire. Par ce moyen, Monsieur le Baron, vous vous sauvez vous et tons les rentiers, les agioteurs, les rois, et jusqu'aux ministres égarés, de la crise funeste dont est menacée notre génération. La banqueroute, ou la guerre, ou la révolution sont les hypothèses qui doivent épouvanter les gouvernements et les banquiers; car, quant aux meneurs, on sait qu'ils ne perdent jamais rien dans les cataclysmes politiques, comme nous l'avons vu long-temps de Napoléon, de Louis XVIII, de Charles X, de Marie-Christine.

Agréez, monsieur le Baron, l'assurance de mon profond respect. Paris, 20 juillet 1841.

Signé Baron de Coi.vaïa.

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