‹ L'emprust de la "victoiro"; la surenchère du "bluff"Chapitre 2 sur 3 · COURSE À LA BANQUEROUTE · texte numérisé non relu

COURSE À LA BANQUEROUTE

La môme conspiration de mensonges, do hliiff. (rc/ji/>//.s\s(r(;<' à outrance, acconiipagne le laneenient de H'iMuivrunt do la Victoire.

Si 'l'opération se faisait sensément, ulans de justes bornes, il y anrait beaucoup à dire en faveur de rétablissement d'un véritablle orédil national. Si Ile gouvernement avait limité son effort de guerre à la mesure des forces d'endurance de la nation, s'il ne s'appiliciuail pas à tarir les sources de production et de réciupéralion, s'il avait fait les démarches nécessaires i)0ur maintenir le crédit du Canada h l'étraugor, s'il ne demandait au caipila'l et à >l'éi)argne ilu pays cprune avance raisonnablle, s'il laissait entrevoir une i)oliti(pie de conservation nationale et la promise mise en valeur des ressources inexploitées qui, seules, peuvent garantir et rémunérer la dette croissante de l'Etat, fort bien: nous serions des premiers à encourager les Canadiens à sousicrirc aux emprunts d'ICtal. Malheureusement, l'Etat lui-même a tout fait pour saper la base du crédil nation.il et empêcher les gens soucieux de leurs resi)onsal)i'lités de rwoinmandc r au peuple de répoudre à l'appel du gouvernenuMit.

Dès le début de la guerre, les ministres ont déciilé di- uiotirc le pays en banqueroute, pour le 'bénéfice de la CurandeHlh'etagno. Sur ce |)oiu1, rendons témoignage à leur franchise et i\ leur constance. Pas un moment, ils n'ont cessé d'activer l'exécution de ce programme de trahison nationale, en (luoi, du reste, ils ont hénéficié xlo la compilicité et du concours actif de l'opijosilion '. Aussi ont ils toute chance de réussir: lie pays va tout droit h la banciueroute.

Beaucoup de gens jugent que la ruine du j)ays, (lu profil de l'clrauger, est la plus haute expression du devoir national. iSelon les maximes du patriotisme à rebours qui se prêche et se praticpie ici depuis une vingtaine d'années, ils ont raison; mais ce n'est sûrement pas le inioyen d'asseoir le crédit national et d'inspirer confiance aux créanciers do l'Ivtat, nationaux ou étrangers.

Comme pour mieux atteindre son ()l)jet, le gouvernement is'esl ai[vpliqué à gonlîlcr à ])lalsir la dette de guerre et la dette de paix; il a gaspillé des millions w organiser une armée plus coûteuse {|ue celle de tout autre pays; il a multiplié les sinécures et le parasilisme; il a désorganisé les énergies productives du pays; il a laissé i)orler le coût de la vie à un degré (pii fait indigents des millliers de travailleurs dont le revenu est pourtant double et ([uadruivlc de ce (lu'ils gagnaient avant la guerre; il

1 Sir VViirri(l liaurii r s\mi nlorKit; dans son inniiiloslc ('Uv'toral: "Dés le coni- "mcnccmcnt, conscients de riinnicnsité du conflit, pcnf^-dés do lu nécessité do consaoror "tous nos cfTorts :"l Ragncr la victoire, 7ious, de l'oirposilion, aiviiii donn/: au i/ourrrucmcnt "toute l'aide ponsihle. Noiin avons aa/mencé à loitlca ses mcNiircs de guerre, sauf lorsciuc "nous avons été convaincus (juc ces mesures seraient plus lun^sibles (lu'utiles." Avant le vote sur la conscalption, \v. \)m\\ lihérid ne s'est opjxjsé (iii'jY l'iniposilion de la surtaxe douanière. Il a acciuicscé ;\ toutes les \v.\(-v^ de trouj»', ;\ toutes les ilépenses do guerre. Dans cet ordre d'idées, le iirogrannuc de nnorre "jus(|u';ui !> ut" de M. Laurier est aussi banqueroutier que celui du ministère de coalition.

a laissé et (laisse encore les profiteurs de guerre accumuler des bénéfices monstrueux; il a bénévolement permis au gouvernement britannique de ruiner notre crédit en inondant le marché américain de valeurs canadiennes autrefois détenues à Londres, puis en refusant d'associer le Canada à l'Angleterre dans 'le partage des avances faites par le gouvernement de Washington aux naftions alliées contre l'Allemagne. La finance anglaise a passé 'le Canada là !la finance américaine, à la façon idont les prêteurs d'argent se débarrassent des clients faméliques et des tapeurs décavés. Nous aurions, du reste, mauvaise grâce à nous en plaindre. 'Dès le début de la guerre, sir George Paish nous avait conseillé de veiller à la sécurité 'de notre crédit et de ne pas dépenser pour la guerre au-delà de nos moyens. Nous avons préféré la course à la banqueroute; nous subissons le sort des banqueroutiers.

Quoi qu'il en soit, c'est dans ces •conditions déplorables, quelques mois après que le ministre des Finances n'a réussi qu'à grand'peine à obtenir cent millions de (l'étranger, en payant un intérêt global de huit pour cent, que le gouvernement lance à son de trompe son premier grand emprunt national et demande au peuple de lui souscrire au pair, à cinq et demi pour cent, cent cinquante millions. . . pour commencer.

Si encore le gouvernement jetait à la nation un appel désespéré, comme Pitt à 'l'heure la plus sombre de la dutte contre Napoiléon, il y .aurait quelque grandeur dans cette attitude. Mais loin de là, le gouvernement a entrepris de faire croire que ces avances 'à l'Etat constituent un placement de tout repos, une valeur négociable en tout temps. Pour les prêteurs riches, tels les Messieurs de Saint-Sulpice, qui pourront garder leurs titres en portefeuidîle jusqu'au jour lointain où le crédit du pays sera restauré, fort bien. Mais faire ou laisser croire aux souscripteurs qu'en tout temps ils pourront revendre ces obligations au pair, c'est abuser de l'ignorance et de la crédulité générales. Il suffit, pour réfuter ce mensonge, de rappeler les baisses fréquentes et formidables, eji temps de guerre et de révolution surtout, des consolidés anglais et des titres de rente française.

Pour offrir de sérieuses garanties de stabilité, ill faudrait au moins que le gouvernement manifestât quelque velléité de rétablir la base du crédit national; il faudrait laisser entrevoir un ralentissement dans le gaspillage des millions, un ravivement des forces de récupération, un arrêt dans la fauchée des hommes. Bien au contraire: en môme temps qu'il réclame l'argent des contribuables, le ministère annonce avec fracas qu'il va creuser davantage de gouffre où s'abîment toutes les ressources humaines et matérielles du pays; le nouveau ministre de la guerre, le "général" Mew^burn, affirme que le gouvernement va enrôler de force cent mille hommes, deux cent mille, trois cent mille s'il! le faut i; autrement dit, qu'on va dépeupler le pays tout en doublant les dépenses de guerre, lesquelles, à cette heure, ajoutent déjà près de cinquante millions par mois à la dette nationale.

Non content de mener Ile pays à la banqueroute par d'accroissement insensé du budget de la guerre, sir Robert Bordcn s'acoquine avec les pires forbans du- pays; aux milliards de la guerre, il ajoute les centaines

1 Discours à Ilamilton, le 2 novembre.

de maillions de la dette du Nord-^Caiiadien, il exproprie des actions de nuUe valeur distribuées gratuitement là une bande de pilleurs d'épaves, à de notoires pot-de-vineurs, improvisés sauveurs de la nation!

C'est pour comMer ce gouffre, c'est pour payer toutes ces oi'gies, pour assouvir toutes ces cupidités, que le gouvernement fait appe"! à l'épargne nationale, au patriotisme (!) des petates bourses! Que ne commence-ton par dégonfler quelques-unes de ces panses monstrueuses qui s'empiffrent depuis trois ans à même le 'budget de la guerre! Mais non ; à la banqueroute de l'Etat, on ajou!te le complet déséquilibre économique de la nation; on prépare au Canada le sort de l'Angleterre au sortir des guerres napoléoniennes: le paupérisme dans la masse, une monstrueuse pléthore d'argent dans quelques mains rapaces. De cette situation, l'Angleterre n'eslt jamais sortie; elle n'en sortira que par la révolution et le partage forcé des fortunes.

On conçoit qu'une opération faite dans de telles conditions exigeait la mise-en-scène tintamarresque qu'on a déployée. Il fallait la surenchère du bluff et du mensonge; il fallait la complicité de tous les exploiteurs; il fallait 'aussi le concours de tous les naïfs, de tous les badauds cossus, qui servent d'attrape-nigauds pour la ifoule.

Le seul titre de l'emprunt est un bluff. Emprunt de la Victoire! Parler de victoire, en face de l'écroulement complet de la Russie, du désastre de l'Italie, des sinistres trouées de la trahison en France! Même si la victoire des Alliés est encore possible, il est absurde de laisser entendre qu'elle peut sortir du dépotoir où Sifton, Ballantyne elt consorts sont venus s'abattre, à la suite de Bob Rogers, de Sam Hughes et d'AUison. Ce mensonge va de pair avec l'affirmation que la conscription de cent mille Canadiens est nécessaire pour "gagner la guerre". Il n'est pas même exact de dire que les cent cinquante ou les trois cents ^millions empruntés au peuple canadien vont servir exiclusivement à la guerre i.

La vérité, c'est que le gouvernement est en face d'un déficit immédiat de trois cents millions — sans parler de l'avenir, — qu'il ne trouve plus crédit à l'étranger, que les banques canadiennes n'ont pas voulu se fendre, que les profiteurs de guerre, fournisseurs de fonds électoraux, n'entendent pas se laisser dépouiller: il ne reste donc è l'Etat d'autre ressource que de tirer sur l'épargne populaire.

Que les politiciens "gagne-la-guerre" et les forbans qui opèrent avec eux et par eux fassent un tapage d'enfer pour épater les badauds et les empêcher de voir la situation, cela s'explique. Mais l'on comprend moins facilement qu'un homme à la tête solide, comme sir Lomer Gouin, se soit laissé embarquer dans cette galère. Il a dénoncé avec indignation le monstrueux coup de filet du Nord-Canadien ; il évalue là cent millions la charge additionnelle que cet acte de brigandage va placer sur les épau-

1 Dans un sens, ce peut être exact, puisque les dépenses de Rucrre suffiront à absorber en trois ou quatre mois le produit de l'emprunt. D'autre part, ce qui est encore plus vrai, c'est que si le gouvernement n'avait pas jeté les millions à pleines mains pour gorgcr la bande de vautours qui tournent sans cesse autour du trésor public, il n'aurait pas besoin de saigner à blanc les banques et les épargnistes.

les des contribuables de la seule, province de Québec. Quelle garantie a-t-iJi que cet emprunt, en permettant au gouvernement de dégager d'autres fonds, ne servira pas d'abord à remplir l'escarcelle des bandits embusqués dans les brousses touffues du Nord-Canadien ?

Je ne comprends guère l'attitude de gens qui commencent par dénoncer le gouvernement comme une troupe de forbans et qui aussitôt recommandent à leurs compatriotes de confier leurs épargnes à ces mêmes forbans, afin de les aider k mener leurs brigandages à bonne fin! M. Gouin évoquait naguère le souvenir de Cromwell. Ce n'est pas en recommandant au peuple de payer l'impôt, encore moins en lui conseillant de fournir au roi le nerf de la guerre, que Pym, Hampden et Cromwell ont abattu la tyrannie des Stuarts.

Je ne parle pas de lord Shauglinessy, l'ex Cromwell de M, Gouin. Celu;i4à a évidemment fait sa paix avec les sauveurs de la démocratie et les copains de iMackenzie et Mann. A quelles conditions, nous le saurons peut-être un jour. Peut-être pas. En tout cas, nulle apparence qu'avant de jouer son rôle dans le cinéma de l'Emprunt de la Victoire, lord Shaughnessy ait pris ses précautions pour que le produit intégral de cette rafle de millions soit employé, non pas à remporter la victoire — il faut toujours tenir un peu compte du bon sens — mais au moins à solder les dépenses strictement nécessitées par la guerre au lieu de faire danser l'anse du panier.

Même si M. Gouin et lord Shaughnessy ont obtenu cette garantie, elle ne peut exister que par un tour de passe-passe et une fiction de comptabilité. Si le gouvernement n'avait pas engagé le crédit de l'Etat et laissé engager le crédit des banques dans de folles dépenses, il n'aurait pas besoin de pressurer l'épargne populaire pour la guerre. Quant à M. Gouin, il a clairement laissé entendre, à Québec, que le Canada en a fait assez pour la guerre: pourquoi alors demander au peuple d'encourager le gouvernement à en faire davantage et à ruiner le pays?

Un exemple typique du système de mensonges et de bluff mis en oeuvre pour emplir les gogos, ou plutôt pour les vider, c'est bien cette affiche qui s'étale en face du Royal Trust... et de Notre-Dame. On y voit un gros Prussien, coiffé du casque à pointe, écrasé sous le poids des cent cinquante millions de l'emprunt de la "Victoire". Jugez donc: le Prussien, chargé des vingt ou vingt-cinq milliards de sa propre dette — cent cinquante fois le montant de l'emprunt de la "victoire" — trouve encore le moyen de tenir tête à toutes les armées coalisées contre lui; en trois semaines, il a conquis plus de terrain au sud des Alpes que les Alliés n'ont réussi à en reprendre en six mois dans les Flandres; et l'on veut nous faire croire que la petite opération financière de M. White va réduire le Kaiser à quia ! Si les artistes de l'ivtat avaient voulu peindre la situation réelle, c'est Baptiste Canaijen qu'ils auraient représenté aplati sous le tas d'écus. Ce n'est pas le Prussien, c'est le Canadien qui va crever.

L'exacte vérité — est-ce une consolation pour nous? — c'est iqu'C chacun des peuples en guerre agonise sous le fardeau des dépenses et des dettes accumulée^ par son gouvernement. Ce n'est pas l'ennemi extérieur qui menacé chaque pays, c'est l'ennemi intérieur: c'est le profiteur, c'esit l'accapareur, c'est lie politicien vénal, c'est la troupe innombrable

des faux patriotes, des parasites et des exploiteurs qui dévorent la substance des peuples et les mènent à la ruine et à 'la boucherie en attisant sans relâche 'le feu de leurs haines, de leurs rancunes et de leurs préjugés réciproques.

Alimenlter le budget de la guerre, c'est favoriser cette oeuvre de destruction. lEmprunts de la victoire, si d'on veut, ici iconime ailleurs; mais la seule victoire qu'ils assurent, c'est la victoire des destructeurs de peuples, des agioteurs de banqueroutes nationales. Si, dans chaque pays, la masse populaire se décidait à tarir les sources du budget de la mort, la guerre cesserait aussitôt.

En dehors de l'immense duperie qu'est, en soi, l'Emprunt de la Victoire, signalons, pour mémoire, Iles menus actes de puflisme qui l'accompagnent. Telles ces grotesques réclames de marchainds qui trouvent le moyen d'annoncer leurs épiceries et leurs drogueries, leurs rasoirs perfectionnés, leur tabac à chiquer et leur gomme à mâcher, tout en boomant le papiernà-mouches de la maison Borden-White et compagnie. Telles aussi ces opulentes et sonores souscriptions de gros boutiquiers qui se remboursent avec usure, comme de leurs "aumônes" au Fonds patriotique, à même les salaires de leurs pauvres diables d'employés. Tout cela est dans la logique du système. Chacun de ces pharisiens exploite à son profit le système de pressuration, de mensonge et de chantage qui fait le fo'nd de la politique du iSanhédrin dont M. Borden est le Caïphe.

iNe disons qu'un mot de ce qui va coller, de ces millions, aux doigits des multiples intermédiaires enrégimentés par le gouvernement: banquiers, courtiers, agents honnêtes, entremetteurs véreux, réclamistes de presse. En tout temps et tout pays, la curée des grosses liquidations nationales attire les chacals, les vampires et les pique-assiettes.

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