‹ L'enchantéeChapitre 1 sur 67 · PAGES RUSTIQUES · texte numérisé non relu

PAGES RUSTIQUES

LES BŒUFS

Aux étables, parfois, les portes étant closes,

Il se passe, la nuit, de si terribles choses

Que peut-être, à les voir, l'homme mourrait de peur.

S'éveillant tout à coup de leurs songes moroses, Soufflant de leurs naseaux une ardente vapeur, Les bœufs géants secouent leur muette torpeur.

Et tous en un sursaut bondissant des litières, Et du fer de leurs pieds faisant crier les pierres, Ils entr'ouvrent leurs yeux avec un lourd effort.

LES BŒUFS

De farouches clartés sortent de leurs paupières, En un spasme efifrayant leur chair s'enfle et se tord. Comme s'ils avaient \u passer près d'eux la mort.

Puis le plus vieux d'entr'eux , trépignant sous ses chaînes. Dans un beuglement plein de paroles humaines, Ecarte avec lenteur ses lèvres en disant :

(( Hélas! qu'avons-nous fait de nos gloires lointaines? (( Oh ! qui, nous délivrant des hontes d'à présent, u Nous rendra les fiertés de notre premier sang ?

(( Frères, vous souvient-il de nos jeunes aurores?

■(( Quand les soleils nouveaux, ainsi que des amphores,

(( Débordaient sur la terre en nappes de vermeil?

(( Alors, comme des rois, sous les palmiers sonores, (( Nous dormions sans labeur notre calme sommeil, (( Et des matins joyeux chantaient notre réveil.

LES BŒUFS

((Et lorsque nous allions en longues caravanes (' Et que nos cornes d'or, émergeant des savanes, (( Semaient les horizons d'éclairs mystérieux ;

(( Ou qu'à genoux en rond sous les soirs diaphanes, « Gomme les mages blancs qui regardent les cieux, « Nous nous sentions monter des étoiles aux yeux ;

(( Oh ! nous apparaissions, si beaux, si redoutables, (( Qu'un grand peuple nous fit des temples pour établcs, « Et nous y construisit des crèches de santal.

Hélas ! hélas ! les dieux sont morts, et sur ses tables L'homme s'est fait servir l'Apis oriental, Et dépecer sa chair achetée à l'étal.

(( Or, voici que soumis, ô honte, à ses entraves,

u Nous avons fécondé sa glèbe de nos baves,

(( Et courbé sous le joug nos fronts de grands vaincus.

LES BOEUFS

(( Mort et malheur sur toi, maître et bourreau d'esclaves I

(( Toi qui mets au timon les monarques déchus,

u Lâche insulteur des dieux quand tu ne les crains plus ;

(( Et malédiction sur tes labeurs infâmes,

c( Sur la postérité des enfants de tes femmes,

(( Sur le vin de ta vigne et le pain de tes blés! »

Ils disent. Et, la nuit se faisant dans leurs âmes. Ils retombent d'un bloc sur la paille, affolés Des mots qu'à leur insu leurs lèvres ont râles.

Cependant, de leurs yeux profonds comme des urnes. Des pleurs se détachent de leurs douleurs nocturnes Et filtrant goutte à goutte au bord de leurs cils roux.

Silencieusement roulent sur leurs genoux !

Tel naguère, à midi, pour prendre du repos, A l'ombre d'un pommier il se couchait dans l'herbe, Les yeux paisiblement sous sa paupière clos. Et couvrant de ses bras sa poitrine superbe,

Tel, pour mourir, le vieux paysan s'est couché ; Tel, à l'ombre du toit de sa vieille demeure, Sur son lit vénérable il dort, endimanché, Ayant l'air de vouloir se lever tout à Theure.

Mais non : car son sillon ici-bas est fini. Ses enfants ont des fils et sa moisson est belle; Tout ce qu'il a semé, le bon Dieu Fa béni, Et son grenier est plein pour la vie éternelle.

D ailleurs, comme le bœuf à la fin des labours, Fatigué de marcher par la glèbe profonde. Voici qu'il commençait à trouver un peu lourds, A trouver un peu longs les labeurs de ce monde.

Depuis surtout, depuis qu'avant lui, dans la mort, La mère de ses fils, hélas ! s'est endormie, Il a trouvé mauvais plus d'une fois le sort. Et rêvé de la tombe ainsi que d'une amie.

Pour ne s'éveiller plus il dort donc cette lois. Ses enfants l'ont vêtu de ses habits de fête. Et, les doigts enlacés d'un chapelet de bois. Il dort dans la fierté de sa tâche bien faite,

11 repose. Le ciel est bleu comme une mer. Sachant qu'un laboureur va s'endormir en elle, La terre, que Véié baigne de soleil clair, Exhale une allégresse auguste et maternelle.

Les arbres des vergers ont des lueurs au front. Un faucheur aux bras nus bat sa faux sur Fenclume ; Le foin nouveau répand son arôme profond, Et le toit des maisons dans l'or de midi fume.

Les épis encor verts palpitent vaguement.

Et l'haleine des blés, qui semble une prière,

S'élève quelquefois en doux bruissement

Vers la chambre où l'aïeul dort sa sieste dernière.

Au déclin de Juillet, par les soirs assoupis, Lorsque les blés sont mûrs et que la brise est lente, Un chant mystérieux s'élève des épis Dont la nappe s'étend par la plaine, ondulante.

Ce chant est doux comme un poème d'autrefois, Car ils sont très anciens, les blés à barbe blonde ; La Bible de Moïse en parle à maints endroits. L'homme ayant fait du pain des l'aurore du monde.

C'est pourquoi leur poème a l'air d'un psaume hébreu ; Et, comme un patriarche amateur des symboles, Ayant beaucoup appris au livre du ciel bleu, Ils parlent volontiers à l'homme en paraboles.

Ils disent : a Ici-bas, votre vie est un champ. u Un homme, étant sorti pour faire ses semailles, (( Avait laissé tomber par mégarde, en marchant, a Un boisseau de son grain au milieu des broussailles.

(( Le blé que l'homme avait laissé tomber ainsi

(( Germa, mais vainement : car ses tiges penchantes

c( Ne purent s'élever en épis, et ceci

(( A cause des buissons et des ronces méchantes.

(c Or, la saison d'après, avec un soc d'airain,

(( L'homme ayant labouré longtemps ce sol en friche

« Et le voyant propice, y ressema du grain;

(( Et son blé devint grand, et sa moisson fut riche.

(( Ainsi, quand le très bon et très doux Laboureur, « A votre âme voulant confier sa semence, a Y trouve enracinés et le mal et l'erreur, (( Il se fait précéder du soc de la souffrance.

« Et le sillon fini de ce labour pieux,

(( Dieu sème, et sa moisson fait merveille; et les anges,

(( Quand arrivent les jours de l'été radieux,

u En vont amoncelant les gerbes dans ses granges. »

Ainsi parlent les blés très vieux et très savants; Et jusqu'à ce que l'ombre ait fui devant l'aurore. Inclinant tour i tour leurs fronts cbenus aux vents, Ils se disent entr'eux bien des choses encore...

Page 1