‹ L'enchantéeChapitre 34 sur 67 · VISIONS · texte numérisé non relu

VISIONS

Aux temps anciens, Nabi, fils d'Amos le Voyant, Vivait dans le désert, au fond de l'Orient.

Il abreuvait ses soifs à l'eau des fleuves calmes, Et dormait ses sommeils sous des huttes de palmes.

Encor qu'il fût très vieux, et que ses cheveux blancs D'un éphod argenté lui vêtissent les flancs,

Son front était sans ride, et, de ses mains d'athlète, Il arrêtait encor les lions par la tête.

Pour se vêtir de peaux il étouffait les lynx.

Ses regards, plus aigus qme les regards des sphinx.

De Tobscur firmament avaient percé les voiles Et lisaient l'avenir aux rayons des étoiles.

Il savait de quel mal, de quel sombre tourment La grande mer sanglote inconsolablement.

Il savait à quels feux, à quels soleils intimes, La moisson des métaux mûrit dans les abîmes.

Avec rherbe des champs, il guérissait les corps. Et sa voix du tombeau faisait lever les morts.

Et, souvent, il avait pour hôtes des Génies Qui venaient lui parler des choses infinies.

Or, un soir qu'il passait au bord d'un lac dormant, Il entrevit flotter son image un moment,

Et se trouva si grand qu'en son orgueil suprême Il dit : « Je marcherai l'égal de Dieu lui-même 1 )>

Il dit. Et, pour se voir élever des autels,

Il s'en fut vers les lieux qu'habitent les mortels.

Le lendemain, après une chaude journée, Gomme le soir versait sa lumière fanée.

Le Mage découvrit, au bout d'un désert plat, Une ville de marbre aux coupoles d'or mat.

En avant de ses murs, et sous les figuiers frêles. Etait un puits où des ramiers lavaient leurs ailes.

Or, tandis qu'à grands pas Nabi marchait encor, Vers le puits descendit la fille de Nachor

Portant sur son front blanc un vase en terre blanche. Et les deux bras cambrés en lyre sur la hanche.

Et sa robe de lin drapée indolemment.

En rythme avec ses seins ondulait par moment.

Elle s'avançait lente, et candide, et superbe.

Et les deux yeux baissés sur ses pieds nus dans l'herbe.

Quand elle s'arrêta près du puits aux figuiers. Autour de ses cheveux voltigeaient les ramiers.

En la voyant, le mage à la barbe d'ivoire

Songea qu'il avait soif et lui dit : a Donne à boire. »

Et la vierge, appuyant l'amphore à son bras blanc. En présenta les bords au vieux mage en tremblant.

Puis, le vase rempli de nouveau, vers la ville Elle s'achemina, divinement tranquille...

Alors, Nabi le grand, oubliant son dessein, Sentit qu'un long désir s'éveillait en son sein.

Pensif, il attendit que dans le soir plus sombre La femme s'éloignât, et ne fût plus qu'une ombre.

Puis, sur son cœur troublé croisant ses bras amers Il reprit tristement le chemin des déserts.

En face de l'Eden qu'ils convoitent encor

Les hommes ont dressé la cité de Phlégor.

Et voici que, ce soir, ouvrant ses murs de briques,

Cette cité vomit des guerriers monstrueux

Qui vont entrechoquant, en flots tumultueux,

Leurs grands corps hérissés de harpons et de piques.

On en voit chevaucher de rouges étalons, Dont ils font retentir les flancs de leurs talons Et saigner le poitrail sous le plomb des lanières; D'autres tiennent domptés entre leurs durs genoux Les formidables dos des lions aux poils roux, Qu'ils conduisent par les tresses de leurs crinières.

Et les Hommes des monts, tueurs d'ours et d'aurochs Qui creusent pour dormir des gîtes dans des rocs, Et ceux qui sur les lacs ont des huttes moussues Et tendent leurs filets de chanvre sur les pieux, Vont dressant des faisceaux de flèches et d'épieux Ou dans leurs poings épais brandissent des massues.

Les cymbales, les tympanons et les buccins.

Les peaux de bœuf qu'on tend sur les creux des bassins

Aux clameurs des guerriers unissent leurs rafales ;

Un tragique soleil agonise au couchant,

Et, des monts de Séïr; sa lueur s'épanchant

Ruisselle sur la Yille en pourpres triomphales.

Et, dans l'or secoué de leurs cheveux épars,

Les Femmes sont debout, fauves, sur les remparts ;

Serrant des enfants nus contre leurs seins farouches ;

Elles tendent leurs poings fermés vers l'horizon

Où le jardin de Dieu dresse sa frondaison.

Et, noires, vers l'Eden, hurlent toutes leurs bouches..

Or, parce qu'ils ont vu le peuple des maudits

S'assembler pour tenter l'assaut du Paradis,

Les Archanges commis à la garde des portes

Ont ceint leurs rudes flancs pour le combat de Dieu.

Et, des feus de leur glaive embrasant le soir bleu.

Ils se sont avancés vers les noires cohortes.

L ENCIIAxNTEE

Comme des moissonneurs dans un champ de froment, Ils entrent dans la tourbe, et, formidablement, Ils tranchent au plus dru de la moisson vivante. Chevaux et cavaliers s'effondrent sous leurs coups, Et, les os secoués de frissons, les yeux fous, Les lions fuient, frappés d'une rauque épouvante.

Et les glaives divins, avec des bruits de faux,

Tournent comme des vols effrénés de gerfauts;

La terre rouge semble un pressoir en automne;

Les multitudes font le remous d'une mer

Que cingle la tempête et que fouette l'éclair,

Ou d'un haut champ d'épis qui sous le vent moutonne.

Blasphèmes et clameurs, râles et hurlements ! Les morts forment bientôt des amoncellements Si hauts que l'on dirait d'effroyables murailles; Et les Vaincus, hurlant sous la rage des Forts, Se tordent, et, parfois, en d'ultimes efforts, Aux jambes des Tueurs enlacent leurs entrailles !

Les Chérubins essuient la sueur de leurs fronts. Au fond du soir, pareils à de hauts forgerons, Qu'éclairent les lueurs d'une forge solaire, Ils détendent leurs bras vermeils contre le ciel ; Et le sang des guerriers vaincus, torrentiel, Fume sous leurs talons comme un vin de colère.

Le crépuscule rouge a l'odeur de la mort.

Et cependant que vers les remparts de Phlégor,

Les restes des troupeaux humains fuient, hors d'haleine,

Les Archanges vainqueurs, acharnés sur leurs pas,

Ayant dans le fourreau remis leurs glaives las.

Les suivent, leur jetant des rochers par la plaine.

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