‹ L'enchantéeChapitre 67 sur 67 · RESOLUTION · texte numérisé non relu

RESOLUTION

Tel que Pygmalion, épris d'un rêve antique. Du marbre qu'un ciseau patient a dompté, Pour dire mon amour à la sainte Beauté, J'ai voulu faire éclore un radieux cantique.

Dans un corps féminin, dont mon art fanatique A caressé longtemps le contour enchanté, J'ai réuni la grâce ardente d'Astarté Et le charme souffrant d'une sainte gothique.

Mais si mon œuvre, un jour, tressaillant sous ma main. Et lasse de garder son geste surhumain, Dans la chair et le sang s'éveillait à la vie ;

Si celle qui me doit la splendeur de ses traits.

Se dressait tout à coup, glorieuse, ravie,

Et me tendait ses bras vainqueurs — je la tuerais,

C'était le soir du jour où Dieu dit à Moïse : — Tu ne jouiras pas de la Terre promise ; Parce que tu frappas trois fois le Roc des eaux, Le désert étranger possédera tes os.

La face de la nuit était terrible et pure.

Les derniers bruits du camp mouraient en long murmure,

Et, parfois, près des puits, on entendait rugir

Les lions descendus des gorges de Seïr.

Or, s'étant avancé loin des traces de l'homme, Moïse arriva près de la mer de Sodome ; Assis sur une pierre, et songeant à son sort, Il trouva Dieu cruel et désira la mort.

Comme il songeait, il vit venir sur les eaux mortes

Un Ange noir aux yeux vermeils comme le vin.

Sa stature égalait les tours des villes fortes.

Et ses ailes faisaient le bruit d'un char d'airain.

S'avançant vers Moïse, il dit d'une voix haute :

— Oui, ton Maître est méchant, et ne sait que punir;

Des maux pour lui soufferts il n'a pas souvenir.

Mais son ressentiment s'acharne sur la faute.

Moïse, le voyant, de ses ailes vêtu.

S'arrêter devant lui, cria : — Qui donc es-tu?

— Je suis l'Autre, celui qui Le hait et Le brave,

Qui n'a jamais subi ni le frein ni l'entrave,

Et qui ne voudrait pas même être pardonné.

Je suis l'Ancien des jours aussi, car je suis né

Avant le temps, avant le ciel et les étoiles;

Avant que rien ne fût, j'étais : quand, sous ses voiles,

Dieu conversait avec lui-même et qu'en son sein

Il regardait, joyeux, éclore le dessein

Et les linéaments de son œuvre future,

Moi, dans l'immense Nuit, j'attendais ma pâture.

Puis, lorsque, de l'Abîme éveillant les échos,

Son verbe impétueux tonna sur le Chaos ;

Lorsque, sous les forêts des créations neuves,

La Yie, en mugissant, eût déchaîné ses fleuves ;

Quand, d'un sublime essor, à des coureurs pareils,

Du seuil du firmament bondirent les soleils;

Oh! surtout, lorsqu'il eut, dans la matière vile,

Fait s'allumer une âme inquiète et subtile ;

Et quand, pour repeupler ses palais dévastés

Que, mes frères et moi, nous avions désertés,

Il voulut élever à la gloire de l'ange

L'ouvrage par ses mains modelé dans la fange,

Mon cœur se dilata béant comme lenfer, Et je devins semblable à l'aigle qui, dans l'air, Pousse une clameur rauque en découvrant la proie Dont ses petits auront une terrible joie.

Alors j 'ai dit : A moi cet univers nouveau I Garde pour tes élus ta félicité vaine, Le royaume que tu m'as fait est assez beau Et la part que j'hérite est digne de ma haine.

A moi l'homme ! Pour lui, parmi les fleuves, fais Epanouir l'Eden comme une immense rose, Et pour que ses jours soient éternels dans la paix. Qu'un ange au glaive nu garde la porte close.

Etends sur lui les grands arbres mélodieux. Et puisqu'il n'est pas bon qu'il soit seul, dans un rêve, De ses flancs entr'ouverts fais monter vers les cieux La chair adolescente et radieuse d'Eve.

Ils sont à moi, les deux chefs-d'œuvre de tes mains. Malgré ton ange et les créneaux de tes murailles, Ton ennemi vers eux s'ouvrira des chemins, Et tu me connaîtras, maître, à mes représailles.

Car, depuis deux mille ans, je triomphe. Le roi

De toute chair qui vit et qui se meurt, c'est moi.

Mon sceptre se repose à la source de l'âme.

Et l'homme m'appartient dès le sein de la femme.

Dans l'Eden reconquis, malgré Dieu, j'ai planté

L'arbre de la science et de la volupté;

Afin qu'au ciel jaloux la terre fit envie,

J'ai fait fleurir le mal splendide sur la vie,

Et j'ai creusé le puits éternel du péché,

Et de l'amour vers qui l'univers s'est penché.

Va vers l'aurore, ordonne au soleil de te dire,' S'il le sait, où commence, oii finit mon empire.

Les terres de Japhet et de Cham sont à moi ; Je m'exalte dans Og et dans Magog ; ma loi Est sur le cou des rois de Chus et de Ninive. Babylone, la ville aux toits bleus qui, lascive, Sous les saules, se couche au fond de l'Orient, Me tend ses bras délicieux en souriant. J'ai Saba, la cité des palmes et des baumes, Ophir et ses marchés de pourpre, et les royaumes Où l'on fait la moisson radieuse de l'or. J'ai les vignes d'Ebal et les A^ergers d'Endor ; J'ai Sidon, sur les flots, comme une reine assise, Et, lorsque ses vaisseaux s'en vont et qu'à la brise Les voiles de leurs mâts palpitent d'un vol fier. Ils annoncent ma gloire immense sur la mer.

Le nom de Jéhovah devant mon nom recule, Et je suis adoré de l'aube au crépuscule.

Mes temples sont bâtis sur les hauts lieux ; l'on voit Des nuages d'encens au-dessus de leur toit ;

Des bois et des jardins les couvrent de leur ombre; Et, chargés de présents, par des routes sans nombre, De Madian, d'Epha, cheminent les chameaux. Lorsque je ne veux plus du sang des animaux. Les beaux adolescents et les vierges pubères M'ouvrent en souriant leur poitrine ; les mères A mes bûchers divins viennent offrir leur fruit. Je règne par la mort et par l'amour ; la nuit. Selon les rits que j'ai prescrits, sous les platanes. Mes prêtresses dénouent leurs robes diaphanes...

Puisque te voici las du maître que tu sers,

Et que son joug trop lourd accable tes épaules,

Veux-tu régner sur la moitié de l'univers

Et sentir sous ton char vainqueur frémir les pôles ?

\eux-tu voir, pour baiser l'empreinte de tes pieds, S'assembler les tribus du soir et de l'aurore? Veux-tu, sur tes autels vainement foudroyés, Qu'à la face du ciel, avec moi, l'on t'adore?

L'EIS'CUANTÉE

Veux-tu briser l'entrave et secouer le frein ? Veux-tu, pour allier Israël à ma haine, Hors du camp, aux clameurs des trompettes d'airain. Emmener, contre Dieu, ton peuple dans la plaine I

Veux- tu ? J'élèverai ma force comme un mur. L'enfer à mes signaux écartera ses portes, Et, plus nombreux que les grains de sable dans Sur, Mes anges devant toi déploieront leurs cohortes I

Gomme il parlait, l'Hébreu rejeta son manteau.

Ses yeux apparaissaient plus ardents que des lampes.

Un frisson parcourut sa face de taureau.

Et deux cornes de feu sortirent de ses tempes.

Calme et terrible, il fît trois pas vers le Maudit. Il enferma ses reins dans ses bras implacables, Il appuya son front h son front, et tendit Ses muscles tortueux et durs comme des câbles.

On entendit leurs os crier, leurs flancs râler ; Des flammes jaillissaient des cheveux de l'Archange ; Dans l'ombre, par moments, ils semblaient chanceler, Tels que les vignerons qui foulent la vendange.

Et voici que Satan, sous l'effort de l'Hébreu, Croula comme une tour qu'assaille une baliste. — Et, sans se retourner, s'éloignant de ce lieu, Moïse remonta vers le camp, las et triste.

Coutouvre, 1896.

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