Ü CHAPITRE XVI
et nous faire attendre avec patience le couronnement de l’édifice? Loin de moi la pensée de calomnier la France, et de méconnaître les généreux instincts et les dévouements charitables, qui ont pour but l’amélioration du sort de l’ouvrier, et qui contfe-balancent puissamment les dangereux effets de l’utopie révolutionnaire. Mais, plus est admirable, dans cette lutte, l’énergie du sentiment français et du sentiment catholique, plus il faut être sévère pour les illusions économiques qui les tiennent en échec.
De même que la liberté religieuse de 1789 avait été inaugurée par la persécution la plus sanglante, la liberté nationale par le mépris des traités et par la guerre générale, la liberté politique par l’insurrection contre les pouvoirs établis, de même la liberté civile commença par confisquer les biens collectifs et inaliénables qui assuraient aux familles, aux corps de métiers, aux associations, un patrimoine et des ressources communes. Au nom de l’égalité individuelle, ces précieux réservoirs, que l’ancienne monarchie avait déjà plus ou moins atteints et desséchés par ses mesures fiscales, furent, en un jour, vidés et absorbés dans ce grand réservoir de la richesse nationale, à laquelle chacun, disait-on, avait un droit semblable.
N’était-il pas juste que tous pussent lutter à armes égales dans le champ de la fortune, et qu’en donnant à chacun de ses enfants une part de bien-être, prélevée sur le travail des générations passées, l’État fît disparaître les institutions particulières, faisant des
uns des privilégiés, riches avant leur naissance, et des autres des parias, condamnés par avance à la pauvreté et à la dépendance? N’était-il pas urgent d’assurer les services publics, en faisant contribuer chacun, dans la mesure de ses revenus, aux dépenses nationales, et en appelant chacun, selon ses capacités, aux emplois et aux honneurs , jusqu’alors inaccessibles au grand nombre ?
lin s’étourdissant par ces phrases sonores, on ne songeait pas que les richesses réservées, qu’on accusait à tort de faire obstable à l’activité générale, n’étaient que les épargnes les plus sacrées, les plus pures, les plus utiles de l’activité privée, et qu’au fond elles étaient le seul remède efficace à la faiblesse individuelle, que l’on voulait sauvegarder.
Loin de profiter au pays , ces biens , vendus à vil prix, disparurent , en quelques mois , dans le gouffre creusé par la désorganisation du travail. Us servirent à enrichir quelques habiles, spéculant sur la misère générale, accaparant les dépouilles du clergé, de la noblesse et des corporations, pendant que la Révolution dévorait dix fois, cent fois plus de richesses qu’elle n’en avait confisqué. Ainsi, sauf une poignée d’audacieux, qui firent fortune du jour au lendemain, la condition du pays et de chacun de ses membres fut singulièrement empirée, et la part de richesses nationales revenant à chacun se convertit en part de contributions, d’emprunt forcé, de réquisitions, pour faire face aux besoins du Trésor aux abois.