CHAPITRE V
qui nourrit la tyrannie, de mortelles blessures. Les Césars, à qui personne n’avait jamais rien refusé, avaient tout à coup rencontré une résistance, un non possumus inconnu. Ils entendirent répéter qu’il valait mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qu’à leur tour, malgré toute leur puissance, ils rendraient à ce Dieu vengeur un compte rigoureux. Aces mots, ils voyaient se dresser devant eux le Crucifié du Calvaire, ressuscité et vivant dans son Église , condamnant d’avance leurs horribles forfaits : et, en dépit de leurs efforts pour le crucifier de nouveau et pour étouffer à jamais sa voix, le règne de la justice, que le Christ était venu rétablir sur la terre, se consolidait et s’étendait peu à peu dans tout l’empire.
11 y a loin de cette soumission pleine de courage au culte honteux des faits accomplis. Le fait accompli est précisément une atteinte violente à l’ordre établi que défend l’Église, et dont elle veut le progrès libre et pacifique. Le fait accompli détruit, tandis que l’Église édifie. Le fait accompli, c’est la guerre, la peste et la famine, exécutant les décrets de la justice de Dieu; c’est Alaric et Attila balayant l’empire romain, et plus tard Mahomet II fermant la bouche aux rhéteurs* de Constantinople, ou Robespierre offrant à la raison de sanglantes hécatombes. Le chrétien regarde passer ces fléaux, ou plutôt il les combat. Fidèle, le dernier, aux peuples vaincus comme aux dynasties tombées, il n’accepte que les maux nécessaires qu’il n’a pu ni prévenir ni arrêter.
Avant Jésus-Christ, le pouvoir n’était plus que le fait brutal, c’est-à-dire le joug du nombre et des forces matérielles, violemment imposé à des peuples qui ne le supportaient qu’en frémissant. Désormais il y eut, en face du fait, l’enseignement et la résistance de la force morale, seule capable de produire l’obéissance volontaire du plus faible, la justice volontaire du plus fort, et de transformer ainsi le fait en droit. Sauvé, contre toute espérance, d’un naufrage imminent, ranimé et ressuscité par l’Église, le droit ne pouvait plus à l’avenir, sans ingratitude ni sans apostasie, se séparer d’elle. Il ne lui était plus permis d’invoquer, comme sa source, les traditionsde la justice naturelle, sans rappeler, en môme temps, la solennelle intervention divine qui leur avait rendu la vie. Sous peine de retomber dans l’abîme, le droit était obligé d’être et de se dire chrétien.