CHAPITRE XI
jong (le l’État, c’est-à-dire à la dépendance la plus humiliante.
Toujours inconséquente, la foule ne s’avouait pas à elle-même cette triste perspective. Quant à l’erreur et à ses initiés, d’une main ils travaillaient à démolir la Foi par un infernal système de railleries, d’insinuations, de calomnies, de dénigrement, et par la falsification la plus éhontée de l’histoire; de l’autre, ils s’efforçaient de réunir leurs adeptes sous le drapeau de quelques vagues formules , en attendant qu’ils pussent les conduire ouvertement à la conquête de toute autorité, temporelle et spirituelle.
Avec un coup d’œil qui fait honneur à leur habileté, ils voyaient une conquête pour eux dans chaque envahissement de l’État sur le terrain religieux, dans toute mesure destinée à restreindre la liberté de l’Église. L’indépendance du Pape et des ordres religieux, ses fidèles auxiliaires, était la forteresse avancée dont ils désiraient surtout s’emparer, pour asseoir sur ses ruines leur propre suprématie spirituelle. De là leur servilité envers le pouvoir civil et leurs intrigues pour obtenir la di.spersion de la nombreuse et intrépide milice des Jésuites. Suivant leur tactique habituelle, ils accusaient précisément ces religieux des plans de domination absolue qu’ils machinaient euxmêmes; et,. à l’heure où ils déchaînaient contre la compagnie de Jésus le courroux des princes et des peuples, dans l’ombre ils nouaient les premiers liens de cette grande association maçonnique, qui devait
bientôt enlacer l’Europe. Leur œuvre se fonda sur les odieux principes qu’ils reprochaient faussement aux Jésuites, c’est-à-dire sur le secret le plus absolu en dehors des initiés, sur l’obéissance passive même dans le mal , sur la surveillance et la délation perfidement organisées, et, comme sanction dernière, sur le jugement et l’assassinat des traîtres. Ils créèrent ainsi, sous les nuageux auspices de l’Être suprême, sous le manteau de la philanthropie et de l’émancipation universelle, une vaste société de secours et d’avancement mutuels, une armée recrutée dans tous les cultes et dans toutes les classes, également placée en dehors de l’Église et en dehors de l’État, prête, bientôt, à marcher à l’assaut de l’un et de l’autre pouvoir.
Voilà le résultat auquel Bossuet et Descartes avaient travaillé sans le savoir, et auquel venaient aboutir toutes les tendances schismatiques et hérétiques, gallicanes et philosophiques, autocratiques et rationalistes, cultivées avec tant de soin par nos plus grands rois et par nos plus fameux génies. A la fin du xviii® siècle, la puissance de l’erreur était irrésistible, et une sanglante expérience pouvait seule arracher les esprits au charme enivrant qui les fascinait.