CHAPITRE XII
l’homme et de l’État de toute autorité religieuse. La liberté politique ‘ reposera sur la souveraineté nationale, créant et dirigeant à son gré le pouvoir. Enfin, la liberté civile * aura pour point de départ l’égalité des citoyens et la suppression de tout privilège. Il est difficile, après soixante-quinze ans de désenchantement et de déceptions, de se figurer l’enthousiasme et l’ivresse avec lesquels le pays tout entier accueillit ces formules, et crut sincèrement qu’il suffisait de les décréter pour les rendre vraies, justes, fécondes, et pour changer la face du monde.
Le but était grand et généreux. L’Église ne le poursuivait-elle pas depuis son origine? La société, ne s’en était-elle pas graduellement rapprochée jusqu’à l’avénement de l’absolutisme moderne? Mais (pourquoi ne pas l’avouer?) maintenant, c’était en dehors du christianisme, en évitant avec soin de prononcer son nom ou d’invoquer son influence, et en le remplaçant par les seules forces de la nature, que la raison prétendait faire le bonheur du genre humain.
On ne s’occupait plus d’amoindrir ou de confisquer l’autorité du Pape, d’interpréter ou do modifier à son gré le sens des divines Écritures. Sous une forme plus nette et plus audacieuse que jamais, on niait radicalement la déchéance originelle, ou du moins on affirmait une rédemption définitive, à laquelle le
t. Pi'op. GO et 03. — 2. Prop. 50, 57 et 5S.
christianisme avait pu travailler, mais qui devait se continuer, se développer sans lui. Tout au plus, au milieu des ténèbres de la barbarie, avait-il pu contribuer à l’éducation des peuples occidentaux. L’heure était venue où, sorties de leur berceau, ces nations étaient assez fortes pour se gouverner elles-mêmes ; la raison pure devait se dégager de toute forme religieuse, et la nature était désormais si bonne que la liberté n’avait plus besoin de protection ni de limites. A l’avenir, pour être heureux, l’homme serait dispensé de la foi et des sacrifices qu’elle impose, affranchi des imperfections et des injustices sociales, qu’elle l’obligeait à subir et à respecter. Le peuple étant par lui-même le plus fort et le plus vertueux, qu’avait-il encore besoin de l’Église ou de l’État? Et, pour les supprimer, ne lui suffisait-il pas de le vouloir?
L’expérience qui allait se faire sur une pareille hypothèse, était la plus périlleuse, et, par là même, la plus concluante qui se fût jamais tentée. Les empereurs romains l’avaient commencée, mais avec une civilisation moins puissante, et sans les immenses ressources accumulées par dix-huit siècles de vie chrétienne. Si elle réussissait, elle devait rendre inutile toute religion et toute souveraineté, toute inégalité sociale, peut-être môme toute propriété, et faire cesser pour toujours la guerre de la force matérielle et de la force morale. Si elle échouait, après avoir sapé la base même de la société, elle ramènerait infailliblement les peuples désabusés par l’anarchie